blog :::

: (144 articles)

Pride : united we fight

Pride

Le film de Matthew Warchus a déclenché des tonnerres d'applaudissements dans une salle de la Quinzaine des Réalisateurs exceptionnellement remplie de groupes scolaires. Ce véritable "feel good movie" relate l'histoire vraie du soutien apporté à la grande grève des mineurs de 1984 par un groupe d'homosexuels et homosexuelles londoniens. La "Pride" du titre c'est bien sûr la ou les fierté(s) homosexuelle(s) (le film s'ouvre et se referme sur un défilé de la Gay Pride) ; c'est aussi celle, mal placée, de mineurs qui eurent du mal à accepter, par conservatisme ou peur du qu'en-dira-t-on (la presse de droite eut beau jeu de dénoncer dans cette alliance le symptôme de la décadence de la société anglaise), de voir leur lutte associée de près ou de loin aux homosexuels.

Les militants gay avaient eu l'intuition d'une possible "convergence des luttes" contre la brutale révolution néo-conservatrice de Margaret Thatcher. Quelques années plus tard, et sous l'influence des syndicats de mineurs reconnaissants, le Labor Party inscrira dans sa plateforme de gouvernement les principales revendications des organisations gay et lesbiennes… Le film se place dans cet entre-deux, faisant du choc des cultures entre de rustiques mineurs gallois et de flamboyants gays londoniens un ressort inépuisable de comédie. Dans la grande tradition des comédies sociales anglaises (Les Virtuoses, The Full Monty, et plus récemment We want sex equality), Matthew Warchus croque toute une série de personnages hauts en couleur, campés par une troupe d'acteurs au diapason (on reconnaît les grands Bill Nighy et Imelda Staunton ou Dominic West, le Mac Nulty de The Wire) et servis par des dialogues truculents.

Puisant avec bonheur dans la musique anglaise de l'époque (The Smiths, Bronski beat, Boy George) mais aussi les classiques disco des clubs gay, le film est mené tambour battant, même s'il laisse parfois la finesse au bord du chemin. On n'échappe ainsi à aucun des passages obligés sur le sujet : la confrontation entre jeunes "tantes" et vieilles mamies, la difficile sortie du placard de jeune homosexuel, la confrontation douloureuse avec la famille… Mais dans cette atmosphère d'euphorie, l'apparition du SIDA apporte une touche plus amère : un autre combat, bien plus redoutable, s'annonce pour les gays.

Propre à conquérir un public adolescent, Pride est à conseiller vivement aux professeurs d'anglais. Il permettra d'aborder sous un angle original une période-clé de l'histoire britannique récente, tout en distillant un discours bienvenu sur la tolérance et l'acceptation de l'autre.

Pride de Matthew Warchus, Durée : 117 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par zama le 24.05.14 à 17:29 - Réagir

The Homesman : ce pays n'est pas pour les jeunes femmes

The Homesman

"No country for young women", ce pays n'est pas pour les jeunes femmes, semble nous dire Tommy Lee Jones, pour paraphraser le titre du roman de Cormac Mc Carthy (et de son adaptation par les frère Coen). En racontant le périple de Mary Bee Cudy (Hillary Swank) et George Briggs (T. L. Jones), convoyant vers une institution de charité de l'Est trois jeunes épouses rendues folles par la dureté de la vie dans les "Territoires" (ces étendues dépeuplées ne sont alors pas des états à part entière), l'acteur et réalisateur (Trois enterrements) livre un western féministe, qui montre le lourd tribut payé par les femmes à la "conquête de l'Ouest".

A rebours du chemin glorieux des pionners, tant célébré par le cinéma américain, le nouveau film de Tommy Lee Jones voyage d'Ouest en Est, des étendues sauvages à la civilisation. La narration de la première partie est brouillonne (le spectateur mélange les histoires des trois aliénées, se perd entre passé et présent, entre réel et imaginaire), l'opposition entre Tommy Lee Jones et Hillary Swank a un air de déjà vu (le "couple" du True grit des frères Coen avait plus de chien), tout comme les péripéties du voyage (la rencontre avec les Indiens ou celle avec un inconnu malfaisant). Mais en insistant sur la concrétude des éléments (la neige, omniprésente), la sévérité des paysages des grandes plaines, la litanie des besoins essentiels (boire, manger, uriner, dormir, avoir chaud…), le film affiche une modestie qui finit par devenir attachante… avant de nous cueillir par un rebondissement qui nappe sa dernière partie d'une belle et grave mélancolie…

The Homesman de Tommy Lee Jones, Durée : 122 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 22.05.14 à 15:06 - Réagir

