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Selma : entretien avec l'historien Pap Ndiaye

Professeur des universités à l'Institut d'études politiques de Paris, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis où il a étudié et enseigné. Il s’intéresse également aux situations minoritaires en France (histoire et sociologie des populations noires). Parmi ses publications : La condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008, 436 p. Édition de poche en septembre 2009 (Gallimard, collection Folio) ; Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, 160 p. Il a visionné le film Selma d’Ava DuVernay et accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net.

Pouvez-vous revenir sur le contexte historique et politique des marches qui se sont déroulées entre les villes de Selma et Montgomery dans l’État américain de l’Alabama en mars 1965 ?

Depuis la fin du XIXe siècle, le sud des États-Unis se caractérise par l’institution de la ségrégation - surtout depuis les années 1880 - et par la privation du droit de vote. Bien qu’en théorie, selon la Constitution, les Afro-Américains disposaient du droit de vote depuis 1867, il est, dans certains États du sud, tributaire de la réussite à un test de type scolaire et d’une taxe que la plupart des Noirs n'avaient pas les moyens de payer. Des millions de citoyens américains sont donc écartés du scrutin électoral dans le sud du pays tandis qu’au nord, le premier membre afro-américain du Congrès est élu en 1928. De nombreux représentants noirs originaires des villes de New York, Detroit et Chicago seront ensuite élus dans les années 30, 40 et 50. Il convient de rappeler que la marche s’achève dans la ville de Montgomery où Rosa Parks avait été arrêtée par la police après avoir refusé de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus en décembre 1955. Un événement déclencheur qui encouragea un jeune pasteur noir inconnu, Martin Luther King Jr, à lancer une campagne de boycott contre la compagnie de bus. C’était le début d’une longue série de manifestations non-violentes. La loi signée le 2 juillet 1964 par Lyndon Baines Johnson interdisant la discrimination dans les bâtiments publics, l’administration et les emplois est une première victoire pour le Mouvement pour les droits civiques. Théoriquement, les lieux publics ne peuvent plus être séparés entre Blancs et gens de couleur, « whites » and « colored », comme c’était le cas dans le sud du pays à l’époque. Mais les Noirs du sud essaient en vain de s’inscrire sur les listes électorales. Ils exercent une pression sur le président démocrate Johnson jusqu’à ce qu’il signe, en août 1965 le Voting Rights Act qui permit à l’ensemble de la population noire américaine de voter.

Quels sont, en plus de la figure emblématique de Martin Luther King, les différentes personnes et associations qui constituent le Mouvement des droits civiques ?

L’église noire du sud des États-Unis a joué un grand rôle dans le Mouvement pour les droits civiques. Après le boycott des bus de Montgomery, King crée en 1957 la Southern Christian League Conference (SCLC) qui regroupe des pasteurs d’églises noires du sud des États-Unis. La SCLC jouit d’une haute autorité morale et s’appuie sur un dense réseau d’églises noires qui lui permet d’organiser des réunions et de disposer de ressources financières. King et la SCLC sont au centre du Mouvement pour les droits civiques. Leur approche modérée, basée sur la résistance non-violente, rend la négociation possible avec le pouvoir, John F. Kennedy d’abord, puis Lyndon B. Johnson après l’assassinat de JFK le 22 novembre 1963. Parallèlement à cela, des organisations plus radicales composées essentiellement de jeunes Noirs jugent King trop modéré et privilégient les rapports de force. Le Congress Of Racial Equality (CORE) fondé à 1942 à Chicago s’installe dans le sud à partir des années 50. Il n’apparaît pas dans le film mais ses membres organisent les Freedom Rides qui y sont évoquées. Afin de tester l'arrêt de la Cour suprême Boynton v. Virginia qui rendait illégale la ségrégation dans les transports, les militants noirs et blancs voyageaient ensemble dans des bus inter-états. Le premier Freedom Ride partit de Washington en 1961. Une autre organisation, plus radicale, se nommait le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Dans le film, King s’entretient avec deux jeunes membres de la SNCC, bien implantée dans l’Alabama.

