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Elle s'appelle Sabine : la beauté du geste
Pour désigner la démarche d’un réalisateur, les critiques parlent parfois, un peu pompeusement, de "geste" cinématographique. Pour le coup, le terme s’applique avec une merveilleuse simplicité au premier film de Sandrine Bonnaire en tant que réalisatrice. Elle s’appelle Sabine n’est en effet qu’un geste, tout entier résumé par son titre : il s’agit de nous donner à voir (plutôt que nous "montrer") un être humain singulier ; une singularité marquée par le handicap, sans pour autant s’y résumer.Sabine est la sœur cadette de Sandrine Bonnaire. Enfant "différente" puis adolescente "inadaptée", elle a peu à peu sombré dans ce que l’on ne diagnostiquera que des années plus tard, après un passage destructeur en hôpital psychiatrique, comme une forme d’autisme. Mêlant le passé (images tournées à l’adolescence, notamment lors de vacances en famille ou d’un voyage des deux sœurs aux Etats-Unis) et le présent (au gré d’un long séjour dans l’institution spécialisée où (re)vit maintenant sa sœur), Sandrine Bonnaire nous donne le temps de connaître Sabine et de mettre sur des mots (autisme, handicap) et des symptômes qui font peur, une histoire et des sentiments.
Pour inconfortable qu’elle soit (pour dire les choses crûment, Sabine —celle d’aujourd’hui— se déplace et parle lentement, le dos voûté et le regard fixe ; Sabine parfois crie, frappe, bave ; Sabine pose inlassablement à sa sœur les mêmes questions dans les mêmes termes : "est-ce qu’après ma sieste tu seras encore là pour moi ? est-ce que tu reviendras me voir demain ? et après-demain, est-ce que tu seras là à nouveau ?"), cette expérience est parmi les plus émouvantes et les plus enrichissantes que l’on ait vécues pendant tout le Festival. Et l’on ne voit pas, sur l’ensemble de ceux qui nous auront été présentés lors de ce Festival, de personnage qui nous ait plus touché dans son (et notre) humanité.
Bouleversant, Elle s’appelle Sabine est également utile : le film dresse le constat du manque de structures d’accueil spécialisées pour les enfants et les adultes handicapés , qui met les familles aux prises avec des choix déchirants : garder leur fille, leur fils, leur frère ou leur sœur à la maison, au risque d’une déstabilisation de leurs vies personnelles, ou les interner dans les seules structures disponibles, souvent l’hôpital psychiatrique, décision dont on voit les effets destructeurs sur la personne de Sabine.
Elle s'appelle Sabine de Sandrine Bonnaire, Quinzaine des Réalisateurs
Posté dans Cannes 2007 par zama le 27.05.08 à 18:44 - 35 commentaires
Alexandra : Jeunesses étiolées
Une grand-mère, Alexandra, vient rendre visite à son petit-fils, sous-officier, dans un baraquement militaire, en Tchétchénie. Dans la poussière sépia, sous un soleil sale, les soldats portent l’uniforme débraillé, écrasés par le vide et l’absence de repères, hors du campement.
Au dehors, il y a pourtant une ville tchétchène, et son marché, où malgré les bâtiments éventrés une vie demeure. Comme à l’intérieur du campement, ce sont les "vieilles", Alexandra et Malika, celles qui sont appelées à disparaître, (et avec elles toute une mémoire) qui sont encore vivantes.
Livrée à elle-même, Alexandra sort et même si le déplacement n’est pas une chose aisée pour son corps fatigué, elle s’en va ramener des cigarettes et des petits gâteaux pour les soldats, comme une véritable babouchka. Elle regarde et voit la jeunesse d’en face (la tchetchène) s’enfoncer sans un mot dans la résistance, perdant tout contact avec l’humanité, celle qui passe par le langage, tandis que Malika, une institutrice à la retraite, lui offre l’hospitalité et lui ouvre les yeux.
Par son prénom et son nom, le personnage d’Alexandra renvoie aux Tzars, Alexandre et Nicolas, aux épopées de Tolstoï, mais aussi aux romans de Dostoïevski. Sa silhouette et sa voix esquissent au fond de la mémoire, les ombres et les chœurs de l’Armée Rouge, mais dans cette Russie en attente et en guerre, ce qu’elle découvre c’est de part et d’autre, une jeunesse abîmée et condamnée à vivre sans avenir.
