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Her : Son rêve familier

Her

Le dernier film de Spike Jonze, sobrement intitulé Her, se situe dans un avenir proche mais pourtant familier, où des systèmes d’exploitation dernier cri deviennent les compagnons sensibles d’âmes en peine. A Los Angeles, Theodore Twombly (Joaquin Phoenix) encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), se réfugie dans une bulle virtuelle (jeux en 3D, relations érotiques), au grand dam de ses proches… En faisant l’acquisition d’un nouveau système d’exploitation dernier cri, sa vie va, contre toute attente, changer.

Sautons allégrement par-dessus toutes les invraisemblances : ce système d’exploitation est un être qui s’éveille, sensible et intuitif, programmé pour s’adapter en tous points à la psyché de Theodore, en quatre questions auxquelles le héros ne répond pour ainsi dire pas. Pourquoi le spectateur a-t-il envie d'y croire ? Tout d’abord parce que Spike Jonze réussit avec délicatesse à nous faire prendre un film de science-fiction (le personnage de Samantha rappelle Jarvis, le majordome d'Iron Man) pour un film réaliste, en nous montrant des individus ultra-connectés comme nous en croisons tous les jours dans la rue ou les transports en commun, parlant à haute voix à des interlocuteurs invisibles, cachés dans des oreillettes de plus en plus discrètes. Ensuite parce que ce film propose, au-delà du récit d’une passion qui semble impossible, une réflexion sur le langage et ses interstices. Spike Jonze montre clairement que toute relation humaine se noue ou se dénoue dans le langage, opposant ceux qui n'écoutent pas (la mère de Theodore qui ne parle que d'elle, les personnages jouées par Olivia Wilde, Kirsten Wiig et Matt Letsche, voire Theodore lui-même dans sa relation avec Catherine), à ceux qui sont capables de le faire (Amy et Samantha, la voix du système d’exploitation). On remarquera également la profession de Theodore, écrivain public "2.0" dont le métier est de jongler avec les mots et les sentiments des autres… un peu à la manière d'un système d’exploitation.

On peut voir dans la relation entre Theodore et Samantha une réécriture du mythe de Pygmalion, à ceci près que la statue avait un corps mais pas d’âme, alors qu’ici le système d’exploitation a un nom (« Samantha », qu’il s’est choisi lui-même) et une voix (dont Theodore choisit le genre — comme on choisit son psychanalyste —, pas l'inflexion — celle de la sculpturale Scarlett Johansson—) et peut-être une âme, mais pas de corps. Pourtant les rôles s’inversent et c’est Samantha, par un subtil jeu de miroir, qui révèlera au grand jour le talent d’écrivain de Theodore. Si le titre du film rappelle la réification du système d’exploitation à travers le pronom personnel complément d’objet « Her », l’intrigue réussit le tour de force de nous la présenter toujours comme une personne à part entière, qui parvient même à s’incarner dans de nombreuses scènes, dont l’une des plus touchantes est ce pique-nique à quatre personnes, mais à trois corps. Her épouse ainsi la trame d’une intrigue sentimentale réaliste : rencontre, amour-fusion, distance, retrouvailles, jalousies… Malgré quelques longueurs (le film s'étirant sur plus de deux heures), c'est une vraie réussite, mêlant habilement moments d’autant plus comiques qu’inattendus, émotion sans pathos, et grâcieuses autant que discrètes envolées lyriques.

Le film pourra être étudié au lycée en cours d'anglais, autour de la thématique "L'idée de progrès". On ne saurait également trop le conseiller aux étudiants de BTS qui ont à leur programme les thèmes « Parole, échange, conversation et révolution numérique » et « Cette part de rêve que chacun porte en soi ». Dans le cadre de « Parole, échange, conversation et révolution numérique », on pourra étudier avec les élèves la manière dont le film présente la "révolution" numérique comme une "évolution", qui, loin de faire table rase du passé, en réactualise et réinvente les formes (Theodore exerce le "vieux métier" d'écrivain public) ainsi que la façon dont il place le langage au centre des enjeux du futur. Quant au thème du rêve, on pourra remarquer que Samantha ressemble à une incarnation ultramoderne du Rêve familier de Verlaine ; sans corps (« Est-elle blonde, brune ou rousse ? Je l’ignore ») mais dotée d’une voix (« Elle a l’inflexion des voix chères qui se sont tues »), elle est celle qui réconforte et accompagne, comme en rêve, l’âme esseulée de Theodore. 