Malcolm X fait une brève apparition dans le film…

Il se rend à Selma en janvier 1965, quelques semaines avant d’être assassiné, mais il y reste très peu de temps. Malcolm X est un homme du nord. Son QG est à Harlem et son audience se compose surtout de jeunes Noirs issus des ghettos du nord du pays. Il connaît peu le sud et on ne peut pas dire qu’il y joue un rôle important. Par contre, à partir de la fin 1966, il inspire ce qui deviendra le Black Power regroupant des militants du SNCC, du CORE, et de tous ces jeunes qui vont radicaliser leurs positions à l’instar de Stokely Carmichael, l’un des chefs du SNCC, puis du Black Panther Party. Ils se mobilisent contre les inégalités socio-économiques qui persistent à la fin des années 60 et contre les violences policières.

Comment réagissent les autres pays face à tous ces évènements ?

La Marche de Selma est suivie de près dans le monde entier. A l’ONU, les États-Unis sont attaqués sur cette question. En France, de nombreuses émissions, dont Cinq colonnes à la une, traitent de la Marche de Selma. L’URSS apostrophe les États-Unis en leur reprochant de donner des leçons de démocratie et de liberté dans le monde face au soi-disant communisme oppresseur alors qu’ils perpétuent des crimes raciaux sur leur propre sol et empêchent une partie de leur population de voter. De plus, au début des années 60, de nombreux pays d’Afrique acquièrent leur indépendance. C’est la période de la décolonisation, du tiers-mondisme. Les dirigeants américains craignent de renvoyer une image négative auprès des pays nouvellement indépendants comme l’Inde ou les pays africains. Cela explique en partie pourquoi le gouvernement américain bascule sur cette question, malgré les réticences de Johnson qui sont bien montrées dans le film.

La presse a joué un rôle important dans le combat pour les droits civiques.

Les mouvements pour les droits civiques et les stratégies de non-violence ont une condition essentielle : la présence des journalistes. Chaque citoyen américain possède un poste de télévision et il faut montrer la violence des partisans de la ségrégation afin de faire basculer l’opinion publique. Devant les caméras, la police ne peut pas agir en toute impunité. La question de la présence de la presse est bien posée dans le film. Martin Luther King fait allusion à Bull Connor, le shérif de la ville de Birmingham en 1963 : il est le chef d’une police qui violente les femmes, les personnes âgées, les manifestants pacifistes à terre. Ces images bouleversent l’Amérique et créent des élans militants. La présence de caméras et de journalistes dissuade la police d’avoir recours à des moyens extrêmes tels que ceux utilisés par la police sud-africaine à la même époque, qui tire à la mitraillette sur des manifestants pacifistes noirs à Sharpeville.

En parlant d’images, quelle est la place du monde afro-américain et de son histoire dans le cinéma américain ?

Le sujet des droits civiques est récent dans le cinéma américain, il n’a pas beaucoup de place à Hollywood. Dans son film Le Majordome sorti en 2013, Lee Daniels revisite, à travers le personnage du fils du majordome de la présidence, l’histoire des droits civiques aux États-Unis. C’est la première fois qu’un épisode aussi important que les Freedom Rides apparaissait à l’écran. La reconstitution par Ava DuVernay de la charge de la police sur les marcheurs pacifistes sur le pont Edmund Pettus de Selma, au-dessus de la rivière Alabama, est saisissante et n’avait jamais été montrée auparavant.
La question de l’esclavage n’a pas une place très importante non plus. Le film Twelve Years a Slave, réalisé par Steve McQueen et sorti au même moment que Le Majordome, a fait sensation parce qu’il montrait de façon crue la violence subie par les esclaves. Ce n’est pas ordinaire dans le cinéma américain, loin s’en faut. L’élection de Barack Obama a vraisemblablement favorisé l’installation et la légitimation d’un cinéma auparavant vu comme peu commercial, tout aussi bien que l’émergence d’acteurs « bankable », sur qui on peut miser financièrement. Un argument avancé par les producteurs d’Hollywood était en effet que ce type de sujets n’intéressait pas les Américains, ou du moins, pas au delà du monde noir américain. Le succès du film Le Majordome les a contredit. Des fictions dont le casting était presque entièrement noir pouvaient attirer du public. Même constat pour Twelve Years a Slave. Ce ne sont pas des films communautaires.

Quelle est la résonnance de ce film aujourd’hui ? Existe t-il encore des barrières aux droits civiques des noirs américains ?

