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Le Congrès : futur antérieur

Et si on pouvait remplacer les acteurs par des avatars digitaux, corvéables à merci et jouissant d'une éternelle jeunesse ? C'est le point de départ du Congrès, le nouvel OFNI d'Ari Folman, de retour à Cannes (dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs) cinq ans après le choc constitué par Valse avec Bachir.

Le film met en scène l'actrice Robin Wright dans son propre rôle, celui d'une comédienne sur le retour, à qui un studio hollywoodien propose un dernier contrat aux accents faustiens : abandonner son "droit à l'image" et laisser sa place sur les écrans à son double numérique. Comme souvent dans le domaine de la science-fiction, il suffit d'un léger décalage avec la réalité (pas invraisemblable à l'heure où Steve Mac Queen tourne dans des spots publicitaires, et où les hologrammes d'Elvis ou de Marylin Monroe se produisent en concert) pour ouvrir un univers de possibles riches en questionnements. Le film transcende la satire hollywoodienne annoncée, par une réflexion sur le statut de l'acteur (est-il un artiste à part entière ou une simple marionnette ?) et l'avenir du cinéma à l'heure du numérique. Cette partie culmine dans une magnifique scène où l'agent de l'actrice (interprété par Harvey Keitel), lui "vole" ses plus belles émotions (afin qu'elles soient scannées par la machine) en puisant dans le vécu de l'actrice. A la lecture littérale de la scène s'ajoute évidemment la métaphore de la relation entre acteur et metteur en scène, à la fois accoucheur, manipulateur et voleur…

Mais c'est dans une deuxième partie que le film d'Ari Folman décolle vraiment, en prenant les rails de l'adaptation d'un roman d'anticipation de Stanislas Lem, Le Congrès de Futurologie, et en passant des prises de vues réelles aux images animées. Quand, vingt ans plus tard, Robin Wright veut récupérer son image au terme de son contrat, une nouvelle révolution technologique s'annonce : les acteurs sont devenus des produits de consommation que l'on peut acheter par doses, aboutissement parfait du processus de projection/identification. On retrouve dans les multiples péripéties qui s'ensuivent les thèmes qui irriguent une bonne partie de la science-fiction des quarante dernières années (de Blade Runner à Matrix) : la confusion entre le virtuel et le réel, le dévoiement des progrès scientifiques, le pouvoir occulte des multinationales, la mise en esclavage des foules au profit d'une minorité de privilégiés…

Mais la bonne idée d'Ari Folman est d'avoir tourné le dos à l'esthétique cyberpunk tout autant qu'au style ultra-réaliste de Valse avec Bachir, pour puiser son inspiration dans les créations des studios Fleischer (les créateurs de Betty Boop, un temps concurrents de Disney). Il crée ainsi un monde baroque et foisonnant, aussi séduisant qu'inquiétant, dont la puissance éclate dans la magistrale scène du congrès, parodie délirante des "stevenotes" de Steeve Jobs, où un gourou déchaîné (dénommé… Reeve Bobs !) dévoile un "meilleur des mondes" chimique devant une foule de toons en délire.

Œuvre ambitieuse et complexe, parfois trop longue ou foisonnante, Le Congrès devrait séduire les enseignants de philosophie qui y trouveront matière à questionnement et à débat sur de nombreuses notions-clés du programme de Terminale

