blog :::
Hannah Arendt : entretien avec Annabel Herzog

Le Dr. Annabel Herzog est docteur en Philosophie (Université de Paris VII - Denis Diderot), et responsable de la Division de la théorie politique et gouvernementale à l’École des sciences politiques de l’Université de Haïfa. Elle a étudié la théorie politique et des philosophes tels que Emmanuel Lévinas, Jacques Derrida et Hannah Arendt. Parmi ses ouvrages publiés, elle a coordonné Hannah Arendt : totalitarisme et banalité du mal (PUF, 2011). Autour du film de Margarethe Von Trotta, Hannah Arendt, nous lui avons demandé de nous éclairer sur cet épisode-clé de la carrière de la philosophe.
Propos recueillis par Vincy Thomas pour Zérodeconduite.net.
Zérodeconduite.net : En quoi Hannah Arendt était-elle une philosophe majeure à cette période ?
Dr. Herzog : Arendt avait écrit l’une des premières théories du totalitarisme (c’est-à-dire, une analyse des points communs entre nazisme et stalinisme) et son livre était considéré par beaucoup comme le meilleur sur le sujet. Son deuxième (d'un point de vue chronologique) grand livre, The Human Condition, traite du politique en général, à une époque où le sujet était peu ou mal étudié (on considérait que le libéralisme d’un côté et le marxisme de l’autre avaient tout dit sur le sujet). Les deux livres lus ensemble (Origins of totalitarianism et Human Condition) offrent une analyse originale de la modernité et de ses risques de destruction du politique, et une redéfinition du politique comme domaine de la liberté et de l’innovation.
Quelle était sa motivation pour assister au procès Eichmann ?
Dr. Herzog : Elle avait écrit l’ouvrage majeur sur le totalitarisme (et donc sur le nazisme) mais elle n’avait jamais vu « de près » les responsables du désastre. Elle voulait les entendre s’expliquer. Elle voulait voir ça de ses propres yeux et juger.
Comment peut-on définir l’impact de son analyse du procès Eichmann ?
Dr. Herzog : Ce n’est pas son analyse du procès qui a changé quelque chose dans sa philosophie parce que son analyse n’est compréhensible que dans le cadre de sa philosophie et de ses catégories. Son analyse est un exemple, un cas particulier de sa philosophie. Elle a analysé Eichmann comme exemple et conséquence de la destruction du politique qu’a été, selon elle, le nazisme –destruction survenant au terme du vaste processus d’effondrement du politique qui a constitué la modernité.
Dans le film, on l’entend dire que « Le pire mal est celui qui est accompli par des gens sans motifs, des gens banals. » Pouvez-vous préciser sa pensée ?
Dr. Herzog : Elle n’a pas exactement dit ça. La banalité du mal est humaine et n’est pas liée à l’absence de motifs mais à l’idéologie. Elle a dit qu’Eichmann n’avait pas de motifs personnels contre les Juifs. Cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas de motifs. Il avait toute l’idéologie nazie comme motif, et ce n’est pas rien. Mais ces motifs ne provenaient pas de sa propre pensée, de son propre jugement. Dire que ce type d’attitude est banal signifie que l’attitude n’est pas fondée en raison – n’est pas profonde, argumentée - mais provient de clichés et de préjugés. La banalité n’est pas l’absence d’importance ou l’absence d’humain, mais l’absence de raison, la superficialité de l’argument, les phrases toutes faites et les prétextes qui remplacent la pensée. Le problème et la force du totalitarisme est qu’il a réussi à détruire la pensée. Elle est très proche d’Orwell dans son roman 1984.
Lire la suite de l'entretien sur le site pédagogique du film.
Hannah Arendt de Margarethe von Trotta, au cinéma le 24 avril
Posté dans Débats par Zéro de conduite le 20.04.13 à 12:00 - Réagir
Guerrière : entretien avec Patrick Moreau

Né en République Fédérale d'Allemagne, résidant aujourd'hui à Berlin, l'historien et politologue français Patrick Christian Moreau est un des meilleurs spécialistes de l'extrême-droite en Europe, notamment en Allemagne et dans les pays de l'Est. Nous lui avons demandé de nous éclairer sur le contexte dans lequel s'inscrit le film Guerrière de David Wnendt (au cinéma le 27 mars), fiction qui a fait sensation en Allemagne pour sa peinture âpre et sans concession de la jeunesse néo-nazie, et notamment sa composante féminine…
Zérodeconduite.net : Quelle est l'ampleur du mouvement neonazi en Allemagne actuellement ?
