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En guerre : l'origine de la violence

En Guerre

Trois ans après La Loi du marché, Stéphane Brizé retrouve sa veine naturaliste pour un drame social aux forts accents documentaires. Porté une nouvelle fois par Vincent Lindon, En Guerre narre, caméra à l’épaule, la lutte des salariés d’une usine de sous-traitance automobile contre la fermeture du site. Refusant tout sentimentaliste, le film lui privilégie une description rigoureuse de la réalité, révélant avec beaucoup de justesse les dessous des plans sociaux que les médias ne se font que trop rarement l’écho.

Le collectif impossible ?
S’il y a entre En Guerre et La Loi du marché de très nombreuses similarités (même réalisateur, même acteur, même approche naturaliste, même interrogation sur les dégâts du libéralisme), le premier se distingue du second sur un point essentiel : là où Vincent Lindon était l’unique héros de La Loi du marché, il n’est dans En Guerre qu’un personnage parmi d’autres, inclus dans un collectif sur lequel le film repose entièrement. Une écrasante majorité des scènes d’En Guerre sont en effet des scènes de groupe (qu’il s’agisse de réunions, d’interventions dans l’usine ou de moments d’attente partagés), et le personnage principal qu’incarne Lindon n’est que très tardivement détaché du collectif pour être montré dans son individualité (chez lui, en famille).
Ce choix de ne pas définir trop fortement le héros du film rend En Guerre moins puissant émotionnellement que La Loi du marché – car moins propice à l’identification personnage/spectateur -, mais beaucoup plus politique : cette fois, Lindon n’est plus seul face à la « loi du marché » ; il est membre d’un collectif décidé à lutter. Les patrons du film l’ont d’ailleurs bien compris : cette unité entre ouvriers de l’usine représente la plus grande menace contre le plan social qu’ils veulent imposer. Ils n’auront de cesse de vouloir briser ce collectif, dénonçant les uns comme des agitateurs, appâtant les autres avec la promesse d’une prime supplémentaire.

Violence des dominé·e·s, violence des dominant·e·s

Manifeste pour l’action collective, En Guerre permet aussi de penser la question de la violence. Sans trop en révéler, le film procède d’une gradation de la violence, atteignant un point de rupture lorsqu’il met en scène un acte de violence physique de la part d’ouvriers de l’usine. Brizé ne légitime pas cette violence, mais interroge ses ressorts. Le mépris dont font preuve les cadres de l’entreprise (l’un expliquant que les futurs chômeurs n’auront qu’à déménager s’ils veulent retrouver du travail) n’est-il pas aussi, voire plus, brutal que cette agression physique ? Le réalisateur reprend ainsi à son compte les mécanismes décrits par la dessinatrice Emma dans une petite BD publiée au moment de "l’affaire de la chemise" chez Air France : l’idée que les actes de violence physique commis, au moment de luttes, par des personnes dominées socialement ou économiquement ne peuvent être détachés de la violence symbolique que ces personnes subissent à longueur de journée.

La bataille des images

Ainsi, là où les médias relaient souvent ces actes comme s’ils étaient isolés, mettant en scène la brutalité de leur surgissement (le reportage d'actualité montré dans le film parle d'un "déchaînement de violence"), En Guerre les réinsère dans un continuum, où la violence symbolique précède souvent l’apparition de la violence physique : Brizé filme les réunions, les négociations, les humiliations, et la disproportion des forces qui lui préexistent. Mais cette violence symbolique, plus policée, plus légitime, moins spectaculaire, était passée sous le radar des faux médias du film. En Guerre insiste ainsi sur le pouvoir des images, et sur la nécessité, pour le cinéma comme pour la lutte sociale, de mettre en scène : le public ne croyant que ce qu’il voit, les images sont des supports essentiels de la lutte des salariés. Là se trouve ainsi la raison d’être du film de Stéphane Brizé : révéler ce qui n’est que trop peu visible, et faire voir la violence qu’on ne voit pas. À cet égard, le pari d’En Guerre est totalement réussi.

