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Matière : Allemand

Re-lecture : Le Ruban blanc

Le Ruban blanc

Le film de Michael Haneke, Palme d'or et Prix de l'Education Nationale, sort dans les salles françaises. Nous avions chroniqué le film au moment du Festival :
Le Ruban blanc : le Village des damnés
Le Ruban blanc : Palme d'Or… et Prix de l'Education Nationale
Pour compléter cette approche (voir aussi les dossiers pédagogiques français et allemand). Voici une "re-lecture philosophique" du même film

A la veille de la première guerre mondiale, un petit village protestant du nord de l'Allemagne. Une autorité traditionnelle, le baron, qui règne sur un peuple de paysans labourant ses terres, et fait office de garant de l'ordre social autant que d'employeur ; quelques notables, le pasteur qui règne sur les âmes, le médecin qui soigne les corps, et l'instituteur – dont on n'assiste jamais à la classe (qui est, devenu vieux, le narrateur invisible de l'histoire). C'est là tout le décor du Ruban blanc, le nouveau film de Michael Haneke, une parfaite illustration de ce que le sociologue Ferdinand Tönnies appelait, par opposition à la Gesellschaft (société) individualiste et fondée sur l'intérêt bien compris de ses membres, une Gemeinschaft (communauté), type de groupement caractérisé par la primauté du groupe sur l'individu et le caractère quasi organique du lien social, soudé autour de valeurs traditionnelles et gouverné par un hobereau (dernier reliquat d'un ordre féodal ancestral où les fonctions économiques, sociales et politiques sont confondues dans la personne du seigneur). C’est cet ordre traditionnel, rythmé seulement par les saisons et le travail de la terre, qui va être troublé par d'étranges actes de malveillance, dont le premier est le piège tendu au cheval du médecin, au cours de l'été 1913.
En toile de fond, on assiste également à quelques morceaux choisis de l'éducation rigoureuse que le pasteur dispense à ses enfants; coups de fouet en guise de punition pour être rentrés trop tard, ligotage nocturne du fils adolescent pour prévenir toute atteinte à la chasteté. Cette morale de la pureté – symbolisée par le ruban blanc que les enfants doivent porter jusqu'à ce qu'ils se soient amendés – a vocation à inscrire sa loi dans les corps : on ne peut s'empêcher de songer à la critique classique de la morale kantienne par Schopenhauer : la crainte de la torture et du châtiment est l'envers du devoir, et le ressort de son intériorisation.
De fait, tout est là ; on devine peu à peu, sans que jamais la vérité éclate au grand jour, que les auteurs de ces agressions qui troublent la paix de la petite communauté ne sont autres que les enfants du pasteur, menés par sa fille aînée. Si le père incarne la loi sur le mode d'une instance extérieure et transcendante, maniant la rétribution et le châtiment, les enfants l'ont intériorisée au point de s'en faire les interprètes, et d'en rendre eux-mêmes, en un tribunal secret, les sentences. On peut renvoyer aux analyses d’Hannah Arendt sur « l’impératif catégorique dans le 3e Reich » formulé par Hans Frank (gouverneur nazi de la Pologne) : « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ». Il n'y a rien là, en apparence, de commun avec la morale kantienne ; rien, sinon « l’idée que l’homme doit faire plus qu’obéir à la loi, qu’il doit aller au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, la source de toute loi » ; en effet, continue Arendt, « il existe une notion étrange, fort répandue en Allemagne, selon laquelle "respecter la loi" signifie non seulement "obéir à la loi" mais aussi  "agir comme si l’on était le législateur de la loi à laquelle on obéit". D’où la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir » (Eichmann à Jerusalem, Paris, Gallimard, 1966).
Si, comme le dit Haneke, Le Ruban blanc est une méditation sur le danger essentiel qui consiste à faire d’un principe un absolu, sans distance ni, surtout, médiation, et non pas seulement sur les conditions de possibilité du fascisme – ces enfants de 1914 seront adultes dans l’entre-deux-guerres -, il y a néanmoins là une tentative d’apporter un élément de réponse à ce qui reste un défi pour l’entendement – ou pour la « raison pratique » -: comment comprendre, comme le dit encore Arendt, « que la Solution Définitive ait été appliquée avec un tel souci de perfection » ?

Notions : le Devoir, la Justice, l'Inconscient. 

