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: (81 articles)

L'?il invisible de Diego Lerman

L'œil invisible

Le m?me jour que Nostalgie de la lumi?re ?tait pr?sent? dans une autre section, La Quinzaine des r?alisateurs, L'œil invisible (La mirada invisible) de Diego Lerman. Autre g?n?ration (Diego Lerman n'a pas trente ans), autre pays (l'Argentine), autre genre (la fiction), mais m?me exp?rience historique de la dictature. Huis-clos ?touffant dans l'enceinte du lyc?e national de Buenos-Aires, celui qui forme les futures ?lites du pays, L'œil invisible met en en sc?ne Marita, surveillante qui participe ? la discipline de fer qui r?gne dans l'institution. Prenant de plus en plus sa tache ? cœur, Marita est tiraill?e entre sa fascination pour l'autorit? (repr?sent?e par M. Biasuto le surveillant g?n?ral ? moustache, qu'elle ne laisse pas indiff?rent) et son d?sir pour un jeune lyc?en, m?taphore (un peu trop ?) transparente de l'Argentine du d?but des ann?es 80, partag?e entre go?t de l'ordre et d?sirs d'?mancipation. Son z?le ambigu ? traquer la "subversion" chez ces jeunes gar?ons ? peine plus jeunes qu'elle, va la conduire dans des zones (au figur? comme au propre, puisqu'elle passe une bonne partie du film dans les toilettes des gar?ons) de plus en plus scabreuses.
Entre "l'ordre" et la "subversion", l'histoire tranchera : les derni?res minutes annoncent l'humiliation de la guerre des Malouines (1982), qui gu?rira le pays de sa fi?vre nationaliste et provoquera la chute de la junte.

L'œil invisible (La mirada invisible) de Diego Lerman – Quinzaine des R?alisateurs
Sortie fran?aise pr?vue pour le 1/09/2010

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Posté par le 16.05.10 à 16:10 - Réagir

Valse avec Bachir : tu n'as rien vu ? Chatila?


Chaque ann?e Cannes ce sont des retrouvailles, plus ou moins heureuses, avec les grands ma?tres du cin?ma mondial, les Dardenne, les Wenders, les Kusturica ou les Desplechin… C’est aussi et surtout le frisson d?licieux de la d?couverte, quand l’espace d’une projection s’impose un univers cin?matographique novateur, coh?rent, in?dit.
Ce frisson vous saisit, pour ne plus vous l?cher ensuite, d?s les premiers images anim?es de Valse avec Bashir d’Ari Folman : une meute de molosses enrag?s s?me la terreur dans les rues d’une ville ind?termin?e, sur fond de musique techno.
Valse avec Bachir raconte l’enqu?te du r?alisateur isra?lien Ari Folman sur un ?pisode longtemps refoul? de sa jeunesse : sa participation en tant qu’appel? ? l’op?ration "Paix en Galil?e" pendant la premi?re guerre du Liban (1982) et ? l’occupation de la ville de Beyrouth, qui aboutit (entre autres) au terrible massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila.
Cette premi?re s?quence, tr?s angoissante, des chiens enrag?s est en fait le cauchemar d’un vieux copain de r?giment, dont le r?cit va servir d’?l?ment d?clencheur . Il renvoye en effet Ari Folman ? sa propre absence de souvenirs, ? l’exception d’une image obs?dante et peut-?tre invent?e : lui et ses camarades se baignant face ? Beyrouth d?vast?e et illumin?e par les fus?es ?clairantes, la nuit du fameux massacre perp?tr? par les phalanges chr?tiennes. Pour retrouver la m?moire qui lui ?chappe et savoir ce qu’il a fait ou pas cette nuit-l?, Folman va partir ? la recherche de ses anciens camarades.
Aux confins de la bande dessin?e autobiographique (on pense ? Persepolis ?videmment, s?lection cannoise oblige, mais ?galement ? Maus d’Art Spiegelman ou L’Ascension du haut-mal de David B.) et du documentaire historique (genre dont le film reprend la structure), Valse avec Bachir est un magnifique film sur la fa?on dont la guerre marque les hommes, et dont ceux-ci s’arrangent avec leurs blessures, en m?me temps qu’ une r?flexion quasi proustienne sur la m?moire.
La narration, faite d’allers et retours entre pr?sent et pass?, m?le la nostalgie douce-am?re de quadrag?naires install?s (guerre ou pas, il s’agissait tout de m?me de leurs vingt ans), et le surgissement soudain de visions traumatiques refoul?es. La libert? qu’offre l’esth?tique si particuli?re et originale du film (l’animation documentaire), permet d’unifier les deux, tra?ant en quelque sorte un pont entre le Kubrick grin?ant de Full Metal Jacket et l’humanit? de La Ligne rouge de Terence Mallick.
Par cercles concentriques, le film se rapprochera de ce qui est ? la fois son point aveugle et son cœur battant : le massacre perp?tr? par les phalanges chr?tiennes sur les hommes (pour venger la mort de Bachir Gemayel), femmes et enfants des camps de Sabra et Chatila, sous les yeux de l’arm?e isra?lienne qui encerclait le camp et laissa agir ses suppl?tifs. On se souvient qu’Amos Gita? avait sign? un de ses plus beaux films sur ses souvenirs de la guerre du Kippour (Kippour, 1998). Au moment o? Isra?l f?te ses soixante ans, Ari Folman revisite une page encore plus noire de l’histoire du jeune ?tat, avec une sinc?rit? qui ne manquera pas de provoquera la pol?mique dans son pays.

