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Ma Vie de Courgette : entretien avec Marie Tournigand


Co-écrit avec Céline Sciamma, Ma Vie de Courgette est le deuxième long-métrage du suisse Claude Barras. Le film raconte l’histoire d’Icare, un petit garçon de 10 ans qui préfère qu’on l’appelle Courgette. Lorsque sa mère meurt, Courgette est envoyé au foyer des Fontaines, où il se reconstruira peu à peu avec l’aide des autres enfants du foyer et de Raymond, un policier bienveillant.
Il aura fallu à Claude Barras deux ans de tournage pour donner vie à Courgette et à ses camarades. Un travail de fourmi pour ce film tourné en stop-motion (image par image), et dans lequel chaque détail apporte du sens. On notera tout d’abord la physionomie des personnages, petites marionnettes aux yeux immenses, qui permettent au spectateur de lire précisément chaque émotion : la détresse, la peur, la colère, puis la joie, la confiance, l’amour.
Car si Ma Vie de Courgette est bien un film d’animation destiné aux enfants, au happy end plein d’espoir, il n’élude pas les questions douloureuses : mort, inceste, maltraitance, tout est dit, mais toujours avec des mots adaptés. L’objectif n’est pas de choquer, mais de brosser le portrait, très émouvant, des enfants du foyer : Courgette bien sûr, qui ne se sépare jamais d’une cannette de bière, seul souvenir d’une mère alcoolique, mais aussi Alice, qui cache une vilaine cicatrice sous une longue mèche blonde, Simon, qui joue au gros dur pour masquer sa douleur, ou encore Béatrice, qui pense entendre sa mère arriver dès qu’une voiture approche.
Mais pour ne pas laisser mourir la légèreté propre à l’enfance, Claude Barras place ses personnages dans un univers très enfantin. Ses décors ressemblent à des dessins d’enfant, faits de lignes simples, de couleurs bariolées, et de nuages qui semblent avoir été rajoutés d’un trait de crayon sur le ciel.
Claude Barras et sa scénariste parviennent ainsi à nous projeter, nous spectateurs adultes, dans la tête des enfants. La naïveté des propos ne semble jamais forcée, les maladresses du langage sonnent toujours juste. On rit donc de bon coeur quand Courgette, à qui on a expliqué que son père était parti avec une « poule », dessine sur le mur de sa chambre « la poule de son père » (celle qui pond des oeufs).
Alors forcément, on s’attache très vite à ces enfants cabossés. Et lorsque retentit, au moment du générique de fin, la très belle reprise par Sophie Hunger du « Vent nous portera », on sent sur nos joues couler des larmes de bonheur.
Pour prolonger la réflexion proposée par le film, et en complément du dossier pédagogique édité par le Réseau Canopé autour du film, Zéro de conduite a rencontré Marie Tournigand, déléguée générale de l’association Empreintes, qui vient en aide aux personnes en deuil. L’association accompagne notamment des enfants âgés de 6 à 11 ans grâce au cycle d’ateliers « Empreintes bleues ». Elle nous éclaire sur les idées fausses que l’on peut avoir concernant le deuil, et nous explique comment un enfant gère la mort d’un parent.


Comment est-ce que l’association Empreintes, dont vous êtes la déléguée générale, accompagne les enfants en deuil ?

Chez nous, l’accompagnement commence toujours par un entretien familial. On reçoit toute la famille, et en fonction de ce qu’on perçoit chez chacun de ses membres, on identifie qui a besoin de quel soutien.
Ensuite, pour les enfants de 6 à 11 ans [le héros du film, Courgette, a 10 ans, ndlr], on propose un cycle de six ateliers, en petit groupe fermé (le groupe restera le même pendant les six séances). L’idée, c’est de travailler sur le lien avec la personne décédée (comprendre quelle était la relation entre l’enfant et le défunt), les circonstances du décès (la cause de la mort mais aussi le moment où l’enfant l’a appris), et l’héritage (qu’est-ce que l’enfant veut garder - ou non - de la personne décédée ?).
Pour cela on propose différents ateliers aux enfants. On construit par exemple avec eux un « arbre à ressources », fait de post-ils sur lesquels ils écrivent ce qui leur fait du bien dans cette période de deuil (regarder la télé, jouer avec les copains, observer les étoiles). On leur demande aussi de dessiner leur « silhouette des émotions » : les enfants se représentent sous la forme d’une silhouette, qu’ils remplissent ensuite avec des émotions, chacune symbolisée par une couleur. L’un des enfants qu’on avait accompagné avait par exemple choisi de représenter le doute au niveau du cerveau, la tristesse dans le ventre, et la colère dans les mains.

