blog :::

: (156 articles)

Experimenter : le site pédagogique

Au début des années 1960, Stanley Milgram (1933-1984), chercheur en psychologie sociale à Yale, demande à des cobayes sélectionnés par petite annonce d’infliger des chocs électriques d’intensité croissante à d’autres individus, dans le cadre fictif (les chocs électriques sont simulés, la victime est un complice) d’une expérience scientifique (censément consacrée à l’influence de la punition sur l’apprentissage). Dans la variante la plus connue de l’expérience, 65% des individus allèrent jusqu’à la tension maximale (potentiellement mortelle) de 450 volts, prouvant de manière inquiétante la capacité de l’être humain à commettre, sous l’effet d’un conditionnement psychologique léger, des actes cruels et inhumains.

Cette expérience, documentée dans l’ouvrage intitulé Soumission à l’autorité, mais plus connue sous le nom « d’Expérience de Milgram », eut un retentissement mondial. Contemporaine du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem (1961-1962) et des réflexions de la philosophe Hannah Arendt sur la « banalité du mal » (Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963), elle participait du retour réflexif sur le génocide des Juifs par l’Allemagne nazie, et notamment sur la participation (ou l’absence de résistance) des citoyens allemands au processus génocidaire. L’expérience sera reproduite plusieurs fois par d’autres équipes scientifiques, aboutissant à des résultats sensiblement identiques. Elle inspirera le cinéma (I comme Icare d’Henri Verneuil, 1979) et la télévision (Le Jeu de la mort de Christophe Nick, 2010, transposant l’expérience dans le cadre d’une émission de téléréalité).

S’ouvrant sur la fameuse expérience, dont le protocole est mis en scène de manière détaillée, Experimenter de Michael Almereyda s’en détache pour suivre la carrière et la vie (notamment conjugale) de Milgram jusqu’à sa mort en 1984. Le choix est judicieux : si cette expérience a assuré la renommée à Milgram, elle a aussi éclipsé sa carrière ultérieure (marquée pourtant par des travaux riches et variés). Il offre l’avantage d’éviter au film de tomber dans le travers des récents biopics de scientifiques produits par Hollywood : la réduction mélodramatique à un drame personnel (la schizophrénie de John Nashl’homosexualité contrariée d’Alan Turing, ou la maladie de Stephen Hawking), censé nous rapprocher d’un personnage dont les travaux nous sont incompréhensibles. S’appuyant certes sur un matériau beaucoup plus accessible (les expériences en psychologie sociale), Experimenter cherche au contraire à nous installer, avec beaucoup de pédagogie (une pédagogie non dénuée d’humour, comme lors des apartés face caméra de Milgram), au cœur de la réflexion et du travail du scientifique.

Experimenter est donc tout à fait recommandable à un public de lycéens, et pourra donner l’occasion d’un riche travail interdisciplinaire : le film permettra d’aborder plusieurs notions des programme de Sciences Économiques et Sociales et de Philosophie, en collaboration avec l’enseignant d’Anglais. Sur le site pédagogique consacré au film, propose plusieurs fiches d'activités dans les disciplines citées. Elles pourront être complétées par la participation au jeu-concours (en partenariat avec Zérodeconduite et Alternatives économiques), qui propose aux classes de reproduire certaines des expériences de Milgram.

Experimenter de Michael Almereyda, au cinéma le 27 janvier

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 27.01.16 à 17:10 - Réagir

Le Pont des espions : l'homme spielbergien face à l'histoire

« Stoic moujik », « l’homme debout », celui qui se relève après chaque coup. C'est ainsi que, dans Le Pont des espions, l’espion soviétique Rudolph Abel, capturé aux États-Unis en 1957, voit son avocat de Brooklyn, James B. Donovan (Tom Hanks). Homme simple et ordinaire pris dans les impitoyables logiques de la Guerre froide, Donovan fait front et surmonte les adversités de l’histoire. En choisissant de retracer son parcours depuis le procès de Rudolf Abel jusqu’à son échange, à Berlin, contre deux prisionniers américains (un pilote américain abattu au-dessus de l’URSS, et un étudiant de Yale emprisonné en RDA), Steven Spielberg immerge le spectateur dans le monde bipolaire de la fin des années 1950 et ouvre le livre de l’Histoire. Soutenu par une savante mise en scène, le long métrage jette une lumière, chaude et chaleureuse, sur les États-Unis des fifties. Tout y est : le modèle américain avec la famille type et la société de consommation, le système judiciaire, la foi inconditionnelle dans la Constitution, les peurs collectives face à la menace nucléaire, les relents agressifs du maccarthysme, les U2 chargés de photographier le territoire ennemi, les coulisses de la diplomatie américaine… De l'autre côté du Mur, dans un bloc de l’Est figé dans des couleurs glaciales, le réalisateur joue encore des passionnantes rivalités entre les démocraties populaires, sonde les arcanes de leurs administrations et livre un portrait saisissant de Berlin-Est qui érige, tout autour de sa misère, un mur de haine.