Le Congrès (The Congress) de Ari Folman, Etats-Unis, 120 mn

La Quinzaine des Réalisateurs
Sortie en salles le 3 juillet 2013

Posté dans Festival de Cannes par zama le 17.05.13 à 18:24 - Réagir

L'Esprit de 45 : entretien avec l'historienne Clarisse Berthezène

Il n'aura échappé à personne que la sortie française de L'Esprit de 45, ode aux profondes réformes sociales menées dans l'immédiate après-guerre en Grande-Bretagne, a lieu quelques semaines seulement après les funérailles de la femme politique qui a le plus férocement combattu ces réformes (Margaret Thatcher, Premier ministre de 1979 à 1990). La coincidence est évidemment totalement fortuite, l'ex-première dame ayant cessé depuis quelques années d'obséder le cinéma anglais. En revanche, il est difficile de ne pas relier le retour de Ken Loach au cinéma documentaire à la profonde crise économique, sociale et politique qui secoue toute l'Europe ou presque, et semble le prélude à de nouveaux glissements vers un libéralisme dérégulé…
Outil de résistance intellectuelle et de mobilisation, L'Esprit de 45 montre qu'au moment-même où le pays se relevait à peine des cendres de la guerre, un autre projet de société fut possible, basée sur les valeurs de la solidarité, du collectif, de fraternité, des valeurs qu'on n'avait alors pas peur d'appeler "socialistes". Nourri de très nombreux documents d'archive entrelacés de témoignages, drôles ou émouvants, de contemporains, le documentaire de Ken Loach retrace l'histoire de ce moment particulier, et la manière dont s'est cristallisé cet aspiration progressiste, dont le cinéaste aimerait ranimer la flamme pour inspirer les luttes futures.
On pourra reprocher au film un certain manichéisme, accentué par l'ellipse brutale qui nous fait passer sans transition du "consensus de l'après-guerre" à la période honnie du thatchérisme… Ken Loach s'en explique dans ce débat retranscrit par le site Rue89.fr, rappelant n'avoir pas voulu faire œuvre d'historien. Nous nous sommes donc tournés vers une historienne, Clarisse Berthezène*, pour compléter et enrichir la lecture de ce film dont l'étude paraît particulièrement pertinente en classe d'Anglais (pour  l'histoire de la Grande-Bretagne au XXème siècle, notamment sous l'angle du progrès social).

Pourriez-vous nous décrire le contexte politique de la Grande-Bretagne en 1945, période qu'a choisi d'aborder Ken Loach dans son documentaire L'Esprit de 45 ?

Clarisse Berthezène : Pour cela le mieux est de remonter au début du XXème siècle. Au pouvoir de 1906 à 1914, le parti libéral met en œuvre des réformes sociales, qui, à cette époque, sont pionnières en Europe. Parmi celles-ci, il y a un système de retraite pour les plus de 70 ans, entièrement financé par les impôts, une charte des enfants (Children Act), et, à partir de 1911, le premier système d'assurance nationale, co-financé par l'Etat, les employeurs et les employés. Cet élan réformateur s'est donc mis en place avant la Première Guerre mondiale avec ce que l'on a appelé le budget du peuple (People's Budget) présenté au parlement par le ministre des finances libéral David Lloyd George, et voté en 1910. C'est le premier budget de l'histoire britannique qui exprimait clairement son intention de redistribuer les richesses. Lloyd George parlait à l'époque d'une "guerre contre la pauvreté". La sécurité sociale et les retraites deviennent des droits universels, ce qui n'a plus rien à voir avec la charité du 19ème siècle. La charité, telle qu'elle était conçue était humiliante. Ces nouvelles réformes mettent l'accent sur le droit à ces avantages. On change déjà, dans ces années-là, de vocabulaire et de manière de réfléchir.

Pourtant, comme le montrent les images d'archives dans le documentaire de Ken Loach, l'entre-deux guerres est marqué par une profonde misère ?

C. B. : La Première Guerre mondiale accouche d'une période très conservatrice en Grande-Bretagne. Le parti conservateur domine la vie politique de l'entre-deux-guerres (il est au pouvoir seul ou dans des coalitions jusqu'en 1945, sauf en 1924 et en 1929-31). Le parti libéral s'est effondré et le parti travailliste, créé en 1906 (alors que les partis libéral et conservateur existent depuis 1830-50) émerge tout juste. Les travaillistes sont brièvement au pouvoir en 1924 et ils n'ont pas la possibilité et n'osent pas engager de grandes réformes. Or, même avant la crise de 1929, la Grande-Bretagne traverse une période de récession, avec un chômage très fort. En 1926, une grève générale lancée par les syndicats de mineurs oppose le monde ouvrier au patronat et au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. On compare souvent cette grève à celles de 1984 sous le gouvernement de Margaret Thatcher. Ce sont deux moments historiques au cours desquels les conservateurs au pouvoir "cassent" les grévistes (le parti conservateur fait passer une loi contre les syndicats en 1927). Le souffle des réformes sociales d'avant-guerre est donc perdu. C'est surtout une période de chômage avec cette particularité qu'en Grande-Bretagne, la crise économique touche surtout les régions du nord de l'Angleterre, le sud de l'Ecosse et le Pays de Galles, là où les industries du charbon, du textile et de la sidérurgie sont en déclin. Certaines villes souffrent d'un taux de chômage de 70% pendant que d'autres connaissent un véritable essor économique et une situation de plein-emploi : les industries du nylon et de l'automobile émergent à cette époque dans les Midlands.