Philippine Le Bret

[En guerre de Stéphane Brizé. 2018. Durée : 113 mn. Distribution : Diaphana. Au cinéma le 16 mai 2018]

Posté dans Dans les salles par zama le 24.05.18 à 12:18 - Réagir

Une année polaire : le dossier pédagogique

Une année polaire

Quand Anders, jeune instituteur danois, choisit pour son premier poste le village groenlandais de Tiniteqilaaq (80 habitants), il a des images de grands espaces et des rêves d’évasion plein la tête. La réalité va s’avérer plus âpre qu’il l’imaginait : d’abord, bien sûr, parce que les conditions sont rudes à quelques kilomètres au sud du cercle polaire, pour qui est habitué à un climat européen autrement plus clément. Ensuite et surtout car il n’est pas facile de se faire accepter par une petite communauté inuit, d’autant plus quand on représente l’État colonisateur et que l’on arrive bardé de certitudes humaines et pédagogiques.
Une année polaire de Samuel Collardey (l'auteur de L'Apprenti et Comme un lion) raconte, sur le mode du récit d’apprentissage, le chemin accompli par Anders pour comprendre et se faire accepter du village qui l’accueille. À la lisière du documentaire (tous les comédiens sont des non-professionnels) et de la fiction, le film se distingue par l’attention patiente à la culture inuite, et la mise en valeur de paysages grandioses, dignes du cinéma d’aventure. Il propose aussi une réflexion universelle sur la pédagogie et la transmission, qui ne peut passer que par le respect mutuel et l’échange.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique autour de ce beau film accessible dès le Collège : une analyse thématique et cinématographique du film, un entretien avec Samuel Collardey, et des activités en Géographie (pour l'étude des espaces à fortes contraintes) et en SVT (sur la différence entre climat et météo).

Une année polaire de Samuel Collardey, au cinéma le 30 mai

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 14.05.18 à 17:10 - Réagir

"L’année 1956 marque le début d’un mouvement réformiste qui accompagnera l’histoire de la RDA jusqu’à la chute du Mur"

La Révolution silencieuse

La Révolution silencieuse raconte l’histoire vraie d’une classe de lycéens qui improvisa une minute de silence pour protester contre la répression russe du soulèvement de Budapest (1956). L'historienne Hélène Camarade*, spécialiste de la RDA et de sa représentation au cinéma, nous aide à replacer le film dans son contexte : celui de l’année 1956, décisive pour l’Allemagne de l’Est et l’ensemble du bloc soviétique, mais aussi celui du cinéma consacré à la RDA.

La Révolution silencieuse se passe en 1956. Quelle est, à l’époque, la situation en Allemagne de l’Est et dans le reste du bloc soviétique ?

1956 est une année particulière, tant pour la République démocratique allemande (RDA) que pour l’ensemble du bloc soviétique. Staline est mort en 1953. Son successeur, Nikita Khrouchtchev, initie en février 1956 une vague de déstalinisation, qui vise à reconnaître les crimes du régime stalinien, et mettre fin au culte de la personnalité.
Le bloc soviétique connaît alors une relative phase de libéralisation, qui se traduit également par des soulèvements populaires. Le premier a lieu en juin 1956, lorsque des ouvriers de la ville polonaise de Poznań se révoltent. Leur insurrection est écrasée par l’armée, mais quelques mois plus tard, en octobre 1956, de nouvelles manifestations éclatent et aboutissent à un changement de gouvernement.

On a surtout retenu le soulèvement de Budapest.

La Hongrie est un des pays clés de cette année 1956. En juillet, le premier secrétaire du parti communiste hongrois démissionne. Suite à cela, un soulèvement populaire touche des dizaines de villes à travers le pays. Ce mouvement atteint son apogée le 30 octobre, lorsqu’Imre Nagy prend la tête du gouvernement hongrois et décrète la fin du parti unique et la sortie du Pacte de Varsovie.
Ses décisions font naître dans l’ensemble du bloc soviétique l’espoir d’une démocratisation du communisme. Mais le 4 novembre 1956, les chars soviétiques entrent dans Budapest. La rébellion est définitivement écrasée le 15 novembre.