[Le Ruban blanc de Michael Haneke. 2009. Durée : 2 h 24. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 21 octobre 2009]

Pour aller plus loin :
— Le site officiel du film
Dossier pédagogique français (Pdf, Cinédoc)
Dossier pédagogique allemand (Kino macht Schule)

D'autres films de Michael Haneke sur Zérodeconduite.net
Funny Games USA

D'autres "Re-lectures philo" :
Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan
Valse avec Bachir d'Ari Folman
Soyez sympa, rembobinez de Michel Gondry

 

Posté par Didier le 20.10.09 à 17:05 - 8 commentaires

Festival Ciné-Allemand 2009

Festival du Cinéma Allemand

Entre les élections fédérales et les vingt-ans du "Mur", l'Allemagne a actuellement les honneurs de l'actualité. Raison de plus pour découvrir une nouvelle cuvée de cinéma germanique avec la 14ème édition du Festival du Cinéma Allemand. Les sélectionneurs ayant privilégié des films totalement inédits pour les faire découvrir au public parisien et aux distributeurs français, il s'avère difficile de mettre en exergue un film plutôt qu'un autre ; on attend tout de même avec curiosité le film de clôture, La Révélation (Sturm) de Hans-Christian Schmid, très remarqué au dernier Festival de Berlin, et Allemagne 09, film collectif (Dani Levy, Fatih Akin, Dominik Graf, Hans Weingartner, Tom Tykwer, Wolfgang Becker, Christoph Hochhäusler…) qui dresse un panorama cinématographique de l’Allemagne contemporaine. Les intrépides pourront également s'embarquer pour les six heures et quelques de Passage Sud-Est (Südostpassage) lors de la Nuit du cinéma allemand. Ce documentaire d'Ulrike Ottinger nous mène à travers l’Europe de l’Est, jusqu’aux "nouvelles taches blanches de la carte de l’Europe, en Bulgarie, en Slovaquie … ", jusqu'à Odessa et Istanbul, suivant "les anciennes voies de transit et de commerce à travers les empires déchus de l’Europe du Sud-Est." Vingtième anniversaire de sa chute oblige, le Mur sera également bien présent à travers la section "Le Mur en doc" qui propose deux documentaires inédits (voir cette série de liens proposé par l'historien suisse Lyonel Kaufmann sur son blog).

Autre manière de célébrer cet anniversaire, l'Ina.fr propose un grand concours en partenariat avec le site Dailymotion  : Berlin remix. Il s'agit de "réaliser un nouveau montage autour du mur, de la ville et de la vie berlinoise" à partir d'une vingtaine de vidéos sélectionnées par l'Ina (voire d'archives personnelles). "Remixer l'histoire" ? Les puristes apprécieront.

Festival du Cinéma Allemand, du 30/09 au 6/10 au cinéma L'Arlequin (Paris 6ème)

Posté dans Evènements par Zéro de conduite le 30.09.09 à 12:59 - Réagir

Le Ruban blanc : Palme d'Or… et Prix de l'Education Nationale

Le Ruban blanc

Comme en 2007 (4 mois, 3 semaines et 2 jours) et en 2005 (Elephant de Gus Van Sant), le jury de l'Education Nationale aura précédé celui, plus médiatique, présidé par Isabelle Huppert : Le Ruban blanc de Michael Haneke, évocation glaçante des prémisses du nazisme, a remporté dans la soirée de dimanche la Palme d'Or, quelques heures après s'être vu décerner le Prix de l'Education Nationale. Dans les deux cas, on ne pourra que saluer ce choix : Le Ruban blanc est une œuvre dont l'extraordinaire maîtrise formelle est mise au service d'une réflexion (historique, philosophique) exigeante ; signe qui ne trompe pas, il aura durablement hanté nos rétines au cours d'un festival où traditionnellement un film chasse l'autre.
On ne commentera pas plus le palmarès officiel, sinon pour regretter deux absences de choix, comme celles des superbes films de Marco Bellochio (Vincere) et Elia Suleiman (Le temps qui reste). Pour le reste, alors que Looking for Eric de Ken Loach est sur les écrans depuis hier, on signalera la traditionnelle reprise des sélections parallèles : Un certain Regard au Reflet Medicis du 27 mai au 2 juin, La Quinzaine des Réalisateurs au Forum des Images du 27 mai au 6 juin, (mais également à Marseille, Milan, Rome et Bruxelles) et la Semaine de la critique à la Cinémathèque Française du 4 au 7 juin.