Valse avec Bashir d’Ari Folman, Isra?l, 87 mn
S?lection Officielle en comp?tition

MAJ du 18/06 :

Le site officiel du film (sortie pr?vue le 25/06/08)

> Ce film est disponible dans la boutique DVD.

Posté par le 16.05.10 à 14:45 - 5 commentaires

Nostalgie de la lumi?re de Patricio Guzman

Nostalgie de la lum?reLes amateurs d'astronomie connaissent bien le d?sert d'Atacama au Chili. Ses caract?ristiques topographiques et m?t?orologiques en ont fait un site exceptionnel pour l'observation des ?toiles, qu'exploitent d?sormais de gigantesques t?lescopes g?r?s par des ?quipes internationales (notamment l'ALMA). Mais si les astronomes ont les yeux tourn?s vers le ciel, il suffit de regarder par terre pour lire une autre histoire : le d?sert d'Atacama a ?galement servi de lieu de rel?gation (le camp de Chacabuco) et de charnier pour les opposants au r?gime de Pinochet.
Dans une belle m?taphore, le documentaire Patricio Guzman assimile le pass? ? la gravit? terrestre : le r?alisateur de Chili, la m?moire obstin?e voudrait regarder vers les ?toiles, sa passion d'enfance, d'avant le 11 septembre 1973, mais inlassablement la r?alit? le ram?ne aux ann?es de la dictature (1973-1988).
Nostalgie de la lumi?re est une m?ditation sur le temps, entrem?lant au temps court de l'histoire humaine celui de notre univers. Il avance ainsi la tr?s belle id?e que les astronomes ont pour objet non le pr?sent ni le futur mais le pass? : ils observent non pas les ?toiles en elles-m?mes mais leur souvenir (apport? jusqu'? nous par la lumi?re), ce qui en fait des arch?ologues ou des historiens de l'univers.
Magnifiquement contemplatif, graphiquement superbe, Nostalgie de la lumi?re serait une œuvre apais?e si ne continuait ? y bouillir ? petit feu la col?re des proches de disparus, qui fouillent inlassablement le sable br?lant du d?sert, ? la recherche des fragments ?parpill?s de leurs proches.
Quand se cl?t le film, c'est ainsi ? l'?pitaphe du philosophie Emmanuel Kant qui vient ? l'esprit : "Le ciel ?toil? au dessus de ma t?te, la loi morale au fond de mon cœur…"

