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Dans À nous de jouer !, le réalisateur Antoine Fromental suit des élèves de Troisième en classe à horaires aménagés, dont certains vont monter une adaptation de Romeo et Juliette de Shakespeare. Jean-Claude Lallias, conseiller théâtre de Réseau Canopé et du Ministère de l’Éducation nationale, nous éclaire sur les bienfaits de la pratique théâtrale en milieu scolaire, lancée dès la fin des années 1970 en France.

Qu’avez-vous pensé dun film À nous de jouer ! ?

À nous de jouer ! est un film sympathique et généreux dans ce qu’il raconte. Je trouve l’idée de mettre en parallèle rugby et théâtre très bonne, car elle permet de souligner les similarités entre ces deux disciplines : toutes deux sont des projets collectifs qui invitent les élèves à se dépasser. Insister sur ces parentés, comme le fait le réalisateur, me paraît très intéressant.
Par ailleurs, le film montre que des gens, sur les terrains, doivent parfois se battre contre des moulins à vent, et démontre la lourdeur de certaines procédures. Là aussi, je trouve cela très bien, car cela peut permettre de pointer du doigt certains problèmes rencontrés actuellement par les acteurs de terrain.

Pourriez-vous dresser un rapide historique du théâtre à l’école ?

Pendant très longtemps, l’Éducation nationale a considéré le théâtre plutôt comme un sous-genre de la littérature. Les élèves lisaient du théâtre derrière leur bureau, et répondaient à des questions du type : « Pourquoi Harpagon a-t-il caché sa cassette ? » Mais le théâtre comme espace de création scénique était absent.
Ce sont les héritiers de Vilar et du Théâtre National Populaire qui vont changer la donne. Nous sommes dans les années 1960-1970, et ces gens-là veulent que le théâtre aille vers les milieux populaires. Ils prônent la « décentralisation théâtrale ». Ils vont ainsi monter des théâtres un peu partout en France, et c’est parce qu’ils ont besoin de publics pour ces théâtres qu’ils vont commencer à nouer des partenariats avec les écoles. Ils viennent discuter avec les jeunes, débattre avec eux des œuvres, et cherchent à leur donner envie d’aller au théâtre.Dans le même temps, et dans la foulée de mai 68, des expérimentations théâtrales voient le jour dans certaines écoles. L’envie – un peu utopique pour l’époque – que les élèves fassent des expériences artistiques au sein même de l’école commence à se développer. Certains chefs d’établissement, précurseurs, invitent des artistes dans leurs écoles. Mais c’est surtout du côté des clubs théâtre que l’effervescence est la plus grande. Ces clubs n’étant pas reconnus par l’institution, des voix s’élèvent pour demander à l’Éducation nationale de faire une place à ces démarches artistiques.
Cela va se faire au cours des années 1970 : des missions d’action culturelle sont créées dans chaque rectorat par le Ministère de la Culture. Leur rôle est de développer des projets culturels dans les écoles, et de promouvoir la pédagogie de projet – l’idée selon laquelle 10% du temps scolaire doit pouvoir être consacré par les enseignants à construire des projets avec les élèves et des partenaires extérieurs. Cette « politique de projets » a permis la mise en place d’ateliers théâtraux dans les écoles, avec des artistes, grâce à des financements du Ministère de la Culture. Peu à peu, ces altiers se substituent aux traditionnels clubs théâtre. Enfin, à partir de 1983, on expérimente les premiers bac théâtre, qui existent encore aujourd’hui.

Aujourd’hui, au sein de l’Éducation nationale, quels sont les espaces ouverts au théâtre ?

On peut distinguer deux espaces principaux. D’un côté, on trouve l’enseignement du théâtre : le bac théâtre, réservé aux élèves de la section littéraire, qui concerne un peu plus de 300 lycéens ; l’option théâtre dite « légère », qui consiste en 3 heures de pratique hebdomadaire, et qui est ouverte à toutes les sections ; et les classes à horaire aménagées théâtre (CHAT), très peu nombreuses.
Deuxièmement, le théâtre à l’école (de la primaire au lycée), peut prendre la forme de projets d’éducation artistique et culturelle : un professeur travaille des œuvres en classe, emmène ses élèves voir des spectacles, leur fait découvrir les métiers du théâtre, et fait venir un/des artiste(s) dans sa classe pour des ateliers pratiques. Pour moi, c’est la forme la plus intéressante car elle concerne énormément d’élèves, et met les équipes et les élèves en dynamique sans la contrainte d’un programme.

Pourquoi est-il important, selon vous, de faire rentrer le théâtre dans l’école ?

Dans une école hyperconcurrentielle, introduire cet art du collectif a de très nombreux bénéfices. En effet, le théâtre permet à chacun de trouver sa place : sur scène, il n’y a pas de hiérarchie, car il faut que chacun donne le meilleur de lui-même pour qu’une scène soit réussie. En leur donnant une place et en les valorisant, le théâtre peut redonner aux élèves l’envie de venir à l’école. De plus, il les aide à se regarder avec plus de bienveillance, il remet du sens dans leur rapport à la langue, il leur apporte une plus grande ouverture d’esprit, et il leur apprend à mieux comprendre les autres. Autant de bienfaits que l’on voit très bien dans le film.
Le théâtre est aussi un processus de transformation pédagogique très puissant, qui a un impact sur les professeurs. Après une expérience théâtrale, certains enseignants vont, par exemple, mieux écouter leurs élèves. Mais bien sûr, tout cela n’a rien de miraculeux ! Il faut un gros travail pour réussir un projet théâtral à l’école.

