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Chez nous : entretien avec le sociologue Sylvain Crépon

Chez nous

Rares sont les films français qui ont osé s’inscrire aussi directement dans le débat politique national. Peut-être fallait-il être belge pour le faire, tout comme il faut peut-être être taïwanais pour parler avec acuité du patriotisme américain. C’est en tout cas le projet de Lucas Belvaux, qui choisit, en pleine campagne présidentielle, de s’intéresser aux dessous du Front National. Si les noms ont été changés (le FN est devenu le Bloc Patriotique, Marine Le Pen s’appelle ici Agnès Dorgelle), tout est très directement reconnaissable – le FN lui-même s’y est d’ailleurs reconnu, dénonçant, après n’avoir vu que la bande-annonce, un « film de propagande anti-FN ».
Engagé, le film de Belvaux l’est assurément. À travers l’histoire de Pauline Duhez, infirmière à domicile devenue tête de liste du Bloc Patriotique aux élections municipales, Chez nous entend révéler la face cachée du FN. Le film procède d’un dévoilement par étapes, et se distingue ainsi par la finesse de son écriture : il parvient, in fine, à balayer tout ce qu’est le FN – l’espoir qu’il représente dans ces villes touchées par la désindustrialisation, la volonté de s’implanter localement pour conquérir le pouvoir au niveau national, le passé trouble du parti et ses liens avec des mouvements néo-nazis, les financements opaques (il est question de valises d’argent récupérées au Luxembourg), etc.
Tout n’est pour autant pas si subtil, et l’on regrettera en particulier l’interprétation de Catherine Jacob, très peu crédible dans le rôle d’Agnès Dorgelle. Comme si elle avait peur d’être trop monstrueuse, la comédienne débite son texte sans jamais l’habiter. On peut douter également que le film atteigne son objectif de peser sur l’élection présidentielle. Le réalisateur veut en effet que « les électeurs comprennent ce qu’ils cautionnent exactement en votant FN », mais son film risque de ne prêcher que les convaincus.
Pour décrypter le film, nous avons fait appel au sociologue Sylvain Crépon*, qui travaille depuis plus de quinze ans sur le Front national, ses militants et ses électeurs.

Le réalisateur de Chez Nous, Lucas Belvaux, explique dans une interview à Télérama que son film est « une sorte d’état des lieux de ce qu’est ce parti [le FN, ndlr] aujourd’hui ». Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Sylvain Crépon : Je suis un peu mal à l’aise avec l’idée de devoir poser un regard sociologique sur le film, car je pense que les ressorts de la sociologie et de la fiction sont extrêmement différents. Je comprends ce que Lucas Belvaux a voulu faire : il a construit une héroïne extrêmement naïve, pour faire d’elle un révélateur de toutes les facettes du FN – une sorte de Candide au Front National. Et je trouve cette entreprise très intéressante. Mais j’ai fait beaucoup d’enquêtes sur le terrain à Hénin-Beaumont [la ville dont est inspiré le film, ndlr], et ce qu’incarne le parti là-bas est un peu déformé par Chez Nous. La détresse sociale des gens qui votent Front National, les multiples affaires impliquant les autres partis, tout ça n’est pas très présent dans le film de Belvaux.

La réalité du Front National serait donc plus complexe que ce qu’en montre Chez nous ?

S.C. : Il y a une ambivalence extrêmement forte du Front National. L’adhésion au FN relève en partie de la xénophobie et du racisme, mais il y a aussi autre chose, et c’est cet autre chose qu’il me paraît intéressant de creuser.  Cependant, j’ai bien conscience que ma démarche sociologique est très différente de celle de Lucas Belvaux. En tant que sociologue, je suis tenu à une certaine neutralité. Je dois adopter une démarche scientifique, même si je n’ai aucun mal à dire à mes interlocuteurs frontistes que je ne partage pas les idées du Front National. Belvaux, lui, a un parti-pris engagé : il cherche à dénoncer le Front National et ses idées. Mais ce parti-pris s’accompagne d’un certain manque de recul. Je pense, par comparaison, au biopic qu’avait fait Oliver Stone sur George Bush [W. : L’improbable président, ndlr]. À l’époque du film, George Bush finissait son second mandat et ne pouvait plus se représenter. Cela a permis à Stone de creuser la part d’humanité du personnage. La situation est différente pour Chez Nous : le film sort en pleine campagne présidentielle, et son auteur entend peser sur le débat politique. Il est donc plus compliqué d’avoir du recul. D’autant qu’il est très difficile de montrer le côté humain d’un parti dont on veut révéler le côté inhumain, comme souhaite le faire Belvaux.

Les militants frontistes que vous avez rencontrés à Hénin-Beaumont ressemblent-ils à ceux du film ?