Quel a été l’impact de cette insurrection hongroise de 1956 sur les Allemands de l’Est ?

Comme dans tout le bloc soviétique, la rébellion hongroise suscite, en RDA, beaucoup d’espoir. On assiste, durant le printemps et l’été 1956, à une libération de la parole, notamment dans les universités. Les étudiants se font entendre, pour réclamer le droit de s’exprimer plus librement. Ils ne souhaitent pas renverser le régime communiste mais le réformer. Certains écrivent des tracts anonymes pour affirmer leur solidarité avec les Hongrois. Et des réunions autonomes sont même organisées dans la faculté vétérinaire de Berlin début novembre.
On assiste du reste, au sein même du parti communiste est-allemand, le SED, à des manifestations d’autocritique. Des marxistes dissidents, comme Wolfgang Harich ou Walter Janka, constituent des groupes de réflexion.
Le SED est alors complètement désorienté. Étant l’un des partis les plus staliniens du bloc soviétique, il ne sait pas comment réagir à la déstalinisation. La période qui va de février 1956 à l’écrasement de l’insurrection hongroise en novembre est donc une période de flottement. Ce que l’on comprend dans le film : les jeunes de la « classe silencieuse », dont la protestation a lieu les 29 et 30 octobre 1956, ne sont pas tout de suite réprimés par le régime. C’est seulement après le 4 novembre 1956 et l’arrivée des chars soviétiques à Budapest que le SED reprend la main sur le pays.
L’année 1956 marque donc le début d’un mouvement réformiste qui accompagnera l’histoire de la RDA jusqu’à sa chute en 1990 ; un mouvement qui vise à démocratiser le communisme, et à produire un socialisme à visage humain.

Pourquoi ces jeunes Allemands de l’Est se sentent-ils concernés par la révolution hongroise ?

Les jeunes de la « classe silencieuse » partagent le mécontentement des Hongrois et ont, comme eux, l’espoir que les choses changent.
Ils sont également influencés par la RIAS, la radio créée par les Américains et les Britanniques, dont le siège était situé à Berlin-ouest. Dans le film, les jeunes se rendent chez un vieil opposant au régime, Edgar, pour l’écouter la RIAS. Mais de nombreuses familles écoutaient cette radio chez eux. Bien que cela soit interdit par le régime, il s’agissait d’une activité assez commune. D’autant que les faits historiques relatés dans le film se sont déroulés à Storkow, une petite ville située à une heure de Berlin, où l’on captait donc bien la RIAS.
L’idée de la minute de silence, le 29 octobre, vient ainsi de la RIAS, qui incite ses auditeurs à rendre hommage aux Hongrois. Le lendemain, 30 octobre, les jeunes apprennent, toujours par la RIAS, que le célèbre joueur de football hongrois Ferenc Puskás est mort. Ils décident alors de renouveler leur minute de silence, en sa mémoire. Ils utiliseront par la suite ce prétexte pour justifier leur acte, quand ils voudront lui enlever toute connotation politique pour se protéger. Mais ils mettront par là-même le pied dans l’engrenage, puisque seule la RIAS (et non les médias autorisés en RDA) avait donné cette — fausse — information.

Entre le geste de protestation de ces lycéens et les remous étudiants dont vous avez parlé, on a l’impression que seuls les jeunes se soulèvent en 1956. Qu’en est-il des adultes ?