Comment faire du théâtre avec des enfants qui n’en ont jamais fait et, surtout, qui n’en voient jamais ?

C’est là où le film peut, me semble-t-il, prêter à débat. Quand on initie des jeunes au théâtre, il ne faut pas tout de suite venir avec un texte. Le théâtre demande d’abord un temps, assez long, consacré au silence : grâce à des jeux silencieux, on travaille sur l’écoute de soi-même, la conscience de son corps, le regard de l’autre. Cette expérience de présence silencieuse dans l’espace permet aux élèves de prendre conscience qu’ils sont devenus des personnages.
Je n’ai pas vu ce parcours de formation et de transformation dans le film, sans doute pour des raisons de montage. Il est pourtant essentiel, car c’est à partir du moment où les élèves ont conscience de ne plus vraiment être eux-mêmes qu’ils peuvent se donner pleinement au théâtre. Sortir de soi protège : quand on est caché derrière un personnage, on peut dire des choses sur soi sans avoir l’impression de s’exposer trop crûment. C’est à ce moment-là que les rires et les moqueries s’arrêtent. Alors bien sûr, le temps que prend ce travail préparatoire signifie peut-être qu’ils ne seront capables, à la fin de l’année, que de jouer une quinzaine de répliques. Mais si chacune de ces répliques est magnifiquement interprétée, que demander de plus ?

Y a-t-il des âges auxquels les élèves sont plus réceptifs au théâtre ?

Dès le plus jeune âge, les enfants aiment beaucoup jouer et se métamorphoser. À l’adolescence, cela peut devenir plus compliqué. En effet, dès 12-13 ans, les jeunes ont conscience du ridicule vis-à-vis de l’autre. C’est pour cela qu’il est si important de créer un espace de fiction. Il faut expliquer aux élèves que ce n’est pas eux qui montent sur scène ; ce sont leurs personnages. Dès lors qu’ils ont fait cette expérience de flexibilité mentale (prendre la place de l’autre), ils parviennent à dépasser leurs peurs.

On est frappé dans le film par le lien très direct qu’ont les élèves avec Roméo et Juliette. C’est cela que l’on veut, leur montrer que le théâtre parle d’eux ?

C’est fondamental ! Il faut absolument leur prouver que les grandes œuvres les concernent. Le film a raison de prendre Shakespeare pour appui : il y a dans Roméo et Juliette des mystères, des choses qui nous résistent et qui nous permettent de grandir. Quand le théâtre nous ressemble trop, qu’il véhicule des clichés auxquels nous sommes habitués, il ne nous aide pas à avancer.

Comment faire entrer le théâtre à l’école sans en faire un objet trop scolaire ?

Dès lors que le théâtre entre dans l’école, le danger guette. Le théâtre n’a d’intérêt que si c’est une expérience : il faut savoir, avant de la faire, que cette expérience peut nous aider à travailler sur la langue, à prendre conscience de nous-mêmes, à mieux écouter l’autre, mais il ne faut pas avoir une idée trop précise de l’endroit où va nous emmener cette expérience. Si l’on est déjà certain du point d’arrivée, c’est exactement l’inverse qui peut se produire.Il faut donc laisser l’expérience théâtrale avancer pas à pas, de manière très modeste. Et toujours être conscient que ce que vont apporter les élèves est aussi important que ce que l’artiste ou le professeur pensent pouvoir leur apporter. Mais ce n’est pas forcément une démarche qui plaît à l’Éducation nationale, car elle préfère souvent connaître le résultat d’une expérience avant de l’avoir faite.

Quelle pédagogie du théâtre est proposée, aujourd’hui, à l’école ?

Pas toujours la bonne… Le problème principal touche à la formation des enseignants, qui n’est pas suffisante. Pour qu’une expérience théâtrale soit réussie, le professeur doit être formé à faire travailler des élèves dans l’espace, et doit apprendre à préparer une classe à accueillir un artiste. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. La question des moyens se pose aussi de manière très vive : la place du théâtre est constamment menacée par des questions de budget.

Le principal du film rencontre certaines difficultés pour mener à bien ses projets. Comment expliquer les réticences que peut avoir l’institution envers l’expérience théâtrale ?

Il y a tout d’abord la peur du désordre que peut engendrer le théâtre. Comme le théâtre met les élèves en mouvement – alors qu’ils sont, la plupart du temps, statiques – le risque de débordement est réel.Je pense aussi que l’institution a peur de faire rentrer en son sein la créativité, l’imaginaire et le sensible. C’est inscrit dans son histoire : l’école est née pour séparer le rationalisme de la superstition, pour démêler le vrai du faux. Or, le théâtre joue sur ces ambiguïtés. Mais, malgré ces points de friction, les choses ont évolué et vont continuer de le faire. Dès lors que des élèves et des professeurs ont fait l’expérience du théâtre, les parents, les autres enseignants, les chefs d’établissement voient bien ce qu’ils y ont gagné. Le théâtre fait ses preuves par lui-même, et c’est pour ça qu’on ne pourra pas revenir en arrière.

Jean-Claude Lallias est conseiller Théâtre pour Réseau Canopé et le Ministère de l’Éducation nationale, membre de l’ANRAT (Association nationale de recherche et d’action théâtrale) et du collectif « Pour l’éducation, par l’Art ».

 

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