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The Birth of a Nation : entretien avec Pap Ndiaye

Le premier long-métrage de Nate Parker retrace la révolte menée par Nat Turner, esclave et pasteur, à l’été 1831. Cette rébellion sanglante, dont l’importance pour le mouvement abolitionniste reste peu connue hors des États-Unis, est une date marquante, mais aux significations ambiguës, dans l’histoire afro-américaine. Pap Ndiaye, professeur d’histoire à Sciences Po et spécialiste de l’histoire des États-Unis, nous aide à replacer le film dans son contexte historique et politique.

La révolte menée par Nat Turner a lieu à l’été 1831. Quel portrait peut-on faire du Sud des États-Unis à ce moment-là ?
À ce moment-là, l’esclavage atteint une sorte d’apogée. En effet, dans les années 1810-1820, il s’est étendu dans les États du Sud-Ouest des États-Unis, notamment en Alabama, au Mississippi et au Texas. Dans le même temps, l’esclavage connaît aussi des restrictions. Depuis 1808, la traite transatlantique est illégale. Les esclavagistes mettent donc en place une traite intérieure, depuis les vieux états esclavagistes (notamment la Virginie, où se trouvait Nat Turner), vers les nouvelles régions.

Le mouvement abolitionniste est-il déjà influent ?
C’est en effet une époque d’essor pour le mouvement abolitionniste, dans le nord des États-Unis, notamment à Boston et Philadelphie. Cet essor se fait en lien avec celui du mouvement britannique, qui est très actif à l’époque et qui réussira à imposer l’abolition de l’esclavage en 1833.
Aux États-Unis, l’abolitionnisme prend deux formes principales. D’un côté, les publications militantes se multiplient, et notamment des récits d’esclaves réfugiés au Nord. Ces récits visent à sensibiliser l’opinion, en dépeignant l’esclavage dans toute sa cruauté. D’un autre côté, les militants abolitionnistes s’organisent pour faciliter la fuite des esclaves du Sud vers le Nord. Le chemin de fer clandestin, un réseau de routes, de maisons amies et de militants abolitionnistes, aident les fugitifs à atteindre leur destination. On estime que, dans les années 1830-1840, environ un millier d’esclaves réussissaient à s’enfuir chaque année. D’ailleurs ce phénomène inquiète beaucoup les esclavagistes, qui font voter en 1850 le Fugitive Slave Act. Cette loi autorise les chasseurs d’esclaves à se rendre dans les États du nord pour kidnapper des évadés.

L’insurrection menée par Nat Turner n’était pas la première du genre, mais elle est aujourd’hui la plus connue. Pourquoi ?
Il y a deux raisons principales à cela. Premièrement, l’extrême violence de la révolte menée par Nat Turner : environ 60 personnes sont tuées en seulement deux jours, y compris des femmes et des enfants. Deuxièmement, on en connaît plus sur la révolte de Turner (et sur Turner lui-même) que sur les autres révoltes, grâce aux Confessions de Nat Turner, récit plus ou moins fidèle d’un entretien entre Turner et Thomas Ruffin Gray [un avocat, ndlr] quelques jours avant l’exécution de Turner.

Et pourquoi ces révoltes d’esclaves ont-elles toutes échoué ? On aurait pu penser que la force du nombre jouerait en faveur des esclaves.
C’est vrai, les esclaves sont très nombreux à ce moment-là dans le Sud, parfois majoritaires. C’est le cas dans le comté de Southampton, où vivait Nat Turner. Mais cet avantage est annihilé car les esclaves sont dispersés dans des petites plantations, où ils vivent à proximité de leurs maîtres. Il est donc très compliqué de se rassembler, et les plans de révolte sont souvent éventés. Ce n’est pas comme à Saint Domingue ou en Jamaïque, où les plantations rassemblent des milliers d’esclaves, et où les maîtres, qui habitent en France ou au Royaume-Uni, ne sont que très peu présents. On peut aussi expliquer ces échecs par la mobilisation systématique et très rapide des forces de répression, en particulier des milices.