La génération précédente, celle des parents de ces jeunes, est beaucoup plus prudente. Elle a en effet vécu la répression du soulèvement de juin 1953 (évoquée dans le film), et sait quel degré peut atteindre la violence du régime.
Le 17 juin 1953, des ouvriers est-allemands initient le premier soulèvement du bloc soviétique. Rapidement rejoints par une large part de la population, ils expriment des revendications économiques et  sociales (un meilleur niveau de vie, de meilleures conditions de travail) mais aussi politiques (plus de pluralisme, la libération des prisonniers politiques et l’organisation d’élections libres). Mais on est à l’époque en plein stalinisme (même si Staline est mort quelques semaines auparavant), et la répression est donc particulièrement sévère. Les chars soviétiques interviennent et écrasent la révolte. Plusieurs personnalités sont envoyées au goulag, après avoir été jugées sommairement par des tribunaux militaires soviétiques. Un grand nombre d’opposants disparaissent du jour au lendemain, enlevés ou assassinés par les services secrets soviétiques.Ces événements de 1953 ont donc profondément marqué ceux qui les ont vécus. Après la révolte, ceux qui n’avaient pas été emprisonnés ont dû fuir, s’accommoder du régime ou devenir plus prudents.

Pourquoi une simple protestation lycéenne est-elle autant réprimée ?

Il y a, à mon sens, deux éléments de réponse. Le premier tient au fait qu’après la période de flottement qui a duré de février à novembre 1956, le SED est bien décidé à rétablir l’ordre en RDA. Il s’emploie alors à réprimer systématiquement tous les mouvements de contestation qui ont éclos dans les mois précédents.
La deuxième explication est liée à la volonté de la RDA d’obtenir le soutien de sa population. La RDA n’a jamais été un régime uniquement répressif. Il y a toujours eu une alternance du bâton et de la carotte, de la répression et de la séduction. Le SED a donc du mal à comprendre pourquoi une classe entière, éduquée dans les valeurs du socialisme, décide de se rebeller. La visite du Ministre de l’Éducation à Storkow s’inscrit dans le cadre de cette incompréhension : il reproche aux jeunes leur manque de loyauté et leur ingratitude. C’est aussi pour cela que les cadres recherchent activement les leaders de cette contestation : il est plus facile pour eux d’envisager qu’un ou deux élèves auraient dévoyé tous les autres.
Cela étant, la punition n’est pas si sévère. Certes les jeunes sont privés du droit de passer le baccalauréat, mais ils ne sont pas mis au ban de la société et ne sont pas traduits en justice. Au début des années 1950 par exemple, certains jeunes ont été condamnés à 25 ans de camp de redressement soviétique pour avoir distribué des tracts. Et en 1958, le leader du Cercle de Eisenberg, un groupe de résistants, écope de 15 ans de réclusion.

Les jeunes de la classe silencieuse décident, pour la plupart, de fuir à l’ouest. Allemagne de l’Est et Allemagne de l’Ouest sont-elles hermétiquement séparées à cette époque ?

Le mur n’ayant été construit qu’en 1961, la frontière est à l’époque très poreuse, notamment à Berlin. On le voit d’ailleurs dans le film. Il n’était bien sûr pas facile de fuir, il fallait trouver un prétexte et partir comme si on allait revenir le soir, mais les histoires de fuite n’étaient pas aussi rocambolesques que celles d’après-1961. D’ailleurs, les seize élèves qui ont décidé de fuir ont tous réussi à passer à l’ouest.

Combien de personnes ont fui l’Allemagne de l’Est avant la construction du Mur ?

On estime qu’entre 1949 et 1961, plus de 2,7 millions de personnes ont fui la RDA – sur une population totale d’environ 17 millions de personnes. Le flux de fugitifs était continu. Il s’agissait essentiellement de jeunes actifs éduqués.

Le film s’arrête justement au moment où les élèves fugitifs passent la frontière. Comment ont-ils été accueillis en Allemagne de l’Ouest ?

