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Re-lecture : Valse avec Bachir

> Voir notre critique au moment du Festival de Cannes :
Valse avec Bachir : tu n'as rien vu à Chatila

Si ce film obéit à l’injonction philosophique "connais toi toi-même", celle-ci s’impose au narrateur, Ari, par accident. L’événement qui éveille ce besoin d’un retour sur soi et sur son passé est sa discussion nocturne avec un ami, obsédé par un cauchemar récurrent, dans lequel il est pourchassé par une meute de chiens féroces. 26 précisément, soit le nombre de chiens qu’il a dû exécuter dans un village pendant la guerre et qui incarnent la face effrayante de sa mauvaise conscience. Le film présente la psychanalyse comme outil désormais courant de l’analyse de soi, intégrée dans ses principes herméneutiques et acceptée pour ses vertus thérapeutiques. Le recours à la psychanalyse n’est pas ici, comme souvent au cinéma, une distraction aux accents comiques, mais répond au besoin douloureux de comprendre les manifestations d’un désordre psychique, qu’il prenne la forme du cauchemar récurrent ou de l’amnésie. Ari prend en effet conscience, à l’occasion de cette discussion nocturne, de l’absence quasi totale de souvenirs personnels de la guerre du Liban, et en particulier du massacre de Sabra et Chatila. Cette lacune devient le point de départ d’une enquête sur sa propre histoire, et sur ce que cet oubli significatif essaie de dissimuler. L’interview d’une psychiatre rappelle l’importance de l’amnésie post-traumatique chez les survivants, réaction de défense psychique mais aussi amputation d’une partie de leur passé et de leur identité.
Le film se construit dès lors comme la lente reconstitution par le narrateur de son histoire, par collages, recoupements et superpositions, à partir de récits de soldats engagés dans le conflit. La psychanalyse et l’enquête historique s’entremêlent. Il s’agit, suivant la démarche personnelle du narrateur, d’interroger un tabou de l’histoire des Israéliens, le refoulement collectif d’une mauvaise conscience et les diverses formes qu’il peut prendre.
Cette plongée dans les méandres d’une mémoire nous conduit progressivement au-delà du souvenir écran, recréé par Ari, celui où il sort progressivement de la mer, nu mais armé. Le psychanalyste rappelle à Ari le pouvoir dynamique de la mémoire, sa capacité à "remplir les trous avec des choses qui ne sont jamais arrivées", en faisant référence à une expérience significative où, sur la base d’une photo trafiquée qu’on leur présentait de leur soi-disant passé, des individus reconstituaient avec conviction le souvenir d’une scène qu’ils n’avaient en réalité jamais vécue.
Ce à quoi Ari doit accepter d’être confronté, c’est la réalité de son engagement dans un conflit d’une violence absurde, c’est le rappel de la barbarie à laquelle il a pris part et de l’inhumanité des êtres humains dans ces situations, où, selon l’expression de Freud dans Malaise dans la civilisation, l’homme tombe le masque et montre sa face bestiale, libère la pulsion de mort (thanatos). Le film progresse comme une analyse jusqu’à la scène traumatique, celle du massacre de Sabra et Chatila. La réactivation de la mémoire est aussi celle de la culpabilité d’une génération dont les parents furent les victimes des nazis. Les soldats israéliens ne sont-ils pas à leur tour du côté des bourreaux, se demande Ari ? N’est-ce pas ce que dissimule mal ce tabou de l’histoire d’Israël ?
Dans son enquête, Ari dresse une typologie du déni. Il rappelle en particulier l’histoire d’un photographe qui ne supportait ces scènes d’horreur qu’à travers son viseur et ne fut plus capable de tolérer ces visions apocalyptiques lorsque son appareil fut endommagé. Freud, dans ses "Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort" (in Essais de psychanalyse) avait souligné cette tendance générale de l’être humain à considérer la mort comme un spectacle : "Nous avons manifesté à l’évidence une tendance à mettre la mort de côté, à l’éliminer de la vie. Nous avons essayé de la passer sous silence (…). C’est que notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la représenter nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur."
C’est cet écueil du spectacle que Ari Folman réussit magistralement à dépasser dans les derniers plans de Valse avec Bachir, en forçant le spectateur à sortir de ce confort qu’apporte l’animation par une certaine déréalisation. Les dernières images, rappelant la réalité violente et insoutenable du massacre à travers les cris des mères éplorées, confrontent le spectateur à ce qu’il ne veut jamais voir autrement que comme un spectacle à distance.

Pour aller plus loin :
— Le site officiel du film
— Les extraits du film sur Curiosphere.tv
L'Histoire du Liban par l'émission "Le Dessous des cartes" : 1ère partie / 2ème partie

[Valse avec Bachir d'Ari Folman. Durée : 1 h 27. Distribution : Le Pacte. Sortie le 25 juin 2008]

Posté par Claire le 24.06.08 à 17:28 - Réagir

La troisième partie du monde : la jeune fille et les trous noirs

Emma, une jeune femme aussi timide qu’intrigante — brillamment incarnée par Clémence Poésy — souffre d’une particularité : ses amants disparaissent mystérieusement à son contact. C’est en cherchant à élucider la disparition de l’un d’entre eux —François, scientifique spécialiste des… trous noirs— qu’elle comprendra progressivement qu’elle est responsable de ces disparitions manifestement irréversibles...
Emprunter une notion à la physique moderne (au sens post newtonien) pour nourrir une intrigue romanesque, sans céder au sensationnalisme, telle est la démarche d’Eric Forestier, qui livre avec La Troisième partie du monde un premier film original, aux confins de la science, du fantastique et d’un certain romantisme.
D’un point de vue strictement scientifique, entre autres notions de physique telle que l’entropie, le film tourne principalement autour de la notion de "trou noir" : définition, caractéristiques et questions non résolues en l’état actuel des connaissances scientifiques. Outre les explications scientifiques données dans les dialogues, le trou noir donne métaphoriquement une bonne partie de ses caractéristiques à l’héroïne, dont on ne connaît et n’apprendra rien en dehors de l’influence qu’elle a sur son environnement : un point de non retour dans la vie de ses amants.
Eric Forestier se heurte à la figuration d’un phénomène par définition inobservable (le trou noir n'émet pas de lumière ; toute forme d’énergie ou de rayonnement qui passe aux alentours est irréversiblement absorbée) : il se contente de filmer des grands espaces ou de saupoudrer le film d’images lentement animées de ce qu’on suppose être un fragment d’univers sous l’effet gravitationnel d’un trou noir ; comme pour nous rappeler qu’à l’heure actuelle, les scientifiques n’expliquent pas comment et où sont converties l’énergie et l’information ainsi absorbées.
La Troisième partie du monde demeure un premier film appréciable par sa liberté de scénario et de ton, par son approche romanesque de phénomènes naturels, par la part qu'il laisse au mystère. Mais c’est sans doute aussi ce dernier point qui fait sa limite : sur ces prémisses quasi hitchcockiennes, on s’attendait à davantage de rebondissements, et à un rythme un peu plus soutenu…
Le film est intéressant dans le cadre de l’enseignement des sciences physiques, ainsi qu’en philosophie par certains points d’épistémologie. Mais c’est dans son "romantisme" et sa poésie qu’on trouvera la clé du film : par certains cotés, le personnage d’Emma rappelle la manière dont Apollinaire dans Alcools parvient à façonner les personnages féminins vus comme une tentation quasi diabolique et inéluctable.

[La Troisième partie du monde d’Eric Forestier. Durée : 1 h 45. Distribution : Shellac. Sortie le 18 juin 2008]

Posté par Benjamin le 18.06.08 à 15:49 - Réagir

Tabarly : c'est pas l'homme…

En sport comme ailleurs, certains anniversaires sont plus tristes que d'autres. Il y a dix ans la France remportait la Coupe du Monde de Football, et les afficionados peuvent même revivre l'événement sur grand écran (avec "commentaires inédits de Thierry Roland") !
Il y a dix ans également disparaissait en mer le navigateur Eric Tabarly et un film lui rend aujourd'hui hommage : Tabarly de Pierre Marcel, montage d'archives audiovisuelles et radiophoniques pour une grande part inédites. Dans l'actualité cinématographique un peu atone de ce mois de juin les Actualités pour la Classe du CNDP distinguent le film en proposant une fiche pédagogique. Anne Henriot, enseignante de français, propose d'étudier le film "…au lycée, en français, pour étudier l’autobiographie et la construction du personnage. Et aussi dès le collège et en fin de primaire, en éducation physique et sportive, pour découvrir les grandes courses à la voile, s’interroger sur le sens de la compétition et l’importance de l’équipe."