Si l'Histoire est mise en scène avec un imparable souci du détail et de la vraisemblance, le film n'en est pas moins fidèle à l'univers de Steven Spielberg. Créateur du premier blockbuster américain (Jaws, 1975) qui aurait, aux dires des critiques, sacrifié la liberté du Nouvel Hollywood sur l’autel du grand spectacle industriel, le réalisateur montre, une fois de plus, combien il sait plier les canons de la superproduction commerciale à sa propre vision du monde. La plume des frères Coen comme les talents d’un casting de luxe (Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan) servent autant les constantes de son cinéma qu’une créativité consciente des faiblesses de la vulgate hollywoodienne actuelle. Steven Spielberg puise volontiers chez Alfred Hitchcock, Carol Reed, Orson Welles tout comme chez John Le Carré pour retrouver la finesse des dialogues, les cadrages des films d’espionnage, la douce rigidité de leurs personnages et l’ambiance enfumée de leurs rencontres. Mais il enserre ces références dans ses propres schémas de pensée. Dans la droite lignée de ses succès (Indiana Jones, La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, La Guerre des mondes, Minority Report…), Le Pont des espions renoue avec les thématiques du père savant mais absent, du héros en quête de justice dans un monde en proie à la folie barbare… Face à l’un des reproches récurrents adressés à son cinéma (à trop bien filmer le débarquement en Normandie, on risque fort de se livrer à une esthétisation hors de propos de la réalité historique), la réponse de Spielberg ne varie pas : il faut passer par la fiction pour approcher le réel. Dans le Pont des Espions, inspiré d'une histoire vraie, la réalité est elle-même tissée de faux-semblants : des espions allemands campent les faux parents de Rudolf Abel, James Donovan fait semblant de ne pas œuvrer pour le gouvernement américain et la RDA, qui n’est pas reconnue officiellement par les États-Unis, tente d’intégrer le jeu de dupes que se livrent les superpuissances.

L’histoire selon Spielberg n’est pas neutre. Elle est parcourue par une poignée de héros humanistes suffisamment puissants pour contrer ses horreurs. Otage probable d’un monde contemporain à la dérive depuis la fin des grandes idéologies politiques du XXème siècle, Spielberg s’acharne depuis quatre décennies à montrer combien l’homme juste et savant est capable de plier à ses ordres des logiques inhumaines qui entraînent dans leur sillage le commun des mortels. Pour mieux condamner l’avidité des dirigeants de la station balnéaire de Jaws, Steven Spielberg épargne le bon shérif et l’océanographe érudit. Contre la folie destructrice des nazis ou des hommes de l’entourage du sultan indien, le professeur Indiana Jones préserve le patrimoine grâce au savoir hérité de son père. Juste parmi les justes, Schindler parvient, quant à lui, à sauver du génocide des dizaines d’innocents. Dans Il faut sauver le soldat Ryan, Le capitaine Miller sacrifie sa vie pour épargner celle du dernier d’une fratrie décimée par la guerre. John Anderton parvient, dans Minority Report, à préserver la liberté individuelle en faisant échouer un projet totalitaire… Digne héritier des héros spielbergiens en lutte contre les maux de l’humanité, James Donovan use de son intelligence et de son éloquence pour libérer des hommes victimes de jeux politiques destructeurs. Le Pont des Espions livre sans doute ici un grand spectacle mais continue de servir une pensée profonde.