National Gallery : l'école du regard

National Gallery

Fidèle à la méthode du documentariste, le dernier film de Frederick Wiseman, National Gallery nous immerge dans le célèbre musée londonien au fil d’un marathon de près de trois heures de projection. Qu’a donc de si passionnant un musée (ce musée ?) qu’on puisse y suivre ses différents acteurs et usagers, de l’agent de service jusqu'à l'équipe de direction, en passant par le restaurateur de toile, les conférenciers, jusqu'au public, celui qui fait la queue dehors, celui qui s’endort dedans, jusqu'à ces toiles enfin autant regardées qu’elles nous regardent ? Tout ou presque, puisqu’avec ce film Frederick Wiseman nous emmène à l’école du regard.

L’école du regard nous apprend à l’évidence à… regarder les tableaux, mais les manières de faire sont fort diverses. Sans commentaire, en laissant au spectateur la liberté de construire sa réflexion par la comparaison des différentes séquences, le film présente un large éventail de ces discours sur les œuvres… Au fur et à mesure, nous nous apercevons que la seule parole audible, compréhensible, accessible, est celle des conférenciers qui se mettent à la portée du public, qu’il soit scolaire ou pas, jeune ou moins jeune. Attirant l’attention sur un détail, un geste qui rappelle la manière dont on tient aujourd'hui un téléphone portable, le regard ambivalent, entre tendresse et distance (celui de la Dalila de Rubens), propre à une espionne, un crucifix caché qui dialogue avec le crâne anamorphosé chez Holbein, un tableau caché dans un autre chez Rembrandt, ces conférenciers conduisent une pédagogie du regard aussi passionnante que rassurante. En effet, ils ne cessent de répéter que si des éléments de compréhension nous échappent, ils pouvaient échapper aux peintres eux-mêmes.

Ces séquences contrastent avec celles mettant en scène des experts qui sont pas en contact direct avec le public : le commissaire de l'exposition sur Léonard de Vinci interviewé par un journaliste, dont le discours confus s'achève sur une tautologie (cette exposition est singulière parce que… Vinci est singulier), le présentateur d'une chronique télévisuelle dont Wiseman nous montre qu'il parle de ce qu'il n'a pas vraiment compris, enfin des critiques qui dissertent sur une toile de Watteau. L’un affirme que Watteau connaissait merveilleusement la musique pour avoir peint les gestes des musiciens avec tant de grâce, l’autre le contredit en prétendant avoir la preuve que la partition sur le tableau ne correspond à rien, un troisième tempère la discussion en affirmant que Watteau connaissait la musique mais n’était pas musicien. Chacun tire la couverture de l’expertise à soi, et tous finissent par se mettre d’accord pour dire qu'il y a là un point à éclaircir. Le spectateur ne peut en tirer qu’une seule conclusion, les plus aptes à parler d’une œuvre sont ceux qui se situent dans la proximité avec le public, qui se battent pour intéresser des scolaires à l’histoire de Moïse, pour faire partager à des malvoyants la beauté d'un Pissaro nocturne… Le film s’achève d’ailleurs sur le dialogue avec les arts, par le biais d’un poème lu et d’une danse sur Diane et Callisto et Diane et Actéon du Titien, qui exposent une autre matérialité, font chanter et danser en trois dimensions les motifs de la toile.

Si le conseil d’administration que Wiseman nous montre longuement peut sembler étranger à ces leçons, le documentariste parvient à nous faire comprendre qu’au contraire il y touche de fort près. Le débat est bien celui du rapport au public : quand les uns veulent rapprocher l’institution de ses usagers, les autres entendent préserver son exigence. Et c’est bien le problème des musées aujourd'hui que de toucher un public populaire, que d’abolir la distance culturelle entre le spectateur contemporain d'un côté, des toiles devenues illisibles au fil du temps et une institution intimidante de l'autre. Les plans faisant défiler un public assoupi, écoutant sa musique, s’embrassant, montrent que si le musée est un lieu de vie (l'entrée à la National Gallery est libre et gratuite), cela n'empêche pas les toiles de dormir dans leur coin, comme le suggèrent ces portraits qu'à la fin du film Wiseman fait défiler, et qui nous défient de manière fantastique. Comment faire vivre l’art dès lors ? Par un tout un travail de restauration méticuleux et chirurgical, par la rénovation de cadres magnifiques, par une réflexion sur la scénographie et la lumière également : une séquence consacrée au Samson et Dalila de Rubens montre que son emplacement, en haut de la cheminée monumentale du salon d’un bougmestre, avait toute son importance ; le tableau s’anime tout à coup, la chandelle vacille et on comprend ce que doit le cinéma à la peinture.