Alexandra d'Alexandre Sokourov, Sélection Officielle
Posté dans Cannes 2007 par comtessa le 24.05.08 à 20:30 - 4 commentaires
Persepolis : petit bijou persan
Persepolis aura-t-il la Palme ? Il serait en tout cas étonnant que le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud reparte sans prix, après la longue ovation qu’il a reçue lors de son unique projection en Sélection Officielle. Peu importe que ce succès couronne moins une nouveauté cinématographique (le film pâtit de la linéarité de sa narration, qui couvre les quatre albums de la série autobiographique, et de quelques baisses de rythme) que la singularité d’une œuvre et d’un parcours : par son talent unique et par ce qu’il symbolise, Marjane Satrapi méritait amplement son triomphe cannois, et l’audience qu’elle lui apportera au-delà du cercle déjà large des lecteurs de la bande dessinée.
Après les protestations très officielles de l’Etat iranien, on ne manquera pas sans doute pas d’enrôler Persepolis sous la bannière de la résistance au fondamentalisme et à l’oppression des femmes. Mais c’est à son regard d’auteure (beauté du graphisme en noir et blanc, que l’animation n’a pas trahi, humour souvent dévastateur, émotion discrète dans les passages les plus intimes) que Marjane Satrapi devra le succès de son film.
S’il est un prix que Persepolis mérite haut la main en tout cas, c’est bien celui de l’Education Nationale. Qu’on l’aborde par le biais de l’Histoire qu’il raconte (le film expose fort pédagogiquement l’histoire de l’Iran, du coup d’état de Reza Khan en 1921 jusqu’à la période contemporaine de la République Islamique), de son écriture (répondant à toutes les caractéristiques du genre, il constitue une façon originale d’aborder l’autobiographie) ou des valeurs qu’il défend (liberté et tolérance), Persepolis est un petit bijou pour les enseignants, d’autant plus précieux qu’il est accessible dès le collège. Dommage qu'il sorte à une période (le 27 juin) où les éleves auront dans leur majorité déserté les établissements.
Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Sélection Officielle
Posté dans Cannes 2007 par zama le 24.05.08 à 14:07 - Réagir
De l'autre côté et Import Export : trafics
Lors du dernier festival on avait constaté à travers deux productions (Fast food nation et Babel) que les Etats-Unis s’intéressaient à leur frontière méridionale. Cette année, même si le lieu est présent chez les frères Coen (mais plutôt comme un des paramètres de leur brillante démonstration que comme enjeu politique), c’est plutôt l’Europe qui regarde vers ses marges ou ses "marches" : dans Import Export, Ulrich Seidl suit en parallèle les itinéraires d’une infirmière ukrainienne qui émigre à Vienne, et celui d’un jeune chômeur autrichien qui fait le trajet inverse. De l’autre côté (Auf den Anderen Seite) croise les destins d’une jeune activiste turque, obligée de fuir en Allemagne, et d’un universitaire allemand.Il n’y a pas que leur proximité géographique et linguistique qui rapprochent ces deux films. Chassé croisé de personnages (un homme, une femme, un "européen", une "étrangère") qui ne se croiseront jamais, De l’autre côté et Import/Export (les deux films pourraient échanger leur titre) sont obsédés par les échanges et circulations entre l’intérieur et l’extérieur de l’Union : marchandises, corps, sentiments… C’est Olga qui va prodiguer son affection aux vieillards autrichiens tandis que ses copines ukrainiennes restées au pays vendent leurs charmes par webcam interposée (dans une scène qui elle n’a rien de charmant) ; ce sont les cercueils d’une prostituée turque et d’une étudiante allemande qui se croisent sur le tarmac de l’aéroport d’Istanbul, suivis par les corps bien vivants et souffrants de leurs proches.
Aux interrogations identitaires (déjà explorées dans Head-On, le précédent Fatih Akin) et à la construction narrative (sur le mode des rencontres manquées) du séduisant De l’autre côté, on avouera avoir préféré la radicalité de Import Export, radicalité qui aura indisposé nombre de festivaliers (lors de l’unique projection d’hier dans le Grand Théâtre Lumière, la salle se vidait à flot continu). Tel est le paradoxe de Cannes, que le film d’Ulrich Seidl souligne avec une violence inédite : au royaume de l’artifice et du superficiel, c’est dans les salles obscures qu’il faut aller pour se coltiner au réel. Eprouvant voyage en compagnie des damnés de la terre, Import Export passe en revue les endroits les plus sordides de l’Est de l’Europe. A la manière de son héroïne qui lave les draps des grabataires de l’Ouest, on peut dire que ce film n’hésite pas à mettre les mains dans la merde.
