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Dernières nouvelles du cosmos : entretien avec Julie Bertuccelli

Trois ans après La Cour de Babel, Julie Bertuccelli revient avec Dernières nouvelles du cosmos, documentaire dans lequel elle suit Hélène, poétesse autiste. Un très beau film qui interroge notre regard sur le handicap et nous emmène en voyage dans un autre monde.

Julie Bertucceli, pouvez-vous nous dire ce que vous avez ressenti la première fois que vous avez lu un texte de Babouillec (le nom de plume d’Hélène, NDLR) ?

Julie Bertuccelli : J’étais subjuguée, secouée, je me suis sentie toute petite. À tel point que j’ai eu du mal à m’en remettre. Ensuite, j’ai rencontré Hélène. J’avais trouvé sa langue tellement belle, tellement forte, que je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit comme elle est. Et cette dichotomie entre la maladresse de son corps, et la force de sa pensée, m’ont encore plus convaincue qu’il fallait que je la filme. Mais je ne voulais pas simplement faire le portrait d’une adulte autiste. Je voulais filmer une poétesse. C’est pour cela que j’ai choisi de suivre la préparation du spectacle Forbidden di Sporgersi [au Théâtre de la ville en février 2017, ndlr], adapté de son texte Algorithme éponyme. Ce que je filme dans Dernières nouvelles du cosmos, c’est donc une aventure créatrice impliquant deux artistes, Babouillec et le metteur en scène Pierre Meunier.
D’autant que je ne voulais pas être seule avec Hélène, je tenais à ce que le film fasse entendre d’autres paroles. Et je savais qu’à l’occasion de la préparation et la présentation du spectacle au Festival d’Avignon, Hélène allait faire des rencontres, ce qui permettrait de donner plus de vie au film. Ceux qui gravitent autour d’Hélène sont mon miroir, ils me permettent de me faire discrète car ils posent les questions que j’aurais dû poser s’ils n’avaient pas été là. Ils sont aussi le miroir du spectateur : ils reflètent ses préjugés, ses interrogations, son malaise parfois. La caméra est un trait d’union entre elle et nous (via ceux qui la côtoient dans le film) : je la regarde, elle me regarde, elle nous regarde.

Comment s’est construite votre relation avec Hélène ?

Hélène m’a tout de suite abordée avec beaucoup d’humour. La première fois que je l’ai rencontrée, nous étions dans un café ensemble et, comme elle est très gourmande, elle mangeait mes frites. Du coup je lui piquais les siennes, on a beaucoup ri. Ensuite, je lui ai montré mes films, et elle m’a dit qu’elle était d’accord pour que je la filme. Elle était intriguée, amusée qu’on s’intéresse à elle pour un film.
Quand je l’ai filmée, elle n’était pas du tout intimidée. De toute façon, si elle n’avait pas voulu que je la filme, elle aurait balayé la caméra d’un revers de la main. Mais même si j’avais eu son accord, j’avais toujours peur qu’elle soit mal à l’aise, qu’elle n’arrive pas à être naturelle. Je lui ai demandé plusieurs fois comment elle vivait ce film. Elle m’a répondu qu’il s’agissait en partie un jeu pour elle, mais aussi que le film lui permettait d’exister comme un être différent, ce dont elle est très heureuse.
À cet égard, le texte qu’elle m’a écrit après avoir vu le film m’a beaucoup émue. Elle a vu le film deux fois, et quelques jours plus tard, je reçois un mail de sa part. Il commence par ces mots : « Avec le recul, mon œil a retrouvé son sens critique ». En lisant ça, je n’en menais pas large [rires]. Et en fait, ce texte est somptueux. Je le lisais et je pleurais comme une madeleine. Il donne sens à mon cinéma, il donne sens au cinéma tout court. J’ai compris, encore plus que d’habitude, pourquoi je fais du cinéma.

Était-il compliqué de traduire les textes de Babouillec à l’écran ?