Les jeunes de la classe silencieuse ont été reçus à bras ouverts en Allemagne de l’Ouest. Ils ont été accueillis à côté de Francfort et ont pu passer leur baccalauréat. Et leur histoire a été très largement médiatisée : dès le mois de janvier 1957, ils ont fait la une de plusieurs journaux.
Il faut dire qu’à l’époque la concurrence était très rude entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et la RDA. La RFA, qui souhaitait la réunification, ne perdait jamais une seule occasion de montrer que la RDA était un régime totalitaire, violent et illégitime. L’histoire de ces jeunes a donc été transformée, en Allemagne de l’ouest, en un emblème de l’inhumanité de l’Allemagne de l’est. D’où cette photo datant de 1957, où l’on voit les élèves poser avec le Ministre des Affaires étrangères de la RFA. Le geste de protestation de cette classe a donc acquis une importance qu’il n’avait pas la prétention d’avoir. Le titre français du film participe du même processus : on ne peut pas dire que les élèves de Storkow projetaient de faire la « révolution », loin s’en faut.

Quelle est la place de la RDA dans le cinéma allemand depuis les années 1990 ?

La RDA est très présente sur les écrans allemands, et les films qui traitent de la période ont souvent beaucoup de succès à l’international. Dans le livre que je viens de publier, avec plusieurs collègues, nous faisons le constat d’un certain nombre de points communs entre ces œuvres : elles sont souvent destinées au grand-public, ont tendance à simplifier les événements, voire à véhiculer des stéréotypes, et se concentrent beaucoup sur les années 1980 ou sur les événements de 1953 et 1989. Par ailleurs, ces films adoptent souvent une gamme chromatique tournant autour du gris, et proposent une représentation vestimentaire figée. Quelques films d’auteur et documentaires proposent néanmoins une vision moins formatée, comme par exemple le très beau Barbara de Christian Petzold.

Quels codes du cinéma sur la RDA retrouvez-vous dans La Révolution silencieuse ?

Je constate, dans La Révolution silencieuse comme dans beaucoup de films traitant de la période, une reprise des codes cinématographiques de la répression nazie. La scène d’ouverture du film, où des passagers d’un métro en provenance de Berlin-Est sont contrôlés par la police, rappelle ainsi des scènes d’occupation nazie. Et la séquence suivante est encore plus troublante : le soir, dans un bistrot, quatre jeunes observent un groupe d’officiers soviétiques ; de loin, on a l’impression que ces officiers portent l’uniforme des SA, la section paramilitaire du parti nazi.

Constatez-vous des différences marquantes entre les films réalisés par des artistes venus d’Allemagne de l’Est et ceux réalisés par des artistes venus de l’Ouest ?

Il y a eu, pendant tout un temps, beaucoup d’incompréhension entre les équipes de l’Ouest qui réalisaient des films sur la RDA, et les Allemands originaires de l’Est qui ne se reconnaissaient pas dans ces films. Certains réalisateurs venant de l’Ouest véhiculant, à leur insu sans doute, beaucoup de clichés sur l’Est.  Ce fut par exemple le cas de La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck.
Ce clivage est un peu dépassé aujourd’hui. Déjà parce que les biographies individuelles sont moins tranchées - il est plus difficile de savoir qui vient de l’Est et qui vient de l’Ouest ; ensuite parce que les équipes de films sont plus mélangées. Dans le cas de La Révolution silencieuse, le réalisateur est originaire de l’Ouest, mais il s’est très largement entouré de personnes venues de l’Est (ses acteurs notamment).  

Le cinéma, les téléfilms et les séries jouent-ils un rôle important dans l’établissement d’une mémoire de l’Allemagne de l’Est ?


La mémoire passe essentiellement par ce biais-là. Ce qui n’est pas sans certaines limites. On constate ainsi que les jeunes générations ne connaissent pas bien la période. À l’Est, les jeunes en ont une vision héritée de leur histoire familiale, marquée par le souvenir de la vie quotidienne mais occultant souvent la dimension politique. Et à l’Ouest, beaucoup de jeunes font la confusion entre RDA et nazisme.
Il faudrait, à mon sens, revaloriser les travaux historiques sur la période. Car si de nombreux chercheurs travaillent sur la RDA, il n’y a pas, en Allemagne, de chaire sur l’histoire de ce régime. Connaître la période est pourtant essentiel pour comprendre l’Allemagne d’aujourd’hui, ne serait-ce que les choix politiques des anciens Länder de l’Est.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

* Hélène Camarade est professeure en études germaniques, spécialiste de l’opposition en RDA et de la représentation de l’histoire au cinéma. Elle a notamment publié : La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989, Presses universitaires du Septentrion, 2018 ; Résistance, dissidence et opposition en RDA (1949-1990), Presses universitaires du Septentrion, 2016.

