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"La comédie creuse des brèches dans les cerveaux, par lesquelles peuvent s'initier des questionnements."

À genoux les gars

Présenté au dernier festival de Cannes, À genoux les gars est une passionnante (et vivifiante) réflexion sur l’éducation des adolescent·e·s au consentement. Nous avons rencontré le réalisateur, Antoine Desrosièrs, ainsi que ses deux actrices et coscénaristes, Souad Arsane et Inas Chanti.

Antoine Desrosières, À genoux les gars est votre deuxième collaboration avec Souad Arsane et Inas Chanti après le très réussi Haramiste, moyen métrage sorti en 2014. Quelle a été le point de départ de cette deuxième aventure commune ?

Antoine Desrosières : Après la sortie d’Haramiste, nous avons accompagné le film à travers toute la France, et les séances que l’on a organisées se sont révélées être un formidable espace de rencontres. Après les projections, de nombreux spectateurs et spectatrices venaient nous raconter leurs histoires personnelles. L’un de ces témoignages nous a particulièrement marqués, et nous avons voulu le porter à l’écran - d’autant que cela nous offrait l’opportunité de poursuivre le travail entamé sur Haramiste sans être dans le délayage de ce qu’on avait fait, en ajoutant de nouveaux enjeux et de nouvelles problématiques -.

J’imagine que vous aviez aussi le désir de retravailler tous ensemble ?

Antoine Desrosières : Bien sûr. Souad et Inas sont des jeunes femmes brillantes, qui ont plein de choses à dire sur le monde qui les entoure. À tel point que quand vous leur donnez la parole, elles ne vous la rendent plus ! Et c’est tant mieux car il suffit qu’elles ouvrent la bouche pour que ce soit, dans la forme, touchant ou drôle, et dans le fond, bouleversant et intéressant. Mais cette parole qu’elles portent, celles de jeunes femmes, très nombreuses, qui sont aux prises avec la bêtise des garçons autant qu’avec leurs propres désirs, n’est pas suffisamment écoutée. Moi je voulais donc continuer à leur donner la parole, car je crois qu’il y a une lutte à mener contre l’effacement des (jeunes) femmes dans notre société.

Vous êtes d’ailleurs tous les trois coscénaristes de film, avec également Anne-Sophie Nanki. Quelle est votre méthode d’écriture ?

Antoine Desrosières : À partir de l’anecdote que nous avions recueillie, Anne-Sophie Nanki et moi avons écrit un scénario d’une centaine de pages. Les filles sont peu intervenues à cette étape du travail, mais Souad a quand même glissé une idée essentielle puisque c’est elle qui a proposé la résolution du film. Nous avons ensuite commencé les improvisations : Anne Sophie et moi résumions chaque séquence aux comédien·ne·s en deux lignes, en leur exposant bien la problématique, puis on leur demandait d’improviser. Nos actrices et nos acteurs ne sont pas choisis, au casting, seulement pour leur capacité à jouer : nous recherchons aussi des personnes pleines d’imagination, capables de participer activement à l’écriture du film. Mais du coup, quand on les lance sur une improvisation, ils tiennent facilement une heure ! Au bout d’une heure, on les arrêtait, et on leur demandait d’échanger les personnages et de recommencer. Anne-Sophie et moi mettions sur le papier toutes les bonnes idées qui émergeaient en improvisation, puis nous avons remixé tout cela (en en conservant l’essence) pour aboutir à un scénario de 408 pages !

Pourquoi cette méthode collaborative vous parait-elle importante ?

Souad Arsane : Cet échange que l’on a avec Antoine et Anne-Sophie apporte beaucoup de véracité aux personnages. Dans la plupart des films français que je vois, les ados ne sont jamais vraiment des ados. Il y a toujours une barrière, une retenue. Les ados des films français parlent à leurs potes comme ils parlent à leurs parents ou à leurs collègues, alors que ça n’est pas du tout le cas dans la vraie vie. Et du coup on ne s’identifie pas à ces personnages. Retranscrire à l’écran le langage qui est celui des jeunes dans la vraie vie permet à ces jeunes de se reconnaître, de se projeter dans le film. J’espère qu’en voyant À genoux les gars, les ados qui ont l’âge de nos personnages se diront : « C’est cool, ils parlent comme nous, ils nous représentent. »

Le film revalorise donc un langage « jeune » qui est souvent considéré comme étant du mauvais français…

Inas Chanti : Tout à fait ! Les jeunes qui parlent comme nos personnages se font souvent corriger par les adultes, qui leur disent qu’ils parlent mal français. Mais ce n’est pas nouveau : quand les gens des années 90 étaient jeunes, leurs parents nés dans les années 60 leur disaient qu’ils parlaient mal ; et aujourd’hui ce sont ces mêmes anciens ados des années 90 qui nous reprochent notre façon de parler ! Alors que ces jeunes sont de vrais caméléons, ils ont un talent que tout le monde n’a pas puisqu’ils savent parfaitement adapter leur langage à leurs interlocuteurs. Moi je trouve ça hyper beau et je pense qu’il faut affirmer, par le cinéma, que ce n’est pas grave de parler comme ça.

On l’aura compris, l’un des buts du film est de parler aux jeunes qui ont le même âge que vos personnages (15-18 ans), et qui peuvent se retrouver dans des situations aussi compliquées que celle vécue par Yasmina. Que voulez-vous transmettre aux jeunes qui iront voir le film ?