La question de la ségrégation ne se pose plus sur le terrain de la loi, puisqu’elle est interdite depuis 1964 mais des discriminations, en particulier résidentielles, demeurent. Même si chacun est théoriquement libre d’aller s’installer où il veut aux États-Unis, il existe des quartiers à dominante blanche et des quartiers à dominante noire avec une forte dimension de classe. Les quartiers noirs sont restés noirs tout en s’appauvrissant car les classes moyenne et supérieure noires les ont quittés dans les années 70 pour s’établir dans des endroits plus agréables. Ce phénomène s’appelle « l’hyper-ghetto ». Sans parler des innombrables discriminations dans l’accès au marché du travail, l’avancement professionnel, l’éducation, la justice, les rapports avec la police. La mort de ce jeune afro-américain non armé abattu par un policier blanc dans la ville de Ferguson (Missouri) et les émeutes qui ont suivi montrent que la question des violences policières est loin d’être résolue. Le taux de chômage des Noirs est deux fois plus important que celui des Blancs. On pourrait multiplier ainsi tous les indicateurs sociaux pour montrer que ce n’est pas du tout la même chose d’être noir ou blanc aux États-Unis.

Et concernant le droit de vote ?

La situation n’est plus celle d’avant 1965, mais il y a beaucoup à dire sur l’exercice du droit de vote aux États-Unis. Le Parti républicain, tout puissant dans le sud des États-Unis, s’efforce par tous les moyens de restreindre l’exercice du droit de vote des groupes qui lui sont hostiles, en particulier les minorités. Il lui est impossible de les en empêcher mais il peut leur mettre des bâtons dans les roues en limitant par exemple le nombre de bureaux de vote dans les quartiers noirs ou hispaniques. Une personne qui devra attendre six heures debout avant de voter risque plus facilement de se décourager qu’une autre qui ne patientera qu’une heure... D’ailleurs le vrai scandale de l’élection du président républicain Georges Bush en 2000 n’était pas tant la question des trous sur les bulletins de vote que le fait qu’une partie de la population noire dans l’ouest de la Floride n’avait pas pu voter. Elle avait été renvoyée chez elle au prétexte qu’elle n’avait pas les bons papiers… La Cour suprême a d’ailleurs récemment levé les mesures qui avaient été mises en place après le vote de la loi en 1965 (Voting Rights Act) pour protéger le droit de vote des noirs dans le sud. Les juges considèrent que l’état d’exception qui était celui du sud quant aux droits civiques depuis 1965, n’a plus lieu d’être. Cette décision va encore favoriser les menées du Parti républicain pour limiter le droit de vote des minorités. Sachant qu’on perd assez facilement son droit de vote aux États-Unis, pour une condamnation pénale par exemple. Or le nombre d’afro-américains en prison ou en liberté conditionnelle, « on probation » comme on dit là-bas, est très élevé.

D’anciens ségrégationnistes siègent-ils au sein du Parti républicain ?

Tout à fait. Le début des années 60 est un moment historique puisqu’il correspond au basculement du sud du Parti démocrate vers le Parti républicain. Jusqu’en 1964-1965, les Blancs partisans de la ségrégation, les suprématistes du sud des États-Unis étaient membres du Parti démocrate. Le Parti était dans une situation intenable. Dans le sud des États-Unis, il était partisan de la discrimination alors que dans le nord il était du côté du monde ouvrier et en faveur de la justice sociale. D’ailleurs, dans les années 30, en dépit de toutes les mesures sociales qu’il avait prises, dont la création de la sécurité sociale, le président démocrate Franklin D. Roosevelt n’avait pas du tout touché à la ségrégation. Il avait besoin des élus démocrates du sud pour sa majorité au Congrès.

Vous avez évoqué les évènements survenus à Ferguson, pouvez-vous nous parler de la réaction du président Barack Obama suite à ces évènements ?

Il n’est toujours pas allé à Ferguson ! C’est tout à fait significatif de son éloignement stratégique du monde noir. Une distance qu’il avait théorisé dès 2004 en considérant que s’il voulait un jour être élu président, il fallait qu’il s’éloigne du monde noir pour ne pas être vu comme le candidat des Noirs ni que sa candidature ne soit perçue seulement comme une candidature de témoignage. Il s’est présenté d’emblée comme le président de tous les Américains. Il s’est distancié davantage du monde noir que certains de ses prédécesseurs tant il craignait d’être vu comme trop favorable aux Afro-Américains, d’où la tiédeur de sa réaction initiale à l’égard des évènements de Ferguson. Cela lui est reproché aujourd’hui. Son ministre de la justice Eric Holder, plus engagé sur cette question, s’est rendu sur place. Le monde noir américain n’a pas vu sa situation significativement améliorée depuis l’élection d’Obama. Reste à savoir, alors qu’il entame la deuxième partie de son deuxième mandat et n’a plus rien à perdre, s’il va faire un peu plus pour la justice qu’il n’a fait jusqu’à présent…