[Tabarly de Pierre Marcel. 2008. Durée : 1 h 30. Distribution : Pathé. Sortie le 11 juin 2008]

Posté par Zéro de conduite le 16.06.08 à 21:04 - Réagir

Sagan : une vie

Une "performance" d’acteur peut-elle "faire" un film ? Sans Sylvie Testud on ne donnait pas cher de Sagan de Diane Kurys, produit télé conçu à l’origine pour une diffusion rapide et éphémère si les décideurs n'avaient pas été étonnés par sa qualité. L’interprétation de la comédienne en fait une œuvre extrêmement plaisante, parfois fascinante.
Comme on l’a écrit précédemment (mais dans une toute autre mesure) à propos de la version de Che présentée par Steven Soderbergh à Cannes, Sagan ne joue pas totalement le jeu du "biopic" (ou biographie filmée) : pas de rosebud qui nous expliquerait la vérité intime du personnage, et une quasi absence de point de vue affirmé sur l’auteure (à la différence de Che, cette fois). Le film de Diane Kurys se contente d’enquiller sur un mode strictement chronologique les épisodes de la vie de Sagan (à partir de la parution du futur best-seller Bonjour Tristesse : avant, Françoise Sagan n’était "que" Quoirez), les rencontres (Chazot, Schoeller, Peggy Roche…), les bons mots, les coups d’éclat ou de blues ; le tout est relié par des extraits en voix-off de l’œuvre (Françoise Sagan a beaucoup utilisé le "je", beaucoup parlé d’elle, directement ou indirectement, jusqu’à écrire sa propre épitaphe : ).
Paradoxalement, c’est cette simplicité, cette modestie qui font le prix de Sagan : s’il le fait au détriment de toute réflexion sur l’œuvre (à peine est évoquée la "petite musique"), sur le processus de l’écriture, sur les rapports entre l’art et la vie, le film parvient à restituer le sentiment mélancolique de la vie qui passe. Il fait la part belle aux comédiens, étonnamment justes et jamais écrasés, comme c’est souvent le cas dans les films historiques, par des personnages trop imposants (Pierre Palmade en Jacques Chazot, Jeanne Balibar en Peggy Roche, Denys Podalydès, Arielle Dombasle).
On en revient donc à Sylvie Testud, et à sa composition saisissante. Dans cette intéressante notice Cinedoc, Barbara Velasco démontre que dès l’origine (en 1912, Sarah Bernhardt incarnait au cinéma La Reine Elisabeth) le succès de la biographie filmée est indissociable de la présence dans le rôle titre, sinon d’une star, du moins d’un acteur dont on saluera la performance (on a pu le voir récemment avec Marion Cotillard dans La Môme). Reste à déterminer ce qui dans la fascination que procure le jeu de l’actrice ce qui ressort du mimétisme, de l’imitation talentueuse (silhouette, gestuelle, élocution) d’une personnalité restée dans la mémoire collective, et ce qui appartient la "construction du personnage" au sens stanislavskien du terme (l’actrice en parle longuement sur Telérama.fr).

[Sagan de Diane Kurys. 2007. Durée : 1 h 58. Distribution : Europacorp. Sortie le 11 juin 2008]

Pour aller plus loin
— La bande-annonce sur Curiosphere.tv
— Un dossier Sagan par le magazine Lire
— Quelques récentes biographies filmées d'écrivains sur Zérodeconduite.net :
Molière, La Fontaine, Jane Austen, Beatrix Potter

Posté par zama le 11.06.08 à 11:53 - Réagir

Les Liaisons dangereuses au programme des TL

C'est officiel : le cinéma est de retour au menu du bac littéraire. Si l'année dernière Le Guépard de Lampedusa avait été inscrit au programme des Terminale L sans mention du chef d'œuvre de Visconti, Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos est proposé cette fois dans une logique comparatiste avec le film de Stephen Frears (1988). Le roman épistolaire et son adaptation s'inscrivent dans le domaine "Langage verbal et images - Littérature et cinéma" : il faudra donc mener de front étude littéraire et analyse du film, en proposant des pistes sur le passage de l'écrit à l'image, à l'instar du programme d'il y a trois ans sur Le Procès de Kafka et Welles.
Cette fois-ci, les enseignants auront de plus le loisir de prendre des points de comparaison dans les nombreuses adaptations du roman réalisées au fil des ans, et de confronter les diverses incarnations des Merteuil, Valmont et Tourvel : de l'adaptation réalisée par Roger Vadim (avec G. Philippe et Jeanne Moreau) en 1959 dans des décors et costumes "modernes" au Valmont de Milos Forman (1989) —que certains jugent supérieur à l'œuvre de Frears—, en passant par le "teen movie" Cruel intentions (traduit en français par un navrant "Sexe Intentions"), autre transposition "moderne" sur un campus américain (avec les stars Ryan Philippe, Sarah Michelle Gellar et Reese Witherspoon), voire, pourquoi pas, la version télévisuelle de Josée Dayan (2003) à l'improbable casting international (Catherine Deneuve, Rupert Everett, Leelee Sobieski).
Le Bulletin Officiel indique entre autres comment se procurer le DVD avec les droits d'exploitation en classe (auprès de l'ADAV). Il propose également une courte bibliographie introductive au film de Stephen Frears. On pourra également se reporter à notre séquence pédagogique sur le film : Les Réécritures (Laclos / Frears).

Ressources :
- Les Réécritures (Laclos / Frears), Zérodeconduite.net, la séance du mois
- "Qu'est-ce que le montage alterné ?" (la scène liminaire du film de Frears), Télédoc, rubrique Plans Rapprochés
- Les Liaisons dangereuses, Laclos et Frears, Site pédagogique Lettres de l'académie de Versailles
- Les Liaisons dangereuses : deux adaptations (Frears, Forman), CRDP de Lyon

Posté par Zéro de conduite le 07.06.08 à 16:25 - Réagir

Tulpan, Prix de l'Education Nationale 2008

Chaque année on épluche les résumés, on essaye d'avoir l'œil partout, on se concocte un programme spartiate… Et chaque année on rate le film qu'il ne fallait pas rater. Avouons que sur son seul résumé et le nom de son réalisateur nous n'avons pas fait de Tulpan une priorité. Erreur, car le film a fait sensation lors des projections d'Un Certain Regard, et remporté une moisson de prix, dont certains nous concernent au premier chef : Prix Un Certain Regard, Prix de la Jeunesse et Prix de l'Education Nationale !
Nous en sommes donc réduits à reproduire le synopsis officiel : "Après son service militaire, jeune marin Asa retourne à la steppe kazakh où sa soeur et son mari berger vivent une vie nomade. Pour commencer sa nouvelle vie, Asa doit se marier d'abord avant qu'il puisse devenir berger lui-même. Son seul espoir sur la steppe desertée est Tulpan, la fille d'une autre famille de berger. Mais pauvre Asa est déçue quand Tulpan le rejette en pensant que ses oreilles sont trop grandes. Asa persévere et continue de rêver d'une vie qui n'est peut-être pas possible sur la steppe..."
Pour le président du jury du Prix de l'Education Nationale, Robin Renucci, ce film est "un grand moment de poésie", qui met "l'humain au centre", où "la vie de chaque être, de chaque animal autour, compte". Pour Marie-Françoise Nonnon, enseignante membre du jury, interrogée par Libération.fr à propos… d'Entre les murs, "C’est un film magnifique qui montre des gens qui travaillent à l’écart de la mondialisation, des grands flux financiers, des modes et d’Internet. C’est un film universel qui a une portée politique au moins aussi forte qu’Entre les murs."
Le film ne sortira qu'en mars 2009, ce qui nous laissera le temps de nous rattraper, et au CRDP de Nice de mener son travail éditorial habituel : ce film fera comme les précédents Prix de l'Education Nationale (qui devraient être rassemblés dans un coffret à paraître à la rentrée) l'objet d'un DVD pédagogique (cf notre article sur la remarquable édition de 4 mois, 3 semaines et 2 jours).

Tulpan de Sergey Dvortsevoy, 100 mn, Allemagne
Sélection Officielle, Un certain regard

Posté par Zéro de conduite le 04.06.08 à 10:24 - Réagir

Cannes 2008 : Le Festival dans le rétro



Après avoir digéré les différentes séances qui ont composé le dernier festival de Cannes, l’équipe de Zéro de conduite vous propose comme les années précédentes (2007, 2006) une synthèse pour tenter de dégager, en guise de bilan, quelques lignes de force dans la sélection opérée par Thierry Frémaux. En faisant le pari que le cinéma est, peut-être plus encore que le roman, "un miroir que l’on promène le long d’un chemin", selon la formule chère à Stendhal, et que c'est lors de ce genre d'événements que l'on peut le mieux s'en rendre compte.

Des mères à la fête
Ce n'est sans doute pas parce que le jour de la clôture coïncidait avec leur fête, mais le nombre des films sélectionnés mettant en scène un personnage de mère ne peut pas paraître fortuit. De la Junon de Desplechin à la Leonora de Pablo Trapero, en passant par la Christine Collins de Eastwood (L'Echange), sans oublier le prix d’interprétation octroyé à la comédienne Sandra Corveloni (Linha de Passe de Walter Salles et Daniela Thomas)… Mères courage (si l’on excepte la Junon de Desplechin), souvent emprisonnées, au propre et au figuré, ces personnages sont mûs en effet par une force qui les dépasse et qui les projette dans l’avenir avec foi et ferveur. La Lorna des frères Dardenne illustre cette réalité : c’est la maternité, même virtuelle, qui lui donnera l’énergie de changer de vie. Même dans Adoration d'Atom Egoyan, la mère perdue irradie de sa présence l’écran et permet au père d’advenir.

Forza italia
Le propre d’un palmarès est de prêter le flanc à la critique. On regrettera pour notre part et comme bien d’autres l’absence incompréhensible du remarquable Valse avec Bachir de l’israélien Ari Folman. Pour le reste, aucun des films présents au palmarès n’aura usurpé sa récompense (seul Linha de Passe de Walter Salles, sur les destins croisés de quatre frères à Saõ Paulo, ne nous a pas vraiment convaincu).
Le festival aura consacré la péninsule à travers deux films, Gomorra et Il Divo (ainsi qu’Une histoire italienne de Marco Tuiio Giordana, présenté Hors-compétition), dont le cœur est gangrené par la mafia et ses ramifications mortifères. Si les enjeux esthétiques sont différents, Gomorra s’en tenant à un réalisme quasi-documentaire (voir plus loin) alors qu'Il Divo propose un véritable feu d'artifice visuel, un même engagement anime ces œuvres dans la critique et la dénonciation, bien loin de la fascination qu’ont jusqu’alors exercée la Camorra et ses sœurs, objets cinégéniques par excellence.