Quelles sont ces villes du centre de l'Angleterre ?

C. B. : Birmingham, Nottingham, St Albans ou Coventry... Dans le film, on voit des images de la Jarrow Crusade de 1936, une grande marche contre la pauvreté et chômage. Elle part de Jarrow, ville sinistrée du Nord-Est, et aboutit à Londres. Les mineurs traversent notamment St Albans, une ville alors très prospère dont les habitants sont stupéfaits de découvrir ces chômeurs qui manifestent. Cela explique pourquoi le parti conservateur peut ignorer la question du chômage à ce moment-là : même s'il existe de nombreux chômeurs de longue durée (vingt ans) pour de nombreux britanniques, c'est une période de prospérité car les salaires réels augmentent. Il y a néanmoins pendant toute la période un minimum d'un million de chômeurs (the intractable million) avec un pic de 22 % de chômeurs en 1932. Le pays ne s'embrase pas, alors que partout sur le continent, des partis extrêmes gagnent du terrain, à gauche comme à droite.

Est-ce la Seconde Guerre mondiale qui fait naître cet esprit collectif dont parle Ken Loach parmi les Britanniques ?

C.B. : La spécificité de la Seconde Guerre mondiale est effectivement d'être une "guerre pour le peuple" (People's War). On ne se bat plus pour le roi (for King and Country), comme lors de la Première Guerre mondiale, on se bat pour une société plus égalitaire. Tout le monde doit faire des sacrifices. On a beaucoup parlé d'une culture de gauche (a labour culture) qui se serait développée pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre ayant favorisé les idées de solidarité, d'égalité, de sacrifice. Mais cela vient aussi du fait que les travaillistes s'occupaient de toute la vie intérieure du pays, et que la population a vu les fruits de cette politique. Le gouvernement d'union nationale était certes dirigé par un conservateur, le premier ministre Winston Churchill, mais il avait laissé de nombreux ministères aux travaillistes, notamment tous ceux qui régissaient la vie intérieure du pays. L'économiste libéral John Maynard Keynes conseillait, dès les années 20-30, de combattre le chômage par le service public et une politique de grands travaux de l'état. Il pensait qu'il faudrait une guerre pour que ses théories soient appliquées : c'est exactement ce qui s'est passé. En période de guerre l'État contrôle tout (contrats, salaires...) puisqu'il est en charge de l'économie. Les bases de l'État-providence existent déjà. Ainsi, quand des élections générales sont organisées en 1945, c'est le travailliste Clement Attlee qui est élu, avec une large majorité, alors que Churchill pensait gagner haut la main. Pour la première fois depuis sa création en 1906, le Parti travailliste obtient les pleins pouvoirs. Attlee va mettre en œuvre toutes les grandes réformes sociales, comme le raconte le film.

Les conservateurs ont-ils tenté par la suite de remettre en cause la politique de l'État-providence des travaillistes ?

C. B. : Les conservateurs trouvent en effet que Clement Attlee va trop loin. Churchill ne comprend pas pourquoi, par exemple, on donne autant de droits aux riches, qui peuvent payer eux-mêmes. Il trouve la dimension universelle du système coûteuse et incohérente.

Peut-on établir un lien entre la naissance du NHS (National Health Service) et la création de la Sécurité sociale en France en 1945 par le ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, Ambroise Croizat ?