Propos recueillis par Magali Bourrel

 

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 11.03.15 à 13:43 - Réagir

Selma : le site pédagogique

Sa place dans le panthéon hollywoodien est inversement proportionnelle à son importance dans l’histoire américaine : aussi étonnant que cela puisse paraître, le révérend Martin Luther King Jr est resté quasi absent des écrans de cinéma depuis sa mort en 1968. S’inscrivant dans une vague de films portant à l’écran, la mémoire afro-américaine (12 years a slave de Steve Mac Queen, Le Majordome de Lee Daniels, Lincoln de Steven Spielberg), Selma est ainsi le premier véritable long-métrage de cinéma sur MLK.

Pourtant la réalisatrice afro-américaine Ava DuVernay a su éviter le piège du "biopic" apologétique  en se concentrant sur l’un des combats de King les moins connus du public, à savoir la marche de Selma à Montgomery. Beaucoup moins ancrée dans l’imaginaire collectif que "l’autre marche" sur Washington, le boycott des bus lié à l’arrestation de Rosa Parks ou bien sûr le fameux discours "I have a dream" qui mena à la déségrégation en 1964, elle n’en constitue pas moins une date majeure du Civil Rights Movement. À Selma, King et la Southern Christian Leadership Conference se battent en effet pour un droit constitutionnel majeur : le plein exercice du droit de vote, formellement accordé aux citoyens noirs, mais annulé par une multitude de chicaneries administratives inventées par les autorités racistes des états du Sud (l'obligation d'être parrainé pour s'inscrire, de payer un cens…). Le film d'Ava Du Vernay montre comment, en l’espace de trois mois, la ville de Selma devient l’enjeu d’un combat national, et comment King va réussir à retourner contre eux la violence aveugle de ses adversaires, obligeant peu à peu le président Johnson à statuer sur une question dont il espérait ne pas avoir à se mêler.

Accessible dès le collège, Selma s'inscrit parfaitement dans les programmes d'Anglais (notamment au cycle terminal pour aborder les notions "Mythes et héros" et "L'idée de progrès", "Lieux et formes du pouvoir") mais aussi d'Éducation civique (pour aborder les questions de la discrimination et du racisme, du droit de vote et de la mobilisation citoyenne, de la désobéissance civile et de la non-violence). Zérodeconduite propose un site pédagogique autour du film, qui met en ligne notamment un dossier pédagogique et un entretien avec l'historien Pap Ndiaye.

Selma de Ava DuVernay, au cinéma le 11 mars

Le site pédagogique

Dans notre boutique DVD, retrouvez les DVD des films suivants avec leurs droits institutionnels et un dossier pédagogique exclusif : La Couleur des sentiments, Lincoln, Le Majordome, 12 years a slave

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 02.03.15 à 16:12 - Réagir

Interstellar : nouvelle frontière

Interstellar

De quelle étoffe nos rêves sont-ils faits ? Dans son chef d'œuvre Inception, Christopher Nolan nous perdait dans les abymes insondables du monde onirique. Dans son dernier long-métrage, il nous projette aux confins de l'univers et des lois de la physique.
On n'a pas manqué de comparer Interstellar au récent Gravity, autre blockbuster de science-fiction "adulte". L'ambition des deux films est en effet comparable : renouveler un genre usé jusqu'à la corde (la SF) en le prenant au sérieux, revivifier en quelque sorte la fiction par la science. Mais là où Alfonso Cuaron, se limitant à notre orbite proche, faisait ingénieusement de son réalisme même (absence de son et de frottement dans le vide cosmique) un élément spectaculaire, Christopher Nolan échafaude un scénario plus "bigger than life" que jamais : alors qu'une catastrophe écologique condamne l'humanité à l'extinction, un petit groupe de scientifiques s'efforce de trouver une autre planète habitable… à l'autre bout de l'univers. C'est là qu'interviennent les notions de trou noir et de trou de ver (sorte de raccourci dans l'espace-temps qui donne un accès direct à une galaxie lointaine), et leur corrolaires théoriques : la relativité einsteinienne, les notions de courbure de l’espace et du temps, le fameux paradoxe des jumeaux, etc (on préférera renvoyer aux nombreuses analyses parues sur internet des soubassements scientifiques du film, du plus simple au plus compliqué). Si Gravity, comme son titre l'indique ("gravité"), s'appuyait sur les lois familières de la physique newtonienne, le scénario d'Interstellar se place dans une perspective théorique autrement plus absconse (celle de la physique post-einsteinienne), qui met la représentation cinématographique au défi. Dans sa volonté de nous faire saisir ces notions, Interstellar se heurte sans cesse à deux écueils : la sécheresse de l'exposé théorique (le film compte quelques tunnels explicatifs) d'un côté, et le caractère déceptif de la mise en images de l'autre. Comment ne pas être déçu, après les promesses d'un si long voyage, par les planètes découvertes par nos explorateurs ? Comment croire à un personnage censé vieillir de vingt-trois ans en quelques minutes de film ? Il manque à Interstellar des images au pouvoir de sidération suffisamment fort pour nous faire "gober" tout ça, celles qui faisaient la nouveauté et la réussite d'Inception dans sa mise en scène du monde onirique.

