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Rodin : un si gentil monsieur

Rodin

C'est donc à Jacques Doillon qu’il est revenu de rendre l’hommage cinématographique de rigueur à Rodin, pour le centenaire du sculpteur de génie. Avec Vincent Lindon dans le rôle-titre, on comptait sur un grand film magnifiant le geste artistique, le personnage ogresque à l'image de ses œuvres imposantes, et les méandres de la création. Las, Rodin devient sous l'œil du réalisateur un très gentil monsieur, habité par son désir pour les femmes, les faisant souffrir, comme lui-même souffre, mais recousant un bouton après avoir enguirlandé, Rose, sa régulière.
Le film s’ouvre en 1880, avec la commande faite à Rodin (il a alors quarante ans) de la Porte de l'Enfer, pour s'achever sur l'érection de son Monument à Balzac chez lui à Meudon au début du XXème siècle, projet qui a essuyé refus et moqueries. Entre-temps, Rodin aura aimé sa muse-élève, Camille Claudel, aura travaillé avec elle et s'en sera séparé. Entre l'enfantine Camille (on pourra regretter le jeu de nymphette trop contemporain d'Izia Higelin) et l'immature Rose (monumentale Séverine Caneele), Rodin ne semble pas en proie à un déchirement profond, même si le réalisateur "soigne" le contraste entre les deux femmes, peignant l'une en sculptrice au regard avisé et sûr et l'autre en matrone cousant et jouant à la poupée. Mais quand il est avec une femme, qu'elle soit intelligente ou pas, Rodin l’est entièrement, et Doillon essaie de réhabiliter Rodin en amoureux sincère, voire en érotomane « honnête ».
On ne s'intéresserait pas autant à cette dimension, si elle ne dominait le film d'une couleur sentimentale désuète. Le huis-clos réduit le contexte artistique et historique de l'époque à quelques apparitions (Cézanne, Monet) trop brèves pour ne pas paraître saugrenues. Doillon nous montre un artiste qui cherche sa voie sans essayer d'achever ses sculptures, en butte avec une représentation esthétique officielle, dont on sait qu'elle aura douché les ambitions de plus d'un génie artistique, (voir L'Œuvre de Zola). Les séquences de travail des matériaux ne convainquent pas, Rodin étant plus montré comme un tritureur de glaise que comme un façonneur de chair, ce qu'il a été indéniablement. Les gros-plans sur ses mains caressant des troncs d'arbre ridés ne suffisent pas à faire éprouver au spectateur la dimension alchimique ou mystique qui auréole ses créations. Le seul beau moment du film consiste néanmoins en une érection, celle de son mal-aimé Balzac qui prend dans le jardin de Meudon, des reliefs magiques, comme si le réalisateur était plus doué pour l'ekphrasis (description d'une œuvre d'art) que pour figurer le mythe de Pygmalion. Le spectateur gardera l'image d'un Rodin bien gentil, que les femmes harcèlent alors qu'il tente de créer, même si le film parvient à laisser deviner la modernité absolue de ses oeuvres, qui auront éveillé l'œil des cubistes.

Rodin de Jacques Doillon, France, 2017, Durée : 119 mn
Sélection officielle
Actuellement en salles

Le Réseau Canopé propose un accompagnement pédagogique autour d'extraits du film.

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 26.05.17 à 09:39

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