C. B. : Je ne pense pas. L'État-providence de Clément Attlee s'inspire du début du siècle et des libéraux. C'est l'influence libérale britannique (Beveridge, Keynes, Lloyd George) qui est à l'origine du service de santé national. Leur modèle est plutôt l'Allemagne de Bismarck. De plus, la France est vu comme le pays qui s'est écroulé dès le début de la guerre. Il me semble qu'on peut expliquer la montée du fascisme en Europe par l'inimitié entre la France et la Grande-Bretagne. Ces deux pays se considèrent comme ennemis au moment où ils devraient, au contraire, se serrer les coudes. L'ennemi juré de la Grande-Bretagne, que ce soit en 1914 ou pendant l'entre-deux guerres, est la France, pas l'Allemagne.

Après avoir retracé l'ensemble des réformes sociales de l'après-guerre, le documentaire de Ken Loach passe directement à l'élection de Margaret Thatcher en 1979, qui va détricoter l'ensemble des acquis sociaux. Que s'est-il passé entre la fin des années cinquante et la fin des années soixante-dix ?

C. B. : Les historiens ont parlé d'un "consensus de l'après-guerre" pour qualifier la période du rapport Beveridge (1942-44) et de l'État-providence de Clement Attlee (1945-51). Après le mandat d'Attlee, les conservateurs reviennent au pouvoir (Churchill est réélu en 1951). Les conservateurs savent qu'ils ne peuvent pas s'attaquer au modèle de l'État-providence, très populaire au sein de la population. Mais dès 1959, le parti conservateur d'Harold Macmillan offre la possibilité à ceux qui le souhaitent de sortir (opt out) du système proposé par l'Etat Providence, pour prendre une assurance privée ou inscrire leurs enfants dans une école privée. Un système parallèle privé se met en place, et il a toujours existé depuis.

Quelles sont les circonstances de la victoire de Thatcher en 1979 ?

C. B. : Margaret Thatcher n'émerge pas de nulle part. Elle est issue d'un mouvement de mécontentement qui apparaît très tôt au sein du parti conservateur. Mais elle ne gagne pas les élections avec une très grande majorité. Elle est surtout élue parce que le Parti travailliste, qui représente historiquement les syndicats, ne les contrôle plus : les grèves ont pris une telle ampleur que le pays est entièrement bloqué, c'est la période que l'on a appelé "l'Hiver du mécontentement" (The Winter of discontent). C'est donc, dans un premier temps, plutôt un vote de protestation qu'une véritable adhésion aux thèses de Margaret Thatcher. Quel est l'électorat de Margaret Thatcher ? Thatcher est le fruit d'un élan de contestation parmi les classes moyennes. On a parlé de "révolte des classes moyennes". En caricaturant un peu, on peut dire que celles-ci ne se sentaient représentées ni par le Parti travailliste, porte-voix de la classe ouvrière, ni par le Parti conservateur, figure de l'aristocratie et du capital. Plusieurs commentateurs anglais ont fait un parallèle avec le poujadisme en France. Thatcher jouait de cette attirance qu'elle exerçait sur les petits commerçants, on la présentait souvent selon la formule désormais célèbre de Giscard D'Estaing comme "la fille d'épicier". Elle a repris cette image à son compte, elle disait : "La middle class c'est moi". Quand Thatcher est élue à la tête du parti conservateur en 1975, elle a beaucoup d'opposants au sein même du parti. En ce sens, son élection correspond à certaine révolution au sein du Parti conservateur.

Dans le documentaire, une infirmière dit : ''Thatcher est arrivée et soudain le maître-mot était l'individualisme''.

C. B. : Pour Margaret Thatcher, il faut remettre les libertés de l'individu (dont la liberté d'entreprendre) au coeur de la politique. La dignité de l'individu réside dans son indépendance, or l'État-providence a créé selon une "culture de la dépendance". Thatcher propose de revenir à un libéralisme orthodoxe, elle reprend les valeurs dites victoriennes : le dur labeur, l'honnêteté et l'épargne.

On a pu voir combien ses funérailles ont divisé la Grande-Bretagne.