[Le Pont des espions de Steven Spielberg. 2015. Durée : 141 mn. Distribution : Twenthieth Century Fox France. Sortie le 2 décembre 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 07.12.15 à 12:16 - Réagir

Pan : récit des origines

Pan de Joe Wright

Sequel, prequel, spin-off, reboot… : toute l’imagination de l’industrie hollywoodienne semble aujourd’hui employée à trouver de nouveaux moyens pour faire du neuf avec du vieux, et garantir à la fois le frisson de la nouveauté et l’assurance du déjà vu. Le film de l’anglais Joe Wright n’est ainsi pas une nouvelle adaptation de la pièce de James Matthew Barrie, même s’il met en scène tous ses personnages entrés dans l’imaginaire populaire (Peter Pan, Crochet, Clochette et Lily la tigresse). Techniquement, on peut le ranger dans la sous-catégorie des récits des originesorigin stories » en anglais, concept issu de la culture comics), qui racontent la façon dont les personnages célèbres sont "devenus ce qu’ils sont".

L’idée n’est pas absurbe appliquée à l’œuvre de J.M. Barrie, dont la dimension cyclique est constitutive : une fois Crochet vaincu, Peter Pan prend sa place, s’identifiant à son ennemi (« Par la suite, la rumeur courut que la première nuit où il porta ce costume, il resta longtemps assis dans la cabine, le porte-cigares de Crochet aux lèvres, et tous les doigts d'une main repliés, à l'exception de l'index qu'il tenait recourbé en l'air de façon menaçante, comme un crochet. ») ; le dernier chapitre (intitulé « When Wendy grew up »), escamoté dans la version de Disney devenue canonique, montre Peter Pan se détourner de Wendy devenue adulte pour se rabattre sur sa fille Jane. Le film de Joe Wright renouvèle en quelque sorte le cycle par l’autre bout, montrant l’arrivée de Peter (kidnappé par les pirates dans un orphelinat londonien, en plein Blitz allemand) au Pays imaginaire, et sa rencontre avec Crochet : un Pays imaginaire dominé par un autre pirate, le truculent Barbe-Noire, qui emploie les orphelins à creuser le sol à la recherche de la précieuse poussière de fées, tout en combattant sans relâche les Indiens ; un Crochet jeune (c’est un des orphelins qui travaille dans la mine), qui a encore ses deux mains (il tient son surnom de l’outil qu’il utilise pour gratter le sol de la mine) et va devenir le meilleur ami et allié de Pan. Si l’on peut sauver quelques trouvailles visuelles (l’enlèvement des enfants dans l’orphelinat et les séquences animées, les plus réussies du film) ou clins d’œil à la culture populaire (les enfants perdus qui fredonnent le Smell like teen spirit de Nirvana), le film se caractérise par son absence totale de grâce et de poésie, vite englouties dans le bariolage visuel, l’omniprésence d’une musique symphonique, et la surenchère spectaculaire (les crocodiles font dix mètres de long, il n'y a pas une fée mais des centaines, quelques enfants perdus mais des milliers, etc). On y ajoutera la faute de goût qui consiste à avoir distribué la très pâle Rooney Mara dans un des seuls rôles notables d'indiennes du répertoire hollywoodien, énième exemple de whitewashing que n'ont pas manqué de dénoncer les associations.

Mais le paradoxe le plus cruel est que le film n'a, finalement, pas grand-chose à raconter, ne tenant même pas les promesses énoncées par la voix-off liminaire : on ne saura finalement pas comment Crochet s'est fâché avec Pan, et est devenu le terrible pirate dépeint par Barrie. Comme si le film économisait ses maigres ressources narratives (pour une éventuelle suite, si le premier film était couronné de succès ?), se montrant aussi prodigue en pyrotechnie qu'il était chiche en imagination

[Pan de Joe Wright. 2015. Durée : 111 mn. Distribution : Warner Bros. Sortie le 21 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par zama le 27.10.15 à 16:15 - Réagir

Crimson Peak : fantômes hitchcockiens

Crimson Peak

Infatigable arpenteur du fantastique mondialisé, de l'Amérique des comics (Blade, Hellboy) au Japon des kaïjus (Pacific Rim), en passant par le gothique hispanique (Le Labyrinthe de Pan), le mexicain Guillermo del Toro avec son nouveau film un hommage aux classiques anglo-saxons du genre, dans un film saturé de références littéraires et cinématographiques. Crimson Peak (le "pic écarlate", toponyme sinistre qu'éclairera la deuxième partie du film) met en scène une jeune héritière américaine (interprétée par Mia Wasikowska) qui ambitionne de devenir auteure, mais qui voit surtout des fantômes, aux prises avec un couple de frère et soeur, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) et Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), aristocrates anglais qui cherchent à redorer le blason de leur gloire passée, en finançant le moyen d'extraire l'argile de leur domaine aux allures de lande dévastée.