Nostalgie de la lumi?re (Nostalgia de la luz) de Patricio Guzman – S?lection Officielle Hors comp?tition S?ance sp?ciale

Posté par le 16.05.10 à 11:57 - 7 commentaires

The invention of lying, Kant et la freakosophy

The Invention of lying? Sans peut-?tre le savoir, Rick Gervais illustre parfaitement le fameux "R?gne des fins" de Kant o? Dieu accorde la vertu et la nature."
On sera sans doute surpris d'apprendre que Rick Gervais est un comique anglais, et qu'il a r?alis? et interpr?t? le film dont il est question plus haut The Invention of lying. Cette com?die am?ricaine sortie r?cemment en France n'a pas soulev? l'enthousiasme de la critique, loin de l?, m?me si le caract?re hautement philosophique de son argument (l’histoire d’un homme qui d?couvre le mensonge dans un monde o? tout le monde dit la v?rit?) n'a pas ?chapp? ? certains.
S’inscrivant dans la vogue r?cente de la "pop philosophie", autrement dit l'application de concepts philosophiques aux produits de la culture de masse (cf le r?cent ouvrage Philosophie en s?ries), le blog Freakosophy lui consacre un tr?s long et tr?s s?rieux article.
Y-aurait-il l? un moyen int?ressant la question de la v?rit?, et d'autres notions connexes, pour le plus grand profit des lyc?ens qui passent les ?preuves de philo du baccalaur?at dans quelques semaines ? Y a-t-il, comme le proclame Freakosophy, "de l'int?r?t pour toutes choses et un sens ? donner ? tous les ph?nom?nes" ?

La d?monstration n'est qu'? moiti? convaincante.
L'article a d'abord l'int?r?t de montrer les deux mani?res d'exploiter le postulat de d?part (un monde o? le mensonge n'existe pas), que le film suit successivement : la com?die, qui montre par l'absurde que "le mensonge est une n?cessit? sociale absolue" ; puis la science-fiction, qui prend au s?rieux les implications du postulat ainsi pos? ("Pour parler en langage leibnizien, on peut dire qu’il cherche ? d?ployer le syst?me harmonique auquel une telle loi se trouve li?e.").
Il oppose ainsi la morale du film, qui consiste en une v?ritable apologie du mensonge, ? la morale kantienne (cf la citation liminaire) : "Paradoxalement, ce film est le cauchemar de la morale kantienne, une inversion infernale de l’application de l’imp?ratif cat?gorique : c’est l’universalisation d’une maxime morale (tu ne mentiras point) qui conduit ? l’immoralit? syst?matique : un mat?rialisme ?go?ste et socialement injuste."
D'abord int?ressant et stimulant, notamment quand il aborde les diff?rentes conceptions de la religion (montr?e comme le stade supr?me du mensonge par Ricky Gervais), l’article finit par se perdre dans une critique en r?gle du film, comme d??u par la vacuit? de son objet (le dernier chapitre s'intitule "Un monde finalement peu coh?rent reposant sur beaucoup de confusions.").
En reprochant ? The Invention of lying son absence de coh?rence philosophique (critique du mat?rialisme se basant sur des pr?suppos?s totalement mat?rialistes), ses contradictions et ses invraisemblances (le film ne parvient pas ? "tenir" pas son pr?suppos? de d?part), c'est finalement son propre postulat que le blog met en doute : la possibilit? de produire de la pens?e sur une œuvre ? la valeur artistique plus que douteuse. Autrement dit, The invention of lying ne "r?siste" pas vraiment ? l'examen critique, et sa saveur philosophique est aussi fugace que celle d'une boule de chewing-gum. A chercher ? philosopher sur des objets qui ne m?ritent sans doute pas cet exc?s d'honneur (pr?s de 30 000 signes pour l'article sur The Invention of lying), la "freakosophie" p?che paradoxalement par manque de l?g?ret? et par un terrible esprit de s?rieux.

> A lire ?galement sur Freakosophy : d'autres analyses de films, de s?ries t?l?vis?es (Lost, Mad Men), et une s?rie sur un genre aussi socialement infr?quentable que philosophiquement intrigant, le porno.