Le Ruban Blanc sortira au cinéma le 21 octobre prochain (voir le site du distributeur). L'étude de la maîtrise formelle (esthétique, narrative) du cinéaste, les liens avec son œuvre antérieure, les références à l'histoire du cinéma (les exégètes ont cité les grands maîtres comme Bergman, Dreyer, Visconti, on a pour notre part fortement pensé à une série B de science-fiction, Le village des damnés), devraient faire le miel des options cinéma des lycées, auxquels s'adresse en priorité le Prix de l'Education Nationale. Au-delà, on ne saurait trop le conseiller aux professeurs du lycée, qu'ils enseignent l'allemand, l'histoire ou la philosophie. On attend en tout cas avec impatience le traditionnel DVD-DVD-Rom édité par le CRDP de Nice, qui viendra enrichir une remarquable collection aujourd'hui proposée en coffret (qui regroupe Elephant, La Vie est un miracle, Cinéma, aspirines et vautours, Marie Antoinette, et 4 mois 3 semaines 2 jours).

 

Posté dans Cannes 2009 par Zéro de conduite le 28.05.09 à 15:45 - 1 commentaire

Le Ruban blanc : le village des damnés

Le Ruban blanc

Malgré sa facture classique de film en costumes, son rythme et son atmosphère paisibles, le noir et blanc qui lui confère un charme suranné, le nouveau film de Michael Haneke est parcouru de bout en bout par une tension permanente qui confine à l'hallucinatoire.
Le Ruban blanc est d'abord un film historique, qui lorgne du côté des Damnés de Visconti (1969), par la peinture réaliste d'un village allemand en 1913, par sa mise en scène d'une rigide hiérarchie sociale : du sommet (un baron quasi féodal mais aussi "éclairé") jusqu'à la base de la pyramide (la masse soumise des paysans), en passant par les corps intermédiaires bourgeois (régisseur, pasteur, médecin instituteur). A travers la figure d'un fils de paysan qui se rebelle contre une aristocratie en fin de course, Michael Haneke montre l'émergence de la lutte des classes. Mais il dénonce aussi et surtout l'incapacité des figures tutélaires, morale (le pasteur) comme scientifique (le médecin) à éduquer l'humain à l'humain. Le film appuie particulièrement sur la présence abusive des pères, corrolaire de l'absence des mères, (mortes —peut-être asassinée—, délaissées ou bafouées). Le tableau est d'une précision sans fioritures, qui confine parfois à la froideur ; mais derrière cette transparence, surgit le fantastique.
Car Le Ruban blanc évoque aussi Le Village des damnés (1960), ce film de science-fiction britannique, qui montrait l'éclosion surnaturelle d'une terrifiante colonie de petits blonds aux yeux bleus. A l'inverse de certains des films précédents de Haneke, la terreur reste toujours ici "cachée" : la mort voilée d'une mère, l'inceste déguisé en perçage d'oreille, des coups de verge derrière une porte. Si le film cherche à deviner les sources du fascisme à travers ces enfants (les futurs adultes de l'Allemagne nazie), pervers polymorphes, dont la rigueur protestante fait croître la cruauté, il suggère un monde sans amour ni innocence, perverti par la conscience d'une mort inéluctable, un monde où trop de Dieu tue l'idée même de sacré, où un enfant peut vouloir se suicider, où des enfants peuvent en torturer d'autres.
Le titre qui renvoie au signe de l'innocence, montre que le seul à deviner l'horreur, l'instituteur, voix-off crépusculaire, est voué au silence par le pasteur, qui dans sa sévérité à châtier le Mal s'aveugle sur ses enfants. Mais l'instituteur deviendra tailleur après la première Guerre Mondiale, abdiquant son pouvoir d'éducation.
On sort de ce film littéralement hanté, parce qu'en retraçant une époque, il distille une atmosphère de cauchemar.

