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Vandal : Entretien avec Alain Milon

Vandal / Faites le mur

Alain Milon est professeur de philosophie ? l'universit? Paris Ouest Nanterre La D?fense. Il travaille sur la ville depuis les ann?es 80 et s'int?resse aux expressions murales illicites dont le graffiti. Il porte ? la fois un regard de sociologue et de philosophe comme le r?v?lent ses divers ouvrages et articles : L' Etranger dans la Ville. Du rap au graff mural. (1999, Paris, PUF, col. "Sociologie d'aujourd'hui "), ? Les expressions murales illicites : le graff dans l’espace public ? dans Fronti?res et esth?tisation de l’espace public (dir. F. Soulages, Paris, L’Harmattan, 2013. (ouvrage collectif)).
A l'occasion de la sortie de
Vandal, le premier film d'H?lier Cisterne (en salles mercredi 9 octobre), nous avons voulu l'interroger sur la culture du graff. Il a visionn? Vandal, mais ?galement l'excellent documentaire de Banksy, Faites le mur (Exit through the gift shop, 2007).

Z?rodeconduite.net : Quelle est l’origine de l'art urbain ?

Alain Milon : L'art mural a toujours exist?, vous pouvez remonter aux grottes de Lascaux. Il ?tait d?j? question d’ombres port?es et de d?tourage de main 17 000 ans avant J.C. Etait-ce alors une expression artistique ? Jacques Villegl? d?tournait des affiches de r?clame dans les ann?es 50 ! Ernest Pignon-Ernest, G?rard Zlotykamien et Daniel Buren, consid?r?s comme les initiateurs de l’art urbain, oeuvraient dans les ann?es 60. Le mouvement se renouvelle, se d?place mais il n’est pas neuf. C’est la m?diatisation qui a chang? le regard sur ce mouvement.

Le mouvement street art a le vent en poupe.

A.M. : C’est le cas depuis les ann?es 2007-2008, lorsque les gali?ristes ont occup? le cr?neau. Le street wear, le street quelque chose, la publicit?, la mode. Tout le monde s’y est mis. Regardez le lettrage du TGV de la SNCF, c’est un tag ! Je me souviens de l'exposition sur le graffiti de la Fondation Cartier ''N?s dans la rue", en 2009. C’?tait leur plus grosse exposition en terme de nombre de visiteurs. A cette occasion, la Fondation m’avait demand? d’organiser des promenades sociologiques dans Paris. Nous partions des Ateliers de la Forge, rue Ramponneau dans le XX?me arrondissement et allions jusque dans le XI?me, sur la Place Verte, o? le collectif "Une nuit" r?alise des collages, tous les 15 jours. Deux grapheurs m’accompagnaient : Mazout, membre d'un collectif d'artistes de Bagnolet et Jean Faucheur, un des fondateurs du collectif Une nuit. Ce dernier a cr?? une association qui s'appelle le M.U.R, acronyme de Modulable, Urbain et R?actif, qui fait la promotion de ce genre d'expression murale. A chaque fois j’avertissais les visiteurs que ce que la Fondation Cartier montrait n'avait rien ? voir avec le ph?nom?ne. Le graffiti est hors cadre, hors champ, tandis qu'une exposition se d?roule dans un cadre. Ce n'?tait pas tout ? fait compatible. La Fondation n'avait aucun propos sur le graff ou l'art urbain. Elle a simplement occup? un segment de march?.

Comment expliquez-vous cet engouement ?

A.M. : A la fin des ann?es 70, il y a un grand mouvement lanc? par Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat, avec l'id?e que la rue est une galerie. Ce n'est pas un lieu d'exposition habituel donc on sort du cadre. Plusieurs artistes vont occuper la rue et l’utiliser comme leur galerie. Un autre ph?nom?ne est conjugu? ? cela : l'apparition de la culture hip-hop. Cela ne signifie pas pour autant que le graff est inh?rent ? la culture hip-hop. Des graffeurs revendiquent une appartenance ? la culture hip-hop mais tous n'appartiennent pas ? cette culture. Les premiers clips vid?o de rap repr?sentaient la ville. Sur sc?ne, on apercevait les chanteurs derri?re eux les danseurs et derri?re eux les graffeurs.

