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Une journée dans la vie de Billy Lynn : sauver le soldat Billy

Debout dans les gradins d’un stade bondé, uniforme impeccable, bras au garde-à-vous, Billy Lynn pleure. Les caméras zooment sur son visage poupin, et tout le stade s’émeut des larmes de ce jeune héros, alors que résonne l’hymne américain. Mais derrière les apparences, une autre vérité se dessine. Contrairement aux spectateurs du stade, les spectateurs du film savent que Billy Lynn ne pleure pas par ferveur patriotique. Il pleure par amour, débordé par des sentiments que son cœur ne parvient pas à contenir.

À lui seul, ce plan résume toute l’ambition formelle et politique du nouveau film d’Ang Lee. Échec commercial retentissant dans son pays – où l’on sait que nul n’est prophète – Un jour dans la vie de Billy Lynn suit, le temps d’une après-midi, les tribulations d’une unité rentrée d’Irak pour une tournée promotionnelle triomphale. L’unité Bravo, c’est son nom, compte en effet dans ses rangs le nouvel héros de la nation : le jeune Billy Lynn, tout juste 19 ans, qui n’a pas hésité à combattre l’ennemi à mains nues pour sauver son sergent, tombé entre les griffes de ces terroristes sans visage. Invités par un magnat texan à participer au spectacle de mi-temps d’un match de football, les hommes de l’unité Bravo sont reçus avec les honneurs.

Raconté au premier degré, le film aurait pu être l’œuvre du Clint Eastwood d’American Sniper, et aurait alors probablement glorifié cette exaltation du sentiment national par la guerre. Mais Ang Lee, qui avait déjà détourné de manière très réussie le genre du western (Le Secret de Brokeback Mountain), a l’intelligence de remettre en question ce grand spectacle patriotique. Par un recours quasi-systématique à des plans extrêmement serrés sur les visages de ses personnages, le réalisateur taïwanais sonde leur âme et propose à ses spectateurs de partager leur détresse. Il pose ainsi un regard extrêmement désabusé sur la fabrique de l’héroïsme, se hissant au niveau des plus grands films de guerre américains, notamment Apocalypse Now. Œuvre d’une subtilité rare, Une journée dans la vie de Billy Lynn réussit à être un film antimilitariste qui ne jette pas la pierre aux militaires. Les soldats de l’unité Bravo ne sont que des pauvres types, qui n’ont pas eu d’autre choix que de s’engager. Le héros, issu d’une famille pauvre et peu éduquée, a ainsi dû choisir entre la prison et l’armée. Le parallèle avec Apocalypse Now est frappant, puisque l’on retrouve dans les deux films l’idée que ces soldats sont les laissés-pour-compte de la société américaine. « Qu’y a-t-il d’autre que cela [la guerre] ? », se demande ainsi Billy Lynn. À ces jeunes sans avenir, la société ne propose d’autre alternative que de mourir en terre étrangère dans une guerre absurde, mise en scène par les civils.

Ainsi, si le film n’occulte pas la brutalité dont ces soldats font preuve sur le champ de bataille, il met volontairement l’accent sur la pureté de leurs sentiments. Tandis que ces jeunes se disent « Je t’aime » avant de partir au combat, tous les discours tenus par les civils sont marqués par le cynisme et l’hypocrisie : le propriétaire de l’équipe locale cherche à exploiter la vulnérabilité des soldats pour maximiser ses profits, les fans dans les gradins se complaisent dans leur patriotisme – ils « supportent les troupes » - mais sont incapables de la moindre empathie envers ces jeunes traumatisés. Ang Lee choisit de faire du stade de football un microcosme qui lui permet de représenter la société américaine dans son ensemble, et d’en proposer une vision peu reluisante. Tout dans Billy Lynn prête au désespoir : l’étalage des richesses dans ce stade gigantesque, la surabondance de nourriture, le sourire figé des pom-pom girls, la bêtise et la violence de certains supporters. Le spectateur ressent presque physiquement ce trop-plein, confronté qu’il est à une image sans cesse trop fournie, débordant de détails et de couleurs (le film a été tourné en très haute définition).