Heureusement (ou pas), cette dimension n'est que le premier étage d'une fusée narrative qui quitte les hypothèses scientifiques pour partir dans le romanesque le plus échevelé… Se jetant sans espoir dans le trou noir, le Cooper de Nolan se retrouvera miraculeusement sauvé, permettant des retrouvailles avec sa fille aussi improbables qu'attendues. Ce sont finalement moins les lois de la physique qui prévalent dans Interstellar que celles du storytelling hollywoodien. Autant que dans le genre de la science-fiction, le film s'inscrit dans la tradition du mélodrame hollywoodien à grand spectacle, celle d'Autant en emporte le vent ou de Titanic : les épopées les plus grandioses, les cataclysmes les plus terribles, n'y sont que le véhicule des histoires et des sentiments les plus simples. James Cameron coulait un paquebot pour faire naître l'amour de Jack et de Rose, Christopher Nolan condamne l'humanité pour éprouver le lien entre Cooper et sa fille. C'est donc dans les scènes les plus modestes (les tête à tête entre le père et la fille) qu'Interstellar est le plus émouvant, mais aussi qu'il pose les questions les plus universelles. Comment et pourquoi sauver l'humanité si c'est pour la nier en soi-même ? Que nous importe l'avenir de l'espèce humaine quand on ne peut même pas sauver ses propres enfants ? À l'amour inextinguible de Cooper pour sa fille le scénario oppose deux contre-modèles, qui se rejoignent dans une forme d'inhumanité : l'absolu individualisme de l'astronaute (Matt Damon) qui cherche à sauver sa peau au détriment de celle des autres, et l'idéalisme froid du scientifque (Michael Caine) qui se sacrifie lui et ses proches sur l'autel de la survie de la race.

On pourrait s'abandonner à cette vision sentimentale si elle ne se doublait pas d'une idéologie ambiguë. Il est frappant de constater à quel point le film s'ancre dans un imaginaire exclusivement américain, à rebours des films catastrophes s'astreignant à un minimum d'œcuménisme (dans la représentation de l'apocalypse planétaire ou l'origine des personnages) : la mise en scène de la catastrophe écologique planétaire (puisant dans l'imagerie du Dust bowl des années 30) restera circonscrite aux champ du Midwest, tandis que le projet d'exploration de la NASA (contrainte d'agir en secret en ces temps de décroissance forcée) renoue avec l'épopée glorieuse de la conquête spatiale américaine (le cowboy astronaute composé par Matthew Mac Conaughey rappelle les pionniers de l'aéronautique de L'Étoffe des héros de Philip Kaufman). À rebours de Gravity là encore (qui en montrant la Terre vue d'un espace inhospitalier nous faisait prendre conscience de la finitude et de la fragilité de notre planète) le film délivre ainsi un message idéologique ambigu : inutile de se préoccuper de préserver notre planète, la science nous permettra d'en trouver une autre !