Comment expliquer la violence de la rébellion menée par Nat Turner ?
C’est un mélange de différentes choses. Il y a d’abord chez Turner et chez ses compagnons le sentiment d’une vengeance divine à accomplir – une forme d’exaltation religieuse. Ensuite, dans chaque maison où ils pénètrent, les insurgés trouvent de l’alcool. Ils boivent donc beaucoup. Enfin, on peut aussi parler d’une excitation de groupe, une colère immense qui trouve ici son exutoire.

Quelles ont été les conséquences directes de cette rébellion ?
La révolte de Turner a semé un vent de panique dans tout le Sud. Les propriétaires d’esclaves ont peur qu’une grande rébellion ne se produise. L’exemple de Saint Domingue, où une révolte réussie a abouti à l’indépendance d’Haïti en 1802, est présent dans toutes les têtes, celles des esclaves comme celles des maîtres.
La réponse des esclavagistes en est d’autant plus violente. Non seulement les insurgés sont tous condamnés à mort, mais environ 200 esclaves innocents sont exécutés, et leurs têtes fichées sur des piques. Le but est de terroriser la population esclave, de lui montrer que toute révolte est vaine. D’ailleurs, après Turner, il n’y a plus eu d’événement comparable, les esclaves savaient que ce genre de rébellion était voué à l’échec.
Par ailleurs, les relations entre les maîtres et les esclaves changent. Les maîtres, méfiants, serrent la vis dans leurs plantations. Pour ne citer qu’un exemple, les laissez-passer qui permettaient aux esclaves de circuler d’une plantation à l’autre pour aller voir leurs familles ne sont plus accordés.

Et est-ce qu’on connaît l’impact, à plus long-terme, de ce soulèvement sur le mouvement abolitionniste et sur la Guerre de Sécession ?
Disons que cette révolte a tendu les choses. La réaction très dure des esclavagistes a renforcé la détermination du camp abolitionniste. La révolte de Turner a donc, en un sens, préparé la création d’un parti politique abolitionniste, le parti républicain de Lincoln.

À travers les personnages de Benjamin et de Samuel Turner, les maîtres de Nat Turner, The Birth of a Nation nous présente de « bons » maîtres, qui offrent à leurs esclaves des conditions de vie décentes (sans pour autant leur rendre l’essentiel, à savoir leur liberté). Ces maîtres-là ont-ils vraiment existé ?
Oui, chez beaucoup de propriétaires d’esclaves du Sud il y avait, à l’époque, une forme de paternalisme. Ces maîtres étaient persuadés que l’esclavage était bon pour les esclaves, qu’il permettait de les amener à la civilisation. Ils se considéraient de plus comme de bons chrétiens. D’ailleurs, les esclavagistes encourageaient les fermiers à faire preuve de bienveillance, pour lutter contre les abolitionnistes qui dépeignaient, eux, les propriétaires d’esclaves comme des fous sanguinaires.

Dans le film, la religion joue un rôle très important, autant pour les maîtres que pour les esclaves. Historiquement, quel a été l’impact de la religion chrétienne sur le système esclavagiste ?
Esclaves et maîtres avaient en effet la même religion : ils étaient majoritairement chrétiens. Mais leurs pratiques religieuses étaient très différentes. Le dimanche par exemple, il n’était pas rare que les esclaves assistent à deux messes : celle du jour, sous l’autorité de leur maître, et celle de la nuit, entre eux. Les esclaves privilégiaient d’ailleurs une forme de syncrétisme : les chants et les danses venus d’Afrique étaient un aspect important de leur pratique religieuse.
Le rapport à la religion était lui aussi différent. Les esclaves lisaient surtout l’Ancien Testament, qui est structuré autour de la sortie d’Égypte, c’est-à-dire autour du récit d’esclaves se libérant de leur joug. De plus, pour les esclaves, Dieu était considéré comme un ami, pas comme un maître. À l’inverse, les propriétaires d’esclaves insistaient sur la notion d’autorité divine, pour promouvoir l’ordre.