Je savais que je ne voulais pas de comédiens, pas de voix-off, et pas non plus d’images poétiques qui auraient reflété le monde tel qu’Hélène le perçoit. Je voulais que ses textes soient vivants. Là encore, le spectacle Forbidden di Sporgersi m’a beaucoup aidée puisqu’il interroge cette mise en image des mots d’Hélène : tout le but de cette création est de traduire, par la matière, le texte de Babouillec. J’ai également choisi de faire figurer en surimpression ce qu’Hélène dit quand elle dialogue. Ces discussions sont des scènes pleines de suspens : on attend qu’Hélène écrive, lettre par lettre, on croit deviner où elle va, et finalement les mots font sens. Mais il faut pouvoir s’imprégner pleinement de ces dialogues si denses, si synthétiques. Les spectateurs sont aidés par la relecture que font systématiquement les personnes dans le film, mais cela ne suffisait pas. C’est pour ça que j’ai décidé de mettre ses mots à l’écran – ce qu’en plus je trouvais très beau graphiquement.

Dans le film on comprend peu à peu que tout « parle » : lorsqu’Hélène brosse un cheval, elle semble communiquer avec lui, lorsque votre fille la calme en posant sa main sur sa cuisse… Est-ce à dire que ne pas parler permet de mieux dire ?

Je ne sais pas si on peut mieux dire sans parole, mais on comprend tout aussi bien. Voire mieux : Hélène saisit des choses que nous sommes incapables de percevoir. Elle se dit télépathe, et je pense qu’elle dit vrai. Véronique, sa mère, m’a d’ailleurs expliqué que, de plus en plus, quand elle est à côté d’Hélène et qu’elle attend qu’elle écrive, elle sait déjà ce qu’elle va dire. Ce n’est pas seulement qu’elle la connaît bien, elle a vraiment le sentiment qu’une connexion très singulière s’établit entre elles. D’ailleurs, aux États-Unis, de nombreuses études portent sur la télépathie des autistes : comme leurs cinq sens ne fonctionnent pas aussi bien que les nôtres, ils en développent d’autres, que nous ne possédons pas. Mais le langage reste très important, et Hélène espère bien parler, même si elle se fait très bien comprendre sans. On le voit dans le film : quand Freddy, l’un des membres du spectacle, lui demande si elle veut du melon, la façon dont elle se tourne vers le melon est une réponse parfaitement claire [rires] !

Votre film est une expérience très forte pour le spectateur, puisqu’il nous oblige peu à peu à remettre en question tous nos préjugés sur Hélène. Comment avez-vous construit ce dévoilement progressif de l’intériorité d’Hélène ? À l’écriture, au tournage, au montage ?

Je n’ai pas vraiment « écrit » le film, si ce n’est pour établir des listes de séquences que j’espérais tourner. C’est surtout au montage que cette progression s’est faite. Mais cette entreprise de remise en question correspond aussi à celle que j’ai vécue lors des deux ans passés avec Hélène. J’ai peaufiné cette matière au montage, qui a représenté un travail intense. Avec ma monteuse, Josiane Zardoya (avec qui j’avais également travaillé sur La Cour de Babel), nous voulions que le spectateur ait le temps de se poser des questions et qu’ensuite seulement le film y réponde.
Mais il fallait également que le spectateur « y croie » rapidement. Au début, il est plein de préjugés, il est mal à l’aise face au corps d’Hélène, il se dit : « c’est sa mère qui écrit, pas elle ». Et très vite, notamment grâce aux clés de compréhension que nous livre sa mère, on se rend compte du génie d’Hélène, de l’intensité de sa pensée. Sous son air d’être dans une bulle, dans la lune, elle nous observe tout le temps, elle analyse tout en permanence.

Il y a eu de très nombreuses avant-premières du film ces dernières mois. Quelle a été la réaction des spectateurs, et notamment des plus jeunes (collégiens, lycéens) ?

Beaucoup de gens sortent en pleurs du film. Et les jeunes aussi sont très touchés. Ils sont confrontés à la différence, à quelqu’un qui n’a pas l’air d’être ce qu’elle est, c’est une expérience marquante pour eux. Et puis ils ressentent ce malaise envers le corps, envers les autres. On est tous un peu autiste à l’adolescence ! Je me souviens aussi d’un jeune garçon qui est venu me voir à la fin d’une projection, et qui m’a expliqué qu’il écrivait lui aussi des petits poèmes. Il était émerveillé par la poésie d’Hélène, notamment son utilisation de mots bizarres comme « nyctalope », et il avait hâte d’en faire de même [rires].