Mais c’est surtout sur la pédagogie que le film insiste pour promouvoir ces "résurrections", ainsi de l’initiation au dessin de nu… Un participant de l'atelier regrette de ne pas avoir assisté à des séances avec des modèles vivants dans sa jeunesse, car cela aurait changé sa représentation du corps, et l'on comprend que se frotter à l’art peut changer le cours d’une vie. Magie d'un festival et de ses télescopages, le film fait ainsi écho, non seulement évidemment au Turner de Mike Leigh, présenté en compétition officielle, mais aussi, de manière plus inattendue, à Bande de filles : les nymphes du Titien exhibant le ventre fautif de Callisto devant Diane ne manquent pas d’évoquer les sous-vêtements arrachés des vaincues des combats du film de Céline Sciamma. On sait gré à la profondeur du documentaire de Frederick Wiseman de nous avoir fait penser à cela.

National Gallery de Frederick Wiseman,  Durée : 180 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Dans les salles par comtessa le 21.05.14 à 20:53 - Réagir

Mr Turner : portrait de l'artiste en vieil homme

Mr Turner

Nul n'est un grand homme pour sa bonne, semble nous dire Mike Leigh dans ce biopic qui s'attache aux dernières années de la vie du grand peintre anglais Joseph Mallord William Turner (1775-1851). Travailleur acharné, obsédé par son art, Turner n'a tout au long du film pas un regard pour sa servante, "cœur simple" à la Flaubert, même quand il assouvit sur elle de brusques pulsions sexuelles. Porté tout au long des 2 h 30 de film par un Timothy Spall tout en grimaces et grognements, le portrait est toutefois plus nuancé et complexe que cela : concubin démissionnaire (pour sa première compagne), père et grand-père dénaturé, Turner est en même temps dépeint en fils aimant (son père barbier était devenu son assistant), capable d'empathie envers un collègue impécunieux ou un vieil homme…

Tout biopic de peintre par un cinéaste pose invariablement deux questions : celle de l'autoportrait et celle de la confrontation du cinéma à l'art pictural. Il est difficile de répondre à la première question tant Mike Leigh est un réalisateur secret sur ses intentions, mais il est évident que Mr Turner est un film réflexif (comme Topsy-Turvy en son temps — 1999 — qui racontait la relation entre les maîtres de l'opérette Gilbert et Sullivan), qui interroge la position morale de l'artiste dans la société. Quant à la confrontation entre peinture et cinéma, le film est d'une grande — mais sobre — beauté plastique, tirant parti de la lumière du Sud de l'Angleterre dans sa description d'un XIXème siècle pré-industriel, ou "anti-dickensien" comme le définit le chef-opérateur du film. Mr Turner s'inscrit ainsi dans la lignée de Barry Lyndon de Stanley Kubrick ou Tess de Roman Polanski (dont la version restaurée avait été présentée il y a trois an à Cannes) autres chefs d'œuvre ayant puisé leur inspiration visuelle dans la peinture anglaise.

Mais le grand intérêt du film est la topographie riche et précise qu'il dresse du "champ" (au sens bourdieusien du terme) de la peinture anglaise au milieu du XIXème siècle : structuration d'un goût "officiel" par la Royal Academy of arts (fondée en 1768) et son exposition annuelle (équivalent du fameux "Salon" français), rivalités entre peintres (dont celle entre Constable et Turner), passage du mécénat traditionnel (l'aristocrate du début du film qui entretient un aréopage de peintres dans son château) à un véritable marché de l'art (le capitaine d'industrie Gillot — auto-défini comme un "self made man" —, qui à la fin du film propose à Turner de lui acheter l'ensemble de ses toiles). A cet égard, Turner est un sujet passionnant car il occupe une place charnière : à la fois peintre "officiel" (il entre à l'Académie très jeune) pétri de culture classique, et expérimentateur, précurseur de l'impressionnisme voire de l'abstraction lyrique…

Par l'ampleur et la richesse de sa vision, le film invite donc à considérer l'œuvre de Turner non seulement comme l'expression d'une personnalité unique, mais comme un "fait social total", comme y invitait Bourdieu analysant la peinture de Manet (voir le récent Manet, une révolution symbolique. Cours au Collège de France (1998-2000)). A ce titre il peut être utilisé de manière fructueuse, pour ceux que ne découragera pas sa longueur, en Histoire des Arts et en Anglais au Lycée.