Ang Lee fait ainsi germer l’idée que, pour ces soldats paumés, la vie civile aux États-Unis est bien plus violente que la guerre en Irak. Cette idée culmine lorsqu’advient le spectacle de la mi-temps, véritable institution aux États-Unis (le show du Super Bowl a rassemblé quelques 111 millions de téléspectateurs américains le 5 février dernier). Le spectateur vit cette scène à travers les perceptions de Billy Lynn, et ressent ainsi – au moins partiellement – les effets du syndrome de stress post-traumatique. Les feux d’artifice, la musique, les chorégraphies finissent par ressembler à un champ de bataille, et cette rage avec laquelle le spectacle avance laisse les spectateurs aussi exsangues que les soldats de l’unité Bravo. La scène est si réussie qu’elle en est presque plus angoissante que les flashbacks des opérations en Irak, où la vie des héros est pourtant menacée.  Le film d’Ang Lee est donc une expérience sensorielle intense, de laquelle on ressort avec de très nombreuses questions.

Un jour dans la vie de Billy Lynn s’inscrira donc parfaitement dans l’objet d’études « Mythes et héros », au programme d’anglais des classes de Première et Terminale. Le film déconstruit en effet cette notion d’héroïsme, et montre qu’une nation se cherche des héros moins pour les célébrer que pour soulager sa mauvaise conscience. Autre intérêt pédagogique majeur du film, sa capacité à s’inscrire dans une analyse comparative avec d’autres œuvres : on a évoqué Apocalypse Now, mais on pourrait aussi envisager de le croiser avec Alamo, film de 1960 réalisé par John Wayne, qui reconstruit la bataille de Fort Alamo au Texas. Billy Lynn, qui se déroule également au Texas, évoque d’ailleurs cette bataille, et se permet au passage d’écorner le mythe. Le film d’Ang Lee pourra également être mis en perspective avec We Were Soldiers, caricature du film de guerre patriotique mettant en scène Mel Gibson, dont la bande-annonce est analysée dans le manuel Passwords. Trois séquences se prêtent par ailleurs avec beaucoup d’acuité à l’analyse. Elles racontent, chacune à leur manière, le fameux acte d’héroïsme de Billy Lynn. La première fois par le biais d’un extrait de journal télévisé, qui met donc l’accent sur le courage du jeune soldat ; la seconde à travers les mots de Billy Lynn, qui raconte cette scène lors d’une conférence de presse ; et la troisième grâce aux images d’Ang Lee, dans un flashback plutôt violent. Montrer ces trois séquences à des élèves permettrait ainsi de discuter avec eux de la fabrique de l’information, et de sa possible manipulation. À l’heure des « fakes news », cette question est d’une actualité brûlante.

[Une journée dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee. 2016. Durée : 112 mn. Distribution : Sony  Pictures Releasing. Sortie au cinéma le 1er février 2017]

Philippine Le Bret
Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 16.02.17 à 11:18 - Réagir

Jackie : entrer dans l'Histoire

Jackie

22 novembre 1963 : John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, est assassiné à Dallas. Trois jours plus tard, le 25 novembre, les trois grands chaînes de télévision américaines (ABC, CBS et NBC) retransmettent en direct les funérailles du président. Les images du cortège funéraire ont fait la une des journaux du monde entier, célèbres photographies sur lesquelles on devine la silhouette voilée de Jackie Bouvier Kennedy, veuve admirée pour sa dignité, « reine sans couronne qui avait perdu son trône et son mari » selon les mots de Pablo Larrain.

Le septième film du réalisateur chilien Jackie est, à l’instar de son précédent Neruda, un "anti-biopic". Refusant d’embrasser toute la vie de son personnage principal, le cinéaste se concentre sur les jours qui ont suivi l’assassinat du président, pendant lesquels Jackie Kennedy aura permis à son mari de rentrer dans l’Histoire. Contre l’avis du nouveau président, des services secrets et même de la famille du défunt, elle fait organiser une somptueuse procession dans les rues de Washington, inspirée par celle que les États-Unis avaient réservée à Abraham Lincoln. Le cercueil de Kennedy, recouvert de la bannière étoilée et tiré par un cheval, est suivi, à pieds, par une foule d’hommes politiques américains et de dignitaires étrangers. Sur les trottoirs, la foule se masse en nombre. Cette procession, la ferveur populaire qu’elle a suscitée, l’image d’une Jackie Kennedy si digne, achevèrent de faire du couple Kennedy, tant scruté lors de son passage à la Maison Blanche, un mythe.

