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Les Adieux ? la reine vus par l'historienne C?cile Berly

Culturelyc?e.fr

C?cile Berly est enseignante et historienne. Elle travaille sur l’histoire de la R?volution fran?aise et du XVIIIe si?cle. Elle vient de faire para?tre La Reine scandaleuse, id?es re?ues sur Marie Antoinette, aux ?ditions Le Cavalier Bleu. Elle a accept? de r?agir au film de Beno?t Jacquot, Les Adieux ? la reine (en salles depuis le 21/03).?

Z?rodeconduite.net : Qu’avez-vous pens?, en tant qu’historienne, sp?cialiste de la R?volution fran?aise et de Marie Antoinette, du film de Beno?t Jacquot ?

C?cile Berly : Ce qui est un peu dommage d’un point de vue historique, mais c’est le parti pris du film, c’est que le contexte politique n’est pas explicit?. Or le climat politique est bouillonnant ? Versailles depuis le d?but des ?tats g?n?raux, particuli?rement en ce d?but du mois de juillet. Le 9 juillet 1789, l’Assembl?e nationale s’est d?clar?e constituante. Le 11 juillet, le roi a renvoy? Necker, qui ?tait tr?s populaire. Des troupes arm?es sont mass?es autour de Paris, qui vit dans la peur : c’est avant tout pour s’armer contre cette menace que le peuple va prendre la Bastille. Il y a un personnage qui s’appelle ? La Panique ? dans le roman de Chantal Thomas, c’est tr?s r?v?lateur de l’?tat d’esprit de la cour ? cette p?riode. Le film peut donner l’impression que Versailles est ? l’?cart de l’agitation politique, alors que l’Assembl?e si?ge ? l’H?tel des Menus Plaisirs, que la ville de Versailles est pleine de d?put?s et de journalistes. Tout cela, Beno?t Jacquot choisit de le laisser hors champ. Dans une sc?ne, Sidonie s’arr?te aux portes de la salle des Menus Plaisirs, elle choisit de rester derri?re la tenture (alors qu’elle pourrait parfaitement y entrer)…? Ce sur quoi le film insiste avec justesse en revanche, c’est sur l’?v?nement symbolique (car la forteresse n’avait aucune importance militaire) que constitue la prise de la Bastille : on r?veille le Roi en pleine nuit, c’est totalement in?dit dans l’histoire de l’absolutisme. L’autre grande r?ussite est la peinture d’un Versailles quasi insalubre, de ces nobles se tassant dans des appartements inconfortables pour ?tre au plus pr?s du Roi. Vivre ? en ce pays-ci ? comme on disait alors est ce qu’il y a de plus prestigieux ? l’?poque. Le film montre bien l’atmosph?re d’inqui?tude chez les courtisans, qui depuis mai vivent la peur au ventre, qui ne craignent qu’une chose, c’est que Paris se d?place ? Versailles… C’est v?ritablement la fin d’un monde que film Beno?t Jacquot, une ambiance ? la Titanic, la d?sertion progressive des courtisans qui abandonnent le couple royal (lors des journ?es d’octobre 1789, Versailles sera vide).

Z?rodeconduite.net : Le film met l’accent sur la relation de la Reine avec Madame de Polignac.

C?cile Berly : Madame de Polignac est de toute petite noblesse, elle n’a aucune ? l?gitimit? ? ? la cour ? la diff?rence de la princesse de Lamballe qu’elle a supplant? dans le cœur de la Reine, qui ?tait princesse du sang. Sa r?ussite sociale fulgurante (elle est ?lev?e au rang de duchesse,? elle obtient la charge de gouvernante des Enfants royaux) a beaucoup choqu? les courtisans, comme les choquaient la proximit? de la Reine avec sa modiste Rose Bertin, une roturi?re. Les premiers pamphlets contre la Reine et sa ? clique ? viennent de Versailles m?me : les courtisans stipendiaient des plumes (comme Brissot), quand ils ne r?digeaient pas les libelles eux-m?mes ? l’instar du comte de Provence. Ces ?crits se lisaient sous les mansardes, s’?changeaient dans les couloirs, se vendaient dans les all?es du jardin. Pendant des ann?es les Fran?ais ont ?t? habitu?s ? lire ces ?crits, ils ont particip? au travail de sape de la monarchie.?