Patrick Moreau : Le néonazisme pose un réel problème en Allemagne, il divise le pays en deux grandes zones. A l'ouest, les groupes d'extrême droite sont présents mais faiblement organisés alors qu'à l'est, ils sont très actifs et réunissent la majorité des 25 000 militants. A l'image de la cellule terroriste Clandestinité nationale-socialiste (Nationalsozialistischer Untergrund, NSU), près de 10 000 activistes pratiquent la violence ouvertement. Ils sont de plus en plus jeunes et les femmes sont plus nombreuses et violentes.
Comment expliquez-vous cette féminisation du phénomène ?
Le renforcement de la présence de la femme dans les mouvements politiques se généralise dans toutes les sociétés européennes. En Allemagne, elles se politisent de manière très forte, à droite comme à gauche. Si elles sont longtemps restées en marge des partis néonazis, elles deviennent aujourd'hui des têtes pensantes à l'instar du personnage de Marisa dans le film de David Wnendt. Elles poussent de jeunes hommes à l'affrontement contre les communistes ou toute personne qui peut être perçue comme étant l'ennemi.
Comment le mouvement néonazi allemand a-t-il évolué ?
Le comportement des groupes et les choix vestimentaires se sont transformés. Il y a dix ans, ce sont les skinead qui, avec leurs crânes rasés, leurs blousons bomber et leurs chaussures rangers, incarnaient l'extrême droite. Mais ils n'existent pratiquement plus. Les groupes les plus violents en Allemagne fédérale s'appellent les nationalistes autonomes. Ils ont copié le style des anciens autonomes d'extrême gauche vêtus de noir et de cagoules. S'appuyant sur leur réseau de militants actifs, les "soldats politiques" (Politischer Soldat, terme forgé par l´extrême droite le NSDAP de la République de Weimar et repris par le NPD dans les année 1990), ils mettent en œuvre une stratégie d'occupation du terrain et de conquête de la rue. Avant la réunification on avait à faire à des néo-hitlériens (adorateurs post mortem d'Adolf Hitler), mais depuis 1989, l'anti-capitalisme monte en puissance. Les soldats politiques néonazis utilisent la violence de manière ciblée pour détruire l'état et le capitalisme. Les nationalistes autonomes se définissent en tant que socialistes et nationalistes révolutionnaires. Ces partis gagnent en dangerosité. Des groupes terroristes apparaissent, le NSU n'est pas le seul. Il y en a peut-être d'autres que nous connaissons mal ou pas du tout.
Y a-t-il un lien entre immigration et l'implantation de l'extrême-droite ?
A l'est, où la densité de néonazis est la plus forte, il n'y a quasiment pas d'étrangers. Il n'y a pas de relation forte entre la présence d'étrangers et la montée en puissance du néonazisme. L'antisémitisme, qui est un bien commun à l'extrême-droite depuis toujours, est très intense en Allemagne de l'est alors qu'il y a peu de juifs. Il n'existe pas d'équivalent du Front National en Allemagne.
Pour quelle raison ?
De nombreux Allemands n'aiment ni les Turcs ni les Vietnamiens et sont hostiles à l'adhésion de la Turquie à l'Europe mais cela ne suffit pas pour créer un grand parti du style du Front National. Seul le NPD est populaire mais comme cette formation politique risque de devenir illégale, un nouveau parti issu d'une structure néonazie vient d'être créé. Il se nomme Die Rechte (les droites). Contrairement à la France, la haine anticapitaliste surpasse largement la haine de l'étranger. C'est ce qui fait la spécificité du courant national socialiste révolutionnaire en Allemagne. Evidemment on trouve des dimensions communes à la totalité des extrême-droites européennes. Notamment une violente hostilité à l'Amérique, considérée comme le bastion du capitalisme et à Israël qui, à travers les banquiers juifs, est vu comme la nation qui dirige plus ou moins les Etats-Unis d'Amérique. Mais la raison principale de l'adhésion de ces jeunes militants aux groupes nationalistes demeure le rejet du système.