Mais si Jackie Kennedy était de tous les programmes télévisés et de tous les magazines de mode, elle n’en reste pas moins un mystère. « Extrêmement secrète et impénétrable, elle reste peut-être la femme connue la moins connue de l’ère moderne », explique Pablo Larrain. C’est sur cette ambivalence que le réalisateur construit son film. Si la narration est conventionnelle – un journaliste interviewe Jackie Kennedy quelques jours après la mort de son mari, tandis que des flashbacks permettent de revenir sur la présidence et l’assassinat de son mari -, le propos du film s’avère passionnant. « Je ne savais plus ce qui relevait de la réalité et ce qui était de l’ordre de la représentation » dit Jackie dans le film. Comme elle, le spectateur se perd peu à peu dans le flou qui sépare la vérité historique du fantasme. Le film est donc tout entier porté par l’ambivalence de son personnage principal, proprement fascinante. Qui était Jackie Kennedy ? Un monstre froid, intéressé uniquement par la gloire ? Une femme dévastée, trompée et mal-aimée par son mari mais fidèle jusque dans la mort ? Le film amplifie ces questionnements plus qu’il ne leur trouve une réponse, comme pour souligner que la vérité importe finalement moins que la légende. L’interview de Jackie mise en scène dans le film, donne lieu à des piques humoristiques qui disent bien cette incapacité à saisir le personnage. Alors qu’elle fume une énième cigarette, Jackie se penche sur les notes du journaliste et lui affirme posément qu’elle ne fume pas. Dans la forme aussi Larrain souligne cette ambivalence : à plusieurs reprises, le spectateur croit être aux prises avec de véritables images d’archives, mais alors que la caméra se rapproche, il réalise que c’est bien Natalie Portman qui rejoue ces scènes.

Réelle ou fantasmée, Jackie permet aussi à Larrain de s’interroger sur le statut et le rôle de "Première Dame". Potiche en chef (la visite de la Maison Blanche devant les caméras de télévision en est une illustration comique et saisissante) ou Marie-Antoinette moderne, la femme du président se singularise surtout par son extrême solitude. Jackie est souvent filmée seule, notamment lorsqu’elle est à la Maison Blanche. Et même quand on la voit au milieu d’une foule, personne n’ose ou ne souhaite lui adresser la parole. C’est auprès d’un prêtre (le regretté John Hurt) que Jackie trouvera finalement un semblant de réconfort, prêtre qui l’obligera peu à peu à se départir de ses faux-semblants. De la très publique Mme Kennedy, soumise au regard de tout le peuple américain, elle peut alors redevenir Jackie, être pour elle-même et non plus pour les autres. Film passionnant et remarquablement mis en scène, Jackie rentrera parfaitement, par sa réflexion sur le couple Kennedy, dans les objets d'étude "Mythes et héros" et "Lieux et formes du pouvoir" du cours d'Anglais.

Philippine Le Bret

[Jackie de Pablo Larrain. 2017. Durée : 100 mn. Distribution : Bacfilms. Au cinéma le 1er février 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 06.02.17 à 17:50 - Réagir

The Birth of a nation : la liberté ou la mort

The Birth of a nation

Il existe de rares exemples de films qui, tout en racontant des histoires totalement différentes, portent le même titre… Dans le cas de The Birth of a nation (2016), la coïncidence avec Birth of a nation (1915) n’a rien de fortuit : le film de  Nate Parker, tourné exactement cent ans après son prédécesseur, est à la fois le négatif et l’antidote au brûlot raciste de D.W. Griffith (qui, entre autres conséquences, aurait entraîné la renaissance meurtrière du Ku Klux Klan).