C. B. : C'est effectivement frappant : d'un côté elle a eu des funérailles nationales en présence de la reine, ce qui est exceptionnel et excessif ; de l'autre côté, de nombreuses manifestations spontanées ont éclaté pour fêter la mort de la "méchante sorcière". Il est difficile de trouver des analyses équilibrées de son bilan. Le film de Ken Loach n'échappe pas à la règle, il est évidemment partisan, ce qui n'est pas surprenant quand on connaît son engagement politique.

Parmi ceux que Margaret Thatcher a traumatisés, on se souvient des mineurs si durement réprimées en 1984.

C. B. : Il est important de montrer ces images, car elles ont été censurées à l'époque. Elles sont d'une violence absolue : c'est l'armée qui est envoyée contre les mineurs. Le paradoxe est que Thatcher met en place un état autoritaire au moment même où elle parle de libertés. Thatcher disait : "Vous me parlez des chômeurs dans ce pays, vous me parlez des 10-15%, mais jamais vous ne me parlez des 85-90%, des gens qui sont employés et qui gagnent bien leur vie. Regardez ailleurs, et vous verrez que le pays n'a jamais aussi bien fonctionné." Il était sans doute nécessaire de fermer les mines, qui étaient déficitaires, mais le gouvernement Thatcher l'a fait sans aucune pédagogie et avec une grande brutalité, sans se soucier de ce qu'il adviendrait de ces mineurs et de leur famille et sans offir de possible reconversion. Même si beaucoup de conservateurs ont été soulagés qu'elle fasse le "sale boulot", ce n'est pas du tout dans la tradition conservatrice : on s'inquiète aussi du côté humain, on ne laisse pas des gens sur le carreau. Thatcher a infligé à ces gens-là des mesures ouvertement méprisantes.

Dans le documentaire, Margaret Thatcher rend un drôle d'hommage à Tony Blair, premier ministre travailliste de 1997 à 2007. "Ma plus grande réussite c'est Tony Blair."

C. B. : Ces propos sont cyniques mais exacts. Tony Blair est vraiment l'héritier de Margaret Thatcher, il a poursuivi sa politique. Thatcher n'aurait peut-être même pas osé aller aussi loin...

Propos recueillis par Magali Bourrel.

* Clarisse Berthezène est maître de conférence en histoire et civilisation britannique à l'université Paris Diderot-Paris 7. Elle a publié Les conservateurs britanniques dans la bataille des idées. Ashridge College, premier think tank conservateur, 1929- 1954 (Presses de Sciences Po, 2011) et Le monde britannique, 1815-1931 (Belin, 2010) avec Geraldine Vaughan, Julien Vincent et Pierre Purseigle.

 

[L'Esprit de 45 de Ken Loach. 2012. Durée : 94 mn. Distribution : Why Not. Au cinéma le 8 mai 2013] 

Pour aller plus loin :
> Le site officiel du film (en anglais)

 

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 08.05.13 à 12:27 - Réagir

Free Angela : une icône est née

Free Angela

Ronald Reagan (gouverneur de Californie), Edgar J. Hoover (patron du FBI), Richard Nixon d'un côté (président américain), les Black Panthers, Jean Genet ou John Lennon de l'autre : Free Angela and all political prisoners de Shola Lynch retrace la formidable lutte qui opposa dans le courant des années soixante-dix l'establishment blanc conservateur américain et les forces (militants, intellectuels, artistes) de la contre-culture, aux Etats-Unis puis dans le monde entier, autour de "l'affaire Angela Davis". Ou comment une jeune universitaire noire, communiste, proche des Black Panthers, devint quasiment du jour au lendemain l'ennemi public numéro 1 des États-Unis, avant d'être propulsée au rang d'icône planétaire.