Hélène a dû se construire en dehors de l’école, et c’est grâce à la dévotion totale de sa mère – qui a notamment dû arrêter de travailler - qu’elle peut aujourd’hui communiquer. Vous pensez que notre société, et notamment notre système scolaire, ne laisse pas de place à ceux qui sont « hors-norme » ?

On a encore du retard en France, par rapport à d’autres pays. Il existe encore trop de lieux où l’on bourre les autistes de médicaments afin qu’ils se tiennent tranquilles. Car c’est à nous de nous adapter, pas à eux. D’abord parce que leur monde est plus riche, plus profond ; ensuite parce que nous avons des capacités d’adaptation qu’ils n’ont pas.
L’autre gros problème est que l’institution n’écoute pas les parents. Elle ne leur laisse aucune place, elle les culpabilise. Véronique, la mère d’Hélène, avait créé un centre en Bretagne, pour faire profiter d’autres adultes autistes de ce qu’elle avait appris. Le centre proposait des activités artistiques, ménageait des bulles pour que les personnes prises en charge puissent passe du temps seules. Aucun médicament n’était distribué. Et Véronique constatait que ces autistes faisaient des progrès, petit à petit. Mais une grosse association a repris la structure, et a tout démoli. À un moment ils interdisaient à Hélène d’écrire, expliquant – très sérieusement – que son écriture ne servait à rien… J’espère que le film va aider à faire comprendre qu’un autiste n’est pas un idiot du village que l’on doit enfermer dans un asile.

Vous dites en effet que « l’autisme n’est pas un handicap, mais une autre manière d’être au monde, une perception et une intelligence humaine particulières et uniques qui peuvent nous enrichir et nous bousculer ». Qu’est-ce qu’Hélène vous a appris pendant les deux ans que vous avez passés avec elle ?

Hélène m’a rappelé les Aborigènes, que j’avais rencontrés lorsque j’ai tourné un film en Australie [L’Arbre, ndlr]. Ils ont un rapport à la terre singulier : chacun est tout, chacun est une partie du cosmos. C’est ce que dit Hélène : « Je cherche les étoiles qui sont dans ma tête ». L’univers est tout entier en chacun de nous, et chacun de nous résume l’humanité entière – sa naissance, son expansion et sa mort. Et Hélène est très consciente de ce chemin-là. Elle m’a ainsi appris à prendre du recul face à la bassesse du monde, à voir plus loin.
Par ailleurs, avec elle, la liberté reprend sens. Hélène n’a peur de rien, elle n’a aucune limite. Dans le film, on la voit discuter avec un mathématicien, qui lui explique le véritable sens de l’expression « errare humanum est ». Ce n’est pas tant l’erreur qui est humaine, c’est l’errance. Et en effet, Hélène trébuche souvent, mais elle avance. Savoir ça, l’entendre dire avec une telle force, donne envie d’aller encore plus loin.

Le film parle beaucoup de la notion de langage. Pensez-vous que vos films inventent un nouveau langage ?

Je n’ai pas cette prétention [rires] ! J’essaye seulement de filmer des choses qui m’émeuvent, de faire des films qui contiennent une part de moi. Le plus important pour moi, c’est qu’il y ait une cohérence avec le sujet, avec le moment. D’ailleurs j’étais très heureuse quand je filmais Hélène parce qu’il y avait une adéquation totale entre ce que je voyais dans l’œil de la caméra et le propos du film : par exemple au centre équestre, quand un cheval vient parler à Hélène, c’est juste une image, toute simple, mais quand on la décode, on se rend compte que tout est dit (la sensibilité d’Hélène, son ouverture au monde, sa façon si particulière de communiquer).

[Dernières nouvelles du cosmos de Julie Bertucelli. 2016. Durée : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 9 novembre 2016]

Posté dans Entretiens par zama le 10.11.16 à 16:36

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