La "nation" dont Parker raconte la naissance est celle du peuple afro-américain, dont Nat Turner, meneur d’une révolte d’esclaves, est présenté comme un des premiers prophètes. Le film s’inscrit dans une lignée d’œuvres récentes comblant le retard pris par le cinéma dans la représentation de l’histoire afro-américaine : Le Majordome, 12 years a slave, Selma, tous réalisés par des cinéastes noirs et touchant un très large public. Il s'en démarque toutefois par son refus des facilités parfois consenties pour ne pas s’aliéner le public le plus large. Meneur d’une révolte qui connut son lot d’atrocités, dépeint par le roman de William Styron (The confessions of Nat Turner, 1967) comme un violeur de femme blanche, Nat Turner n’est pas précisément une figure consensuelle. En outre, The Birth of a nation ne sacrifie pas au casting de stars blanches (12 years a slave), censées rendre plus acceptable l'histoire noire au public blanc. Il n’y a pas de héros ou d’anti-héros blanc dans The Birth of a nation, mais beaucoup de nuances de gris : le film dépeint un aréopage de maîtres plus ou moins éclairés ou cruels, mais tous partie prenante du système économique, social et politique qu’était l’esclavage.
Le film refuse également les facilités de l’épopée, même s’il en reprend les codes cinématographiques. Nat Turner ne sera pas le Spartacus du peuple noir, faisant trembler Rome sur ses bases. La révolte sera matée en moins de 48 heures par les milices blanches et l’armée dépêchée en renfort. C’est d’ailleurs dans cette anticipation tragique que le film tire ses effets les plus bouleversants : une des plus belles scènes du film est celle où les esclaves, après une nuit de violence, savourent leur première matinée de liberté, dont on comprend vite qu’elle sera également la dernière…
Mais comment pouvait-il en être autrement ? Comment ces pauvres hères, abrutis de privations et de mauvais traitements, auraient pu menacer le pouvoir esclavagiste ? Comme l’explique très bien l'historien Pap Ndiaye, si les esclaves dépassaient largement en nombre la population blanche, la structure du peuplement et l’organisation du Sud rendaient très improbable la réussite d’un soulèvement, par ailleurs redouté et anticipé par les maîtres. C’est pour éteindre les étincelles de désobéissance qui jaillissaient chez ses compagnons d’infortune que Nat Turner, à qui on avait appris à lire et donné une éducation religieuse, fut élevé au rang de prédicateur, trimballé par son maître (qui en fit un commerce lucratif) de plantation en plantation pour prêcher à ses ouailles l’obéissance et la résignation. Le film pointe ainsi avec acuité le rôle ambivalent de la religion, que Marx définira quelques années plus tard comme "le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu." : d’un côté, elle fut un puissant facteur de conservation sociale, instrumentalisée par le système esclavagiste ; de l’autre, elle fut le ferment d’une prise de conscience, le caractère subversif des Évangiles ayant inspiré à Turner sa révolte (pour en savoir plus, voir cet article universitaire sur les liens entre protestantisme et esclavage)…

Tout l’intérêt du film est de ne pas faire de Nat Turner un héros anachronique débarquant du XXIème siècle pour redresser les torts historiques, mais de tenter de le restituer dans son temps et ses limites mentales, prophète illuminé qui lut dans le ciel (une éclipse de soleil) le signe qu’il attendait pour déclencher la révolte. Turner fut un héros partiel et partial. Mais il n’en est pas moins une des pierres d’un long chemin vers l’émancipation, auquel les dernières séquences du film le relient, des premiers bataillons noirs de la guerre de Sécession, jusqu’aux crimes policiers qui perdurent… Écrit, tourné et sorti dans l’Amérique d’Obama (qui fut aussi, rappelons-le, celle du mouvement Black Lives Matter), le film nous arrive à quelques jours de l’investiture de Donald Trump, héraut de l’Amérique blanche et suprémaciste : autant dire que c'est un nouveau chapitre, plein d'incertitudes, qui s'ouvre dans l'histoire des Noirs américains.

[The Birth of a Nation de Nate Parker. 2016. Durée : 120 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie le 11 janvier 2017]

Pour aller plus loin :
Entretien avec l'historien Pap Ndiaye
Dossier pédagogique (Anglais, Lycée)

Posté dans Dans les salles par zama le 11.01.17 à 10:11 - Réagir

The Birth of a Nation : entretien avec Pap Ndiaye

Le premier long-métrage de Nate Parker retrace la révolte menée par Nat Turner, esclave et pasteur, à l’été 1831. Cette rébellion sanglante, dont l’importance pour le mouvement abolitionniste reste peu connue hors des États-Unis, est une date marquante, mais aux significations ambiguës, dans l’histoire afro-américaine. Pap Ndiaye, professeur d’histoire à Sciences Po et spécialiste de l’histoire des États-Unis, nous aide à replacer le film dans son contexte historique et politique.