Comment les gali?ristes ?valuent un graff ?

A.M. : Comme n'importe quelle autre œuvre d'art. C'est la loi de l'offre et de la demande. Un discours pseudo-conceptuel va faire que tel ou tel artiste est en vogue. Il suffit de voir Thierry Guetta dans le documentaire de Banksy dire : ? C'est grand, non c'est moyen, allez 35 000 dollars. ? Ce sont des marchands de tapis. La question de la valeur d'une œuvre d'art se pose d?s le d?but, ce n'est pas propre au graffiti. Comment d?finir la valeur d'une œuvre ? Les marchands d’art affirment qu’ils permettent ? cette forme artistique d'?tre reconnue. L’ambigu?t? r?side dans le fait qu’un graffiti est hors cadre, hors champ et que d?s l'instant o? vous le faites entrer dans une galerie, vous modifiez le rapport au hors cadre. Le graffiti est ?ph?m?re, anonyme. La plupart du temps il est collectif. Il est destin? ? ?tre effac?. Le mur est un palimpseste, une page d'?criture sur laquelle on ?crit, on efface et on r??crit. C'est le propre de la vie de la ville. Ces diff?rentes couches apparaissent. D?s que vous d?tourez un mur pour l’exposer dans une galerie, vous changez de registre.??

Cela peut para?tre ironique qu'un art consid?r? comme marginal car hors cadre vienne s'exposer dans les galeries aux c?t?s d'arts plus conventionnels.

A.M. : L'art est une figure de r?sistance. Les impressionnistes, en totale rupture avec l'art n?o-classique, ?taient consid?r?s comme des marginaux. Une v?ritable forme artistique est forc?ment une expression de r?sistance. Le graff n'est pas plus ou moins r?sistant qu'une autre forme d'art, quand il a un propos.

A travers ses œuvres, Banksy transmet des messages anticapitalistes et antimilitaristes.

A.M. : Banksy a un propos quand il va sur le mur qui s?pare la Cisjordanie d'Isra?l ou le mur de Berlin. Le fait de choisir un mur, ce n'est pas anodin. Le mur est une surface lisse. Est-ce que le graff est une cicatrice ou un visage de la ville ? Certains pr?f?rent les villes grises, les chromophobes, d'autres pr?f?rent la couleur, les chromophiles. Cela a ? voir avec notre culture latine ? l'imaginaire de la propret?, de la propri?t?. Les deux sont li?s. Ce mur est ? moi, il est propre. Si quelqu'un pose quelque chose dessus, c'est v?cu comme une violence.?

Le graff est donc consid?r? comme un acte de violence. Dans le film Vandal, on per?oit le go?t pour l’interdit de la part des jeunes graffeurs.

A.M. : Quand vous ?tes propri?taire d'un pavillon et que votre mur est graff?, vous le vivez comme une agression. Cela porte atteinte ? l'imaginaire de la propri?t?. Dans notre culture jud?o-chr?tienne propri?t? et propret? sont symboliques. D?s qu'on pose quelque chose sur un mur immacul?, on le salit. Certaines formes de salissures sont accept?es, comme les peintures murales command?es par la ville. Ce sont des commandes d'artistes mais qui ne disent rien. Je pense ? des choses de J?r?me Mesnager, rue M?nilmontant dans le XX?me arrondissement de Paris.

Comment d?finit-on un graff ?

A.M. :? C’est difficile ? dire, il y a une telle vari?t? de formes. Un pochoiriste est-il un graffeur ? Une ombre port?e rel?ve-t-elle du graff ? Est-ce que le gravity - toutes ces formes de gravures sur les vitres du RER ou du train - appartient ? l’univers du graff ? Est-ce que les anti-pubs sont des graffeurs ? Est-ce que l’artiste Space Invader, avec ses mosa?ques, est un graffeur ? Juridiquement oui puisqu’un graffiti se d?finit comme une expression murale illicite. Les graffitis pornographiques ou politiques des toilettes publiques ou des salles de classes peuvent-ils ?tre consid?r?s comme du graff ? Est-ce que le graff est uniquement un lettrage ???