Le Ruban blanc de Michael Haneke, Autriche, 2009, Sélection Officielle

Posté dans Cannes 2009 par comtessa le 22.05.09 à 15:53 - 19 commentaires

L'échange

L'EchangeParmi les sorties de la semaine, on signalera L'Echange de Clint Eastwood, vu et chroniqué par Zérodeconduite.net lors du dernier Festival de Cannes :" Il y a deux films dans L'Echange. C’est tout d’abord le très (trop) classique combat d’une mère qui reprend le schéma épique du héros seul contre tous (l’institution psychiatrique, les services de police). Mère bafouée, victime torturée, femme humiliée (sans oublier la douleur atroce de la perte de son enfant) Christine Collins ne défaillera jamais, résistera, et mènera les bourreaux de la société civile jusque devant les tribunaux. Entre Vol au dessus d’un nid de coucou et les Incorruptibles, ce film-là repose sur un épique parfois lourd à digérer (le petit sourire triomphal d’Angelina qui revient à l’hôpital et fait face à la méchante infirmière), qui cherche (et parvient) à provoquer la pitié et l’indignation du spectateur, avant de satisfaire son inévitable désir de vengeance.Et puis il y a un "film cauchemar" qui rappelle Mystic River. Le ranch "no man’s land", cimetière d'enfants, évoque par les sombres flash-backs la demeure de l’ogre de nos peurs enfantines. Les cris d’enfants insoutenables, les gros plans sur les outils du monstre génèrent une angoisse sans pareille."… ainsi que La Bande à Baader, "biographie" à grand spectacle réalisée par Uli Edel et produite par Bernd Eichinger, le tycoon du cinéma allemand, du groupe terroriste Fraction Armée Rouge, qui fait débat parmi les historiens…

[L'échange de Clint Eastwood. 2008. Durée : 2 h 21. Distribution : Universal Pictures France. Sortie le 12 novembre 2008]

[La Bande à Baader d'Uli Edel. 2008. Durée : 2 h 25. Distribution : Metropolitan FilmExport. Sortie le 12 novembre 2008]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 14.11.08 à 12:37 - 7 commentaires

Et puis les touristes : le site pédagogique

La vie ne s'est pas arrêtée à Auschwitz : comme ailleurs chaque année les printemps y renaissent et les étés s'y épanouissent, comme ailleurs chaque jour les gens y mènent leur vie ordinaire, insoucieux du poids de l'histoire. Seuls la ronde des autocars climatisés et l'afflux régulier des touristes à casquette rappellent les brûlures de l'Histoire, en même temps qu'ils font marcher le commerce.
Sur les pas de Sven, jeune allemand venu effectuer son service civil à Oswiecim-Auschwitz en Pologne, Et puis les touristes (remarqué au dernier Festival de Cannes dans la section Un certain Regard et primé au Festival du film d'Histoire de Pessac) de Robert Thalheim tresse une réflexion délicate sur les mécanismes de la mémoire et de l'oubli : tiraillé entre son amour naissant pour la jeune Ania et sa compassion pour Krzeminski, un survivant du camp dont il est chargé de s'occuper, Sven sera obligé de mettre au clair son propre rapport à l'Histoire.
Zérodeconduite.net propose un nouveau site pédagogique autour de Et puis les touristes : http://www.zerodeconduite.net/etpuislestouristes. Il propose notamment un dossier pédagogique destiné aux enseignants d'allemand, ainsi que le supplément V.O.Scope édité par le magazine Vocable : 4 pages pour découvrir le film en version originale…

Et puis les touristes : au cinéma le 14 mai
Le site officiel
Le site pédagogique

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 03.05.08 à 16:30 - Réagir

Mon Führer : Hitler, connais pas !

Mon Führer se termine par une sorte de micro-trottoir qui pose la question suivante à des jeunes allemands d’aujourd’hui : d'après vous, qui était Adolph Hitler ? On ne sait si le réalisateur n’a sélectionné que les plus ignares, mais la tonalité de la séquence est claire : pour reprendre le titre d’un film de Bertrand Blier, "Hitler, connais pas !".
Cette séquence finale ajoute à la perplexité dans laquelle nous plonge le film de Dani Levy : car à l’ignorance qu’il déplore chez les jeunes générations, il ne pourra ajouter que de la confusion. Au-delà de la volonté de transgression et de provocation (Dani Levy reprend même la fameuse "scène de la douche", devenue à la fois le lieu commun et le chiffon rouge des films sur les camps), on se demande durant toute la projection où veut en venir le film, et quel intérêt il y a à présenter Hitler en bouffon pathétique, s'en remettant à son ancien professeur de théâtre juif.
Toute dictature est par essence ridicule (par le culte de la personnalité, la paranoïa, la boursouflure de l’appareil bureaucratique), mais n’est pas Lubitsch (To be or not to be) ou Chaplin (Le Dictateur) qui veut. Si l’on peut s’esclaffer à quelques gags hénaurmes (le chien qui fait le salut nazi, la fausse demi-moustache de Hitler) ou sourire de certaines répliques grinçantes ("Cette histoire de juifs, n’en faites pas une affaire personnelle"), c'est l'impression de malaise qui domine. Sous ses dehors iconoclastes, on pourra juger assez dangereuse la façon que Mon Führer a d'euphémiser l’expérience concentrationnaire (des types qui cassent des cailloux en pyjama rayé) et le sort des juifs (Grünbaum retrouvera sans difficulté sa femme et ses enfants déportés).