Quelles actions les jeunes néonazis mènent-ils concrètement contre le capital ?
Ils ont compris qu'une révolution nationaliste ne serait possible qu'à partir du moment où ils disposeraient de troupes et de moyens suffisants pour résister à l'appareil de répression et à la police. Ils envoient des soldats politiques qui prennent contact avec les populations des villages. Ils cherchent à contrôler politiquement des zones. Ils participent aux élections communales. Le NPD possède trois cents élus communaux. Des élus siègent dans les chambres parlementaires des Länder. Ils tentent de conquérir les esprits des jeunes et les mobiliser pour préparer une révolution nationaliste. Pour la première fois, les activistes néonazis détiennent une stratégie élaborée de conquête de l'Etat, même s'ils en sont très loin sur le plan politique et militaire.
L'essor du néonazisme en Allemagne s'explique-t-il essentiellement par le chômage des jeunes et la crise économique ?
L'économie n'explique pas tout. C'est un processus complexe né de la réunification. Avant, les Allemands vivaient dans un système organisé avec des repères très forts, celui du communisme, de l'état-RDA. La réunification a précédé la disparition de la quasi totalité du tissu industriel. Le chômage s'est accru considérablement, provoquant une forte désorientation intellectuelle et collective face à l'arrivée de valeurs nouvelles et inconnues. Les Allemands de l'est ne se sentent pas représentés par un parti politique à l'exception des néo-communistes. Ainsi, ceux qui sont en mal de protestation, les jeunes en particulier, recherchent un parti exutoire. Et le seul parti présent sur le marché, c'est celui qui représente les néonazis. Tous les autres partis sont perçus comme des partis de l'étranger, des partis de l'ouest.
>>>> Suite de l'entretien sur le site pédagogique du film
Guerrière de David Wnendt, au cinéma le 27 mars
Posté dans Débats par Magali Bourrel le 19.03.13 à 23:00 - 1 commentaire
Des Abeilles et des hommes : entretien avec Olivier Belval, apiculteur

Olivier Belval est président de l'Union Nationale des Apiculteurs Français (UNAF). Après avoir grandi au sein d'une ferme apicole en Ardèche, il décide de reprendre l'exploitation familiale. Il gère 450 ruches et produit du miel en agriculture biologique. Engagé dans la défense des abeilles et des apiculteurs, il est membre de la Coordination Européenne de l'apiculture créée autour de la problématique des pesticides. Nous l'avons interrogé sur le film de Markus Imhoof et l'état des lieux qu'il dresse.
Zérodeconduite.net : En tant qu'apiculteur, constatez-vous également le syndrome d'effondrement des abeilles décrit dans le film ?
O. B. : A ses débuts, vers 1995, le syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles était appelé "le mal français des abeilles". En France, les premiers apiculteurs qui en ont parlé les ont signalé autour des miellées de tournesols. C'était à l'époque de la mise sur le marché des néonicotinoïdes, le Gaucho en particulier. Et c'est là que tout a commencé. Au départ, on nous regardait, de l'autre côté de l'Atlantique avec une espèce de sourire de dédain, sous-entendant : ''Vous les apiculteurs français, vous ne savez pas élever vos abeilles''. Nous étions, selon eux, touchés par un mal bizarre, d'où l'expression : "Le mal français des abeilles". A partir du moment où c'est devenu un mal américain c'est devenu un problème planétaire. Sauf que le problème a suivi la mise sur le marché de ces produits sur l'ensemble de la planète. Ils ont pour effet de faire perdre la mémoire aux abeilles, de provoquer des problèmes dans leurs rythmes cardiaques, des problèmes de rythmes de battement d'ailes (une aile va battre plus ou moins vite que l'autre), des problèmes de fertilité des mâles, de fertilité des reines.
Zérodeconduite.net : Pourquoi l'abeille se meurt ?