La Révolution silencieuse de Lars Kraume, actuellement au cinéma

Voir notre dossier pédagogique en ligne (Histoire, Allemand / Lycée)

Posté dans Entretiens par zama le 03.05.18 à 16:54 - Réagir

Comme des garçons : le féminisme par le football

Comme des garçons

Pour son premier long-métrage, Julien Hallard revient sur l’histoire de la première équipe féminine de football professionnel. Un doublé féminisme-pop culture qui touche à son but : évoquer l’égalité femmes-hommes par le football, pour faire rire et réfléchir le plus grand nombre.

L’histoire méconnue des filles de Reims

C’est une histoire vraie, et méconnue, que met en lumière Julien Hallard dans son premier long-métrage, Comme des garçons : celle des « filles de Reims », des joueuses amatrices qui permirent, à la fin des années 60, la reconnaissance officielle du football féminin en France. À l’époque, les équipes de football féminines se comptaient sur les doigts d’une main, et la Fédération française de football refusait de délivrer des licences à des femmes.
Grande victoire féministe, la constitution de l’équipe féminine du stade de Reims n’avait pourtant pas été pensée comme une action militante. Quand, en 1968, Pierre Geoffroy, journaliste au quotidien local L’Union, décide de monter une équipe de foot féminine, il le fait pour le plaisir et l’amusement des hommes : il s’agit d’attirer les foules en faisant s’affronter une équipe féminine et une équipe masculine lors de la kermesse du journal. Mais les factrices, femmes au foyer et agricultrices qui répondent à l’appel prennent vite goût au jeu de ballon ; elles décident de poursuivre l’aventure, et de se battre pour imposer leur légitimité dans ce milieu alors exclusivement masculin.

Humour et dynamisme pour un film grand-public

Une grande partie du plaisir éprouvé devant ce film aussi féministe que pop tient au formidable dynamisme de l’équipe fictive montée par Julien Hallard. Le jeu des actrices et acteurs du film y contribue grandement, tout comme l’écriture subtile de chacun des personnages, archétypaux sans être caricaturaux. Parce qu’ils existent aussi bien dans le collectif que dans l’individuel, ces personnages se révèlent vite très attachants ; de sorte que lorsque les filles gagnent, on s’emballe autant qu’un soir de match.
Hallard assume également une dimension potache très réussie, multipliant les gimmicks purement humoristiques – un mari-supporter présent sur le bord du terrain qu’il pleuve ou qu’il vente, hurlant sa joie à chaque action de sa femme ; une héroïne (Vanessa Guide) remontant ses lunettes sur son nez avec son majeur, décochant systématiquement un doigt d’honneur à son patron qu'elle déteste (Max Boublil). Comme des garçons évite cependant la lourdeur grâce à son rythme flottant, d’une maladresse intentionnelle qui ajoute au charme du film.

Une représentation aussi fidèle qu’irrévérencieuse des années 1960

Le côté pop tient aussi à l’ancrage historique du film, celui-ci se déroulant dans les années 1960. À l’image d'un Wes Anderson (toutes proportions gardées), Julien Hallard refuse la reconstitution pour proposer sa propre interprétation des années 1960. Il garde l’atmosphère de l’époque – la naissance du mouvement yéyé, la sensation d’ébullition sociale qui s’incarne dans les grands combats comme dans les petits, à l’image de cette joueuse revendiquant le droit de porter une mini-jupe – mais ne tombe pas dans l’hommage empesé.
La réussite d’une des meilleures séquences du film tient d’ailleurs à cette reconstitution mi-fidèle mi-ironique des années 60. Hallard recrée de toutes pièces un reportage télévisé d’époque consacré aux filles de Reims, reportage consacré notamment aux oppositions locales à cette équipe hors du commun : un médecin expliquant que l’anatomie féminine n’est pas faite pour le football, une femme d’apparence bourgeoise assurant vouloir protéger les intérêts des familles, etc. Si cette séquence fonctionne à merveille, c’est qu’elle est à la fois un témoignage fidèle des résistances au combat féministe dans les années 60, et une parodie au ton irrévérencieux.