Posté par le 12.05.10 à 00:52 - Réagir

Retour sur la Rafle

La Rafle

Approchant aujourd’hui les trois millions d’entr?es sur le territoire fran?ais, La Rafle de la r?alisatrice Rose Bosch et du producteur Ilan Goldman a d’ores et d?j? r?ussi son pari de transformer cette page honteuse de l’histoire de France en grand spectacle populaire port? par le casting Reno-Elmaleh. Massivement soutenu par le service public au sens large (soir?e sp?ciale sur France 2, recommandation personnelle de Luc Chatel) le film a suscit? ?tonnamment peu de critiques sur sa vision de l’histoire, surtout si l’on compare aux d?bats soulev?s par le documentaire Apocalypse ou ? la "pol?mique Jan Karski" (opposant le romancier Yannick Haennel au cin?aste Claude Lanzmann).
La sortie du DVD du film, pr?vue pour la rentr?e prochaine, devrait capitaliser sur cette dimension (d?j?) patrimoniale et cibler le public des enseignants et des ?tablissements scolaires. Par son travail minutieux de reconstitution, son caract?re tr?s accessible, sa volont? de p?dagogie, La Rafle peut certes se r?v?ler utile pour les enseignants ? des fins illustratives. Encore faut-il rappeler qu’il ne s’agit pas d’un "document" historique, et d?passer le slogan rassurant du film ("C’est une fiction, mais tout est vrai.") pour montrer les limites et les biais de la vision qu’il propose.
C’est dans ce cadre que l’on renverra ? la pr?cieuse analyse de l’historienne Annette Wieviorka, parue dans le mensuel L'Histoire. L’historienne souligne d’abord les qualit?s du film ("Le meilleur du film est la description du travail policier, notamment de fichage de toute une population, et des m?canismes qui ont permis les arrestations.") avant de revenir sur les probl?mes qu’il pose?:
— la description idyllique des Juifs de Montmartre ? la veille de la rafle du V?l d’Hiv. ("Pendant les vingt premi?re minutes, c’est ? un tableau idyllique et lumineux de la vie juive dans un Montmartre d’op?rette ? l’?cart de la guerre qui est dress?e. Les femmes tricotent paisiblement dans les squares (avec quelle laine??), chacun vaque ? ses occupations (o? sont les interdictions professionnelles??),? la boulangerie ne manque pas? de pain.") comme si rafle du Vel d’Hiv avait ?t? un coup de tonnerre dans un ciel serein.
— la pr?sentation des "sauveurs", "galerie de personnages populaires (…) qui tous, ? l’exception de la boulang?re, viennent en aide aux Juifs" alors que la r?alit? fut "infiniment plus nuanc?e"
— la description du camp de Beaune la Rolande ("situ? en pleine for?t, abrit? des regards, sans la moindre habitation aux alentours, alors qu’il faisait corps avec le village")
Surtout, l’historienne regrette un r?cit "plein", fort d’une position surplombante et r?trospective, qui r?pond ? tout et "ne laisse ouverte aucune question." (notamment celle des responsabilit?s), qui abreuve le spectateur de "certitudes et de bons sentiments". Et de conclure?: "Il faudrait s’interroger sur l’?nergie qui est mise depuis des ann?es ? transformer l’histoire du g?nocide des Juifs en une histoire acceptable pour les enfants. Une histoire pleine de compassion, de bont?, de d?vouement, de vie, triomphe du bien sur le mal et qui installe chez tous une bonne conscience r?trospective. Une histoire sans silence ou sans creux et qui gomme l’inqui?tude sur la nature humaine et sur les m?canismes politiques. Or enseigner l’histoire, ce n’est pas fournir une connaissance tout pr?te. C’est apprendre ? questionner le pass?."

La Rafle, le site officiel
Retour sur la Rafle par Annette Wieviorka, L'Histoire
"La Rafle : au revoir les enfants" sur Z?rodeconduite.net

Posté par le 29.04.10 à 18:14 - Réagir

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