O. B. : L'abeille meurt à cause de l'artificialisation de l'environnement. Si l'abeille meurt sur les amandiers californiens, c'est parce qu'ils sont en monoculture généralisée et que l'usage des pesticides dans ces cultures est systématique. L'apiculteur industriel américain qui revient en acceptant d'avoir sacrifié des centaines et des centaines de ruches, est un apiculteur qui accepte de mener ses abeilles-marchandises au casse-pipe. Il a vendu son âme à l'agrochimie, il n'a plus rien à faire de la qualité du vivant. Tout autant que celui qui veut préserver une prétendue "race pure" d'abeilles, Fred Jaggi. Parce que la solidité, la robustesse de l'abeille est justement liée au fait que ses gènes sont mélangés. Elle ne résistera que mieux aux maladies. Face à la maladie dans son rucher, cet apiculteur suisse détruit sa colonie. Il existe d'autres solutions. Faire une apiculture plus en accord avec la nature, avec son environnement. Le problème numéro un ce sont les pratiques agricoles, pas l'apiculteur directement, à l'exception de quelques industriels de l'apiculture. La cause principale de la mortalité des abeilles ce sont les pratiques agricoles, c'est le court-termisme, c'est l'appât du gain. C'est cela qui nuit aux abeilles. Cette attitude est très répandue chez les agriculteurs en général. Elle existe chez certains apiculteurs qui utilisent l'abeille comme une marchandise. C'est ce vers quoi certaines politiques publiques voudraient nous pousser et ce contre quoi les apiculteurs de France se révoltent. L'avenir de l'apiculture ce sont les petites exploitations qui continuent de produire du miel dans un environnement plus sain. Et pour que l'environnement soit plus sain, il nous faut une agriculture plus raisonnable, qui ne soit pas de la production intensive. Vouloir transformer l'apiculture en un élevage hors sol de plus en plus dépendant des intrans, c'est dramatique pour l'avenir de l'abeille et de notre alimentation. Et cette dernière dépend essentiellement de l'avenir de l'abeille.
Zérodeconduite.net : Qu'avez-vous pensé du documentaire de Markus Imhoof ?
O. B. : J'ai été saisi par la beauté des images, et séduit par le ton très personnel. Mais il faut savoir que l'apiculture que filme Markus Imhoof ne correspond pas trop à l'apiculture telle qu'elle se pratique en France et en Europe : l'apiculteur industriel américain qui transporte ses ruches sur des milliers de kilomètres dans l'année, la monoculture intensive de l'amandier, la pollinisation facturée entre 150 et 200 dollars la ruche... De l'autre côté, le "papiculteur" suisse (Fred Jaggi) est au premier abord très sympathique ; mais son discours sur la race pure et l'extermination des ruches malades ne l'est pas du tout. L'apiculture qui existe majoritairement en France et en Europe, et qui n'est pas montrée dans le film, est représentée par de petits apiculteurs professionnels qui possèdent entre 200 et 400 ruches. En France, on produit du miel. Aux Etats-Unis, on vend un service de pollinisation, dont le miel est un sous-produit. J'ai également été très choqué par les images de pollinisation à la main en Chine. Je ne comprends pas que le gouvernement chinois n'ait pas réalisé que les pesticides ont tué les abeilles. Il devrait les interdire et réintroduire l'abeille.
Zérodeconduite.net : Vu l'importance de l'abeille pour l'homme, on est proche d'une catastrophe écologique ?
O. B. : L'abeille est à l'origine de la fécondation de 80 pour cent des plantes et de 35 pour cent de notre alimentation. Cela représente environ trois milliards d'euros pour la France, l'impact direct du service de pollinisation gratuit rendu par les abeilles sur la production agricole. Chaque plante sauvage dépend de la pollinisation des abeilles et la disparition de l'abeille domestique n'est qu'un facteur d'alerte. Notre abeille est une sentinelle dans ce sens parce que toutes les abeilles sauvages disparaissent à présent. On est face à la plus rapide et à la plus vaste des extinctions d'espèces de la planète jamais enregistrées. Si l'abeille disparait, l'humain ne disparaîtra quatre ans après comme on le fait dire à Einstein. Mais la disparition des abeilles est un signal de la disparition massive d'autres espèces qui sont nécessaires à la survie de l'humanité.
Des Abeilles et des Hommes, de Markus Imhoof, au cinéma le 20 février 2013.