Alternant de manière rythmée images d'archive (souvent étonnantes), témoignages rétrospectifs des acteurs et témoins de l'époque (à commencer par Angela Davis elle-même) et (plus dispensables) reconstitutions, le film de Shola Lynch n'est pas à proprement parler un biopic : il se concentre sur ces quelques années tumultueuses et la cristallisation qui s'opéra à ce moment-là autour de l'activiste. Déjà renvoyée, sur l'insistance du gouverneur Ronald Reagan, de l'université de San Diego pour "communisme", et étroitement surveillée par les autorités fédérales pour ses activités militantes, elle se trouve associée à la sanglante prise d'otages (quatre morts et trois blessés) menée pour libérer le militant Black Panther George Jackson (c'est elle qui a acheté les armes qui ont servi à la prise d'otages). S'ensuit une cavale de deux mois qui se concluera par une arrestation très médiatisée, suivie d'une condamnation à mort de la jeune militante. C'est là que naît un mouvement international de grande ampleur, comparable à ceux provoqués par Sacco et Vanzetti ou les époux Rosenberg. Chantée par les Rolling Stones (Sweet black angel) et John Lennon (Angela), soutenue par Jacques Prévert (qui écrit un texte en son honneur), Sartre ou Aragon (qui manifestent en sa faveur), Angela Davis sera finalement acquittée seize mois plus tard par un nouveau jury reconnaissant la minceur des éléments à charge et les manœuvres du FBI.

Le documentaire de Shola Lynch montre avec brio la fabrique d'une icône mondialisée (sa silhouette devient aussi reconnaissable que celle du Che), peut-être la première "star" noire internationale : la jeunesse, la beauté et le charisme d'Angela Davis, associés à l'acharnement manifeste de la justice américaine et au parfum d'erreur judiciaire, constituent un cocktail détonnant dans un contexte hautement inflammable. C'est aussi l'angle choisi par notre dossier pédagogique (anglais) qui propose d'utiliser le film pour aborder entre autres les thèmes "Lieux et formes de pouvoir" et "Mythes et héros".

[Free Angela and all political prisoners de Shola Lynch. 2012. Durée : 1 h 37. Distribution : Jour2fête. Sortie le 3 avril 2013]

Posté dans Dans les salles par zama le 03.04.13 à 17:13 - Réagir

Free Angela, le site pédagogique

Free Angela

Jeune enseignante de philosophie devenue à la fois un symbole politique international et une icône pop, chantée par les Rolling Stones (Sweet black angel) et John Lennon (Angela), Angela Davis a un destin singulier. Son parcours illustre de manière frappante l'histoire de la contre-culture américaine dans la deuxième moitié du vingtième-siècle, et de l'âpre lutte qui l'opposa à l'establishment (le président Nixon avait fait de l'arrestation et de la condamnation de la prétendue "dangereuse terroriste" un objectif prioritaire).

Dans son documentaire Free Angela and all political prisoners (titre qui reprend un célèbre slogan de l'époque), Shola Lynch retrace le parcours de la militante au moyen de très nombreuses images d'archive, et en interrogeant à nouveau les témoins de l'époque, à commencer par Angela Davis elle-même. Zérodeconduite.net consacre au film un dossier pédagogique destiné aux enseignants d'anglais, qui permettra d'inscrire le fim dans les programmes de lycée (notamment autour des notions "Lieux et formes de pouvoir" et "Mythes et héros") ; retrouver sur le site pédagogique du film, qui propose également la conférence de presse donnée le 18 mars par Angela Davis à la Sorbonne.