Les inégalités dans le sport, une réalité de notre époque

Parce qu’il ne sent pas la naphtaline, Comme des garçons ne manquera donc pas d’évoquer au spectateur des situations de notre époque. Aujourd’hui encore, certains sports sont perçus comme des activités de garçon ; et même quand les femmes réussissent à s’y faire une place, le milieu sportif n’échappe pas à la domination masculine – ces récents témoignages de sportives françaises sur les violences sexuelles qu’elles ont subies en sont une preuve glaçante. Comme des garçons sait aussi retranscrire dans le contexte des années 60 des débats qui enflamment notre époque, comme cette question de la féminisation des noms de métiers. Si c’est aujourd’hui « auteur » ou « professeur » qui sont au centre de la controverse, c’était à l’époque « footballeur » auquel personne ne voulait trouver un équivalent féminin. Par l’absurde (le refus de certains personnages d’employer un mot qui s’est aujourd’hui imposé dans le langage courant), Julien Hallard affirme la nécessité des combats féministes – petits et grands – dans la conquête de l’égalité.

Au niveau pédagogique, le film permettra aux enseignants d'Histoire de faire un joli travail sur l'histoire des femmes dans la société française (mouvement féministe, évolution des mœurs, égalité hommes-femmes dans la loi), au programme de Troisième et de Première (séries générales et séries professionnelles), mais aussi de faire réfléchir les élèves en EMC (en Seconde : Égalité et discrimination) sur les stéréotypes de genre.

Les plus :
- Une comédie rythmée et attachante
- Le contre-emploi très réussi de Max Boublil dans le rôle d’un dandy dragueur
- La mise en scène d’une histoire peu connue du grand-public, qui mérite les honneurs

Les moins :
- Un scénario parfois attendu, notamment dans l’(in)évitable histoire d’amour entre l’héroïne et le héros
- Quelques blagues trop faciles

Philippine Le Bret
Merci à Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire, pour sa contribution à cet article

[Comme des garçons de Julien Hallard. 2018. Durée : 90 mn. DIstribution : Mars films. Au cinéma le 25 avril]

Posté dans Dans les salles par zama le 25.04.18 à 10:17 - Réagir

Pourquoi Escobar nous fascine-t-il autant ?

Escobar

Il a fait les belles de heures de Narcos, une des séries les plus populaires de Netflix. Il truste aujourd'hui les écrans sous les traits de Javier Bardem, dans Escobar de Fernando Leon de Aranoa. Mais pourquoi l'ennemi public colombien n° 1 est-il devenu une icône de la pop culture, et comment expliquer la fascination qu'il exerce, notamment sur le public adolescent ? Nous avons posé la question à l'universitaire Gabrielle Pannetier-Lebœuf, doctorante en études hispaniques à l’Université de Montréal et à Paris-Sorbonne