[Her de Spike Jonze. 2013. Durée : 126 mn. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 19 mars 2014]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 25.03.14 à 13:47 - Réagir

Braddock America : la fascination des ruines

Braddock America

On évoquait ici même, à l'occasion d'un article sur le dernier film de Jim Jarmusch, la fascination pour les ruines. Si au temps des romantiques cette fascination s'exerçait sur les vestiges monumentaux des civilisations grecque et romaine, elle s'est reporté en ce début de XXIème siècle sur un patrimoine plus récent mais non moins dégradé : les restes de la civilisation industrielle occidentale, usines désaffectés, friches industrielles, cités ouvrières en déshérence.
Dans Only lovers left alive, Jarmush montrait la majestueuse déconfiture de la ville de Detroit, Michigan, ex-capitale de l'industrie automobile (surnommée Motor City ou Motown). Le documentaire Braddock America de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler, nous transporte quelques centaines de kilomètres au sud, dans la banlieue de Pittsburgh, Pennsylvanie, au cœur de la "Fonderie", la région de l'acier américain.

Au fil des déambulations dans cette ville (presque) fantôme, et d'une galerie d'attachants portraits, le documentaire dresse une série de thématiques familières : la nostalgie de l'âge d'or, le ressentiment contre le cynisme des décideurs économiques, la fierté malgré tout… Le plus frappant a posteriori dans ces témoignages est sans doute le sentiment d'invincibilité de cette "aristocratie ouvrière" persuadée que rien ne pouvait lui arriver, que Braddock serait toujours Braddock, que le monde aurait toujours besoin de l'acier américain : ainsi cet ouvrier qui fait construire une piscine pour occuper une période de chômage dont il ne s'imagine pas un instant qu'elle puisse perdurer, et encore moins devenir définitive…

Le film est remarquable par son ambition formelle : on saluera la musique entêtante de Valentin Portron, la qualité plastique de l'image, mais surtout le travail subtil de montage qui tisse les témoignages d'aujourd'hui aux images d'archives... Celles-ci (hauts-fourneaux fonctionnant à plein régime, théories d'ouvriers le jour de la paye, scènes de famille) ne sont pas utilisées pour leur valeur informative mais pour leur charge romanesque et émotionnelle, comme des réminiscences nostalgiques d'un temps de prospérité : comment cet enfer d'acier, de bruit et de fureur, s'est transformé à la faveur du temps qui passe en un véritable paradis perdu ? Hélas, passé la séduction de la première demi-heure, rien de bien neuf dans ce lamento de la désindustrialisation (dernier documentaire d'une longue série sur le sujet), que vient encore alourdir un retour deux siècles en arrière (une des grandes batailles de la Guerre de Sept Ans s'est déroulée non loin de là) dont on se demande en quoi il éclaire le présent. En l'absence d'un véritable enjeu narratif (comme celui qui animait l'autrement plus combattif Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron) ou simplement d'une lueur d'espoir, le spectateur, faute de partager la fascination manifeste des documentaristes pour leurs personnages, glisse insensiblement de la mélancolie à l'ennui

[Braddock America de Jean-Loïc Portron et Gabriela Kessler. 2013. Durée : 101 mn. Distribution : ZED. Sortie le 12 mars 2014]

Pour aller plus loin :
> Un dossier sur le film
> Des extraits inédits commentés par les deux cinéastes