> Voir également notre article et notre site pédagogique en ligne
Posté dans Débats par Magali Bourrel le 22.02.13 à 15:34 - Réagir
Lincoln : entretien avec Olivier Frayssé

Olivier Frayssé enseigne l'anglais à l'université Paris IV-La Sorbonne, où il dirige le séminaire "Travail et Propriété aux États-Unis". Sa thèse sur "Abraham Lincoln, la Terre et le Travail, 1809-1860" est parue en 1988 aux Publications de la Sorbonne. Il a accepté de visionner le film de Steven Spielberg pour Zérodeconduite.net et de répondre à nos questions…
Zéro de conduite.net : En premier lieu pourriez-vous nous donner votre sentiment général sur le film, à propos notamment de sa véracité historique et de sa vraisemblance. Par rapport au Lincoln que vous avez étudié, retrouvez-vous ici un personnage classique ou plus iconoclaste ? On pense par exemple au prologue mettant en scène les deux soldats noirs, qui fait presque explicitement allusion à l'élection d'un président afro-américain. Quel sens a selon vous le film dans le contexte des États-Unis de 2012 ?
Olivier Frayssé : Le film présente une image de Lincoln qui correspond à l'état de la recherche ; il s'appuie sur des sources primaires bien connues, notamment les journaux intimes de contemporains, des photographies, des débats parlementaires, etc. L'historiographie lincolnienne a traversé plusieurs étapes, en commençant par l'hagiographie (la biographie coécrite par deux des protagonistes du film, les secrétaires de Lincoln, Nicolay et Hay), puis les révisionnismes (dans les années 1920 et 1970). Depuis une trentaine d'années, l'image de Lincoln fait l'objet d'un large accord parmi les historiens, et c'est ce large accord qui est reflété dans le livre de Doris Kearne Goodwin (Abraham Lincoln : L'homme qui rêva l'Amérique) qui a servi de base à Spielberg et son scénariste. La filmographie est exclusivement hagiographique, y compris implicitement dans Birth of a Nation.
Le réalisateur a fait le choix d'une très courte période pour ce film assez long, celle des deux mois pendant lesquels Lincoln, tout juste réélu, a combattu pour obtenir la ratification du 13ème amendement abolissant l'esclavage. Ce fut un combat difficile, mené contre l'opposition démocrate et la droite du parti républicain, sous la menace constante d'un dégoût de la guerre qui aurait pu entrainer une paix avec le Sud garantissant l'esclavage. Cette délimitation du sujet permet de traiter le sujet de manière très pédagogique. Il a aussi une signification politique claire, qui explique sans doute en partie le fait que Barack Obama a vu le film deux fois : Lincoln apparaît en effet comme un homme de principes, grand stratège et fin tacticien, aux prises avec une gauche républicaine radicale qui ne lui rend pas les choses faciles avec son impatience et sa revendication d'égalité raciale, une opposition démocrate féroce et bornée, et un ventre mou, représenté par les Blair et nombre d'autres républicains des états frontières (Border States, fidèles à l'union mais où l'esclavage existe), pas complètement défavorables à une paix avec le Sud qui préserverait l'esclavage. Toute ressemblance avec un autre président issu de l'Illinois, obligé de composer avec une opposition féroce et bornée et décevant sa gauche est une coïncidence.
Zérodeconduite.net : Lincoln occupe une place à part dans l'histoire et dans la mythologie américaine. Est-ce le Président qui a gagné la guerre de Sécession que l'on célèbre, ou celui qui a aboli l'esclavage ? Est-ce une figure reconnue par tous les Américains quelle que soit leur couleur politique ?
Olivier Frayssé : Lincoln est le président le plus populaire chez les Américains, comme chez les historiens américains, depuis que la question leur est posée, c'est-à-dire depuis les années 1950. C'est l'Émancipateur qui est célébré, et aussi le héros et le martyr, peut-être surtout le chef. De plus, le personnage est sympathique, sauf pour une partie, décroissante au fil du temps, des habitants du Sud, qui continuent à pleurer la défaite. Les Républicains sont obligés de l'encenser, quitte à utiliser de fausses citations, comme le "vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche" dont Reagan a fait le cœur de son discours à la convention républicaine de Houston en 1992. D'ailleurs, les fausses citations de Lincoln élaborées en 1942 continuent à faire fureur à l'échelle mondiale. Celle que je viens de mentionner était la "citation du jour" en France le 25 janvier 2013. Et les démocrates n'ont pas longtemps hésité à annexer Lincoln l'homme d'état, Woodrow Wilson en particulier dès 1902.