La richesse, le pouvoir, les femmes

Pablo Escobar fascine d’abord par sa richesse, lui qui était, à seulement 35 ans, l’un des hommes les plus riches de la planète. Le fait qu’il ait su accumuler autant d’argent aussi jeune – tellement d’argent d’ailleurs qu’il a toujours été difficile de le quantifier avec exactitude – en a fait un modèle de succès dans notre économie capitaliste basée sur le profit. Les goûts extravagants d’Escobar, qui possédait notamment un zoo dans sa luxueuse villa, ont d’ailleurs toujours beaucoup fait parler. Le pouvoir qu'il a acquis est aussi un facteur important dans la fascination qu'il exerce : un seul homme a su être, à un certain moment, aussi puissant (sinon plus) que l’État colombien – au point de négocier les conditions dans lesquelles il acceptait de se livrer aux autorités et de faire construire sa propre prison, luxueuse comme il se doit… Les gens ont tendance à éprouver une forme de sympathie pour les « grands criminels » qui ont bâti un empire : il les considèrent comme des individus brillants, bien plus dignes de respect que les criminels de moindre envergure. À cela s'ajoute, dans le cas de Pablo Escobar, une forme de charisme voire de charme et de mystère. Malgré un physique assez éloigné de nos standards de beauté classiques, il a conquis des femmes magnifiques, comme la journaliste Valeria Vallejo, qui fut son amante pendant cinq ans – c'est précisément l'histoire que raconte le film Escobar (titré Loving Pablo en anglais), adapté du récit de la journaliste.

Une figure ambigüe

Beaucoup de gens n’arrivent pas complètement à en vouloir à Escobar, malgré les nombreux crimes qu’il a commis. D’origine modeste, il est en effet devenu par son "succès" un symbole d’ascension sociale. Il a su également conquérir une partie du peuple colombien en construisant des maisons pour les plus démunis, ainsi que des écoles, des hôpitaux, des stades de football et des routes, ce que l’État colombien de l’époque n’était pas en mesure de faire. L’image du "criminel bienfaiteur", voire d'une sorte de "Robin des Bois" moderne a ensuite dépassé les frontières colombiennes pour être relayée à l’international, ce qui explique en partie la bienveillance actuelle à l’égard d’Escobar. Dans un contexte de défiance généralisée envers l'État et les corps constitués (partis politiques, syndicats, médias…), le public est friand de ces figures de rebelles qui semblent défier l'ordre établi, tout en s'insérant parfaitement dans l'ordre capitaliste du monde.

Pablo Escobar, icône pop

Pablo Escobar est donc devenu une véritable figure pop. Sa légende fait désormais partie du circuit touristique de Medellín, et sa demeure de campagne a été transformée en musée. Bon nombre de T-shirts et d’objets de consommation à son effigie circulent sur le marché mondial, sans parler de toutes les récupérations artistiques de son image, stimulées par la frénésie audiovisuelle autour du personnage. Mais la popularité de la figure d’Escobar dans les films et dans les séries s’inscrit aussi dans une glamourisation généralisée du narcotrafic, dont on retrouve les échos au petit et au grand écran – pensons au sous-genre cinématographique mexicain du « narco-cinéma » et au genre musical des « narcocorridos », ainsi qu’aux séries El Chapo (sur le narcotrafiquant mexicain Joaquín Guzmán), La reina del sur et sa version états-unienne Queen of the South (sur l’ascension d’une jeune femme mexicaine au titre de reine d’un cartel), ou même Breaking Bad (sur un professeur de chimie états-unien qui devient riche en produisant des méthamphétamines). Il y a évidemment dans le succès de ces œuvres et leurs héros/héroïnes une fascination pour le crime : à la fois héros et "vilains", Escobar et consorts nous permettent de vivre par procuration nos désirs de transgression, tout en exerçant notre réprobation morale.
Sur le plan éthique, cela poste question. Escobar est l’auteur de très nombreux crimes de sang (enlèvements et assassinats de juges et de fonctionnaires publics, meurtre de plusieurs centaines de policiers, terrorisme d’État, etc.). Il est facile pour des Européens ou des Nord-Américains qui n’ont pas subi les conséquences directes des actes violents d’Escobar d’apprécier le côté « cool » et glamour qu’on lui a attribué avec le temps. Mais il serait bon, notamment pour les enseignants qui travailleraient sur ces œuvres avec leurs élèves, de contextualiser et décrypter les représentations d'Escobar, et de rappeler les conséquences terribles du narcotrafic sur les économies et sociétés d'Amérique latine.

Escobar, de Fernando Leon de Aranoa, actuellement au cinéma

 

 

Posté dans Débats par zama le 24.04.18 à 21:53 - Réagir

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