blog :::

Jackie : entrer dans l'Histoire

Jackie

22 novembre 1963 : John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, est assassiné à Dallas. Trois jours plus tard, le 25 novembre, les trois grands chaînes de télévision américaines (ABC, CBS et NBC) retransmettent en direct les funérailles du président. Les images du cortège funéraire ont fait la une des journaux du monde entier, célèbres photographies sur lesquelles on devine la silhouette voilée de Jackie Bouvier Kennedy, veuve admirée pour sa dignité, « reine sans couronne qui avait perdu son trône et son mari » selon les mots de Pablo Larrain.

Le septième film du réalisateur chilien Jackie est, à l’instar de son précédent Neruda, un "anti-biopic". Refusant d’embrasser toute la vie de son personnage principal, le cinéaste se concentre sur les jours qui ont suivi l’assassinat du président, pendant lesquels Jackie Kennedy aura permis à son mari de rentrer dans l’Histoire. Contre l’avis du nouveau président, des services secrets et même de la famille du défunt, elle fait organiser une somptueuse procession dans les rues de Washington, inspirée par celle que les États-Unis avaient réservée à Abraham Lincoln. Le cercueil de Kennedy, recouvert de la bannière étoilée et tiré par un cheval, est suivi, à pieds, par une foule d’hommes politiques américains et de dignitaires étrangers. Sur les trottoirs, la foule se masse en nombre. Cette procession, la ferveur populaire qu’elle a suscitée, l’image d’une Jackie Kennedy si digne, achevèrent de faire du couple Kennedy, tant scruté lors de son passage à la Maison Blanche, un mythe.

Mais si Jackie Kennedy était de tous les programmes télévisés et de tous les magazines de mode, elle n’en reste pas moins un mystère. « Extrêmement secrète et impénétrable, elle reste peut-être la femme connue la moins connue de l’ère moderne », explique Pablo Larrain. C’est sur cette ambivalence que le réalisateur construit son film. Si la narration est conventionnelle – un journaliste interviewe Jackie Kennedy quelques jours après la mort de son mari, tandis que des flashbacks permettent de revenir sur la présidence et l’assassinat de son mari -, le propos du film s’avère passionnant. « Je ne savais plus ce qui relevait de la réalité et ce qui était de l’ordre de la représentation » dit Jackie dans le film. Comme elle, le spectateur se perd peu à peu dans le flou qui sépare la vérité historique du fantasme. Le film est donc tout entier porté par l’ambivalence de son personnage principal, proprement fascinante. Qui était Jackie Kennedy ? Un monstre froid, intéressé uniquement par la gloire ? Une femme dévastée, trompée et mal-aimée par son mari mais fidèle jusque dans la mort ? Le film amplifie ces questionnements plus qu’il ne leur trouve une réponse, comme pour souligner que la vérité importe finalement moins que la légende. L’interview de Jackie mise en scène dans le film, donne lieu à des piques humoristiques qui disent bien cette incapacité à saisir le personnage. Alors qu’elle fume une énième cigarette, Jackie se penche sur les notes du journaliste et lui affirme posément qu’elle ne fume pas. Dans la forme aussi Larrain souligne cette ambivalence : à plusieurs reprises, le spectateur croit être aux prises avec de véritables images d’archives, mais alors que la caméra se rapproche, il réalise que c’est bien Natalie Portman qui rejoue ces scènes.

Réelle ou fantasmée, Jackie permet aussi à Larrain de s’interroger sur le statut et le rôle de "Première Dame". Potiche en chef (la visite de la Maison Blanche devant les caméras de télévision en est une illustration comique et saisissante) ou Marie-Antoinette moderne, la femme du président se singularise surtout par son extrême solitude. Jackie est souvent filmée seule, notamment lorsqu’elle est à la Maison Blanche. Et même quand on la voit au milieu d’une foule, personne n’ose ou ne souhaite lui adresser la parole. C’est auprès d’un prêtre (le regretté John Hurt) que Jackie trouvera finalement un semblant de réconfort, prêtre qui l’obligera peu à peu à se départir de ses faux-semblants. De la très publique Mme Kennedy, soumise au regard de tout le peuple américain, elle peut alors redevenir Jackie, être pour elle-même et non plus pour les autres. Film passionnant et remarquablement mis en scène, Jackie rentrera parfaitement, par sa réflexion sur le couple Kennedy, dans les objets d'étude "Mythes et héros" et "Lieux et formes du pouvoir" du cours d'Anglais.

Philippine Le Bret

[Jackie de Pablo Larrain. 2017. Durée : 100 mn. Distribution : Bacfilms. Au cinéma le 1er février 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 06.02.17 à 17:50

new site