Free Angela and all political prisoners de Shola Lynch, au cinéma le 3 avril

Le site pédagogique du film

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 22.03.13 à 23:23 - Réagir

Revue de web # 5 : Soft power, World Press Photo, Sattouf…

Oscars et soft power

Un Oscar du meilleur film remis par la "first lady" en personne à Argo de Ben Affleck (sur la prise d'otages de l'ambassade américaine de Téhéran en 1979), alors que les autres favoris pour la statuette étaient une l'hagiographie d'un président américain (Lincoln), et un film d'action sur la traque d'Oussama Ben Laden par la CIA (Zero Dark Thirty) : jamais sans doute le mariage entre Hollywood et Washington, entre soft et hard power, n'a été aussi flagrant et assumé qu'à cet instant. Le paradoxe étant que ces films aux valeurs ouvertement nationalistes continuent d'attirer des foules toujours grandissantes hors des frontières américaines. Comme le résume un commentateur américain, "…as the world often hates America, it also still loves America, and often - as the Oscars illustrate - for the very same reasons."
C'est l'occasion de réécouter ce numéro de la Fabrique de l'Histoire intitulé "Histoire du soft power" consacré aux liens entre l'industrie hollywoodienne et la propagande. C'est aussi celle de se demander comment sont perçus ces films à l'étranger, et plus précisément dans les pays qu'ils mettent en scène : sur Slate.fr, une franco-iranienne raconte la façon dont elle a perçu Argo, partagée entre le plaisir (de spectatrice) et la gêne (d'iranienne). Le Courrier international, lui, reprend le point de vue d'un journal pakistanais sur Zero Dark Thirty, perçu comme un "festival de clichés"

Une photo… trop cinématographique ?

L'attribution du World Press Photo (récompense qui distingue les meilleurs photos de presse de l'année) au suédois Paul Hansen (travaillant pour le Dagens Nyheter) pour sa photo d'un enterrement à Gaza, a provoqué un début de polémique dans les miieux du photojournalisme et la presse. On a reproché à Hansen le caractère spectaculaire d'une photo trop parfaitement composée pour être honnête, la renvoyant aux codes de la peinture ou au cinéma plutôt qu'au photojournalisme. Ainsi Télérama.fr dénonce l'abus supposé des retouches sur Photoshop, écrivant que Hansen "cherche à sortir son cliché de l’instantané, à le rendre comparable à une peinture.", et le site Arrêt sur images consacre une émission entière au cliché (accès payant). Sur son blog L'Atelier des images, André Gunthert, professeur à l'EHESS et chercheur en "culture visuelle", élève le débat en interrogeant ses présupposés : une photo d'actualité doit-elle forcément être transparente, in-discutable (et rares sont les occasions de débattre d'une image photographique, à la différence des images cinématographiques) ? "Qu’on l’apprécie ou qu’on la critique, écrit André Gunthert, la version de l’image diffusée par le World Press Photo a apparemment suscité un certain sentiment d’irréalité. C’est cette impression qui explique le recours au vocabulaire de la retouche, utilisé négativement pour disqualifier l’image. (…) L’aspect le plus frappant de la discussion, de la part de deux qui critiquent la photo de Hansen, est le recours à l’argument de la retouche comme outil de disqualification esthétique, dans le contexte d’une revendication de la virginité photographique."
> "Oublier Photoshop ? Le World Press Photo fait débat."

Riad Sattouf et la domination masculine

Dans un registre beaucoup plus léger, "M" le magazine du Monde, dévoile les coulisses du prochain film de Riad Sattouf, l'auteur de bande dessinée et réalisateur du très drôle Les Beaux gosses (2009), Jacky au royaume des femmes : une fantaisie swiftienne basée sur le renversement des codes et des signes de la domination masculine ; ou l'histoire de la "république démocratique et populaire de Bubunne", dans laquelle "les femmes ont le pouvoir, commandent et font la guerre, et les hommes portent le voile et s'occupent de leur foyer" (résumé d'Allocine.fr). "Jacky au royaume des filles est un conte burlesque et cauchemardesque situé dans un monde entièrement fantasmé par son auteur, lequel s'est approprié, pour le fabriquer, toutes sortes de signes ostentatoires de l'oppression. L'abaya en est un. Les écrans de télévision allumés en permanence dans tous les foyers qui évoquent le roman de George Orwell, 1984, en sont un autre. (…) Fondus et transformés dans un grand méli-mélo syncrétique, les signes avec lesquels il joue sont au service d'une relecture délirante du mythe de Cendrillon, mâtinée de Chaplin et de Tex Avery et passée au filtre des théories des philosophes Michel Foucault et Judith Butler."
> "M" : Riad Sattouf inverse les rôles

A voir également : le dossier pédagogique (anglais) réalisé par l'APLV autour de Shadow Dancer de James Marsh, une fiche sur Rocky IV et la fin de la guerre froide sur Cinéhig.

Posté par Zéro de conduite le 02.03.13 à 15:00 - Réagir