Les enfants ont-ils une capacité de résilience particulièrement forte ?

Les enfants vivent leur deuil à l’image des adultes qui les entourent. Si les adultes s’expriment, montrent leurs émotions, alors la résilience de l’enfant sera très forte. Mais s’il y a des carences affectives, le deuil risque d’être difficile.
La plupart du temps, on constate que le principal obstacle au deuil d’un enfant, c’est le comportement des adultes. Les enfants ont une sorte d’intuition, ils savent ce dont ils ont besoin pour traverser ce deuil, mais les adultes ne sont pas toujours en mesure de le leur donner. Par exemple, beaucoup de parents souhaitent protéger leur(s) enfant(s) en ne disant pas certaines choses. Mais les non-dits sont pires que tout pour le deuil, ce que le film montre très justement. Courgette à un moment dit : « Je crois que je l’ai tuée [sa mère, ndlr] ». Il a très bien compris que sa mère était morte, alors que personne ne lui a dit clairement, et il pense qu’il est responsable de cette mort, ce qui est très douloureux pour lui. Alors que si un adulte lui expliquait clairement ce qui s’est passé (sa maman buvait trop de bières, elle menaçait de le frapper, il a eu peur, il a donc fermé la trappe menant à sa chambre, ce qui a provoqué la chute accidentelle de sa mère dans les escaliers et finalement sa mort), il serait beaucoup plus facile pour lui d’avoir une approche rationnelle des événements.

Pourquoi est-ce important pour un enfant en deuil (ceux que vous accompagnez ou ceux du film) de partager son expérience avec d’autres enfants ?

Dans le cadre de nos ateliers on cherche à créer un cadre sécurisé, qui permette aux enfants de s’investir émotionnellement dans des relations. Il est extrêmement douloureux d’aimer quelqu’un qui est mort. L’enfant va se dire : « À quoi bon recommencer ? ». Il faut donc que le cadre soit suffisamment contenant pour permettre à l’enfant de refaire confiance. Quand il se sent entouré, compris par d’autres, il cesse de se replier sur lui-même. On le voit dans nos groupes, les enfants s’attachent très fortement les uns aux autres, ils continuent à s’inviter à leurs anniversaires plusieurs semaines après la fin des ateliers.

Et en tant qu’adulte, comme gère-t-on les transferts affectifs, qui semblent inéluctables ?

Un enfant en deuil va investir émotionnellement le premier adulte qui lui propose de l’aide. En tant qu’adultes, nous avons donc la responsabilité de ne pas nous engager dans une relation qui crée un trop forte dépendance. On travaille beaucoup sur la réciprocité, notamment lors d’entretiens mensuels avec un psychologue.
Malgré tout, la séparation au bout des six séances est toujours compliquée, autant pour les enfants que pour les adultes qui les accompagnent. C’est pour cela que l’on prépare cette séparation dès le début, on répète beaucoup aux enfants que le chemin qu’on fait ensemble ne va durer qu’un temps. Dans le film, on voit que la séparation [Courgette finit par quitter le foyer des Fontaines] n’est pas anticipée, elle est donc douloureuse pour tout le monde. Parce qu’il faut bien comprendre qu’un enfant en deuil a un très fort sentiment d’abandon. Il se sent abandonné par le parent décédé et par celui qui reste, qui est parfois trop effondré ou trop occupé pour prendre soin de son/sens enfant(s).

On voit dans le film que Courgette est très attaché aux objets qui lui rappellent ses parents : une canette de bière pour sa mère, un cerf-volant pour son père. C’est également le cas chez les enfants que vous accompagnez ?

Lors de la première séance, on demande aux enfants de venir avec une photo du défunt, et un objet pour le présenter. Cela permet à l’enfant de ne pas seulement dire : « J’ai perdu mon père », mais de pouvoir parler du ou de la défunt(e) : « J’ai apporté un gant de moto parce que mon père aimait beaucoup faire de la moto ». Cet objet est ritualisé, il permet d’amorcer la séparation. Il faut donc éviter que cet attachement devienne obsessionnel. C’est pour ça qu’on demande aux enfants de laisser leur objet dans les locaux de l’association, dans une boîte à souvenirs qu’on leur remet à l’issue des six séances. C’est un geste fort pour les enfants de laisser l’objet, qui prouve qu’ils nous font confiance.

Le film évoque aussi l’importance du jeu (construire un bonhomme de neige par exemple), qui permet de ne pas grandir trop vite. Comment fait-on pour préserver la part d’enfance des enfants qui ont perdu un proche ?