Z?rodeconduite.net : C’est de l? que vient la l?gende noire de Marie-Antoinette ?

C?cile Berly : Ces ?crits ont contribu? ? faire d’elle un bouc-?missaire, ? la d?signer comme responsable des maux du pays. On jase sur son influence sur les d?cisions du roi, influence largement fantasm?e, m?me si le couple ?tait uni par des liens de confiance et d’estime r?ciproque. Ces ?crits ont ?galement nourri la l?gende de ses turpitudes sexuelles (la pornographie na?t au XVIII?me si?cle), qui sera exploit?e lors de son proc?s. Il faut comprendre que ce qui se joue l? c’est aussi la place de la femme dans la vie publique. Il s’agit d’une question tr?s sensible au XVIII?me si?cle, que la R?volution r?soudra dans la violence. La R?volution constitue une r?gression pour les femmes, elle les remet —litt?ralement— ? leur place. Le proc?s de la Reine est ainsi une vaste mascarade, destin?e ? humilier la femme, autant sinon plus que la souveraine. La chronologie est tr?s r?v?latrice sur ce point : toutes les grandes figures f?minines de la R?volution (Mme Roland, Olympe de Gouges, Mme du Barry) ont ?t? guillotin?es ? peu pr?s au m?me moment. C’est ?galement l’?poque o? l’on ferme les Clubs politiques f?minins.

Z?rodeconduite.net : Que pensez-vous du portrait de la reine que fait le film ?

C?cile Berly : Je pense que la Marie-Antoinette de Beno?t Jacquot fera date. Il a vraiment voulu traiter la reine de la R?volution (le film de Sofia Coppola s’arr?tait juste avant), ce qui est logique car sans la R?volution tout le monde l’aurait oubli?e. Le portrait que fait le film est assez juste car il est nuanc?. Il la montre comme une femme fragile mais qui a une certaine ?paisseur, une femme ?prise aussi, prisonni?re d’une femme et d’une coterie. La relation avec Sidonie Laborde est assez vraisemblable : Marie Antoinette vouait un culte ? la jeunesse, elle avait horreur de l’ennui… En revanche au moment que raconte le film, la reine portait le deuil de son fils (le dauphin ?tait d?c?d? le 4 juin 1789), dont la mort avait beaucoup affect? le couple royal. Par souci du spectacle et des beaux atours, le film a d?cid? de tordre un peu la r?alit? historique sur ce plan-l?…?? Apr?s le film de Sofia Coppola, la figure de Marie Antoinette est-elle revenue ? la mode ? C’est une figure qui a toujours beaucoup int?ress? les cin?astes, sans doute parce qu’elle est moins une figure politique qu’une figure du sensible. Dans la filmographie de la R?volution fran?aise, c’est la figure la plus mise en image, juste apr?s Robespierre. Ce sont les Goncourt qui l’ont red?couverte au XIX?me si?cle, puis l’imp?ratrice Eug?nie a lanc? une forme d’engouement sous le Second Empire. Au vingti?me si?cle Marie Antoinette n’est devenue que tardivement un objet d’histoire, gr?ce notamment ? Chantal Thomas ou ? ? Mona Ozouf.?

A lire : La Reine scandaleuse, id?es re?ues sur Marie Antoinette, aux ?ditions Le Cavalier Bleu, 20 €

> Voir le compte-rendu d'Antoine de Baecque dans le Monde des livres sur le livre de C?cile Berly et le film de Beno?t Jacquot

Posté dans Débats par Zéro de conduite le 24.03.12 à 17:41

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