Les graffeurs sont-ils consid?r?s comme des artistes ?

A.M. : Je ne les appellerais pas des artistes mais plut?t des surligneurs, des gens qui surlignent la ville, qui montrent des choses qu'on ne voit pas. Nous sommes habitu?s dans notre culture ? voir des murs propres. Si vous posez un tag ici, il va tout de suite ?tre effac?. On va dire que c'est un mur d?grad?, que c'est du vandalisme, on va ?voquer l'ins?curit?. Dans les quartiers est de Paris, lorsqu’un promoteur immobilier lance un programme et construit un appartement t?moin, la premi?re chose qu'il fait est de faire nettoyer tout graffiti sur 200 m?tres ? la ronde. Si les potentiels nouveaux acqu?reurs voient des graffitis autour du logement, ils vont tout de suite y associer, dans leur imaginaire, le trafic de drogue et la d?linquance.??

Comment distinguer le graff du tag ?

A.M. : J'ai commenc? ? travailler sur la question du graffiti aux Etats-Unis, dans les ann?es 80. L? bas, le tag, qui est simplement une signature monochrome, a une revendication territoriale. L'urbanisme am?ricain est construit par blocs et le tag est un marqueur de territoire. Par ce tag, le bloc "appartient ?" ou "est la propri?t? de". Derri?re ce bloc, qui est un ensemble de rues, vous avez une gestion financi?re : trafic, racket, prostitution.??

Dans le film Vandal, on voit une sorte de guerre des murs entre graffeurs qui se disputent les meilleurs emplacements.

A.M. : En Europe, la rue est aussi le territoire, bien s?r, mais nous n'assistons pas ? des appropriations territoriales. Le plus souvent les graffeurs agissent le long de leur chemin, ? l’image de ces jeunes dans le film. Il suffit de les suivre. C’est pour cette raison que le graffeur le Petit Poucet s’est fait attraper. Ils sortent de chez eux et se mettent ? graffer. Mais ce n'est pas du tout la m?me revendication territoriale que les taggeurs aux Etats-Unis. Ce qui est montr? dans le film Vandal est juste. Il ne faut pas s'imaginer que le graffiti concerne uniquement les jeunes d?favoris?s, issus des banlieues, d'un foyer monoparental et en ?chec scolaire. Ces clich?s ont conduit la presse ? forger une esp?ce de slogan ''bons graffs, mauvais tags''. Le tag est sale, vite fait et monochrome tandis que le graff est acceptable parce qu'il y a de la couleur. C'est le propos des mass media. Pourtant certains tags sont bien sup?rieurs aux graffs, d'un simple point de vue calligraphique. Tous les graffeurs sont pass?s par le tag mais tous les taggeurs ne sont pas des graffeurs.??

Il n’y a donc pas un profil type du graffeur/tagger ?

A.M. : Tout le monde tagge. Nous sommes tous graffomaniaques lorsque nous gribouillons sur une feuille avec un stylo. Certains travaillent leur lettrage, vont sur un support plus large. Ceux qui s'imaginent artistes utilisent le mur comme affiche publicitaire, comme une campagne de pub gratuite. Ils posent leur marque partout. D'autres graffeurs ont une autre lecture de la ville. Pour les surligneurs qui ont un propos, il n'est pas question de graffer parce que tout le monde graffe ou de tagger parce que tout le monde tagge. Ils r?fl?chissent sur un emplacement particulier et sur ce qu’ils veulent essayer de montrer ? l'habitant.??

Le r?alisateur du film Vandal parle d’une contradiction entre la vanit? du geste gratuit et le risque encouru par les graffeurs.

A.M. : Les peines sont lourdes, le pseudo permet l’anonymat. La plupart des graffs sont des lettrages. Je graffe ma signature, je cherche ? ?tre le plus visible possible. Le discours est quelque peu narcissique. Les graffeurs l'Atlas et Moze se sont introduits dans le milieu de la mode. Moze fait des blousons. L'Atlas fait des t-shirts et d?core les boutiques Agn?s b. C’est d’ailleurs apr?s avoir graff? les camions d'Agn?s b qu'il a ?t? contact?. Les graffeurs essaient de se faire conna?tre.??