[Interstellar de Christopher Nolan. 2014. Durée : 169 mn. Distribution : Warner. Sortie le 5 novembre 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 13.11.14 à 12:56 - Réagir

Zérodeconduite lance le magazine Lumières sur

Le site Zérodeconduite.net lance son supplément papier ! Intitulé LUMIÈRES SUR, imprimé dans un grand format (580x400), ce magazine consacrera chaque mois ses quatre pages à un film sortant dans les salles de cinéma. En variant les approches (d'une contextualisation globale du film à l'analyse pointue d'une séquence), les formats (interview, analyse, infographie, carte) et les contributeurs (enseignants, journalistes, universitaires, critiques), LUMIÈRES SUR s'efforcera d'apporter un regard, sinon exhaustif, en tout cas riche et diversifié, sur une œuvre cinématographique dont un simple article ne permettrait pas d'épuiser la richesse.

Le premier numéro de LUMIÈRES SUR est consacré à National Gallery de Frederick Wiseman (actuellement en salles). Il comporte une interview de l'historien des musées et institutions culturelles Dominique Poulot, une analyse du film par la critique de cinéma Charlotte Garson, et une infographie consacrée au cinéma de Frederick Wiseman. Ce numéro est disponible (au format papier) dans le réseau Canopé et dans les salles qui diffusent le film, ainsi qu'en téléchargement dans le Club Enseignant Zérodeconduite.

Le prochain numéro de LUMIÈRES SUR sera consacré à Iranien de Mehran Tamadon (au cinéma le 3 décembre).

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 10.10.14 à 23:41 - Réagir

National Gallery : entretien avec l'historien Dominique Poulot

Comment les musées peuvent attirer le public d’aujourd’hui devant les grandes œuvres du passé, sans perdre de vue leurs missions de conservation et de recherche ? À l'occasion de la sortie en salles du documentaire-fleuve National Gallery de Frederick Wiseman, que nous avions vu et apprécié à Cannes, nous avons interrogé l’historien des institutions culturelles Dominique Poulot. Pour lui, le film de Frederick Wiseman pose parfaitement les défis auxquels sont confrontés les grands musées contemporains… 

Cet entretien est extrait du n° 1 de Lumières sur, le supplément papier de Zérodeconduite.

Voir également notre critique du film : National Gallery, l'école du Regard 

Zérodeconduite.net / Lumières sur : Pouvez-vous comparer la National Gallery aux autres grands musées européens, notamment le Louvre ?

Dominique Poulot : La collection de la National Gallery ne se différencie pas tellement de celles des grands musées européens ou mondiaux. De prétention universelle et encyclopédique, elle offre un exemple de chaque école et témoigne de la volonté de constituer une histoire générale de la peinture. La National Gallery représente néanmoins un « goût anglais » tout comme le Louvre représente un « goût français » ou italien.

Zdc / LS : Qu’avez-vous pensé de la manière dont Frederick Wiseman filmait le musée…

DP : Il le montre comme une petite ville, une petite communauté, à l’instar de ce qu’avait fait Nicolas Philibert dans La Ville Louvre (1990). Frederick Wiseman filme avec la même attention aussi bien le directeur de la National Gallery et les membres du conseil d’administration que les restaurateurs, les conférenciers ou le personnel de nettoyage. National Gallery témoigne de la diversité des professions au sein du musée, mais aussi de celle de ses publics, car le documentaire donne à voir un échantillon de visiteurs qui va des jeunes enfants aux personnes âgées en passant par les personnes en situation de handicap.

Zdc / LS : Plusieurs séquences sont consacrées aux opérations de restauration des peintures.

DP : Les discussions à propos d’anciennes restaurations ou d’autres en cours de réalisation révèlent les enjeux de la profession. La National Gallery a été marquée au XIXe siècle par une controverse sur le nettoyage des oeuvres qui a provoqué une réflexion collective. Certaines oeuvres ont été abimées irrémédiablement par la suppression de couches ou de vernis. Les restaurations modernes sont réversibles, comme l’exige la charte de Venise de 1964. On peut effacer des mois de travail en quelques minutes si on juge qu’il s’agissait d’une erreur.

Zdc / LS : La politique culturelle du musée est un enjeu très fort, comme en témoigne les débats qui agitent le conseil d’administration.

DP : En Angleterre comme en Europe, les budgets s’amenuisent. Les grands musées comme la National Gallery recherchent constamment de nouvelles ressources. Il faut souvent choisir entre des opérations financièrement profitables et le maintien d’une exigence éthique. La National Gallery se situe sur Trafalgar Square, au coeur de la ville de Londres. Le musée se retrouve ainsi malgré lui au centre de nombreuses manifestations, qu’elles soient commerciales, sportives (le marathon dont il est question au cours du conseil d’administration) ou politiques (ainsi la banderole visant British Petroleum, déployée par des militants écologistes sur la façade du musée).