Zérodeconduite.net : Le spectateur français retrouve dans le film les termes familiers de "parti républicain" et "parti démocrate". Mais ce sont des "faux-amis", pourrait-on dire : les républicains sont abolitionnistes et plus "à gauche" que le Parti démocrate. Pouvez-vous nous expliquer comment se structure le Congrès de l'époque et comment il est affecté par la Sécession des états du Sud et la guerre ?
Olivier Frayssé : L'histoire des partis politiques américains commence par l'opposition, dans la dernière décennie du 18ème siècle (et première de l'histoire des États-Unis) entre Fédéralistes, emmenés par Alexander Hamilton et Républicains Démocrates, sous la bannière de Thomas Jefferson. Les Fédéralistes représentent les intérêts du Nord-Est non-esclavagiste, industriel, des banques, ils sont favorables à un état fédéral fort, au protectionnisme, à la Grande Bretagne dans son conflit avec la France, méfiants vis-à-vis de l'immigration, etc. Les Républicains-Démocrates, menés par Jefferson, représentent plutôt les intérêts agricoles du Sud esclavagistes et de l'Ouest en mouvement, ils sont plus favorables à l'immigration. Les Républicains-Démocrates deviennent rapidement les Démocrates tout court et dominent la vie politique américaine jusqu'en 1860, avec une implantation nationale. Entre 1800, victoire de Jefferson et 1860, victoire de Lincoln, l'opposition au Parti Démocrate, pro-esclavagiste, prend des formes diverses et finit par aboutir à la fusion de courants hétéroclites en 1854 pour former le parti Républicain. C'est ce parti, qui comprend aussi bien des abolitionnistes comme Thaddeus Stevens que des esclavagistes comme Blair qui porte Lincoln à la présidence. Pendant la crise qui précède la Sécession, le parti démocrate lui-même explose entre unionistes plus ou moins pro-esclavagistes au Nord et sécessionnistes au Sud. Avec la sécession, le Congrès est amputé des représentants des états rebelles, ce qui donne une large majorité aux républicains au Sénat (plus des deux tiers, ce qui permet de voter des amendements à la constitution), moins large à la Chambre. Les élections de 1864 reconduisent Lincoln et lui assurent d'avoir une majorité des deux tiers à la Chambre des Représentants … dès la prise de fonction des nouveaux élus. Mais le temps presse, l'opinion est lasse de la guerre, les démocrates, qui ont fait campagne pour la paix, et les républicains de droite veulent traiter avec les rebelles… Voilà pourquoi Lincoln veut à tout prix que l'amendement soit ratifié par l'ancienne chambre des représentants, immédiatement, afin de fermer la porte à une paix avec les rebelles qui reviendrait sur la proclamation d'émancipation du 1er janvier 1863.
Zérodeconduite.net : Le film donne une image peu reluisante de la politique au Congrès : corruption, prébendes, clientélisme, médiocrité intellectuelle… Cette image fait écho avec les critiques actuelles du blocage législatif. Le peuple américain a-t-il toujours eu une aussi mauvaise image de sa représentation parlementaire ?
"Nous avons le meilleur congrès que l'argent puisse acheter", disait l'acteur américain Will Rogers dans les années 1930, reflétant une vision très répandue depuis les origines du système politique américain, et perceptible dans les enquêtes d'opinion depuis qu'elles existent. "L'assemblée de demi-dieux", qui élabora la constitution de 1787, selon l'expression utilisée par Jefferson, comptait déjà nombre de "politiciens" au sens moderne et péjoratif du terme, qui avaient fait leurs preuves dans les assemblées coloniales. La naissance du "système des dépouilles" (spoil system) qui donnait aux nouveaux arrivés au pouvoir la possibilité de remplacer tous les "fonctionnaires" par des fidèles aggrava le phénomène à l'échelle fédérale, dans les années 1830. Lincoln lui-même disait en 1837 des politiciens qu'ils "ont des intérêts différents de ceux du peuple, et, pour la plupart et dans l'ensemble, sont assez différents des honnêtes gens." Il ajoutait d'ailleurs : "Je dis cela d'autant plus librement que je suis moi-même un politicien". Lincoln était à la fois pragmatique et idéaliste, il avait lui-même cherché - vainement - un emploi public lucratif pour prix de sa fidélité aux Whigs en 1848. Une fois président, il se plaignait sans cesse des solliciteurs, mais veillait personnellement à ce que toutes les prébendes soient distribuées intelligemment pour faire avancer sa politique. La corruption, sous toutes ses formes, est toujours un des piliers du système.