En avant jeunesse
Cette année, les "maîtres" n’étaient pas tous au rendez-vous : la Sélection Officielle ne comportait en guise d’habitués qu’Atom Egoyan, Wim Wenders (Palme d’Or 1984), Steven Soderbergh (Palme d’Or 1989), et les frères Dardenne (1999 et 2005), Clint Eastwood (jamais récompensé, lui) tenant le rôle du doyen ; la compétition donnait sa chance à des cinéastes en début de carrière (au stade du troisième ou quatrième film) et pour certains jamais encore sélectionnés (Laurent Cantet, intégré in extremis par Thierry Fremaux). Il serait hasardeux d’y voir une intention marquée de renouvellement de la part du sélectionneur, mais le jury a montré un signe fort en couronnant Entre les murs : il a distingué non seulement un jeune cinéaste, mais une œuvre qui porte un regard tendre et plein d’espoir sur la jeunesse, à rebours des discours déclinistes en vogue (ce qui est le cas aussi d’Adoration, qui a remporté lui le Prix Œcuménique).

Documentaire et fiction
Tous les commentateurs l’ont remarqué. Si la sélection ne comportait pas cette année d’œuvre documentaire, l’esthétique et les préoccupations de celui-ci ont irrigué bon nombre de fictions : Gomorra de Matteo Garrone qui en adaptant l’enquête journalistique décape le film de mafia de tout "glamour" hollywoodien, 24 city de Jia Zangkhe qui au milieu de témoignages réels glisse des numéros d’acteurs, Valse avec Bachir à la lisière de l’animation et du documentaire, sans parler de l’attention au réel qui distingue les Dardenne (Le Silence de Lorna) ou Walter Salles et Daniela Thomas (Linha de Passe). La plupart de ces films se sont retrouvé au palmarès, la récompense suprême revenant à un film tourné "au plus près" du réel : Entre les murs, entièrement interprété par des comédiens non-professionnels.
A cette veine documentaire s’opposaient les brillantes et complexes "machines narratives" que sont Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin ou Synecdoche, New York du scénariste de Gondry et Spike Jonze, Charlie Kaufman. Le troisième film français en compétition, La Promesse de l’aube de Philippe Garrel, aura quant à lui joué le rôle de vilain petit canard : son anachronisme par rapport au tempo du monde, son attachement à mai 68 et aux origines d’un certain cinéma français, le "romantisme" suranné de son discours ont été défendus par une partie de la presse française, mais ostensiblement boudés par le reste des festivaliers.

Le langage
Parmi les séquences les plus marquantes du festival on se souviendra de l’hallucinant plan-séquence qui divise en deux le magnifique Hunger de Steve MacQueen, couronné par la Caméra d’Or : un flot ininterrompu de paroles (une conversation entre le militant Bobby Sands et son prêtre), d’autant plus marquant qu’il tranche avec le reste d’un film quasi-mutique.
Redevenu pour bon nombre de cinéastes un enjeu esthétique et dramatique majeur (voir l'importance que Steven Soderbergh donne au discours de Guevara dans Che), le langage et la parole ont en tout cas été au centre de la grande majorité des films français présentés dans les différentes sélections. De l’économie de parole des paysans de Depardon (La Vie moderne) aux brillants discours des personnages de Desplechin, de la parole hésitante des visiteuses du planning familial (Les Bureaux de Dieu) aux palabres des ouvriers immigrés de Dernier Maquis (le passionnant nouveau film de Rabah Ameur Zaïmeche) la langue française sera apparue dans toutes ses formes et ses couleurs. Elle nous aura donné envie de nous replonger dans le dernier livre de Michel Chion, Le complexe de Cyrano (La langue parlée dans le cinéma français), qui étudie des débuts du muet jusqu’à L'Esquive d'Abdellatif Kechiche, les différentes expressions de langue française au cinéma.

Posté par Zéro de conduite le 31.05.08 à 16:45 - Réagir

Il Divo : catilinaires


"La vie spectaculaire de Giulio Andreotti" : le sous-titre du nouveau film de Paolo Sorrentino, justement récompensé par le prix du jury, pourrait passer pour une antiphrase, tant le leader de la défunte Démocratie chrétienne (sept fois président du conseil entre 1972 et 1992) symbolise la politique à l’ancienne, faite d’intrigues de couloir, d’arrangements et de combinazioni, tant il incarne, de l’autre côté des Alpes, l’immobilisme gouvernemental.
Mais la mise en scène brillante de Paolo Sorrentino (déjà présent à Cannes il y a deux ans avec L’Ami de la famille) parvient à tirer de ce sujet a priori aride une satire aussi féroce qu’esthétique, renouant avec la grande tradition cicéronienne de la dénonciation de la corruption
Malgré son air à la "Droopy" (visage fermé, oreilles qui tombent, regard faible) Andreotti (interprété par l’acteur Toni Servillio) est animé d’une ambition dévorante qui se lit dans ses répliques qui tombent comme un couperet. Quant aux hommes de son "courant", Sorrentino les filme comme une bande de brutes et de truands léoniens (ralenti et sifflement à l’appui), affublés de surnoms grotesques ("Sa Santé", "Le Requin", "Citron"…) et de trognes patibulaires. Si une scène fait référence au Dictateur de Chaplin (le dir-com qui surfe sur les parquets cirés d’un immense couloir de palais gouvernemental), Andreotti nous apparaît même sous les traits du chef de Spectre des James Bond, à travers un duel improbable avec une chat persan.
Au rythme de la langue italienne, le film va vite, très vite, nous emportant dans un tourbillon de séquences, rythmées et efficaces, qui parfois se figent en visions dantesques : ainsi de ce plan qui à deux reprises, nous montre le vol d’une voiture calcinée, celle du juge Falcone (assassiné en 1992), comme une métaphore de l’abîme où sombrent justice et intégrité. La densité du propos nous noie aussi sous le flot des informations, comme une manière de dire l’inextricable chaos italien : Andreotti a été mêlé, de près ou de loin, à presque tous les scandales de la vie politique italienne des vingt dernières années, des assassinats du juge Falcone et du général Della Chiesa, jusqu’au procès des repentis de la Mafia, en passant par la loge maçonnique P2. Derrière la complexité de ces "affaires", une impression surnage, celle de la culpabilité d’Andreotti, souvent condamné, toujours relaxé en appel.
Avec sa fascination pour les figures antithétiques du sublime (la jeune et pure mariée) et du grotesque (l’affreux usurier), L’Ami de la famille faisait penser aux romans de Victor Hugo. L’ironie dévastatrice d’Il Divo évoque cette fois le poète des Châtiments. S’il place en exergue cette citation de la mamma d’Andreotti : "Si tu ne peux pas dire du bien de quelqu’un alors, ne dis rien", c’est pour mieux défaire cette loi du silence… Et c’est tout le courage du film de faire résonner à la fois la voix du fantôme d’Aldo Moro, empoisonnant la conscience d’un Andreotti migraineux, et le nom de Silvio Berlusconi ("présent" en Sélection officielle il y a deux ans via Le Caïman de Moretti), qui prospéra sur les ruines d’un système dont il avait copieusement profité.

Il Divo de Paolo Sorrentino
Sélection Officielle, en compétition
Palmarès : Prix du Jury
Sortie du film prévue : le 12 décembre

Posté par comtessa le 29.05.08 à 15:54 - Réagir

Entre les murs de Laurent Cantet, Palme d'Or 2008

Voilà qui dans cette ambiance morose devrait au moins réjouir les enseignants : une chronique de deux heures sur la vie d’une classe de collège est capable de mettre à genoux la planète cinéphile (gros succès au Marché du film, deux standing ovations lors des projections et une Palme d’Or, la première attribuée à un français depuis Pialat en 1987).
Sean Penn avait certes annoncé la couleur en proclamant dès l’entame qu’il privilégierait les films engagés dans le monde d’aujourd’hui. La surprise est venue de ce que le jury préfère la petite musique du quotidien aux grandes orgues de l’histoire, la modestie de la chronique à la "grande forme", qu’elle soit narrative ou esthétique.

Il faudra déterminer ce qui dans ce couronnement ressort du malentendu (certains membres du jury et journalistes parlant dimanche soir d’un film sur la "banlieue" alors qu'il se déroule dans un collège parisien) et d’un certain politiquement correct (ah, la "France de la diversité" —on n’ose plus dire black-blanc-beur — que certains se sont empressés de saluer). En attendant, c’est avant tout une grande réussite cinématographique qu’a distingué le jury, un film qui a plus qu’aucun autre enchanté le public cannois. "L’auteur" Laurent Cantet réussit là où ont échoué tant de comédies dîtes "populaires" (les affreux Plus beau métier du monde de Claude Zidi ou L’Ecole pour tous d’Eric Rochant) : à capter sur la pellicule le charme et la verve de la jeunesse d’aujourd’hui, à rendre l’énergie particulière qui électrise parfois (pour le meilleur ou pour le pire) une salle de classe. On peut avancer trois éléments d’explication pour analyser cette réussite :
Entre les murs le film s’appuie sur le solide matériau constitué par Entre les murs le livre, son sens de l’observation et du raccourci.
— Un long et patient travail d’atelier, a permis de dégager des individualités mais également de construire une dynamique de groupe, on a envie de dire de troupe (voir ce reportage de Télérama sur le tournage), palpable à l’écran.
— On sent enfin la patte discrète mais primordiale d’un metteur en scène au sommet de son art, qui réussit le tour de force de rendre cinégénique un huis-clos quasi-intégral, et prenant un récit de deux heures qui s’étale sur une année scolaire.

Rendons toutefois justice au jury de Sean Penn : Entre les murs n’est évidemment et heureusement pas qu’une sympathique comédie sur les rapports entre profs et élèves dans un collège parisien. C’est aussi un film étonnamment juste et empathique sur la jeunesse (une jeunesse) d’aujourd’hui, ses richesses et ses difficultés ; et un regard, sans fard mais sans tendresse sur l’institution scolaire, comme champ d’affrontement entre des forces contradictoires, comme un lieu de différenciation sociale et d’exclusion.
C’est enfin, comme d’autres films français en sélection, un grand film sur le langage : le langage à la fois comme marqueur, voire stigmate social (la tirade de l’enseignant sur l’intuition de la langue) ; le langage comme arme au service des uns (l’enseignant, l’institution) ou des autres (les élèves) ; le langage source de plaisir enfin, en l’occurence celui de la "tchatche" plutôt que celui du texte (ce qui le différencie de L’Esquive d’Abdellatif Kechiche qui travaillait la langue d’aujourd’hui avec celle de Marivaux).