La révolte menée par Nat Turner a lieu à l’été 1831. Quel portrait peut-on faire du Sud des États-Unis à ce moment-là ?
À ce moment-là, l’esclavage atteint une sorte d’apogée. En effet, dans les années 1810-1820, il s’est étendu dans les États du Sud-Ouest des États-Unis, notamment en Alabama, au Mississippi et au Texas. Dans le même temps, l’esclavage connaît aussi des restrictions. Depuis 1808, la traite transatlantique est illégale. Les esclavagistes mettent donc en place une traite intérieure, depuis les vieux états esclavagistes (notamment la Virginie, où se trouvait Nat Turner), vers les nouvelles régions.

Le mouvement abolitionniste est-il déjà influent ?
C’est en effet une époque d’essor pour le mouvement abolitionniste, dans le nord des États-Unis, notamment à Boston et Philadelphie. Cet essor se fait en lien avec celui du mouvement britannique, qui est très actif à l’époque et qui réussira à imposer l’abolition de l’esclavage en 1833.
Aux États-Unis, l’abolitionnisme prend deux formes principales. D’un côté, les publications militantes se multiplient, et notamment des récits d’esclaves réfugiés au Nord. Ces récits visent à sensibiliser l’opinion, en dépeignant l’esclavage dans toute sa cruauté. D’un autre côté, les militants abolitionnistes s’organisent pour faciliter la fuite des esclaves du Sud vers le Nord. Le chemin de fer clandestin, un réseau de routes, de maisons amies et de militants abolitionnistes, aident les fugitifs à atteindre leur destination. On estime que, dans les années 1830-1840, environ un millier d’esclaves réussissaient à s’enfuir chaque année. D’ailleurs ce phénomène inquiète beaucoup les esclavagistes, qui font voter en 1850 le Fugitive Slave Act. Cette loi autorise les chasseurs d’esclaves à se rendre dans les États du nord pour kidnapper des évadés.

L’insurrection menée par Nat Turner n’était pas la première du genre, mais elle est aujourd’hui la plus connue. Pourquoi ?
Il y a deux raisons principales à cela. Premièrement, l’extrême violence de la révolte menée par Nat Turner : environ 60 personnes sont tuées en seulement deux jours, y compris des femmes et des enfants. Deuxièmement, on en connaît plus sur la révolte de Turner (et sur Turner lui-même) que sur les autres révoltes, grâce aux Confessions de Nat Turner, récit plus ou moins fidèle d’un entretien entre Turner et Thomas Ruffin Gray [un avocat, ndlr] quelques jours avant l’exécution de Turner.

Et pourquoi ces révoltes d’esclaves ont-elles toutes échoué ? On aurait pu penser que la force du nombre jouerait en faveur des esclaves.
C’est vrai, les esclaves sont très nombreux à ce moment-là dans le Sud, parfois majoritaires. C’est le cas dans le comté de Southampton, où vivait Nat Turner. Mais cet avantage est annihilé car les esclaves sont dispersés dans des petites plantations, où ils vivent à proximité de leurs maîtres. Il est donc très compliqué de se rassembler, et les plans de révolte sont souvent éventés. Ce n’est pas comme à Saint Domingue ou en Jamaïque, où les plantations rassemblent des milliers d’esclaves, et où les maîtres, qui habitent en France ou au Royaume-Uni, ne sont que très peu présents. On peut aussi expliquer ces échecs par la mobilisation systématique et très rapide des forces de répression, en particulier des milices.

Comment expliquer la violence de la rébellion menée par Nat Turner ?
C’est un mélange de différentes choses. Il y a d’abord chez Turner et chez ses compagnons le sentiment d’une vengeance divine à accomplir – une forme d’exaltation religieuse. Ensuite, dans chaque maison où ils pénètrent, les insurgés trouvent de l’alcool. Ils boivent donc beaucoup. Enfin, on peut aussi parler d’une excitation de groupe, une colère immense qui trouve ici son exutoire.

Quelles ont été les conséquences directes de cette rébellion ?
La révolte de Turner a semé un vent de panique dans tout le Sud. Les propriétaires d’esclaves ont peur qu’une grande rébellion ne se produise. L’exemple de Saint Domingue, où une révolte réussie a abouti à l’indépendance d’Haïti en 1802, est présent dans toutes les têtes, celles des esclaves comme celles des maîtres.
La réponse des esclavagistes en est d’autant plus violente. Non seulement les insurgés sont tous condamnés à mort, mais environ 200 esclaves innocents sont exécutés, et leurs têtes fichées sur des piques. Le but est de terroriser la population esclave, de lui montrer que toute révolte est vaine. D’ailleurs, après Turner, il n’y a plus eu d’événement comparable, les esclaves savaient que ce genre de rébellion était voué à l’échec.
Par ailleurs, les relations entre les maîtres et les esclaves changent. Les maîtres, méfiants, serrent la vis dans leurs plantations. Pour ne citer qu’un exemple, les laissez-passer qui permettaient aux esclaves de circuler d’une plantation à l’autre pour aller voir leurs familles ne sont plus accordés.