S.C. : À Hénin-Beaumont, le Front National incarne, en partie, l’idée d’une contre-société. La ville a subi de plein fouet la crise économique, les mines ont fermé, et les tentatives de réindustrialisation successives ont échoué. Mais quand on se rend dans une permanence FN sur place, on y trouve de la chaleur, on rencontre des gens qui ne sont pas des excités. Il y a beaucoup d’entraide et de solidarité entre les militants, choses qui étaient avant l’apanage du Parti communiste. Par ailleurs, les responsables locaux sont très proches des militants, et c’est là-dessus que le parti prospère. Steeve Briois, le maire FN d’Hénin-Beaumont, est quelqu’un du cru, qui aime profondément sa ville. Il a un côté très humain qui fait de lui l’emblème du succès local du FN.

Pourquoi Hénin-Beaumont a-t-elle été choisie par le FN comme son laboratoire politique ?

S.C. : Hénin-Beaumont n’a pas été choisie par le parti, personne n’a dit : « cette ville sera le laboratoire politique du Front National ». Mais Briois est une soldat politique redoutable. Il laboure le terrain depuis trente ans, il connaît la ville rue par rue, il sait presque qui vote quoi dans chaque maison. Et il a eu cette idée politique géniale de convaincre Marine Le Pen de se présenter aux législatives à Hénin-Beaumont. Elle y a d’ailleurs beaucoup gagné. À l’époque, elle était très contestée à l’intérieur du parti, et elle avait besoin de soutiens sur lesquels elle pouvait compter. Elle a vite compris que Briois était un fidèle parmi les fidèles. De l’autre côté, les militants FN de Hénin-Beaumont sont très enthousiastes envers Marine Le Pen. Quand elle tracte dans la ville, les gens l’embrassent, ils prennent des photos avec elle. C’est une Madone ! Là est d’ailleurs une des autres limites du film : la présidente du parti est représentée de façon trop caricaturale. Elle est distante et manipulatrice. Quand on voit Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, on sent qu’elle est très à l’aise avec les gens, contente d’être là, et je pense qu’elle ne fait pas semblant.

On a beaucoup décrit la stratégie frontiste consistant à s’implanter localement pour conquérir le pouvoir au niveau national – ce que dépeint également le film de Lucas Belvaux. Est-ce une des caractéristiques du FN de Marine Le Pen ?

S.C. : Il y a en effet une différence stratégique majeure entre le père et la fille. Jean-Marie Le Pen ne voulait pas de réseaux d’élus locaux, il voyait cela comme une menace. Marine Le Pen a quant à elle compris que, pour conquérir le pouvoir, il faut pouvoir s’appuyer sur des gens implantés localement, connus de tous, qui diffusent les idées du parti. Elle a donc entrepris un gros effort pour se constituer des relais locaux. Mais il y a un retour de manivelle : pour mailler le territoire, le FN est obligé de recourir à des gens qui ne sont pas tous compétents. Le parti dit lui-même qu’il a un déficit de compétences.

Cette stratégie pourrait donc se retourner contre le FN ?

S.C. : Un quart des conseillers municipaux frontistes ont démissionné, c’est en effet un problème majeur. Certains l’ont fait car ils se sont rendus compte des idées propagées par le parti, mais tous n’ont pas des motivations aussi poussées. La gestion interne du parti, sa dimension très pyramidale, ou encore les ambitions déçues de certains candidats, qui espéraient obtenir plus du parti, sont autant de raisons qui expliquent ces démissions.  Quant au bilan politique de la gestion par le FN des villes qu’il a obtenues, il faudra s’y pencher dans trois ans. Dans certaines villes emblématiques, comme Hénin-Beaumont ou Fréjus, il sera difficile pour le FN de faire pire que les partis qui étaient au pouvoir avant lui. Mais si l’on prend l’exemple d’Hénin-Beaumont, cela n’empêche pas Steve Briois d’être très prudent. Il veut, à la fin de son mandat, une gestion correcte de la ville et des finances en meilleur état. Le FN ne veut pas reproduire les erreurs commises par Bruno Mégret à Vitrolles à la fin des années 1990. Au nom de la « préférence nationale » promue par le FN, Mégret avait instauré une prime de naissance de 5 000 francs réservées aux enfants dont un parent au moins était français ou européen. Cette mesure avait été retoquée par le tribunal administratif, faisait passer le FN pour une bande d’amateurs. C’est pour cela que, dans les villes qu’il a conquises en 2014, le FN se garde bien de mettre en place des mesures trop directement inspirées de son programme national. Cependant, l’attribution des subventions à certaines associations s’inscrit dans une logique de représailles, comme on l’a vu à Hénin-Beaumont, où Briois mène une vendetta personnelle contre la Ligue des droits de l’Homme.

Dans le film, le personnage interprété par Émilie Dequenne est totalement instrumentalisé par le parti. Tête de liste aux municipales, la jeune femme ne parle presque pas. Elle doit se contenter d’être là et de sourire. L’appareil du parti veut garder un contrôle très fort sur son programme ?