Il reste maintenant à savoir, puisque le film a déjà débordé de loin la simple sphère cinématographique (cf les réactions empressées des politiques), comment le film s’insérera dans le débat passionné sur l’école, et comment il sera reçu à sa sortie (prévue pour le 15 octobre prochain) par la communauté enseignante et le grand public. En montrant de manière réaliste et parfois cruelle (il sera difficile pour certains d'y voir un "hommage à tous les enseignants de France" comme le voudrait Xavier Darcos) les difficultés de l'institution et des enseignants, Entre les murs pose les questions sans (et heureusement) chercher à y apporter de réponses. Ce film et cette Palme d'or ont en tout cas l'immense mérite de replacer l'école au centre du débat, et de permettre d'en parler autrement, pour une fois, que sous l'angle chiffré des statistiques internationales ou des équations budgétaires…

Entre les murs de Laurent Cantet, 122 mn, France
Sélection Officielle, en compétition
Palmarès : Palme d'Or
Sortie prévue pour le 15 octobre 2008

Posté par zama le 27.05.08 à 17:58 - Réagir

O’Horten : l’invitation au voyage

Ce film du réalisateur norvégien Bent Hamer est certainement le plus "réjouissant" qu’il nous ait été donné à voir dans ce festival. Sa première qualité, essentielle, est de nous étonner, de nous emmener là où nous ne pensions pas du tout aller, d’être également poétique et drôle (contrastant fortement avec la noirceur du reste de la Sélection).
Odd Horten , un cheminot de 65 ans, effectue son dernier voyage avant de prendre sa retraite, un aller-retour entre Oslo et Bergen. Mais suite à un contre-temps, il rate son train du retour et rentre à Oslo par un autre chemin. La métaphore du voyageur est omniprésente. Odd Horten a passé sa vie sur des rails, dans un train, allant d’un point à un autre, mais il n’a rien vu, n’a fait aucune rencontre, ne s’est posé aucune question. Voyage-t-on lorsqu’on sait précisément où l’on va ? Ce film retrace le périple d’un homme qui se rend en un lieu inconnu.
Cette exploration va prendre les traits d’une succession de rencontres inattendues et saugrenues. Un petit garçon qui le force à rester dans sa chambre pour trouver le sommeil, un homme allongé sur le trottoir qui l’invite à passer la nuit dans sa villa. Odd Horten ouvre les yeux, et s’abandonne sans aucune méfiance, sans a priori et sans appréhension, à la simplicité des relations humaines. Il part à l’aventure, curieux mais sans aucune idée de ce qu’il recherche, et avance avec candeur, inventant sans cesse sa relation au monde. Ce point de vue sur la réalité, cette forme d’esprit capable d’en dégager les aspects plaisants et insolites donnent lieu à des scènes extrêmement drôles. On a du mal à oublier cette soirée d’adieu délirante : les collègues d’Horten, après lui avoir décerné la locomotive d’argent, se lèvent pour mimer avec leurs bras le mouvement des essieux et proposent, exaltés, de poursuivre par un quizz spécial cheminots.
Ce voyage imprévu, à l’image de son personnage qui se débarrasse au fur et à mesure de son uniforme, est le récit d’un accomplissement. "Le meilleur vient à la fin", est-il dit, mais il aurait pu ne jamais arriver. En dominant ses peurs et en trouvant l’amour, Odd Horten le réalise.
Les images, qui ouvrent et referment le film, de ce train filant dans la neige, de tunnel en tunnel, sont très belles. Sollicitant plusieurs de nos sens, la musique, l’étrangeté des situations et l’interprétation de l’acteur Bard Owe, absolument remarquable, nous procurent une vraie émotion esthétique.

O'Horten (La nouvelle vie de M. Horten) de Bent Hamer, 90 mn, Norvège
Sélection Officielle, Un Certain Regard
Sortie en France le 18/06

Posté par July le 26.05.08 à 16:18 - Réagir

Che : l'anti-biopic


Projet hors-normes (4 h 30 de film sur une icône internationale), glamour hollywoodien (ah, Benicio…), ambition auteuriste (Soderbergh a eu la Palme d’Or pour Sexe, mensonges et vidéo) : la présentation de Che était sans conteste l’événement de ce Festival. Il n’est rien de dire que les festivaliers ont été cueillis à froid par la radicalité de ce projet, présenté en intégralité et dans une version sans doute inachevée (le film ne comportait pas encore de générique).
Il faut dire que Soderbergh a pris sciemment les attentes du public à rebrousse poil, refusant à la fois les conventions du biopic hollywoodien (nous ne connaîtrons pas le "Rosebud" d’Ernesto Guevara) et celles de l’épopée révolutionnaire (à l’image de son héros asthmatique, Che terriblement manque de souffle). Etrangement distancié et mélancolique, étonnamment elliptique malgré sa durée, Che est l’enfant un peu monstrueux d’un projet impossible : raconter une histoire qui a fait l’objet de tant de témoignages et d’interprétations contradictoires, dresser la biographie d’un personnage que son mythe a éclipsé.
Confrontés à cette gageure, Steven Soderbergh et ses scénaristes ont pris des partis tranchés et courageux : se limiter aux faits bruts et apparemment contradictoires (Guevara soigne les villageois, Guevara harangue ses hommes, Guevara fait fusiller un traître…) sans prétendre à saisir une vérité unique ; ne pas chercher à clarifier ou à synthétiser le bouillonnement brouillon de l’histoire (les deux épisodes semblent souvent se répéter, revenir en arrière, la multitude de personnages décourage l’identification) ; donner, enfin, le pas au discours sur l’action, notamment dans la première partie : extraits du célèbre discours prononcé devant l’assemblée générale des Nations-Unions le 11 décembre 1964, d’interviews accordés à des journalistes américains, harangues de Guevara à ses hommes.
Cette importance du discours et des idées, qui contrebalance la dimension iconique du personnage, son "devenir t-shirt", rend le film de Soderbergh assez passionnant pour les historiens. Mais Che ne se contente pas de documenter la vie et l’œuvre du Commandant, il propose également une réflexion sur l’histoire. En choisissant de mettre en scène dans chacune des parties un épisode circonstancié de la vie de Guevara, en laissant tout le reste (les années de jeunesse et de formation, le passage au gouvernement cubain, l'aventure au Congo, ou même la vie sentimentale et familiale du héros) dans l’ombre,
Argentina, la première partie, raconte la révolution cubaine, du débarquement d’une petite troupe de barbudos en novembre 1955 jusqu’à la prise la ville de Santa Clara (début 59) qui fera tomber la dictature de Batista comme un fruit mûr. Guerrilla, le second volet du diptyque, retrace l’enlisement de la "révolution bolivienne", de novembre 1966 jusqu’à la capture de Guevara et son exécution par les troupes du dictateur Barrientos.
Puisqu’il semble acquis qu’à la différence de la "version Festival" les deux parties seront sorties séparément, il faut souhaiter que l’intervalle entre les deux soit le plus court possible. Car c’est leur proximité qui fait sens et pose question : pourquoi ce qui a fonctionné à Cuba n’a pas marché en Bolivie ? Qu’est-ce qui fait qu’une révolution réussit triomphalement ou échoue piteusement ? D’un volet à l’autre, les scènes se répètent, soulignant le parallèle entre les deux aventures : le soutien ou non de la population locale (les paysans que Che voulait convaincre et non terroriser), la collaboration difficile avec la partie politique et "urbaine" des mouvements d'opposition, la tactique militaire de guerilla… et dans ce contexte, le Che qui ne change pas, ne déviant pas de ses principes et de ses convictions, jusqu’à la fin, pathétique.
Il est encore trop tôt pour appréhender Che, couronné par un prix d’interprétation à Benicio del Toro sans doute un peu trop convenu, et promis à une belle carrière en salles. On a en tout cas hâte d’y revenir.

Che de Steven Soderbergh, 288 mn, Etats-Unis
Sélection Officielle, en compétition
Palmarès : Prix d'interprétation masculine pour Benicio del Toro