Et est-ce qu’on connaît l’impact, à plus long-terme, de ce soulèvement sur le mouvement abolitionniste et sur la Guerre de Sécession ?
Disons que cette révolte a tendu les choses. La réaction très dure des esclavagistes a renforcé la détermination du camp abolitionniste. La révolte de Turner a donc, en un sens, préparé la création d’un parti politique abolitionniste, le parti républicain de Lincoln.

À travers les personnages de Benjamin et de Samuel Turner, les maîtres de Nat Turner, The Birth of a Nation nous présente de « bons » maîtres, qui offrent à leurs esclaves des conditions de vie décentes (sans pour autant leur rendre l’essentiel, à savoir leur liberté). Ces maîtres-là ont-ils vraiment existé ?
Oui, chez beaucoup de propriétaires d’esclaves du Sud il y avait, à l’époque, une forme de paternalisme. Ces maîtres étaient persuadés que l’esclavage était bon pour les esclaves, qu’il permettait de les amener à la civilisation. Ils se considéraient de plus comme de bons chrétiens. D’ailleurs, les esclavagistes encourageaient les fermiers à faire preuve de bienveillance, pour lutter contre les abolitionnistes qui dépeignaient, eux, les propriétaires d’esclaves comme des fous sanguinaires.

Dans le film, la religion joue un rôle très important, autant pour les maîtres que pour les esclaves. Historiquement, quel a été l’impact de la religion chrétienne sur le système esclavagiste ?
Esclaves et maîtres avaient en effet la même religion : ils étaient majoritairement chrétiens. Mais leurs pratiques religieuses étaient très différentes. Le dimanche par exemple, il n’était pas rare que les esclaves assistent à deux messes : celle du jour, sous l’autorité de leur maître, et celle de la nuit, entre eux. Les esclaves privilégiaient d’ailleurs une forme de syncrétisme : les chants et les danses venus d’Afrique étaient un aspect important de leur pratique religieuse.
Le rapport à la religion était lui aussi différent. Les esclaves lisaient surtout l’Ancien Testament, qui est structuré autour de la sortie d’Égypte, c’est-à-dire autour du récit d’esclaves se libérant de leur joug. De plus, pour les esclaves, Dieu était considéré comme un ami, pas comme un maître. À l’inverse, les propriétaires d’esclaves insistaient sur la notion d’autorité divine, pour promouvoir l’ordre.

À travers le personnage de Nat Turner, le film met en relief le rôle des hommes dans la lutte contre l’esclavage. Quel rôle les femmes esclaves ont-elles joué dans cette lutte ?
Peu de femmes ont participé à des rébellions comme celle qu’a menée Nat Turner. Plutôt que ce genre d’opérations suicides, elles privilégiaient des actions discrètes : sabotage d’outils, perte de la récolte… Cette forme de résistance quotidienne constituait de fait l’essentiel de la lutte contre l’esclavage. Mais les femmes ont aussi eu leurs figures héroïques. Pour n’en citer qu’une, on pourrait parler d’Harriet Tubman, qui a participé à l’organisation du chemin de fer clandestin. Aujourd’hui encore, elle est célébrée comme une héroïne du mouvement abolitionniste, à tel point que son visage figurera bientôt sur les billets de 20 dollars.

Quelle est l’image de Nat Turner aux États-Unis ?
On peut dire qu’il est un héros de la radicalité noire : il a été célébré comme un héros par certains mouvements noirs, comme les Black Panthers. Son image est différente dans la culture populaire. Beaucoup d’Américains connaissent Nat Turner via le roman de William Styron, Les Confessions de Nat Turner [paru en 1967, ndlr], qui a eu un très grand succès mais a fait polémique. Le livre, librement inspiré des confessions de Nat Turner à Thomas Gray, dépeint Turner comme un illuminé meurtrier. C’est donc l’image qu’en ont tous ceux qui ont lu le livre de Styron.