Mr Turner de Mike Leigh, Royaume-Uni, Durée : 149 mn
Sélection Officielle, en Compétition

Pour aller plus loin
> Turner à la National Gallery
> Turner par le site du Grand Palais (avec un dossier pédagogique)

Posté dans Festival de Cannes par zama le 16.05.14 à 17:54 - Réagir

Night moves : une autre Amérique

Night moves

Le casting de têtes connues (Dakota Fanning, la petite fille de La Guerre des Mondes de Spielberg, Stellan Sgarsgard et surtout Jesse–The Social Network–Eisenberg) et la promesse d'un "thriller", devraient permettre au nouveau film de Kelly Reichardt d'attirer un public plus large que ses précédents long-métrages, sortis en France de manière relativement confidentielle malgré le soutien de la critique. La réalisatrice d'Old Joy et Wendy and Lucy n'en reste pas moins fidèle à ses fondamentaux : mise en scène minimaliste (rigueur des cadres, travail sur la durée) et peinture d'une Amérique en marge, absente des radars hollywoodiens…

Night moves raconte la radicalisation de deux jeunes militants écolos de l'Oregon (Nord-Ouest des États-Unis) qui, lassés de cultiver les légumes bio et de refaire le monde au coin du feu, décident de passer à l'action, violente : il s'agit de plastiquer l'un de ces nombreux barrages hydro-électriques qui, pour faire tourner les tablettes et smartphones des urbains de Seattle, bouleversent l'écosytème de cette région encore sauvage, sous couvert d'énergie "verte".  La grande force du film de Kelly Reichardt est de nous épargner toute justification (politique, psychologique…), au profit d'un récit strictement behavioriste : épousant la structure en trois actes du "hold up movie" classique (élaborer le plan, le mettre en œuvre, se faire oublier), Night moves est, —littéralement— un film d'actions (au pluriel). Comment se procurer suffisamment d'engrais pour l'explosif, comment acheter le bateau qui servira à l'attentat, comment approcher les lieux sans se faire remarquer : chacun de ces micro-suspenses, orchestrés avec rigueur par la mise en scène de Kelly Reichardt, parvient à faire monter une tension qui culmine dans la très belle séquence nocturne de l'attentat. Par sa secheresse implacable, par sa dimension tragique (tout ne se passera —évidemment— pas comme prévu), Night moves rappelle ainsi parfois de grands classiques du film noir à la trame similaire, comme The Asphalt Jungle (Quand la ville dort) de John Huston ou The Killing (L'Ultime razzia) de Stanley Kubrick, la nature luxuriante ayant remplacé la jungle urbaine, et l'idéal politique l'appât du gain.

Au-delà de sa réussite en tant que "film de genre", Night moves invite également à réflechir sur le sens d'une action violente dont les trois héros n'interrogent jamais le bien fondé. Par petites touches impressionnistes, par indices glissés ça et là, Kelly Reichardt dessine des personnages aux mobiles plus troubles et ambigus que la seule défense de l'environnement : ainsi Dena, riche héritière en rupture de ban (c'est elle qui achète, cash, le hors-bord qui donne son titre au film) taraudée par la mauvaise conscience de classe ; ainsi Josh, monstre froid (l'acteur Jesse Eisenberg compose ici un pendant mutique au très bavard Mark Zuckerberg) qui sublime son inadaptation sociale (et son attirance pour Dena) dans cette entreprise terroriste.

Hélas, après une première heure brillante et haletante, Night moves ne tient pas toutes ses promesses. Une fois l'attentat commis, les trois comparses se séparent, et le film évacue Dena et Harmon pour se recentrer sur le personnage de Josh. Alors que la tension dramatique retombe, les enjeux du film semblent se réduire : hanté par les conséquences funestes de son acte (l'explosion du barrage a noyé un campeur), Josh erre comme une âme en peine, héros d'une version contemporaine de Crime et châtiment qui nous priverait de tout accès aux pensées de Raskolnikov. Le basculement de la fin, qu'on ne racontera pas ici, laisse le spectateur circonspect, et dans l'incertitude : qu'est-ce qu'au fond veut nous dire Kelly Reichardt avec cette histoire ? Night moves n'en reste pas moins un film intéressant et relativement accessible, qui mérite d'être conseillé aux élèves à la fois pour ses qualités de mise en scène et pour sa peinture d'une Amérique alternative. Le film pourra notamment être utilisé en Anglais au cycle terminal pour aborder "l'idée de progrès".

[Night moves de Kelly Reichardt. 2013. Durée : 1 h 47. Distribution : Ad Vitam. Sortie le 23 avril 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 29.04.14 à 01:04 - Réagir