Posté dans Dans les salles par zama le 14.03.14 à 17:18 - Réagir

Beaucoup de bruit pour rien : entretien avec S. Hatchuel et A. Hudelet

Beaucoup de bruit pour rien

Sarah Hatchuel et Ariane Hudelet sont toutes deux universitaires, spécialistes des rapports entre cinéma et littérature. Elles travaillent également sur l'univers des séries télévisées anglo-saxonnes et dans ce cadre collaborent au sein du projet GUEST-Normandie, Groupe Universitaire d’Etudes sur les Séries Télévisées (voir leurs biographies détaillées en fin d'entretien).
C'est à ce double titre que nous avons voulu les interroger sur le film de Joss Whedon 
Beaucoup de bruit pour rien (au cinéma le 29 janvier) nouvelle adaptation de la comédie de Shakespeare par l'un des cinéastes et showrunners ("créateur de série") américains les plus en vue du moment.

Zéro de conduite.net : Qu'avez-vous pensé du film de Joss Whedon ?

Sarah Hatchuel : C'est une adaptation très réussie de Shakespeare, dont on peut tout à fait se servir pédagogiquement. On pense inévitablement à la version de Kenneth Branagh ; il serait très intéressant de comparer les deux. Il y a en effet dans les deux films un ton, une esthétique et un choix d'époque très différents. Branagh est clairement dans l'épique, avec des clins d'œil au western, au "musical". Il privilégie les paysages grandioses, les extérieurs, les couleurs, tandis que Whedon applique à la pièce un traitement beaucoup plus intime, en intérieurs, en noir et blanc. La grande villa en Toscane était un peu l'héroïne du film de Branagh, tandis que Whedon se recentre sur le couple Beatrice/Benedick.

Ariane Hudelet : La grande qualité du film à d'arriver à faire un Shakespeare "américain". Les personnages sont des gens aisés de la jet set, qui habitent dans une villa luxueuse, et on accepte sans aucun problème qu'ils parlent "shakespearien". On l'accepte d'autant plus volontiers que l'esthétique du film est truffée de références cinématographiques. Il y a un côté Woody Allen dans l'utilisation du noir et blanc et du jazz, dans la fluidité de la mise en scène, qui passe d'une conversation à l'autre… Le film fait également de nombreuses références à la comédie hollywoodienne "screwball", ces films des années quarante et cinquante mettant en scènes des couples animés d'une sorte de tension à la fois conflictuelle et érotique (généralement joués par Katharine Hepburn, Spencer Tracy, Cary Grant ou James Stewart).

S.H. : On voit d'ailleurs bien que Much Ado About Nothing préfigure ces comédies hollywoodiennes.

Zero de conduite.net : Le film est signé par un des "papes" de la "pop culture" américaine, le créateur de la série Buffy contre les vampires. Au-delà des adaptations proprement dites, quelle est l'influence de Shakespeare sur cette culture (cinéma, série, bandes dessinées) ?

S.H. : Elle est immense, évidemment. Toute la culture anglo-saxonne est imprégnée de deux textes fondamentaux : la Bible et Shakespeare ! On sent d'ailleurs dans le film une grande familiarité avec le théâtre shakespearien. Joss Whedon avait l'habitude d'inviter chez lui ses amis comédiens pour faire des lectures shakespeariennes, et c'est dans le cadre d'une de ces lectures qu'il a pu lancer le tournage de Much Ado About Nothing. Il émane du film un plaisir communicatif : plaisir de la mise en scène, avec le jeu sur la théâtralité (par exemple quand un personnage se cache derrière un buisson de pure convention), mais aussi et surtout plaisir du jeu pour les comédiens. Les acteurs sont vraiment dans le "camp", dans l'exposition du jeu.  
Il y a une spontanéité très américaine, que l'on retrouve dans les musicals (les films avec Judy Garland, Mickey Rooney) : "let's put on a show and see what happens !". On retrouve un peu le même esprit en Angleterre avec les pageants, ces spectacles qui se jouent à Noël par exemple. A cet égard le film de Whedon m'a rappelé un autre film de Kenneth Branagh, In the Bleak Midwinter (Au beau milieu de l'hiver, 1995), qui raconte comment une troupe d'acteurs désœuvrés investit l'église d'un petit village pour y monter Hamlet avec trois bouts de ficelle. Whedon est un peu dans le même esprit, la mise en abyme en moins.