Un deuil, c’est un sacré coup de maturité ! Surtout quand il intervient à cet âge [6-11 ans, ndlr], car c’est l’âge où se construit l’idée que la mort est irréversible, qu’elle fait partie de la vie. Les enfants plus jeunes pensent que la mort n’est pas naturelle, qu’elle est donnée par quelqu’un (donc qu’il y a un coupable), et qu’elle est contagieuse. Mais quand un décès survient, cette construction psychique est précipitée. Il faut donc éviter que la mort prenne toute la place, et pour cela il est nécessaire de lui faire une place. On incite donc l’enfant à exprimer ses émotions, à mettre des mots sur les choses, pour préserver le registre de l’enfance (la joie, le jeu, etc.).

Est-ce que les professeurs ont un rôle particulier à jouer quand un enfant traverse un deuil ?

Aujourd’hui, on estime qu’un enfant par classe a perdu un parent. Tout le monde croit que c’est très rare, alors que non ! Une des enfants qu’on a accompagnés pensait être le seul orphelin de son école. Mais il y avait 700 élèves dans son école, forcément l’un d’entre eux - au moins - devait avoir perdu un parent.
Il est donc très important que les professeurs se forment, pour mieux réagir face à ces situations. En particulier, il faudrait que les enseignants connaissent les facteurs de complication d’un deuil : relation fusionnelle ou conflictuelle avec le défunt, absence aux obsèques, fragilités psychologiques préexistantes, problèmes sociaux ou financiers, etc. On considère que 20% des deuils sont compliqués. Les professeurs devraient savoir repérer ces cas particuliers, pour pouvoir orienter les enfants vers un soutien adapté.
L’écoute est aussi primordiale, mais elle est souvent compliquée. On est désemparé face à un deuil car il réactive nos propres deuils. C’est pour ça qu’il est utile de faire des interventions dans les classes, pour toucher les élèves comme les professeurs. Le rectorat de Rouen, a mis en place sur son site Internet une bibliographie avec des ressources très intéressantes sur l’accompagnement du deuil.

Il est important également d’aborder la question du deuil avec les enfants qui ne sont pas directement concernés ?

Bien sûr, il faut parler du deuil. Le deuil est aujourd’hui tabou, et ce tabou donne naissance à de nombreuses idées reçues qui à leur tour produisent des comportements délétères. Il faudrait avoir une meilleure culture du deuil, ce qui permettrait d’avoir des clés pour s’aider et aider les autres lors de périodes de deuil.

Pensez-vous que le film de Claude Barras puisse être utilisé comme support pour parler du deuil ?

Les livres et les films sont des médias parfaitement adaptés aux enfants. Ma Vie de courgette est donc un bon moyen de parler du deuil, car il aborde de manière très subtile le sentiment d’abandon. Quand un enfant devient orphelin, le sentiment d’abandon prédomine souvent sur le sentiment de deuil.
Et puis le film est extrêmement riche. On pourrait notamment évoquer l’idéalisation du défunt à travers le personnage de Béatrice. Cette petite fille, qui habite au foyer des Fontaines, sort en courant de la maison et crie « maman ! » dès qu’elle entend une voiture arriver. Mais quand finalement sa mère vient la chercher, elle reste muette. Certes, sa mère n’est pas morte, mais le processus est le même qu’en cas de deuil : l’enfant recrée dans sa tête une personne qui n’a en fait jamais existé.

Le film est, selon vous, adapté aux enfants à partir de quel âge ?

Le film parle de situations violentes, mais les enfants se protègent d’eux-mêmes, ils en retirent ce qu’ils peuvent en retirer. Je dirais donc que Ma Vie de Courgette est adapté aux enfants à partir de 5 ans. Même s’ils ne comprennent pas tout, ils pourront ensuite interroger des adultes.

Finalement, le message du film, c’est qu’il y a toujours de l’espoir, même dans les moments les plus sombres. Vous êtes d’accord avec ce constat ?

Nous accompagnons des enfants en deuil depuis 21 ans. On peut donc témoigner que le deuil est un chemin qui se fait. Mais pour que la blessure cicatrise, il faut prendre soin de la plaie, la désinfecter, mettre un pansement. C’est là qu’un accompagnement adapté est parfois nécessaire. On aide les gens à vivre avec leur deuil, pour que la douleur s’apaise.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

[Ma Vie de Courgette de Claude Barras. 2016. Durée : 66 mn. Distribution : Gebeka Films. Sortie le 19 octobre 2016]

Posté dans Entretiens par zama le 20.10.16 à 11:11

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