> Peut-on rire d'Adolf Hitler ? (notre article du 21/01/07)
> Un autre "portrait" de Hitler : Peut-on utiliser La Chute (Der Untergang) en classe ?

[Mon Führer de Dani Levy. 2006. Durée : 1 h 37. Distribution : Jour2Fête. Sortie le 12 mars 2008]

Posté dans Dans les salles par zama le 13.03.08 à 12:40 - 8 commentaires

Les Faussaires : vertige de la fiction, horreur de l'histoire

Faux papiers, fausses identités, fausse monnaie : quoi de plus romanesque et de plus cinématographique que le thème du faux ? Il constitue le ressort d’un grand nombre de films sur la Seconde Guerre Mondiale, variations plus ou moins brillantes sur la guerre entre espions Alliés et ceux de l’Axe, dans les registres dramatique (L’Affaire Cicéron de Mankiewicz) ou comique (To be or not to be de Lubitsch).
L’histoire de Salomon Sorowitsch, faussaire de génie impliqué dans l’opération Bernhard (vaste entreprise de contrefaçon de billets de banque lancée par les nazis pour saper les économies alliées), pourrait rentrer dans cette catégorie. A ceci près que Salomon Sorowitsch était juif comme la plupart des autres "faussaires" du titre, et qu’il ne participa qu’à son corps défendant à l’opération Bernhard : sélectionnés par l’administration SS dans tous les camps de concentration européens, les spécialistes (illustrateurs, ouvriers typographes, …) furent regroupés dans le "KZ" de Sachsenhausen pour travailler au projet nazi. Ils bénéficiaient d’un traitement de faveur par rapport aux autres déportés, tout en étant à la merci des nazis.
On perçoit ce qu’il y avait de délicat à mêler le vertige de la fiction à la réalité historique de la Shoah. Mais l’intérêt du film, comme le faisait remarquer Christian Bonrepaux dans le Cinéclasse consacré au film, est justement d’aborder la réalité du génocide nazi de manière "oblique". Parqués dans un enclos relativement protégé à l’intérieur du camp de Sachsenhausen (dans l’œil du cyclone en quelque sorte, puisque Sachsenhausen était aussi le QG de l’administration SS), totalement séparés des autres déportés, les faussaires du film ne perçoivent l’étendue de l’horreur concentrationnaire que par bribes. Le moment le plus saisissant du film est d’ailleurs la rencontre entre les deux populations du camp délaissé par les SS à l’arrivée des troupes alliées : les faussaires découvrent avec stupéfaction les silhouettes décharnées des "musulmans" (comme les appelait Primo Levi) ; de leur côté ceux-ci n’arrivent pas à prendre pour des déportés ces détenus si bien portants.
Le grand intérêt du film est là, plutôt que dans le portrait ambigu de l’officier nazi qui dirige l’opération, ou dans le dilemme moral qui tiraille les faussaires (sauver sa peau à tout prix ou saboter un projet qui risque de permettre la victoire nazie ?). Mais la grande réussite des Faussaires réside également dans l’interprétation magistrale de l’acteur Karl Markowics, qui campe un Sorowitsch ambigu, à la fois foncièrement amoral et profondément humain.
Comme nous l’expliquions dans notre précédent article, ce film sobre et pudique recèle en tout cas un vrai intérêt pédagogique pour aborder l’histoire du système concentrationnaire. Les enseignants d’Histoire et d’Allemand trouveront ainsi un dossier pédagogique dans chaque discipline sur le site pédagogique du film, où ils pourront également télécharger le Cinéclasse du Monde de l’Education.