Lincoln, de Steven Spielberg, au cinéma le 30 janvier 2013.
> Voir également notre fiche pédagogique : "Travailler à partir de la bande-annonce de Lincoln de Spielberg"
Comme un lion : entretien avec B. Cremonesi et J. Gout

Comme un lion de Samuel Collardey raconte l'itinéraire d'un adolescent africain à qui des agents véreux font miroiter une carrière dans le football professionnel, avant de l'abandonner une fois débarqué en France.
Zérodeconduite.net propose un dossier pédagogique pour étudier le film en Primaire (Cycle 3) et au Collège (notamment dans le cadre du programme de Géographie de 5ème et 4ème). Le film présente l'intérêt de pouvoir être travaillé en interdisciplinarité avec le professeur de sport. C'est pourquoi nous avons recueilli les commentaires sur le film de deux enseignants d'EPS, dont l'un est responsable d'une section football dans son collège.
Un film sur le sport
Bruno CREMONESI : Comme un lion est un film intéressant parce qu'il traite du sport en tant que tel, et qu'il le fait de manière intelligente. Souvent au cinéma le sport n'est qu'une toile de fond, un prétexte à l'histoire. Là le football est vraiment traité en tant que tel, de l'intérieur, et comme un vrai enjeu dramatique. Le film montre également le sport comme un fait social total, qui travaille la société en profondeur, qui influe énormément sur la vie de quartier. Dans le moindre petit bled rural, dans la banlieue la plus déshéritée il y a toujours au moins un club de foot : c'est une forme très importante de lien social. On voit très bien dans le film les passions de toutes sortes que le sport soulève, et comment la vie de cette petite ville tourne autour de l'équipe de foot.
Julien GOUT : Je trouve intéressant de montrer que la passion de ce jeune pour le football en tant que "jeu" prend le pas sur sa désillusion et le pousse à intégrer une équipe, aussi modeste soit-elle. La relation entre le joueur et l’entraineur est aussi, selon mon expérience dans le milieu amateur, plutôt révélatrice du type de relation qui peut s’instaurer entre un joueur doué et passionné et un entraîneur investi.
De l'Afrique à la France : commerce ou trafic ?
Bruno CREMONESI : La première partie est très intéressante : cette tranche de vie d'un jeune sénégalais qui va se retrouver en Europe attiré par l'eldorado du foot professionnel. Derrière son parcours, il y a toutes les questions de l'immigration, de l'inégalité Nord-Sud, d'une forme de néo-colonialisme. On voit très bien comment les perspectives de fortune financière et de gloire symbolique constituent un irrésistible aimant pour les jeunes Africains, alors que la réalité du foot professionnel en France ce sont plutôt les petits salaires, l'absence de formation et de perspectives d'avenir.
Julien GOUT : Cette première partie est quand même un peu timide quant au rôle des clubs professionnels et au manque d’intervention des instances par rapport à ce "commerce" de jeunes footballeurs. L’agent camerounais et l’agent français sont présentés comme les premiers coupables. Il est vrai que ces agents (ou pseudo-agents) sont les principaux acteurs de ce système, mais alors les clubs professionnels en sont les véritables "metteurs en scène". Si ces agents fonctionnent sur un modèle qui consiste à faire venir un maximum de joueurs à l’essai (afin de s’assurer que certains au moins seront recrutés), c’est aussi et surtout parce que les clubs de football professionnels engagent des "scouts" souvent rémunérés à la commission. De la même manière, les instances fédérales, qui représentent l’Etat dans l’activité football, ne font rien pour enrayer ces dérives. Pour travailler actuellement dans le football en ile de France et y avoir créé une section sportive scolaire football, je vis quotidiennement cette problématique en étant confronté aux "yeux" des centres de formation lors des différents temps de pratique auxquels les joueurs participent. Le même problème se pose avec de nombreux jeunes qui partent "à l’essai" dans des clubs et qui reviennent bredouille dans leur quartier, où ils sont ensuite montrés du doigt. Une autre problématique est produite par ce système, celle des joueurs recrutés par des centres de formation alors qu’ils sont encore jeunes (14-15 ans) et qui voient les portes se refermer juste avant de passer professionnel à 19-20 ans, sans aucune qualification, et ravagés par un espoir anéanti au dernier moment.