A.H. : Quand on connaît Joss Whedon c'est tout sauf surprenant : c'est un homme d'une grande culture, qui adore mélanger les genres, les registres. Ce qui compte vraiment dans Buffy contre les vampires, au-delà des codes du fantastique, c'est le mélange de références à la culture classique (par exemple le mythe de Pygmalion) et à la culture ultra-contemporaine, l'alternance entre l'action pure et ce qu'on appelle le "wit" en anglais (les traits d'esprits, les jeux de mots). On retrouve dans Much Ado About Nothing, ce mélange complètement décomplexé de références, le plaisir de mêler Shakespeare au cinéma américain et à l'univers de Whedon (à travers la présence des acteurs de ses différentes séries).

S.H. : Le film se place à cet égard dans une voie ouverte en 1996 par Al Pacino avec Looking for Richard. Les deux films montrent que les Américains n'ont absolument pas à se justifier d'adapter Shakespeare : il leur appartient tout autant qu'aux Anglais. Ils s'affranchissent ainsi de cette sorte d'intimidation exercée par les "acteurs shakespeariens" anglais : les acteurs de Joss Whedon sont dans un jeu très naturel, voire naturaliste, et cela fonctionne parfaitement.

A.H. : Whedon est un adaptateur, un recycleur, mais un peu comme Shakespeare à son époque ! Shakespeare n'a créé que deux pièces ex nihilo, sans s'inspirer de sources externes : The Tempest et Midsummer Night's Dream. Pour Much Ado About Nothing, il s'est inspiré d'une histoire écrite par un moine italien. Il ne faut pas sacraliser Shakespeare, en faire un canon intouchable…

Zéro de conduite.net : Comment résumer les thématiques de la pièce de Shakespeare ?

S.H. : Il est intéressant de revenir au titre original, Much Ado About Nothing, qui est beaucoup plus polysémique que sa traduction française. "Nothing" à l'époque élisabéthaine pouvait s'entendre de différentes façons : c'est d'abord, comme aujourd'hui, le "rien", d'où l'idée du "tout ça pour ça !", que reprend le titre français. Mais "nothing" pouvait aussi se prononcer, à l'époque élisabéthaine, comme "noting", remarquer : cela donnerait donc ici "beaucoup de bruit pour la vision, l'observation" ou pour la "surveillance". Cela renvoie au thème du voyeurisme, qui est très important dans la pièce : il y a beaucoup de moments où les personnages s'épient, se surveillent, s'écoutent. Joss Whedon a très bien exploité cette dimension en encadrant souvent ses personnages à travers des fenêtres, des portes, des vitres, en les capturant dans le reflet d'un miroir ou d'une fenêtre, ou bien en choisissant des angles frappants (en surplomb par exemple), qui donnent le sentiment d'un regard un peu voyeur.
Enfin, à l'époque élisabéthaine le mot "nothing" pouvait aussi désigner le sexe féminin, que l'on définissait en creux, par opposition au sexe masculin (no-thing : qui est dénué de quelque chose). Much Ado About Nothing est donc également une pièce sur le genre. C'est d'autant plus fort que les rôles féminins étaient joués à l'époque par des hommes. Quand Beatrice dit : "Ha si seulement j'étais un homme, je pourrais aller tuer Claudio et manger son cœur sur la place du marché !", il faut se souvenir qu'à l'époque c'était un homme jouant une femme qui prononçait ces mots. Il y a donc là un jeu sur les frontières entre le masculin et le féminin.

A.H. : Joss Whedon aime les héroïnes fortes, à l'image de Buffy. Il n'est pas étonnant qu'il s'intéresse à un personnage comme Beatrice.

(…) Lire la suite de l'entretien sur le site pédagogique du film.

Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado about Nothing), de Joss Whedon, au cinéma le 29 janvier

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 28.01.14 à 10:42 - Réagir

12 years a slave : l'Histoire à coup de trique

12 years a slave

Pour l'universitaire américain Henry Louis Gates (qui conseilla Steven Spielberg lors de la réalisation d’Amistad) 12 years a slave est "le portrait le plus authentique de l’esclavage aux Etats-Unis jamais porté à l’écran !". Moins intéressés par l’histoire expérimentale que leurs collègues anglo-saxons, les historiens français traiteront sans doute le problème de la vérité historique du film réaliste avec plus de distance.

Adapté au cinéma par Steve McQueen, le roman autobiographique de Solomon Northup, rédigé dans les années 1850 constitue assurément une invitation stimulante pour découvrir la situation complexe des Noirs dans l’Amérique du XIXe siècle. Stupéfiant au pire sens du terme, l’itinéraire de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) conduit le spectateur du Nord des Etats-Unis, là où les Noirs peuvent être libres et intégrés socialement, jusque dans les plantations sudistes où le coton et la canne à sucre se chargent de broyer l’âme et la chair de la servile main d’œuvre. Charpentier et musicien, marié et père de famille, reconnu et respecté par les blancs, Solomon Northup est soudainement kidnappé, en 1841, par deux contrebandiers pour être vendu dans un des sordides marchés d’esclaves de la Nouvelle Orléans.

A lui dès lors douze longues années de servilité humiliante, et au spectateur 2 h 15 d’un spectacle effrayant, qui conduisent Northup d’une plantation à une autre au gré des tractations et arrangements des grands propriétaires blancs. Armé d’un indiscutable talent, l'auteur de Hunger et Shame se charge de mettre à nu l’impitoyable système esclavagiste, arpentant, tel un anthropologue, son quotidien. A chaque noir sa tâche selon sa couleur de peau ou ses talents : les plus sombres iront au champ, les plus clairs au service de la table des maîtres, les plus belles dans leur lit, les plus jeunes dans leurs bras, les plus virtuoses dans leurs orchestres, les plus instruits à leurs piloris… car la communauté « nègre » ne peut que bruire de contestations réelles ou des méfaits supposés, tous dirigés contre « l’ordre blanc »

Clef de voûte scénaristique comme esthétique du long métrage, les sanctions corporelles et psychologiques constituent, aux yeux de S. McQueen, un passe permettant au spectateur de plonger directement dans la réalité de l’Amérique du XIXe siècle et ainsi de renouer sans fard avec une histoire de l’esclavage. Déjà expérimenté lors de ses deux œuvres précédentes (Hunger et Shame), l’effet de réel fait brillamment alterner à l’écran les « images sable » et les « images savon », ainsi que le rappelle S. McQueen : « J’aime faire des films dans lesquels les gens ont le sentiment de pouvoir pratiquement prendre du sable dans leurs mains et le frotter dans leurs paumes. En même temps, je veux qu’un film soit comme un morceau de savon humide. Vous devez bouger physiquement et ajuster votre position en fonction du film pour qu’il vous dirige et non l’inverse ». Côté « sable », on aura ainsi d’interminables plans-séquence pour décomposer le spectateur devant les sévices redoublés et les viols répétés. Côté « savon », il lui faudra attendre la fin du film pour comprendre le sens profond des plans de son ouverture. Pièce maîtresse de ses œuvres précédentes, l’équivoque qui pousse à la réflexivité est cependant ici étouffée dans le carcan hollywoodien de l’œuvre à succès.