Que trouvez-vous int?ressant dans ce moyen d’expression ?

A.M. : Les expressions murales illicites interpellent la ville. Sont-elles des cicatrices ? Habillent-elles ou ab?ment-elles la ville ? Est-ce qu'elles lui donnent un visage ? Les anti-pubs font ?galement des d?tournements d'affiches. Pourquoi un tag serait illicite et donc condamnable alors que lorsque je prends le m?tro, je me trouve face ? de la pornographie soft que je ne recherche pas quand j'ach?te un ticket. C'est justement le discours des anti-pubs. Pourquoi les anti-pubs ne seraient pas des graffeurs ? La publicit? est dans le cadre, elle est l?galis?e. La SNCF et de la RATP pr?tendent que c’est gr?ce aux revenus de la publicit? qu'ils peuvent diminuer le prix du billet. Mais les anti-pubs sont pr?ts ? payer plus pour ne pas ?tre assailli par la publicit? dans le m?tro ou le RER. La publicit? peut sembler aussi agressive qu'un tag et pourtant on l'accepte car elle rapporte de l’argent.??

Constatez-vous une ?volution dans les expressions murales illicites ?

A.M. : Les formes de lettrage et les techniques utilis?es ?voluent : la bombe, le rouleur, le collage, la fa?ence, le stylo, les pochoirs... Et les surligneurs se d?placent vers d’autres supports car la ville de Paris fait syst?matiquement nettoyer les murs. Les pochoiristes s’expriment de plus en plus sur le trottoir. Si le mur a presque toujours un propri?taire, le trottoir non. Le rapport ? la salissure n'est pas le m?me et puis on marche dessus, entre les crottes de chien et les chewing-gums. Certains pochoirs sont int?ressants. Devant une entr?e de m?tro, vous pouvez lire : ? Zone de harc?lement publicitaire ?. L’Atlas dessine des boussoles avec du gaffer, ce scotch noir ou blanc utilis? par les ?quipes de tournage. Avec la chaleur, le gaffeur impr?gne le goudron du trottoir. Il situe pr?cis?ment sa localisation au GPS en indiquant des distances.

Le mouvement se d?place mais ne s'essouffle pas.

A.M. : Il a toujours exist? mais il est fortement m?diatis? aujourd’hui, et puis on s’y habitue. Le gravity se substitue au tag. Ces gravures se pratiquent avec une pointe diamant, une bougie de voiture ou un sticker ? l'acide. L'encre de ces gros feutres est vid?e et remplac?e par de l'acide. Une large t?te permet d’attaquer le verre. Depuis peu, certains gravity sont r?alis?s avec de la cire de bougie. On peut les effacer. Les expressions murales illicites sont symptomatiques des mutations de la ville. Corps vivant, la ville a des couleurs, du gris et des cicatrices qu’on essaie de dissimuler. Certaines sont plus ?ph?m?res comme les graffs invisibles de Zevs ou les graffs propres qui interpellent le visage de la ville.

Des graffs propres ou invisibles ?

A.M. : Sur un mur sale, si je prends un karcher et que je fais une signature, mon graff est vu comme propre. C’est une mani?re de renverser la lecture de la ville. La peinture des graffs invisibles ne se voit qu'aux ultra-violets.

Propos recueillis par Magali Bourrel, Octobre 2013?

> Vandal d'H?lier Cisterne, 2013, dur?e : 1 h 24. Au cin?ma le 9 octobre
> Faites le mur (Exit through the gift shop) de Banksy, 2010, dur?e : 1 h 27. Disponible en DVD dans la boutique Z?rodeconduite.net avec droits d'utilisation en classe et dossier p?dagogique

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 07.10.13 à 11:57

Commentaires

De cin?ma public, posté le 11.12.13 à 10:24

Nous serions int?ress?s pour faire intervenir Alain Milon sur les films ?voqu?s dans le cadre de Cin? junior. Pourriez-vous nous mettre en contact avec lui ? Merci.

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