Posté par zama le 25.05.08 à 23:32 - Réagir

Les Bureaux de Dieu : les monologues du Planning

Il y a trois ans, le Mouvement Français pour le Planning familial fêtait ses cinquante ans. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Les Bureaux de Dieu de Claire Simon pourrait apparaître, avec un peu de retard, comme la célébration adéquate de cette aventure extraordinaire. A ceci près que le film n’a rien d’institutionnel ou d’académique, et qu’il emploie des chemins cinématographiques plutôt buissonniers : Claire Simon a choisi de de faire interpréter par des comédiennes professionnelles un scénario élaboré à partir d’entretiens "réels" auxquels elle avait assisté.
Là où un documentaire aurait forcément découpé les "moments forts" dans le matériau tourné, là où la fiction se condamnait à un minimum de dramatisation la méthode proposée permet de mettre en valeur la parole et de solliciter notre écoute. Si Les Bureaux de Dieu est un film important, c’est parce qu’il s’y dit des choses que le cinéma (sans doute parce qu’il est majoritairement masculin,mais aussi et surtout parce qu’il ne s’intérese pas à ces "affaires"-là) laisse habituellement pudiquement de côté : on y parle premières règles, stérilet, avortement.
Les cas qui s’exposent ici n’ont rien de particulièrement dramatique ou cinégénique, et l’on imagine qu’ils donnent une image assez juste de ce qui constitue certainement le quotidien des conseillères du Planning : sur la sexualité, la contraception, l’avortement, sur le poids de la famille et de la religion, et surtout sur la liberté chèrement gagnée par les femmes, liberté à conquérir à nouveau dans le corps de chacune.
Restent les noms ; les noms que l’on a volontairement omis de citer jusqu’ici, mais qui s’étalent partout ailleurs : les Baye, Brakni, Carré, Dalle, Garcia et d’autres, interprètent les employées et bénévoles du Planning (avec, côté "guest stars" masculines, Emmanuel Mouret et Michel Boujenah). Ce "casting" de stars constitue sans doute l’atout majeur du film sur un plan marketing ; d’un point de vue cinématographique, il n’est pas loin de le disqualifier. Il détourne en effet notre attention de l’essentiel, de ce que le dispositif avait pour but de faire advenir : la parole. On se surprend à guetter l’apparition successive des visages connus (ah, tiens, Marie Laforêt a les cheveux blonds maintenant), on compare la place accordée à l’une ou à l’autre, on se découvre plus attentif aux hochements de tête et aux relances de Nicole Garcia ou Nathalie Baye qu’aux récits qui leur sont faits. Par un curieux retournement, ce sont les femmes qui se confient (comédiennes elles aussi, mais débutantes ou amatrices) qui deviennent le faire-valoir de celles qui les écoutent. On pourrait se dire qu’il s’agit de faire le portrait des "filles du Planning", mais le film ne bâtit pas de véritables personnages. Comme son titre l’indique, Les Bureaux de Dieu décrit également le Planning d’une manière assez angélique, sans tensions, sans questionnements (à l’exception d’une réunion sur un cas de mariage forcé qui permet de filmer toutes les actrices en même temps), sans coup de blues ou presque.
Il en résulte un objet filmique à la fois "arty" (la musique jazz, les plans hors entretien) et people, dont on se demande à quel public il s’adresse, et qui surtout n’apparaît pas comme le meilleur vecteur pour faire connaître le planning à celles qui en ont besoin (notamment les jeunes filles scolarisées).

Les Bureaux de Dieu de Claire Simon, 122 mn, France
Quinzaine des Réalisateurs

Posté par zama le 24.05.08 à 19:10 - Réagir

Adoration : en avant jeunesse


Adoration met certes en scène une nouvelle histoire de famille au programme de la Sélection Officielle, mais le drame intime qui touche Simon, un jeune adolescent élevé par son oncle depuis la mort mystérieuse de ses parents, sert de fondement à une subtile réflexion sur l’Histoire et ses traumatismes, dont le dernier en date s’est produit le 11 septembre 2001. En montrant la quête de sens et de filiation de Simon, Atom Egoyan prend le parti de la jeunesse, et lui accorde sa confiance pour construire l’avenir à partir du passé.
Devant ses camarades, Simon lit son devoir relatant la trahison d’un père terroriste, qui aurait envoyé sa jeune compagne enceinte (et violoniste de talent) à destination de Bethléem, avec une bombe dans ses bagages. Reprenant à son compte le "je" narratif, Simon sidère sa classe et son enseignante à tel point que cette histoire, qu’ils vont prendre pour la sienne, rencontrera un écho sans égal sur Internet, déchaînant des débats sans fin. Si l’histoire est fictive, elle n’est pas pour autant fausse comme le révélera la suite : le père de Simon, luthier d’origine libanaise, a été chassé par son beau-père qui l'a traité de "terroriste".
Le film montre que l’éducation inculquée par les adultes, un grand-père intolérant et raciste, un oncle élevé dans la colère contre ce dernier, une enseignante qui joue avec le feu, peut conduire à des désastres, que Simon sait éviter à travers un cheminement personnel.
Par sa densité et à travers un scénario habile, le film ménage un suspens qui tisse au final un dialogue entre les cultures, et par-delà, entre les hommes, comme ces rencontres improbables entre l’oncle et une mystérieuse femme voilée.
Le titre renvoie d’ailleurs à la scène dans laquelle Simon fait brûler les panneaux peints par son père représentant les protagonistes de la nativité ainsi que le portable avec lequel il a enregistré l’ultime cri de haine de son grand-père maternel : point d’autodafé ici, mais plutôt le bûcher d’un phénix qui saura renaître de ses cendres.

Adoration d’Atom Egoyan, 100 mn, Canada
Sélection Officielle, En compétition

Posté par comtessa le 23.05.08 à 13:02 - Réagir

L'Echange : le cauchemar américain


Le dernier film de Clint Eastwood, L’Echange, retourne aux sources premières du roman noir américain, auquel James Ellroy a donné ses lettres de noblesse, inspirant une longue série d’écrivains, dont l’auteur de Mystic River, Dennis Lehane.
D’une noirceur sans égale, l’argument de L’Echange s’inspire d’un fait divers qui nous replonge dans le Los Angeles des années 30. Une mère célibataire, Christine Collins (Angelina Jolie) dont le petit garçon, Walter, a disparu, ne reconnaît pas son fils sous les traits de l’enfant qu'une police corrompue et en quête de bonne presse lui a rendu.
Il y a deux films dans L'Echange C’est tout d’abord le très (trop) classique combat d’une mère qui reprend le schéma épique du héros seul contre tous (l’institution psychiatrique, les services de police). Mère bafouée, victime torturée, femme humiliée (sans oublier la douleur atroce de la perte de son enfant) Christine Collins ne défaillera jamais, résistera, et mènera les bourreaux de la société civile jusque devant les tribunaux. Entre Vol au dessus d’un nid de coucou et les Incorruptibles, ce film-là repose sur un épique parfois lourd à digérer (le petit sourire triomphal d’Angelina qui revient à l’hôpital et fait face à la méchante infirmière), qui cherche (et parvient) à provoquer la pitié et l’indignation du spectateur, avant de satisfaire son inévitable désir de vengeance.
Et puis il y a un "film cauchemar" qui rappelle Mystic River. Le ranch "no man’s land", cimetière d'enfants, évoque par les sombres flash-backs la demeure de l’ogre de nos peurs enfantines. Les cris d’enfants insoutenables, les gros plans sur les outils du monstre génèrent une angoisse sans pareille.
Lorsque ces deux films se rencontrent, l’émotion est sûrement à son comble. Mais après ? Certes, le film d’Eastwood se veut un film sur la paternité, désespérément absente, depuis le père de Walter qui a déserté, jusqu’aux services de police ou médecins, incarnant le Sur-moi collectif, qui se montrent odieux, ridicules, incompétents. Le film dénonce ces pères défaillants, alors que les mères et les femmes en général portent les vraies valeurs de l’Amérique : ténacité, dignité et optimisme…
La démonstration vaut ce qu’elle vaut, mais le tribut émotionnel est lourd à payer. La figure, toujours efficace en termes d’émotion et de spectacle, du tueur d’enfants, dispense le réalisateur d'une vraie réflexion sur le mal.

L'Echange de Clint Eastwood, 141 mn, Etats-Unis
Sélection Officielle, en compétition

Posté par comtessa le 22.05.08 à 20:36 - Réagir

Le Silence de Lorna : à son corps défendant


Le Silence de Lorna est le récit d’une dépossession de soi programmée à laquelle une jeune femme tente désespérément de résister et à laquelle nous assistons impuissants. Embarqués malgré nous, déstabilisés, nous voulons tout de même y croire, à l’image de cette femme qui se débat pour survivre.
Pour acquérir la nationalité belge, Lorna, d’origine albanaise (l'actrice Arta Dobroshi), contracte un mariage blanc avec un junkie, Claudy (Jérémie Rénier). Mais elle n’est que le rouage d’un vaste trafic orchestré par Fabio (Fabrizio Rongione) qui souhaite désormais la remarier à un Russe en attente de papiers. Alors que la mort de Claudy par overdose fait partie du plan, celui-ci décide de décrocher.
Dans un perpétuel combat, Lorna, toute en retenue, se force à ne rien ressentir pour que personne n’ait de prise sur elle. Lorsque, rattrapée par ses sentiments, elle sourit enfin, c’est pour mieux réaliser que son histoire ne lui appartient pas. Pour se protéger, elle reste silencieuse. Mais, comme une volonté de liberté qui s’exprimerait malgré elle, elle agit. Et chacun de ses mouvements referme un peu plus le piège qui lui est tendu. La menace rôde et se rapproche par cercles concentriques, empêchant un à un que n’aboutissent ses sentiments, ses choix, et ses actes.
Face à cette tentative de dépossession totale, il ne reste à Lorna, comme seule emprise sur le réel, que son propre corps. Afin de sauver Claudy, elle s’offre à lui pour faire passer le manque. Afin de le sauver encore, elle se jette contre les murs pour couvrir ses bras de bleus. Au silence coupable se substitue un corps salvateur.
Renaît alors l’espoir. Sous les traits de la folie s’exprime un puissant instinct de conservation. C’est en effet dans ce corps qu’elle trouvera la force nécessaire à sa survie ; ce qu’on ne pourra jamais lui prendre ; un être imaginaire qu’elle protège et à qui elle ne cesse de s’adresser. Cette irruption de l’irrationnel renouvelle suffisamment l’univers naturaliste des Dardenne pour qu’ils surprennent et séduisent à nouveau la Croisette.

Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne, 105 mn, Belgique
Sélection Officielle, en compétition

Posté par July le 21.05.08 à 15:14 - Réagir

La Vie moderne : je vous parle d’un temps…

La Vie moderne est à l’image de son dernier plan, un long travelling-arrière sur une route de campagne, "à la plus belle heure du jour et la plus belle époque de l’année" (six heures du soir en automne) : crépusculaire. Raymond Depardon y clôt le travail de captation des derniers témoignages de la civilisation rurale française, entamé avec les deux premiers volets de Profils paysans : L’Approche et Le Quotidien.
Mais en même temps qu’il achève une trilogie, La Vie moderne échappe au cadre délimité par les premiers épisodes : ce nouvel opus bénéficie de moyens techniques qui permettent de magnifier (notamment par le format scope) visages et paysages. Surtout, son approche du sujet a évolué : enfin réconcilié avec ses origines (il le dit en voix-off), Raymond Depardon a intégré sa présence au dispositif. On l’entend ainsi en narrateur introduisant chacune des séquences par une présentation des lieux et des personnages, mais également pendant les entretiens.
Mais le principe, lui, n’a pas changé : donner à voir (des paysages, des intérieurs, des corps, des visages) et à entendre (principalement des voix) ce que le cinéma français a soigneusement laissé de côté depuis 1945 (dans une interview Raymond Depardon évoque le "complexe rural" du cinéma français, qui a associé la terre et les paysans à l’imaginaire pétainiste). Le dispositif filmique frappe par sa frontalité : filmés généralement dans leur cuisine, assis à table, les personnages sont face à nous. La Vie moderne est aussi, et surtout, un grand film sur le langage : il nous donne à écouter un parler rural, régional, qui tranche avec la "langue cinématographique" française, ultra majoritairement parisienne (Ch’tis mis à part bien sûr). Encore que le silence y ait toute sa place : hochements de tête, réponses sybillines, phrases laissées en suspens, les paysans lozériens sont des taiseux, et le réalisateur intervieweur doit les relancer sans cesse.
Sur le ton de la conversation, il les interroge sur leur condition, sur leur travail, le plaisir qu’ils y prennent et la peine qu’il leur donne, mais aussi sur ce que devient le voisin de l’autre côté de la crête ou le temps qu’il fait cette saison. Malgré le peu de "densité" et le caractère souvent anodin des échanges, on sent tout de même l’Histoire qui passe, et que l’on assiste à la fin d’un monde : les réalités économiques qui sur cette terre ingrate découragent les éventuels successeurs et repreneurs ; et surtout l’inadéquation d’un mode de vie ancestral avec l’aspiration des nouvelles générations au bonheur et à l’épanouissement individuels.
Document incomparable (dont on pourra se servir en classe pour illustrer le passé et le présent de l’agriculture française), La Vie moderne fera certainement œuvre d’histoire. En attendant, il procure un grand plaisir de cinéma.

La Vie moderne de Raymond Depardon, 88 mn, France
Sélection Officielle, Un certain regard

Posté par zama le 20.05.08 à 19:37 - Réagir

Le Sel de la mer : retour aux sources

De façon singulière, Le Sel de la mer d'Annemarie Jacir entremêle le récit personnel d’une jeune femme à la recherche de ses origines, à l’histoire du peuple palestinien et aux raisons de son conflit avec l’Etat d’Israël. Véritable Odyssée, ce retour géographique se double d’un voyage dans le temps.
Soraya, jeune américaine de 28 ans, née à Brooklyn et d’origine palestinienne, se rend à Ramallah pour récupérer ce qui a appartenu à sa famille, de l’argent, une maison, une terre, abandonnés en 1948. Elle rencontre Emad, enfermé depuis 17 ans en Cisjordanie et qui n’a d’autre rêve que de s’exiler au Canada. Ils réussissent, par un concours de circonstances, à passer la frontière et partent à la découverte d’Israël.
La question de l’identité est ici omniprésente : ce que l’on est aujourd’hui, inextricablement lié au lieu d’où l’on vient. Inlassablement, à chaque rencontre, sont posées les mêmes questions: "D’où venez-vous ?", "Et votre famille ?" Et lorsque Soraya répond à la police des frontières : "Je viens de Jaffa", on entend "Et souvenez-vous que vous nous avez chassés". Répondre à la question de l’identité exige donc que l’on convoque simultanément l’histoire et la notion de justice pour tenter d’établir une vérité et comprendre la légitimité de positions antagonistes.
Elle exige également une mise à distance pour permettre le dialogue. Mais les personnages n’ont pas le temps, confrontés à l’absurdité des situations, à la stricte séparation des populations et à l’urgence de faire des choix. Pour réparer des injustices, ils vont voler et mentir, se mettre hors-la-loi en Israël et en Cisjordanie, être aujourd’hui de nulle part. Cette même idée Soraya l’exprime autrement en s’adressant à la jeune israëlienne qui habite maintenant la maison de son grand-père à Jaffa : "Votre quotidien est notre passé."
C’est le point de vue de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir qui s’exprime ici, et sa vision pessimiste (beaucoup plus que celle du récent Les Citronniers) nous laisse néanmoins un maigre champ de réflexion pour penser une issue. Le problème n’est pas tant celui de la cohabitation que celui de la connaissance et de la reconnaissance réciproque. Ce traitement singulier d’un conflit que l’on réduit trop facilement à une incompatibilité entre deux peuples est d’autant plus intéressant qu’il démontre la complexité et la nécessité du travail de l’historien.

Le Sel de la mer (Milh Hadha Al-Bahr) d'Annemarie Jacir, 109 minutes
Sélection Officielle, Un Certain Regard

Posté par July le 20.05.08 à 11:55 - Réagir

Gomorra : Bienvenue en enfer


Comment revivifier un genre usé jusqu’à la corde, balisé dans ses moindres recoins par la tradition cinématographique ? Comment faire un film de mafia après Coppola, Scorsese, De Palma et la série Les Soprano ? Alors que Gomorra le livre (de Roberto Saviano, best-seller en Italie) hissait le genre de l’enquête journalistique jusqu’à la littérature, Gomorra le film ressource la fiction aux mamelles du documentaire.
Le film de Matteo Garrone est un peu l’anti Romanzo Criminale (pour rester dans le cadre de la cinématographie italienne) : il décape son sujet (les activités délictuelles et les bisbilles internes du Milieu) de tout ce qu’il pouvait charrier de romanesque ou de glamour. Dans Gomorra la mythologie des gangsters ne subsiste qu’à travers les rêves de deux adolescents, qui jouent à singer Tony Montana, (cf la très belle séquence où ils s’amusent avec les gros calibres chipés à leurs aînés). Ne reste qu’une réalité qui n’est pas belle à voir, même si elle est fascinante à regarder (si Matteo Garrone adopte le style nerveux du reportage, caméra portée et plans séquence, il le fait avec un grand sens plastique) : la manière dont l’économie parallèle a gangréné jusqu’à la moëlle l’ensemble d’une région, faisant son lit d’une certaine fatalité de la misère.
Le film entremêle les histoires qui constituaient autant de chapitres distincts dans le livre, mélangeant les vies et les trafics multiformes (drogue, haute couture, déchets…) grâce auxquels prolifère la "pieuvre". Il montre l’imbrication du monde du crime avec l’économie légale (un entrepreneur véreux qui fait disparaître dans le sous-sol campanien les déchets dangereux, ce qui fait écho à la crise sanitaire napolitaine), et celle des différentes échelles de trafic (du local, le deal de drogue, jusqu’à l’international, la haute couture).
Le film n’a évidemment pas les qualités pédagogiques du livre (surtout ses premiers chapitres sur le port de Naples et le secteur de la confection) mais ce qu’il perd en pédagogie, il le gagne en pouvoir d’incarnation : en filmant paysages et corps, il nous offre une image saisissante d’un Sud déshérité, à l’intérieur même de l’Union Européenne.

Gomorra, de Matteo Garrone, Italie, 135 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté par zama le 19.05.08 à 11:40 - Réagir

Hunger : la solitude du coureur de fond

Le 14 septembre 1976 les prisonniers de l’IRA incarcérés à la prison de Maze lancent la "blanket protest" (la grève des couvertures), refusant de porter l’uniforme des détenus de droit commun pour revendiquer un statut de prisonnier politique et protester contre les mauvais traitements qui leur étaient infligés. En avril 1978 la grève des couvertures évolue en grève de l’hygiène (no wash protest) : les détenus refusent de quitter leurs cellules, de se laver, badigeonnent les murs de leurs excréments. Les représailles de leurs geôliers sont féroces.
Après une première grève de la faim qui a échoué (le gouvernement britannique revenant sur les concessions accordées pour la faire cesser), les prisonniers lancent le 1er mars une grève de la fin totale, initiée par le leader Bobby Sands. Elle cessera le 3 octobre de la même année, le gouvernement anglais acceptant la majeure partie des revendications, après la mort de dix militants dont Sands.

Tout le projet de Hunger, présenté en dans la Sélection Un Certain regard, est de ne pas trahir cet exposé : factuel, précis, quasi clinique. Loin d’être une afféterie "arty" (néo-cinéaste, Steve Mc Queen est un plasticien reconnu), la manière frappante dont la mise en scène découpe ses plans et ses séquences, en blocs quasi indépendants, est une façon de circonscrire la réalité, d’éviter tout effet de dramatisation. Sur un sujet chargé de tant d’affects, il s’agit d’un viatique salutaire, dont le film ne s’écartera jamais.
Littéralement, Hunger est un film sur la résistance humaine : celle qu’un homme nu et désarmé peut opposer à la violence froide et implacable d’un appareil d’état. Profiter de tous les orifices et de toutes les anfractuosités de son corps pour y cacher des messages, une photo de sa petite amie, une radio de fortune. Utiliser sa propre nudité et sa saleté, son urine et ses excréments pour dénoncer ses conditions de détention et rendre la vie impossible à ses geôliers. Et enfin, en désespoir de cause, quand tout le reste a échoué, retourner la violence contre soi-même : la grève de la faim, arme des causes désespérées, de la dissuasion du faible au fort. C’est la méthode radicale qui fut employée par Bobby Sands et les prisonniers de l’IRA pour faire plier l’inflexible Margaret Thatcher, présente dans ce quasi huis-clos carcéral par sa seule voix, reconnaissable entre toutes.
Le film est divisé en deux parties. La première raconte la "no blanket et no Wash protest". La seconde se concentre sur le martyre solitaire de Bobby Sands. Un hallucinant plan-séquence d’une vingtaine de minutes, aussi bavard qu’est muet le reste du film, fait la bascule entre les deux parties. Bobby Sands y annonce au prêtre Dominic Moran sa décision de lancer une grève de la faim totale. Le prêtre essaye de le détourner de ce suicide collectif. Sands le reprend : il ne s’agit pas d’un suicide, il s’agit d’un meurtre.
A l’image de cet échange, Hunger a l’honnêteté de ne pas porter de jugement sur les choix de Bobby Sands : il n’héroïse ni ne glorifie son martyre, pas plus qu’il ne condamne son jusqu’au boutisme (qui entraîna neuf autres militants dans la mort).
Ce qu’Hunger montre en revanche, ce sont les qualités exceptionnelles de Sands : son charisme de leader, son courage moral et sa résistance physique, qualités qu’il dit avec humour avoir puisé dans son passé de coureur de fond. Car la grève de la faim que pratique Sands jusqu’à la mort est une course d’endurance, un long chemin de souffrance. Steve Mc Queen et son acteur Michael Fassbender (dont on ne sait aux portes de quelles abymes physiques et mentales l’a conduit son engagement) accompagnent Sands le long de ce chemin, retraçant de manière clinique les atteintes physiques (les muscles puis les os qui fondent, les organes internes qui se dégradent, les escarres qui constellent une peau décharnée) d'une grève de la faim. L’exploit du film est de ne jamais succomber à l’imagerie christique ou au voyeurisme trash.
Hunger
atteint même dans ses dernières minutes l’émotion qu’il refusait jusque-là, quand le souffle vital quitte Sands et que son esprit se met à vagabonder. Que reste-t-il de la vie d’un militant tout entier dévoué à sa cause, d’un combattant qui a choisi le sacrifice ? Quelques images d’enfance, à peine un souvenir, bouleversantes par leur banalité même…