Talentueux récit consacré par un réalisateur noir (britannique mais se revendiquant comme un cousin des Noirs américains) à la noble cause de ses ancêtres, association savante du film d’auteur et du blockbuster, 12 years a slave n’est pas le long métrage d’une élite mais une histoire vengeresse donnée à voir à chaque Américain en guise d’expiation des décennies d'esclavage puis de ségrégation. Telle est là sans doute sa force qui le conduira à n'en pas douter à un triomphe au soir des Oscars. Telle est aussi précisément sa faiblesse historiographique. Résultat possible d’un « effet Obama » qui aurait, aux dires de Steve McQueen, libéré la parole noire, fruit plus probable de plusieurs décennies d’une discrimination positive qui lui a ouvert la tribune des grandes institutions culturelles, 12 years a slave s'acharne à nettoyer l’affront d’un long siècle de cinéma hollywoodien qui a systématiquement ignoré et minoré les souffrances de l'esclavage, consacrant par exemple plus de films aux esclaves romains qu'aux esclaves noirs… Depuis Naissance d’une nation de D.W. Griffith (1915), chef d’œuvre cinématographique autant qu’horreur raciste révisionniste, pas un film de noir sur les Noirs ! Descendu dans l’arène des légitimités raciales pour écrire l’histoire des Afro-américains, S. McQueen est bien décidé à lutter, pied à pied, contre les cinéastes blancs coupables désignés d’un vol de l’histoire. Tandis que Spike Lee contestait avec virulence à Q. Tarantino le droit de filmer l’esclavage dans Django unchained, Steve McQueen refuse à Steven Spielberg le monopole de la parole officielle sur l’histoire de ses ancêtres (Amistad, Lincoln). Serviteur autoproclamé d’une communauté qui peine à se remettre de décennies d’oppression et de stigmatisation, S. McQueen s’engouffre non sur le chemin d’une histoire objective et réflexive mais sur la voie d’une mémoire passionnée et combattante.

A accabler ainsi son public sous la trique émotionnelle d’images qui font de la chair noire le parchemin ensanglanté des souffrances de tout un peuple, le réalisateur risque bien de brouiller les pistes de la compréhension. Tailler ainsi l’histoire à grands coups de serpe manichéenne pour opposer des blancs tortionnaires, sadiques, traîtres ou veules à une communauté de victimes noires partagées entre le bon sentiment et l’innocence naïve ne peut conduire qu’à des caricatures incapables de rendre compte de toute la complexité d’une période-clef dans la construction de la nation américaine.

[12 years a slave de Steve Mc Queen. 2013. Durée : 133 mn. Distribution : Studio Canal. Sortie le 22 janvier 2013]

Pour aller plus loin :
> Un document de présentation du film pour les enseignants
> Une analyse de l'affiche du film
> Le site officiel du film (US)
> Le texte (anglais) du livre de Solomon Northup (sur le site "Documenting the American South")

 

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 23.01.14 à 15:45 - Réagir

Beaucoup de bruit pour rien : le site pédagogique

Beaucoup de bruit pour rien

Quand Joss Whedon, le créateur de la série Buffy contre les vampires et et le réalisateur du "blockbuster" The Avengers, s'empare d'une des plus célèbres comédies de Shakespeare, Much Ado about Nothing (Beaucoup de bruit pour rien) cela donne… une très jolie surprise, légère et euphorisante comme les bulles du champagne. Du champagne, entre autres alcools, il y en a beaucoup dans le film, qui transpose l'intrigue de Shakespeare (ou les amours contrariées de Beatrice, Benedick, Hero et Leonato) dans la jet-set californienne d'aujourd'hui, à la manière d'un Baz Luhrmann.
Dans un noir et blanc et sur une musique jazzy qui rappellent l'univers de Woody Allen, les acteurs s'approprient brillamment la langue de Shakespeare, pour le plus grand plaisir du spectateur. Alors que 2014 sera en France l'année anniversaire de la naissance de Shakespeare ("Shakespeare 450"), le film est une jolie occasion d'introduire les élèves à ses comédies, en s'appuyant pourquoi pas, à titre de comparaison, sur la version de Kenneth Branagh, sortie il y a tout juste vingt ans.

Zérodeconduite.net consacre un site pédagogique au film, avec un dossier en Anglais et en Français.

Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado about nothing) de Joss Whedon, au cinéma le 29 janvier 2014
> Le site pédagogique : www.zerodeconduite.net/beaucoupdebruitpourrien

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 22.12.13 à 23:50 - Réagir