S.C. : Il n’y a pas de débat interne ni de vote au Front National concernant le programme. La démocratie interne est inexistante, et c’est toujours la présidente qui tranche. Sur le terrain, les élus et les candidats n’ont aucune marge de manœuvre. Lors des formations, on leur explique qu’il faut toujours faire valider leurs déclarations par le parti. Mais c’est un mode de gestion parfaitement assumé. Marine Le Pen le dit : au FN, il y a un chef, que l’on doit respecter. Plus encore, l’autorité est considérée par le Front National comme une valeur dont les gens ont besoin.

Les modalités de recrutement des candidats frontistes ont-elles changé depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti ?

S.C. : Le pedigree des candidats a sensiblement changé, sauf pour quelques élus « historiques » comme Bruno Gollnisch. La commission d’investiture du parti vérifie attentivement le passé politique des candidats et leurs déclarations. Le FN veut aussi être perçu comme un parti sérieux, et cherche donc des candidats diplômés, capables de gérer des exécutifs. Alors que le parti s’est construit sur le rejet des élites, une partie des candidats sont des technocrates nouvellement arrivés qui prennent la place de militants plus anciens. Cela pose d’ailleurs des problèmes avec une partie des électeurs et des militants, qui veulent, eux, des candidats qui leur ressemblent. Ce problème est flagrant quand on regarde Florian Philippot. Il est numéro deux du parti, il jouit d’une exposition médiatique égale à celle de Marine Le Pen, mais il ne passe pas bien auprès de l’appareil. Les cadres du parti sont jaloux, car il est devenu numéro deux par le fait du prince, alors qu’il n’était pas encarté depuis très longtemps. Et il n’est pas très apprécié des militants. Certains m’ont dit que c’était un populiste qui ne savait pas parler au peuple. Il est imbattable sur un plateau télévisé, mais il a du mal à être à l’aise avec les gens sur le terrain.

Le film de Belvaux interroge également les liens entre le Front National et les mouvances identitaires radicales. Un des personnages, incarné par Guillaume Gouix, est un ancien militant du Front, qui en a été exclu du fait de son appartenance à la mouvance néo-nazie. Dans les faits, qu’en est-il des connexions entre le FN et ces mouvements radicaux ?

S.C. : Marine Le Pen est beaucoup plus prudente que son père sur cette question. Depuis son arrivée à la tête du parti, beaucoup de groupes radicaux ont été mis à l’écart. Les liens avec ces groupes sont moins entretenus. Le FN va par exemple éviter, de plus en plus, d’engager des skinheads pour faire son service d’ordre. Cependant, j’étais au défilé frontiste du 1er mai en 2015, et ces gens-là étaient bien présents. Des liens d’amitié persistent entre les militants FN et les membres des mouvances radicales, on les voit se saluer dans les défilés. Par ailleurs, certains militants de la mouvance identitaire rejoignent aujourd’hui le FN. En visite à Nice il y a quelques jours, Marine Le Pen s’est par exemple affichée aux côtés de Philippe Vardon, conseiller régional et leader identitaire. 

Le FN n’est donc pas totalement « dédiabolisé » ?

S.C. : Le côté sulfureux du FN fait partie de son attrait. Il y a, au cœur du FN, une contradiction fondamentale. Pour engranger des soutiens au-delà de ses électeurs traditionnels, le parti a besoin de se dédiaboliser. Mais aller trop loin dans cette dédiabolisation amènerait le parti à se banaliser, alors qu’il ne peut pas se passer de la radicalité, qui est sa principale ressource. Il joue donc sur cette double logique. D’un côté, Marine Le Pen dit que la France est devenue la « catin d’émirs bedonnants », elle reprend à son compte le registre outrancier de son père. Mais de l’autre côté, elle affirme aussi croire que l’islam est compatible avec la République.

Avec Chez nous, Lucas Belvaux entend faire barrage au FN. Il dit vouloir que les électeurs frontistes comprennent ce qu’ils cautionnent exactement. La fiction est-elle, selon vous, une arme efficace pour ceux qui veulent lutter contre le Front National ?

S.C. : Je crains que non. Les électeurs fidèles au FN n’iront pas voir le film. Et s’ils y vont, ils risquent de ne pas y reconnaître ce qu’ils vivent dans le parti. On entend des propos racistes quand on travaille sur le FN, mais, comme je le disais, il y a aussi un autre aspect qui fait venir les gens, et qui n’est pas montré dans le film. Mais je ne sais pas si cette dimension sociologique – les raisons pour lesquelles on rejoint le parti – aurait pu être intégrée à une fiction. Peut-être est-ce plus du ressort du documentaire.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

*Sylvain Crépon est maître de conférences en science politique à l’université de Tours, et chercheur rattaché au Laboratoire d’étude et de recherche sur l’action publique (LERAP). Il travaille sur le Front National depuis une quinzaine d’années, et a notamment entrepris de nombreuses enquêtes de terrain à Hénin-Beaumont. Parmi ses publications : Les Faux semblants du Front National. Sociologie d’un parti politique (ouvrage co-dirigé avec Alexandre Dézé et Nonna Mayer, Presses de Sciences Po, 2015) ; Enquête au cœur du nouveau Front National (Nouveau Monde Éditions, 2012).  

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