Mais alors que tant de longs-métrages sont si prompts à nous désigner qui sont les bons et (surtout) qui sont les méchants en ce bas-monde (Mang Shan, La question humaine, Un cœur invaincu), Ulrich Seidl se garde bien de condamner un seul de ses personnages. Ses plans fixes superbement composés, la durée qu’il accorde aux scènes, son humour pince sans rire constituent une des propositions cinématographiques les plus fortes et les plus cohérentes de ce Festival. Et l’humanité qui émane de ses deux personnages (des "non professionnels" comme chez Bruno Dumont, qui retourneront sans doute à leur anonymat et à leur galère après cette parenthèse cinématographique) n’est pas près de se laisser oublier.
De l’autre côté (Auf den anderen Seite) de Fatih Akin, Sélection Officielle
Import Export d’Ulrich Seidl, Sélection Officielle (photo)
Posté dans Cannes 2007 par zama le 23.05.08 à 19:48 - 6 commentaires
Mang Shan (Sourdes vallées) : douteux applaudissements
A Cannes les réactions du public font partie du spectacle : salles qui se vident d’ennui ou de désapprobation, broncas ou ovations quand la lumière se rallume, réactions spontanées du public lors même des projections. Il nous a été donné d’assister à deux micro-événements de ce genre dimanche dernier. Lors de la projection de Gegenüber de Jan Bonny à la Quinzaine des Réalisateurs, des cris de joie et de victoire ont salué la première gifle que Georg rend à sa femme Anne, qui le bat depuis le début du film, à rebours des schémas habituels. A la toute fin de Mang Shan de Li Yang (curieusement traduit en Blind Moutain en anglais et… Sourdes vallées en français), Xuemei fracasse d’un vigoureux coup de machette la tête de son "mari", un paysan qui l’a acheté 7000 yuans (étudiante, elle a été kidnappée), la séquestre et la viole depuis plusieurs mois, en toute bonne conscience et avec la complicité active de tout son village. A la projection de 15 h, le geste a provoqué un tonnerre d’applaudissements dans la salle Bazin où le film était présenté dans le cadre de la sélection Un Certain Regard.
Si la réaction spontanée du public de Gegenüber pouvait s’expliquer sinon s’excuser par le sujet et le ton un peu grinçants du film, les applaudissements non moins spontanés de celui de Mang Shan nous ont plongé dans le malaise. A la différence de celui de Georg, le geste défoulatoire de Xuemei n’a rien de libératoire : on devine le sort tragique réservé à la jeune femme (et à son père dont l’arrivée annonçait un espoir vite déçu) par les villageois après la mort d’un des leurs.http://www.zerodeconduite.net/admin/index.php?page=ecrire&task=editer&itemid=17085&npage=36&limit=10 Comment donc un film qui se présentait devant un public de festivaliers (a priori plutôt éduqué) bardé de si généreuses intentions peut-il tourner (au sens culinaire du terme), à l’appel au meurtre ?
Le tableau de l’humanité que dresse Mang Shan n’est pas sans rappeler Dogville de Lars Von Trier : veulerie et cupidité généralisées, concupiscence des hommes, complaisance des femmes. Mais à la différence de la fable du réalisateur danois, Li Yang prend soin de replacer son histoire dans un contexte économique et culturel précis, celui d’un petit village perdu de la Chine du Nord : misère de moins en moins supportable à mesure que l’on se convertit au capitalisme (l’argent est une obsession partagée par tous les personnages), survivance des schémas patriarcaux traditionnels, ravages de la préférence donnée au garçon (encore aggravée par la politique de l’enfant unique), démission des autorités, absentes ou corrompues, qui auraient pu corriger ces travers. Sur ce sujet ô combien scabreux, la mise en scène de Li Yang (déjà auteur du magnifique Blind shaft) évite le voyeurisme. Alors d'où vient cette gêne qui nous a accompagné pendant tout le film, et qu'ont confirmée les applaudissements du public ? C'est sans doute que Mang Shan ne donne aucun espoir à ses personnages, ni ne semble tirer d'enseignement des mésaventures de son héroïne. A quoi peut donc servir sa projection dans des cinémas occidentaux, devant un public qui n'est pas concerné par cette situation, et n'y pourra changer grand chose ?
Mang Shan (Sourdes vallées) de Li Yang. Un Certain Regard
Posté dans Cannes 2007 par zama le 23.05.08 à 08:30 - 4 commentaires
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