Bruno CREMONESI : Sur ce sujet je signale un très beau roman pour la jeunesse, Je préfère qu'ils me croient mort d'Ahmed Kalouaz, paru en 2011. Il raconte sensiblement la même histoire, d'un jeune africain "importé" en France et ensuite abandonné par son pseudo-agent.
Le football amateur
Julien GOUT : La thématique du clivage entre football amateur et football professionnel est selon moi très importante. On perçoit bien à travers l’histoire de ce jeune que la performance au niveau amateur ne garantit pas de pouvoir montrer ses qualités au niveau supérieur. Les centres de formation fonctionnent en vase clos et préfèrent s’en remettre à l’avis d’agents "scouts", souvent plus intéressés par leur propres intêrets que ceux des joueurs et des clubs, plutôt qu’au travail régulier des clubs amateurs. Or la performance dans des compétitions amateurs devrait constituer une garantie sur laquelle s’appuyer pour les clubs professionnels.
La trajectoire de Mytri et les critères de recrutement
Bruno CREMONESI : La dimension qui m'a le plus gêné dans le film c'est la trajectoire un peu irréaliste du héros : on a l'impression qu'il suffit qu'il aligne trois dribbles pour qu'on lui déroule le tapis rouge. Bien sûr c'est un conte, ça fait partie de la fiction : mais si je montre le film à mes élèves, c'est justement une critique qu'il faudra les amener à formuler.
Julien GOUT : C'est une caricature, mais justement elle est intéressante, parce que révélatrice. Je trouve que ce film met bien l’accent sur l’intérêt des clubs professionnels pour ce qu’ils appellent la "perle rare", le diamant brut doté de qualités techniques individuelles spectaculaires qui permettront au club de le vendre et de réaliser une plus value commerciale.
Bruno CREMONESI : En tant qu'enseignants de sport nous combattons cette idée du "talent". On ne devient pas footballeur professionnel uniquement par son talent : c'est un cocktail de performance, de stabilité psychologique, d'encadrement familial… Contrairement aux idées reçues, tous les pratiquants compétitifs ne viennent pas de milieux défavorisés. C'est pour cela que le personnage de l'entraîneur est un contrepoint intéressant : il avait autant de talent que le jeune héros à son âge, ça ne l'a pas empêché de rater sa carrière. C'est révélateur de la trajectoire d'une majorité de bons joueurs qui n'arrivent pas à percer. L'autre chose à ajouter c'est qu'en football la dimension tactique, l'analyse du jeu sont de plus en plus importantes. Zinedine Zidane n'était pas le meilleur dribbleur de sa génération : c'est sa vision du jeu, son intelligence tactique, sa capacité à anticiper qui en ont fait un joueur d'exception.
Julien GOUT : Il faut d'ailleurs signaler que ces modalités de recrutement, longtemps sclérosées, sont depuis deux ans (et la réforme de la Direction technique Nationale, qui fait suite aux dix ans de traversée du désert du football français) en train d’évoluer vers une part plus importante réservée à l’intelligence collective des joueurs et à l’état d’esprit, au-delà des seules qualités individuelles, physiques ou techniques.
Bruno Cremonesi est professeur d'EPS en Seine-Saint-Denis, responsable national du SNEP-FSU, chargé du secteur Éducatif
Julien Gout est professeur d'EPS en Seine-Saint-Denis, Responsable de Section Sportive Football et éducateur Sportif Option Football
Comme un lion, au cinéma le 9 janvier
> Le site pédagogique du film
Posté dans Débats par Zéro de conduite le 08.01.13 à 15:47 - Réagir