Hunger
de Steve Mac Queen, Royaume-Uni, 96 mn
Sélection Officielle, Un certain regard

Posté par zama le 18.05.08 à 13:04 - Réagir

Les trois singes : secrets de famille


Qui sont les trois singes de la fable qui ne veulent ni dire, ni voir, ni entendre ce que pourtant ils savent, et que se forcent-ils à ignorer ?
Un politicien, en pleine campagne électorale, écrase un homme alors qu’il roule de nuit sur une route déserte. Il demande à son chauffeur de se dénoncer à sa place et d’endosser son crime en échange d’une forte somme d’argent. Celui-ci accepte, laissant, pendant plusieurs mois, sa femme et son fils livrés à eux-mêmes.
Les événements se succèdent, dans une tragédie qui va crescendo, du mensonge à l’adultère et de l’adultère au meurtre, mais on sent bien que le sujet n’est pas là, et qu’une autre nécessité intérieure structure le film. Ces actes extrêmes ne sont qu’un exutoire à la mesure d’une douleur qui cherche à s’exprimer : la perte d’un enfant. La mise en scène de Nuri Bilge Ceylan, littéralement saisissante, nous force à voir par-delà les mots. L’angoisse nous étreint, une sensation d’étouffement d’autant plus perceptible qu’à plusieurs reprises l’air s’engouffre avec force dans cet appartement familial. Les visages constamment mouillés, par la transpiration ou la pluie, soulignent l’absence de larmes. Une scène explicite l’inadéquation entre ce que l’on voit et ce que l’on entend : la conversation désynchronisée entre la mère et son futur amant, la bande-son nous offrant le dialogue tandis que l’image nous montre des visages silencieux.
La mère est personnage-clé de ce film. Sur elle s’exercent toutes les violences (celles du le père, du fils, de l’amant), sur elle les rapports de force et les tentatives de domination n’ont aucune prise, à travers elle nous percevons cette béance entre les actes et leur signification. Au-delà d’une réflexion sur les rapports de sexe dans la société turque, toujours présente chez Ceylan, le film atteint une dimension quasi métaphysique, montrant des personnages désemparés, écrasés par leur destin (un peu à la manière du Bannissement, l'année dernière). On n’est pas prêt d’oublier le visage de l’acteur Yavuz Bingol (Eyup, le père), reculant effrayé dans l’ombre au lieu d’empêcher sa femme de commettre l’irréparable…
Etait-ce une volonté du sélectionneur en présentant les deux films le même jour ? Les thèmes d’Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin (la perte d’un enfant et son effet dévastateur sur un microcosme familial) rejoignent de manière troublante ceux des Trois singes ; à la différence que chez Desplechin les personnages parlent, et beaucoup, avec franchise, légèreté et même une certaine joie. Dans un film comme dans l'autre, le Verbe, qu’il soit rare et frustre, ou bien abondant et savant, ne parvient pas à exprimer la réalité insaisissable de la douleur. Il revient à la mise en scène et à l'interprétation de le prendre en charge. Ceylan, Desplechin et leurs comédiens y parviennent, de manière magistrale.

Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan, Turquie, 109 mn
Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, France, 150 mn
Sélection officielle en compétition

Posté par July le 17.05.08 à 20:38 - Réagir

Valse avec Bachir : tu n'as rien vu à Chatila…


Chaque année Cannes ce sont des retrouvailles, plus ou moins heureuses, avec les grands maîtres du cinéma mondial, les Dardenne, les Wenders, les Kusturica ou les Desplechin… C’est aussi et surtout le frisson délicieux de la découverte, quand l’espace d’une projection s’impose un univers cinématographique novateur, cohérent, inédit.
Ce frisson vous saisit, pour ne plus vous lâcher ensuite, dès les premiers images animées de Valse avec Bashir d’Ari Folman : une meute de molosses enragés sème la terreur dans les rues d’une ville indéterminée, sur fond de musique techno.
Valse avec Bachir raconte l’enquête du réalisateur israélien Ari Folman sur un épisode longtemps refoulé de sa jeunesse : sa participation en tant qu’appelé à l’opération "Paix en Galilée" pendant la première guerre du Liban (1982) et à l’occupation de la ville de Beyrouth, qui aboutit (entre autres) au terrible massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila.
Cette première séquence, très angoissante, des chiens enragés est en fait le cauchemar d’un vieux copain de régiment, dont le récit va servir d’élément déclencheur . Il renvoye en effet Ari Folman à sa propre absence de souvenirs, à l’exception d’une image obsédante et peut-être inventée : lui et ses camarades se baignant face à Beyrouth dévastée et illuminée par les fusées éclairantes, la nuit du fameux massacre perpétré par les phalanges chrétiennes. Pour retrouver la mémoire qui lui échappe et savoir ce qu’il a fait ou pas cette nuit-là, Folman va partir à la recherche de ses anciens camarades.
Aux confins de la bande dessinée autobiographique (on pense à Persepolis évidemment, sélection cannoise oblige, mais également à Maus d’Art Spiegelman ou L’Ascension du haut-mal de David B.) et du documentaire historique (genre dont le film reprend la structure), Valse avec Bachir est un magnifique film sur la façon dont la guerre marque les hommes, et dont ceux-ci s’arrangent avec leurs blessures, en même temps qu’ une réflexion quasi proustienne sur la mémoire.
La narration, faite d’allers et retours entre présent et passé, mêle la nostalgie douce-amère de quadragénaires installés (guerre ou pas, il s’agissait tout de même de leurs vingt ans), et le surgissement soudain de visions traumatiques refoulées. La liberté qu’offre l’esthétique si particulière et originale du film (l’animation documentaire), permet d’unifier les deux, traçant en quelque sorte un pont entre le Kubrick grinçant de Full Metal Jacket et l’humanité de La Ligne rouge de Terence Mallick.
Par cercles concentriques, le film se rapprochera de ce qui est à la fois son point aveugle et son cœur battant : le massacre perpétré par les phalanges chrétiennes sur les hommes (pour venger la mort de Bachir Gemayel), femmes et enfants des camps de Sabra et Chatila, sous les yeux de l’armée israélienne qui encerclait le camp et laissa agir ses supplétifs. On se souvient qu’Amos Gitaï avait signé un de ses plus beaux films sur ses souvenirs de la guerre du Kippour (Kippour, 1998). Au moment où Israël fête ses soixante ans, Ari Folman revisite une page encore plus noire de l’histoire du jeune état, avec une sincérité qui ne manquera pas de provoquera la polémique dans son pays.

Valse avec Bashir d’Ari Folman, Israël, 87 mn
Sélection Officielle en compétition

MAJ du 18/06 :
Le site officiel du film (sortie prévue le 25/06/08)

Posté par zama le 16.05.08 à 14:45 - Réagir

Zéro de conduite à Cannes 2008

Quatrième année d'existence pour le site Zérodeconduite.net et déjà une troisième participation au Festival de Cannes (voir les archives 2007 et 2006)… De là à dire que la routine nous gagne, il y a un pas que l'on ne franchira pas. Si cette nouvelle édition semble a priori un peu en retrait par rapport à la précédente (marquée par les festivités du 60ème anniversaire et par une sélection d'une qualité qui se révélé assez exceptionnelle), rien ne dit qu'émerveillements et surprises ne seront au rendez-vous.
On suivra tout particulièrement en Sélection Officielle les films de Steven Soderbergh (Che, la biographie en deux volets et plus de quatre heures de projection d'Ernesto Guevara), Jean-Pierre et Luc Dardenne (Le Silence de Lorna), Laurent Cantet (Entre les murs, adaptation du livre de François Bégaudeau, distribué… dans son propre rôle), mais également le contingent italien (Gomorra de Matteo Garrone, adaptation du best seller documentaire sur la Mafia, et Il Divo, biographie par Paolo Sorrentino du politicien… Giulio Andreotti, grande figure de la démocratie chrétienne) et enfin Walz with Bashir, film d'animation autobiographique dans la lignée de Persepolis. On ne s'interdira évidemment pas d'aller voir du côté des sélections parallèles, Un Certain Regard, La Semaine de la Critique, et surtout La Quinzaine des Réalisateurs (le nouveau film de Rabah Ameur-Zaïmeche et le documentaire de Claire Simon sur le Planning Familial, Les Bureaux de Dieu)…
A suivre au jour le jour sur Zérodeconduite.net, et les différents sites qui couvriront le Festival. On signalera notamment l'initiative de Curiosphere.tv, qui proposera une vidéo par jour jusqu'au 25 mai, extraits d'archives (aujourd'hui : L'interruption du Festival de Cannes en mai 68) ou travaux des BTS Audiovisuel de l'Académie de Nice (en partenariat avec le CRDP de Nice) ainsi que le site du Prix de l'Education Nationale 2008, qui s'enrichit cette année d'un blog. Et sur un mode plus anecdotique mais jamais futile, Cinécure, le blog d'Aurélien Ferenczi sur Télérama.fr, qui redonne de ses nouvelles à l'occasion de ce nouveau festival.