À travers le personnage de Nat Turner, le film met en relief le rôle des hommes dans la lutte contre l’esclavage. Quel rôle les femmes esclaves ont-elles joué dans cette lutte ?
Peu de femmes ont participé à des rébellions comme celle qu’a menée Nat Turner. Plutôt que ce genre d’opérations suicides, elles privilégiaient des actions discrètes : sabotage d’outils, perte de la récolte… Cette forme de résistance quotidienne constituait de fait l’essentiel de la lutte contre l’esclavage. Mais les femmes ont aussi eu leurs figures héroïques. Pour n’en citer qu’une, on pourrait parler d’Harriet Tubman, qui a participé à l’organisation du chemin de fer clandestin. Aujourd’hui encore, elle est célébrée comme une héroïne du mouvement abolitionniste, à tel point que son visage figurera bientôt sur les billets de 20 dollars.

Quelle est l’image de Nat Turner aux États-Unis ?
On peut dire qu’il est un héros de la radicalité noire : il a été célébré comme un héros par certains mouvements noirs, comme les Black Panthers. Son image est différente dans la culture populaire. Beaucoup d’Américains connaissent Nat Turner via le roman de William Styron, Les Confessions de Nat Turner [paru en 1967, ndlr], qui a eu un très grand succès mais a fait polémique. Le livre, librement inspiré des confessions de Nat Turner à Thomas Gray, dépeint Turner comme un illuminé meurtrier. C’est donc l’image qu’en ont tous ceux qui ont lu le livre de Styron.

On a vu, ces dernières années, beaucoup de films qui parlaient de l’esclavage aux États-Unis. Pourquoi ce regain d’intérêt pour le sujet ?
Je pense même qu’on peut parler d’un regain d’intérêt encore plus vaste, qui concerne l’ensemble de l’histoire noire-américaine. Depuis quelques années, de nombreux films se penchent en effet sur cette question : 12 Years a Slave, Django Unchained, Selma, Le Majordome, Loving, etc.
Je pense qu’il y a un lien à faire avec la présidence Obama. Le fait qu’un Noir accède à la Maison Blanche est, en soi, un événement historique. Le cinéma, tout comme la société, s’est donc posé la question de savoir comment le pays en est arrivé jusqu’à cette présidence historique. D’où le vif intérêt pour l’histoire des Noirs aux États-Unis. Le renouveau de l’activisme noir, en particulier avec le mouvement Black Lives Matter, a aussi influé sur les thématiques prisées par le cinéma.

Pourtant, la représentativité du cinéma américain semble encore faible. On se souvient notamment de la polémique « Oscars so white » en 2015.
Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais la majorité des long-métrages que je viens de citer sont réalisés par des cinéastes noirs. Et si on compare avec la France, l’écart est flagrant :  y a-t-il en France des films grand public sur l’esclavage ? Sur le monde antillais ? C’est très révélateur du conservatisme du cinéma français par rapport au cinéma américain.

Est-ce que ce mouvement dont vous parlez ne risque pas d’être mis à mal par la présidence de Donald Trump ?
En tant qu’historien, je me dois de rester prudent sur le futur ! Mais on peut formuler deux hypothèses. Le cinéma, et plus largement le monde culturel, peuvent décider d’entrer en résistance contre Trump, et donc de réaliser des films militants, des films qui parlent de choses que Trump méprise ou néglige. C’est l’hypothèse optimiste. À l’inverse, ce courant si vivace peut aussi être éteint par l’élection. Le fait qu’Obama quitte la Maison Blanche peut en effet mener à un manque d’inspiration politique des artistes et des producteurs. On est là dans un scénario plus pessimiste.

Professeur des universités et directeur du centre d’histoire de Sciences Po, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis, particulièrement des minorités. Il travaille actuellement à une histoire mondiale des droits civiques au 20e siècle. Parmi ses publications : Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, et La Condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008.

The Birth of a Nation de Nate Parker. Au cinéma le 11 janvier
Le site pédagogique du film

 

Posté dans Entretiens par zama le 06.01.17 à 08:52

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