[Les Faussaires de Stefan Ruzowitzky. 2007. Durée : 1 h 38. Distribution : Rezo. Sortie le 6 février 2008]

Posté par zama le 06.02.08 à 16:34 - 7 commentaires

Les Faussaires : le site pédagogique

C’est un paradoxe fréquent quand le cinéma s’intéresse à l’Histoire : en s’attachant aux destins exceptionnels, aux histoires hors du commun, ne risque-t-il pas de trahir la vérité souvent plus prosaïque des faits ?
L’histoire véridique mais hors du commun de Salomon Sorowitsch (comment un roi de la fausse monnaie, et d'autres experts juifs déportés, deviennent l'instrument d’une vaste opération nazie destinée à destabiliser les économies alliées), est évidemment bien peu représentative du sort des millions de juifs déportés par l'Allemagne nazie. Mais le récit écrit par le survivant Adolf Burger (intitulé L’Atelier du diable), porté à l’écran dans le film Les Faussaires, offre une description précieuse du fonctionnement du "KZ" de Sachsenhausen. Il serait dommage de s’en passer, par exemple dans le cadre du programme d’Histoire de Première générale.
Alors que les réalisateurs se sont intéressés aux camps d’extermination (les fameux La Liste de Schindler de Spielberg ou La Vie est belle de Roberto Benigni, mais aussi plus récemment Etre sans destin de Lajos Koltai), ou aux ghettos juifs (Le Pianiste de Roman Polanski), peu se sont consacrés à la vie dans les camps de concentration.
C’est pourquoi nous consacrons un dossier pédagogique en Histoire au film Les Faussaires, téléchargeable sur le site pédagogique du film. Tout en soulignant ce caractère exceptionnel des faits qu’il relate, ce dossier s’appuie sur le film pour aborder les caractéristiques de l'univers concentrationnaire, mais également les relations entretenues entre les déportés eux-mêmes, plus rarement traitées dans les manuels, et les formes de résistance qui ont pu malgré tout exister dans les camps.
Dans un souci interdisciplinaire, le site pédagogique propose également une didactisation spécifique pour les enseignants d’Allemand. Et il permet enfin de télécharger le supplément Cinéclasse que le Monde de l’Education a consacré au film.

> Les Faussaires, au cinéma le 6 février
> Le site pédagogique du film

Posté dans L'agenda par zama le 29.01.08 à 17:08 - 5 commentaires

Quatre minutes : les pianistes

Depuis les énormes succès de Goodbye Lenin et La Vie des autres, le regard des spectateurs sur le cinéma allemand a bien changé. C’est sans doute grâce à cette évolution que le Quatre minutes (Vier Minuten) de Chris Kraus (Lolas 2007 du Meilleur Film et de la Meilleure actrice) bénéficie d’une si belle exposition dans les cinémas français, et en version originale qui plus est.
Si l’on cherchait un ascendant à Chris Kraus, ce serait toutefois plutôt du côté de Tom Tykwer (Cours, Lola, cours) qu’il faudrait aller chercher : sujet contemporain, tension dramatique, efficacité visuelle. Quatre minutes orchestre une relation passionnelle entre Jenny, jeune prodige du piano détenue pour meurtre, et Traude, vieille professeure de piano rigide et réac ; relation qui se noue quand la seconde décèle chez la première l’étoffe d’une grande concertiste. Le scénario a l’ambition de greffer sur cette relation un certain nombre de thématiques (la violence de l’univers carcéral, l’homosexualité, le retour du refoulé nazi…), intéressantes en elles-mêmes, mais qui finissent par s’annuler les unes les autres. Mais Quatre Minutes parvient tout de même à tenir le spectateur en haleine et emporter l'adhésion, grâce au talent de ses deux comédiennes, Monica Bleibtreu (Traude) et Hannah Herszprung (Jenny).
Les enseignants d’allemand trouveront en tout cas matière à exploiter le film en classe sur le site pédagogique du film (voir également le site pédagogique autrichien, dans la collection Kino macht Schule) : dossier pédagogique (centré sur le thème de la musique) et le Ciné-VO édité par le magazine Vocable (disponible également au format papier pour les élèves).

[Quatre Minutes de Chris Kraus. 2006. Durée : 1 h 52. Distribution : Europacorp. Sortie le 16 janvier 2008]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 16.01.08 à 16:28 - 3 commentaires

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