Inas Chanti : On veut qu’ils comprennent qu’en matière de sexualité « non, c’est non », et qu’un « oui » obtenu après chantage n’est pas un vrai « oui ». Le film montre aussi que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de violence physique que les abus ne sont pas graves. La violence morale peut être tout aussi destructrice, et l’on s’en remet parfois moins vite que d’un coup de poing dans la figure.

N’avez-vous pas peur que le ton assez léger du film, son caractère humoristique, viennent minorer ce message ?

Inas Chanti : Déjà, ce n’est pas l’histoire du film qui est drôle (bien au contraire), mais les personnages. Et cela correspond à des situations de la vie réelle, où on peut être une personne drôle qui fait des choses horribles. On imagine toujours que les violeurs se trimballent avec des couteaux, mais en fait non : dans la plupart des cas, ce sont des membres de la famille, des voisins, des proches – des gens banals, parfois doués d’un certain sens de l’humour.

Antoine Desrosières : Je crois aussi que la comédie creuse des brèches dans les cerveaux, par lesquelles le cinéma peut s’infiltrer pour atteindre des zones inexplorées et initier des questionnements. Le film, on l’a aussi fait pour qu’il parle aux petits cons, ceux qui sont comme nos personnages, qui ne sont pas capables de se rendre compte qu’ils abusent. Ces petits cons, ils n’iront pas voir une tragédie ; par contre, il y a plus de chance pour qu’ils aillent voir une comédie. Et même si seulement 1% d’entre eux y va, c’est déjà ça de gagné ! Car il y a espoir que les questions posées par le film arrivent jusqu’au fond de leur cerveau et les amène à évoluer.

Inas Chanti : La comédie apporte l’élément qu’il faut pour que le message rentre dans la tête. J’ai récemment vu un film qui parlait d’une femme violée et frappée, et c’était un drame qui m’a mise tellement mal que je n’en ai rien retenu.

Le drame mettrait trop de distance entre les situations montrées à l’écran et celles la vie réelle ?

Inas Chanti : Le drame peut être génial, mais j’en ai marre que ce soit la seule façon pour le cinéma de représenter les violences sexuelles et le viol. Ça envoie le message selon lequel, si les abus sexuels ne sont pas accompagnés de violences physiques extrêmes, ce ne sont pas des choses très graves : si tu n’as pas de cocard, personne ne va croire que tu as été violée. Cela minimise la souffrance de toutes ces femmes qu’on manipule, qu’on force, qu’on fait chanter sans forcément les frapper.

Mais par exemple, le fait votre personnage, Souad Arsane, fasse des blagues même quand elle est au plus bas, est-ce qu’on ne peut pas se dire en la voyant que finalement ce qu’elle vit n’est pas si grave ?

Souad Arsane : Yasmina est une fille qui intériorise énormément, elle ne montre pas quand elle va mal ou a besoin d’aide. Beaucoup de femmes sont comme elle, elles vont mal le soir mais le lendemain elles affichent un grand sourire. Et le film montre qu’il faut prendre au sérieux ces femmes qui utilisent leur bonne humeur et leur humour comme carapace. Sur les réseaux sociaux, j’ai lu beaucoup de témoignages de femmes qui parlent à des proches des violences sexuelles qu’elles ont subies, et à qui on répond : « mais je te vois tout le temps rigoler, tu es sûre que tu n’exagère pas un peu ta situation ? »

Yasmina ignore aussi qu’on lui a fait violence…

Souad Arsane : Oui, elle ne sait pas que ce qu’on lui a fait, c’est mal. C’est seulement quand elle raconte ce qui lui est arrivé qu’elle prend conscience de la violence qu’elle a subie : là elle comprend qu’elle n’a pas à culpabiliser, que ce qui lui est arrivé n’est pas de sa faute, et que les garçons l’ont manipulée, ont profité de sa naïveté.

Avec ce film, vous ciblez - entre autres - les jeunes. Pourquoi est-ce si important pour vous qu'À genoux les gars soit vu par ce public ?

Inas Chanti : On veut que le film soit vu par les adolescents qui ont l’âge de nos personnages. C’est à cet âge-là (entre 12 et 18 ans), cet âge où l’on commence à se poser des questions sur la sexualité, que des situations comme celles du film se produisent. Les vidéos qui tournent sur Internet mettent en scène des collégiens et des lycéens, et cela prouve bien qu’il faut impérativement parler avec eux de la question du consentement.

Antoine Desrosières : Chez ces ados de 12 à 18 ans, la notion de consentement sexuel est en construction, et c’est donc à cet âge-là qu’il faut en parler avec eux si on veut qu’ils aient les bons repères. On a conscience que les thématiques abordées dans À genoux les gars sont difficiles. Mais si tant est que son visionnage est encadré – par des professeur·e·s notamment – le film peut être un formidable outil pour libérer la parole des jeunes ! L'interdiction aux moins de 12 ans est donc une façon de dire : « Attention, le visionnage de ce film par des adolescent·e·s doit être encadré. » Mais on tient vraiment à ce que les professeur·e·s puissent s’emparer du film, et on sera là pour les accompagner : Souad, Inas et moi sommes là pour ça, on souhaite venir dans les classes, et on a prouvé avec Haramiste qu’on adorait faire ce travail d’accompagnement. On croit à ce qu’on raconte, et on veut pouvoir le raconter aux jeunes – les filles autant voire plus que moi.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

À genoux les gars d'Antoine Desrosières, au cinéma le 20 juin 

Posté dans Entretiens par zama le 13.06.18 à 11:06

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