Zdc / LS : Si le partenariat avec le marathon fait débat, le directeur rappelle que le personnel était d’accord pour s’associer au film Harry Potter.

DP : Le succès du Da Vinci Code de Dan Brown a largement profité au musée du Louvre. Les lecteurs ont voulu parcourir les salles sur les pas des héros. Le musée propose même un parcours Da Vinci Code à ses visiteurs. La National Gallery a joué sur la même symbiose avec Harry Potter. Les musées tentent de se raccrocher à l’actualité médiatique : le Louvre invite des artistes, des intellectuels, des prix Nobel de littérature pour ses manifestations.

Zdc / LS : La danse s’invite également au musée, comme le montre la scène finale du documentaire.

DP : L’art vivant tient une place inédite dans les musées. Cela faisait débat dans les années 70 car certains conservateurs craignaient que les visiteurs ne regardent les oeuvres que de façon distraite, que les tableaux deviennent un simple décor. Mais aujourd’hui, le spectacle vivant est entré dans les moeurs. Les mises en scène et chorégraphies s’adaptent aux galeries et valorisent les collections. Les musées modernes deviennent des centres artistiques généralistes. On y regarde des films, écoute de la musique, assiste à des spectacles, des lectures... Le film montre une autre forme de médiation, plébiscitée aujourd’hui par presque tous les musées du monde : des coups de projecteur rapides sur une œuvre, proposés à différents moments de la journée (à l’heure du déjeuner par exemple), qui permettent d’attirer différentes catégories de publics. On est passé d’une médiation longue à des formats courts, correspondant à ce que l’on voit sur internet ou à la télévision.

Zdc / LS : Les milliers de visiteurs quotidiens de la Joconde au musée du Louvre ne lui accordent souvent que quelques secondes.

DP : La reproduction technique, les photographies au sein des musées interrogent. Certains visiteurs prennent individuellement tous les tableaux en photos, à la volée. En une minute trente ils couvrent toute la salle et repartent. A l’instar du musée d’Orsay, certains musées interdisent la photographie, considérée comme une appropriation illégitime. Au lieu de se tenir debout un moment afin d’apprécier une oeuvre, le visiteur choisit la facilité en prenant une photo rapidement. Il existe un affrontement entre deux tendances, les partisans de l’approche brève, cinq minutes face à l’œuvre, plus en phase avec les goûts du public, et les partisans du slow (comme dans le mouvement slow food) qui veulent ralentir la consommation, la limiter à une ou deux oeuvres par visite, en restant longtemps devant.

Zdc / LS : La pédagogie des conférenciers de la National Gallery est remarquable.

DP : Leur parole est extrêmement libre face à l’oeuvre. Ils parlent peu d’histoire de l’art au sens académique du terme. Ils tentent plutôt d’amener les visiteurs à regarder le tableau de façon précise. La comparaison que propose une des médiatrices entre une figure féminine d’un tableau et une jeune fille d’aujourd’hui envoyant un texto peut surprendre. Cet aspect de la médiation consiste à déshistoriciser le tableau et jouerla carte de l’anachronisme délibéré, pour rendre une certaine actualité à l’oeuvre. Wiseman filme aussi la stratégie inverse : en face d’un tableau religieux du Moyen-âge, la médiatrice tente de faire prendre conscience à son public des conditions matérielles, en particulier visuelles, dans lequel se trouvait le tableau à l’origine. Elle leur explique qu’il était vu dans la pénombre, éclairé à la bougie et que les figures surgissaient de manière quasi magique. Au Louvre, c’est totalement différent, les conférenciers et conférencières tiennent des discours plus académiques, de grande qualité certes, mais qui sont semblables à ceux qu’on reçoit à l’école. Ce sens de la vulgarisation manque aux musées français. Les musées anglais et américains bénéficient peut-être de moyens et de réflexion plus conséquents...   

Dominique Poulot est spécialiste de l’histoire du patrimoine et des musées. Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il a notamment écrit Patrimoine et Musée : l’institution de la culture, Paris, Hachette, collection Carré Histoire, en 2001 et Musées en Europe : une mutation inachevée (avec Catherine Ballé), Paris, La Documentation française, en 2004.

Propos recueillis par Magali Bourrel 

Posté dans Entretiens par zama le 08.10.14 à 12:35 - Réagir