Posté par Zéro de conduite le 15.05.08 à 07:26 - Réagir

Et puis les touristes : Auschwitz, lieu de mémoire

Qu’est-ce qu’un lieu de mémoire ? Pour l’historien Pierre Nora, la définition s’étend "de l'objet le plus matériel et concret, éventuellement géographiquement situé... à l'objet le plus abstrait et intellectuellement construit."
Auschwitz est à la fois l’un et l’autre : si le nom du camp (inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979) symbolise à lui seul le génocide juif, Auschwitz/Oswiecim est aussi une petite bourgade polonaise qu’on pourrait dire "sans histoires" si elle n'en avait une aussi lourde. C’est cette dissonance entre les grandes déclarations sur le "devoir de mémoire" et la trivialité du quotidien que découvre le jeune Sven, quand il débarque d’Allemagne pour accomplir dans le camp son service civil. Si à l’intérieur du camp devenu musée on s’efforce de préserver le passé pour les générations futures, si le vieux Krzeminski, ancien déporté dont Sven a pour charge de s’occuper, continue inlassablement à témoigner de son expérience, la vie a repris ses droits tout autour : une usine allemande s’installe à la recherche de main d’œuvre bon marché, la jeunesse polonaise rêve d’ailleurs, et puis les touristes (très joli titre français traduit du plus littéral Am Ende kommen Touristen allemand) qui débarquent par vagues en cars climatisés…
Au delà de la transparente métaphore qui sert de trame au film (un jeune allemand prend en charge l'histoire de la Shoah), Et puis les touristes s’interroge sur la question de la transmission, une transmission qui va de moins en moins de soi : quand la parole des témoins semble s’user au point de tourner à vide, de ne plus être entendue ("Passez-leur La Liste de Schindler, ça leur fera plus d’effet" remarque amèrement le vieux Krzeminski), avant de s’éteindre tout à fait ("Un jour je te parlerai moins, jusqu’à ce que je ne te parle plus"), quand la commémoration tourne au rituel vide de sens, mis au service d'intérêts politiques ou économiques (ainsi l'usine chimique allemande qui se sent tenue de bâtir un mémorial).
Chronique douce-amère entremêlant à ces graves questionnements les élans de la jeunesse (l'histoire d'amour entre Sven et la jeune Ania), Et puis les touristes préfère l'esquisse à la thèse (qu'on compare le traitement de la mémoire de la Shoah avec celui d'un autre film récent, La Question humaine). Cela constitue à la fois sa limite et son charme.

> On trouvera sur le site pédagogique du film un dossier d'accompagnement en allemand, ainsi que le supplément VO-Scope édité par le magazine Vocable.
> Retrouvez également les extraits du film et leur fiche d'accompagnement sur le site Curiosphere.tv

[Et puis les touristes de Robert Thalheim. 2007. Durée : 1 h 25 mn. Distribution : Noblesse Oblige et Alsace Cinémas. Sortie le 14 mai 2008]

Posté par zama le 14.05.08 à 12:17 - Réagir

4 mois, 3 semaines… en DVD

Après le "coup" retentissant de 2007 (la coïncidence avec la Palme d’Or puis la polémique sur le soupçon de censure), sur quel film se portera cette année le choix du jury (présidé par l'acteur Robin Renucci) du Prix de l’Education Nationale ?
On retrouvera à partir de jeudi sur Zérodeconduite.net, et tout au long du festival, la chronique au jour le jour des films présentés dans les différentes sélections. Mais cette veillée d’armes est l’occasion de revenir, avec un peu de retard, sur l'édition DVD du film de Christian Mungiu, et notamment de saluer le remarquable travail éditorial accompli par le CRDP de Nice, qui édite ce film dans la série "A propos de" consacrée aux Prix de l'Education Nationale (dont Marie-Antoinette en 2006).
Comme les précédents films, le coffret propose deux galettes, un DVD et un DVD-Rom. Le DVD ne présente en guise de bonus qu'une interview de Bernadette Lafont, mais la richesse du coffet est ailleurs, dans le DVD-Rom qui permet d'ausculter le film littéralement sous toutes les coutures : études culturelles et historiques, réflexions cinématographiques, analyses de séquences, on louera la pluralité d'approches, enrichie par la variété des plumes associées à ce projet (ainsi le Planning familial signe la note sur l'avortement, un enseignant d'Arts Plastiques apporte ses lumières sur l'architecture et l'urbanisme dans le film). Loin de se contenter de survoler le sujet, chaque page offre une étude précise et aprofondie, sans être pesante ou trop didactique.
On apprécie particulièrement les passionnantes analyses de séquences, qui font feu de tout bois (extrait en incrustation, commentaire audio, photogrammes et schémas) pour décortiquer la mise en scène de Cristian Mungiu. On citera également, plus anecdotique mais non moins plaisant, le "glossaire culturel" qui propose des entrées aussi diverses que "Bauhaus", "cigarette Kent", "Dupuytren" (à propos du plan sur le foetus), "Economie de pénurie", "Tératologie"…
Loin de se déflorer ou de s'épuiser, le plaisir que l'on a pris à la vision en sort renforcé, et au-delà d'une utilisation "pédagogique" à laquelle il est censé être destiné (les droits d'utilisation en classe sont compris dans l'achat du coffret), on ne saurait trop conseiller son acquisition aux cinéphiles. Pour le même prix, les éditeurs DVD proposent en effet trop souvent des éditions "Premium" ou "Deluxe" artificiellement boursouflées, où la quantité prime sur la qualité.

4 mois, 3 semaines et 2 jours, collection "à propos", Coffret DVD + DVD-Rom 27 € 90

Et aussi, parmi les autres sorties DVD récentes, les films qui ont fait l'objet d'un dossier Zérodeconduite.net :
Un Secret, L’Ennemi intime, Mon meilleur ennemi

Posté par Zéro de conduite le 13.05.08 à 23:44 - Réagir

Bataille à Seattle : ils rêvaient d’un autre monde


A l’heure où la commémorationnite de mai 68 atteint son apogée, au risque de l’overdose, on pourra s’étonner de l’indifférence qui semble accueillir Bataille à Seattle de Stuart Townsend, relatant les manifestations anti-mondialisation qui perturbèrent le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce en septembre 1999. Du joli mai qui enflamma le Quartier Latin aux cinq jours d’émeutes qui secouèrent Seattle, se posent en effet, à près de trente ans de distance, les mêmes questions (sur la place de l’idéal en politique, sur la question de la violence), se reformulent les mêmes enjeux (l’irruption de mouvements alternatifs à côté des organisations instituées comme les syndicats, l’intensité plus ou moins forte de la répression policière, l’importance des médias)… L’anti-(devenu alter depuis) mondialisme des années 00 serait-il à ce point passé de mode tandis que l’on célèbre l’actualité de 68 ?
On mettra au crédit de Bataille à Seattle son efficacité visuelle et narrative, ainsi que sa ferme volonté pédagogique. Le jeune réalisateur Stuart Townsend fait preuve d’une maîtrise incontestable dans la mise en scène des mouvements collectifs et des affrontements de rue entre police et manifestants. Par des choix de mise en scène souvent ingénieux et l’utilisation judicieuse des images d’archive, sa reconstitution n’en paraît pas une, et parvient à recréer l’effervescence de l’événement en train d’advenir, la fébrilité et l’urgence de l’instant. Surtout, le film prend un grand soin à replacer les événements qu’il dépeint dans leur contexte géo-économique, et à resituer les enjeux que représentait le sommet de l’O.M.C., notamment via une très pédagogique présentation liminaire (voir ce dossier de la Documentation Française sur l’OMC et cette page sur l’échec de Seattle). Il ne se contente d'aileurs pas de filmer la cinégénique bataille qui se déroule dans le rues de Seattle, il parcourt aussi les travées du théâtre où se déroulait tant bien que mal le sommet.
Là ou en revanche Bataille à Seattle échoue, c’est sur le plan de la fiction : chargés (selon le principe du film "choral") d’offrir une multiplicité de points de vue sur l’événement, ses personnages ne dépassent que rarement leur rôle de porte-parole ; quand c'est le cas, c'est hélas pour tomber dans le cliché (l’activiste traumatisé par la mort de son frère), ce que n’arrangent pas des péripéties cousues de fil blanc (le CRS — indirectement — victime de la violence policière, la journaliste qui prend fait et cause pour les manifestants). La dimension réflexive et pédagogique du film disparaît alors derrière l'ode au courage et à l’ingéniosité des militants altermondialistes…
Il serait dommage toutefois de disqualifier un film dont l'énergie et l'enthousiasme devraient galvaniser nos élèves. Bataille à Seattle permet en effet d'aborder de manière vivante le sujet de la mondialisation et de sa contestation. C'est l'occasion aussi, pourquoi pas, de montrer que les bons sentiments font parfois du mauvais cinéma.

[Bataille à Seattle de Stuart Townsend. 2007. Durée : 1 h 40. Distribution : Metropolitan Filmexport. Sortie le 7 mai 2008]

Posté par zama le 09.05.08 à 18:56 - Réagir

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