On a vu, ces dernières années, beaucoup de films qui parlaient de l’esclavage aux États-Unis. Pourquoi ce regain d’intérêt pour le sujet ?
Je pense même qu’on peut parler d’un regain d’intérêt encore plus vaste, qui concerne l’ensemble de l’histoire noire-américaine. Depuis quelques années, de nombreux films se penchent en effet sur cette question : 12 Years a Slave, Django Unchained, Selma, Le Majordome, Loving, etc.
Je pense qu’il y a un lien à faire avec la présidence Obama. Le fait qu’un Noir accède à la Maison Blanche est, en soi, un événement historique. Le cinéma, tout comme la société, s’est donc posé la question de savoir comment le pays en est arrivé jusqu’à cette présidence historique. D’où le vif intérêt pour l’histoire des Noirs aux États-Unis. Le renouveau de l’activisme noir, en particulier avec le mouvement Black Lives Matter, a aussi influé sur les thématiques prisées par le cinéma.

Pourtant, la représentativité du cinéma américain semble encore faible. On se souvient notamment de la polémique « Oscars so white » en 2015.
Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais la majorité des long-métrages que je viens de citer sont réalisés par des cinéastes noirs. Et si on compare avec la France, l’écart est flagrant :  y a-t-il en France des films grand public sur l’esclavage ? Sur le monde antillais ? C’est très révélateur du conservatisme du cinéma français par rapport au cinéma américain.

Est-ce que ce mouvement dont vous parlez ne risque pas d’être mis à mal par la présidence de Donald Trump ?
En tant qu’historien, je me dois de rester prudent sur le futur ! Mais on peut formuler deux hypothèses. Le cinéma, et plus largement le monde culturel, peuvent décider d’entrer en résistance contre Trump, et donc de réaliser des films militants, des films qui parlent de choses que Trump méprise ou néglige. C’est l’hypothèse optimiste. À l’inverse, ce courant si vivace peut aussi être éteint par l’élection. Le fait qu’Obama quitte la Maison Blanche peut en effet mener à un manque d’inspiration politique des artistes et des producteurs. On est là dans un scénario plus pessimiste.

Professeur des universités et directeur du centre d’histoire de Sciences Po, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis, particulièrement des minorités. Il travaille actuellement à une histoire mondiale des droits civiques au 20e siècle. Parmi ses publications : Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, et La Condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008.

The Birth of a Nation de Nate Parker. Au cinéma le 11 janvier
Le site pédagogique du film

 

Posté dans Entretiens par zama le 06.01.17 à 08:52 - Réagir

The Birth of a nation : le site pédagogique

Écrit, tourné et sorti sous Barack Obama, premier président noir du pays, The Birth of a nation, sortira en France à quelques jours de l'intronisation de Donald Trump, candidat porté par l'Amérique blanche et soutenu par les suprémacistes et le Ku Klux Klan. On ne saurait mieux dire à quel point l'histoire quadri-séculaire des afro-américains est faite d'avancées, de reculs mais aussi de de contradictions (l'Amérique d'Obama était aussi celle du mouvement Black Lives Matter) et d'une lutte toujours recommencée pour l'égalité.

Le film de Nate Parker s'inscrit de manière très réfléchie dans cette histoire, à commencer par le geste fort qui consiste à se réapproprier le titre du brûlot raciste de D.W. Griffith (Birth of a Nation, 1917). Le film raconte l'histoire de Nat Turner, esclave et pasteur qui mena une des plus sanglantes révoltes d'esclave de l'histoire du Sud esclavagiste, et qui reste une figure fondatrice de l'émancipation des Noirs américains. Plébiscité lors du dernier Festival de Sundance (où il a remporté le Grand Prix du Jury et le Prix du Public), le film est porté par véritable un souffle épique, sans pour autant masquer les contradictions et zones d'ombre de Turner, notamment dans son rapport à la religion.

Zérodeconduite a consacré un site pédagogique destiné aux enseignants d'Anglais de Lycée et à leurs classes, qui propose un dossier pédagogique avec des activités en classe et un entretien avec l'historien Pap Ndiaye.

The Birth of a nation de Nate Parker au cinéma le 11/01/2017
Le site pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 13.12.16 à 11:50 - Réagir

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