À la manière d'Henry James (dont le Tour d'écrou peut également évoquer le film) ou Edith Wharton, le réalisateur confronte le nouveau monde en train d'émerger, patrie de self-made men où affleure l'émancipation féminine, à la décadence agonisante de la vieille Europe, auréolée d'un raffinement désuet, confrontation qui ne manque pas d'exercer une séduction réciproque entre les deux espaces rivaux. D'un côté, poignée de main bourrue, fortune acquise à la force du poignet, jeune fille pétulante, confort et modernité, de l'autre, piano, valse, cérémonie du thé et robinetterie vieillotte comme autant de simulacres qui authentifient une noblesse native aux yeux de riches américains fascinés par ce dont ils sont dépourvus depuis leur indépendance. Les deux espaces posés, le réalisateur noue une intrigue sentimentale fort romanesque à la Jane Austen entre Cushing et Lord, deux êtres que tout oppose (elle déteste le principe même de l'aristocratie, il est désarçonné par cette jeune fille émancipée), mais qui se reconnaissent, derrière le vernis social, une profondeur commune, une douleur qui ne dit pas son nom : le deuil.

La jeune héritère se retrouve mariée et part s'installer dans le manoir gothique de son époux, où d'effrayantes visions de spectres l'assaillent, elle seule, la conduisant à mener l'enquête. Halloween oblige, ce conte gothique ménage de beaux instants de frayeur, mais les fantômes du film ne sont que les cailloux blancs que l'héroïne suit pour retrouver son chemin. Les vrais fantômes qui hantent le spectateur sont ceux du réalisateur, qui nous offre une résurrection des belles heures de la Hammer, du Shining de Kubrick, mais par-dessus tout du maître du suspens Alfred Hitchcock, à travers échos et visions : l'époux inquiétant de Soupçons, la tasse de thé et le sauvetage de l'héroïne des Enchaînés, jusqu'au manoir de Manderley et la hantise de ne pas avoir été la seule épouse dans Rebecca… Guillermo del Toro joue avec subtilité de toutes ces références et renoue en beauté avec l'univers gothique de la fin du XIXème siècle à travers des décors spectaculaires où la poésie l'emporte sur le vraisemblable, comme lorsque les feuilles mortes tombent du toit défoncé du manoir…

[Crimson Peak de Guillermo del Toro. 2015. Durée : 119 mn. Distribution : Universal Pictures. Sortie le 14 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.10.15 à 17:49 - Réagir

Le Monde de Nathan : le site pédagogique

On estime que près de 650 000 enfants souffrent de "troubles du spectre autistique" (terminologie aujourd'hui préférée au simple terme d'"autisme") en France ; un chiffre qui recouvre une infinie variétés de situations, de personnalités et d'histoires… Le premier long-métrage de fiction de Morgan Matthews, très inspiré de son approche documentaire du sujet, s'efforce d'aborder l'autisme de manière sensible et nuancée, à travers le personnage de Nathan (interprété par Asa Butterfeld, le Hugo Cabret de Scorsese), adolescent souffrant de troubles autistiques qui ne parvient pas à s'insérer dans le système scolaire ni à rendre à sa mère l'amour qu'elle lui prodigue. C'est par son goût pour les maths, et grâce au soutien d'un professeur bienveillant, que Nathan va parvenir à surmonter ses troubles et à tisser des liens avec les autres, passant pour cela par Taipei, les Olympiades des mathématiques et l'amour d'une jeune chinoise.

Sans jamais sombrer dans le pathos ou le sensationnel, Morgan Matthews livre un beau portrait d'adolescent que la maladie a mis en marge et un "feel-good movie" qui évoque subtilement le vivre ensemble et l'appréhension de la différence. Distingué par le prix Écrans Juniors (décerné par un jury de collégiens) lors du dernier Festival de Cannes, Le Monde de Nathan est parfaitement adapté à un travail en classe. Zérodeconduite propose un dossier pédagogique autour du film, qui permettra de l'étudier au collège, en classe d'Anglais et d'Éducation civique.

Le Monde de Nathan de Morgan Matthews, au cinéma le 10 juin

Le site pédagogique (Anglais, Éducation civique, Collège

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 03.06.15 à 13:16 - Réagir