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Mr Turner : portrait de l'artiste en vieil homme

Mr Turner

Nul n'est un grand homme pour sa bonne, semble nous dire Mike Leigh dans ce biopic qui s'attache aux derni?res ann?es de la vie du grand peintre anglais Joseph Mallord William Turner (1775-1851). Travailleur acharn?, obs?d? par son art, Turner n'a tout au long du film pas un regard pour sa servante, "cœur simple" ? la Flaubert, m?me quand il assouvit sur elle de brusques pulsions sexuelles. Port? tout au long des 2 h 30 de film par un Timothy Spall tout en grimaces et grognements, le portrait est toutefois plus nuanc? et complexe que cela : concubin d?missionnaire (pour sa premi?re compagne), p?re et grand-p?re d?natur?, Turner est en m?me temps d?peint en fils aimant (son p?re barbier ?tait devenu son assistant), capable d'empathie envers un coll?gue imp?cunieux ou un vieil homme…

Tout biopic de peintre par un cin?aste pose invariablement deux questions : celle de l'autoportrait et celle de la confrontation du cin?ma ? l'art pictural. Il est difficile de r?pondre ? la premi?re question tant Mike Leigh est un r?alisateur secret sur ses intentions, mais il est ?vident que Mr Turner est un film r?flexif (comme Topsy-Turvy en son temps — 1999 — qui racontait la relation entre les ma?tres de l'op?rette Gilbert et Sullivan), qui interroge la position morale de l'artiste dans la soci?t?. Quant ? la confrontation entre peinture et cin?ma, le film est d'une grande — mais sobre — beaut? plastique, tirant parti de la lumi?re du Sud de l'Angleterre dans sa description d'un XIX?me si?cle pr?-industriel, ou "anti-dickensien" comme le d?finit le chef-op?rateur du film. Mr Turner s'inscrit ainsi dans la lign?e de Barry Lyndon de Stanley Kubrick ou Tess de Roman Polanski (dont la version restaur?e avait ?t? pr?sent?e il y a trois an ? Cannes) autres chefs d'œuvre ayant puis? leur inspiration visuelle dans la peinture anglaise.

Mais le grand int?r?t du film est la topographie riche et pr?cise qu'il dresse du "champ" (au sens bourdieusien du terme) de la peinture anglaise au milieu du XIX?me si?cle : structuration d'un go?t "officiel" par la Royal Academy of arts (fond?e en 1768) et son exposition annuelle (?quivalent du fameux "Salon" fran?ais), rivalit?s entre peintres (dont celle entre Constable et Turner), passage du m?c?nat traditionnel (l'aristocrate du d?but du film qui entretient un ar?opage de peintres dans son ch?teau) ? un v?ritable march? de l'art (le capitaine d'industrie Gillot — auto-d?fini comme un "self made man" —, qui ? la fin du film propose ? Turner de lui acheter l'ensemble de ses toiles). A cet ?gard, Turner est un sujet passionnant car il occupe une place charni?re : ? la fois peintre "officiel" (il entre ? l'Acad?mie tr?s jeune) p?tri de culture classique, et exp?rimentateur, pr?curseur de l'impressionnisme voire de l'abstraction lyrique…

Par l'ampleur et la richesse de sa vision, le film invite donc ? consid?rer l'œuvre de Turner non seulement comme l'expression d'une personnalit? unique, mais comme un "fait social total", comme y invitait Bourdieu analysant la peinture de Manet (voir le r?cent Manet, une r?volution symbolique. Cours au Coll?ge de France (1998-2000)). A ce titre il peut ?tre utilis? de mani?re fructueuse, pour ceux que ne d?couragera pas sa longueur, en Histoire des Arts et en Anglais au Lyc?e.

Mr Turner de Mike Leigh, Royaume-Uni, Dur?e : 149 mn
S?lection Officielle, en Comp?tition

Pour aller plus loin
> Turner ? la National Gallery
> Turner par le site du Grand Palais (avec un dossier p?dagogique)

Posté dans Festival de Cannes par zama le 16.05.14 à 17:54

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