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Dans les salles : Les films de l'actualité (462 articles)

"Mary" ne réconciliera pas les spectateurs avec les maths

Mary

Le public du Festival du Film américain de Deauville ne s’est pas trompé en récompensant le film de Marc Webb : quel que soit son âge ou son rapport aux maths, il sera difficile de ne pas s’attacher à ce « Will Hunting junior ».
Il faut dire que le réalisateur américain fait appel à des codes largement identifiés (drame familial et comédie romantique), qui rendent le film parfaitement efficace. Mais l’attendu n’empêche pas la subtilité : Marc Webb accompagne habilement les émotions du spectateur par ses choix de mise en scène (ainsi la palette de couleurs qui s’assombrit à mesure que la tonalité du film se fait plus grave), et refuse tout manichéisme dans son traitement des personnages (la grand-mère de Mary, d’abord présentée comme un monstre froid, avant que ne soit révélée la souffrance qu’elle cache).

Côté pédagogique, Mary pourra très certainement donner lieu à de belles discussions avec les élèves, notamment ceux qui ne se sentent pas parfaitement adaptés à l’école. Le film pose des questions essentielles sur l’institution scolaire, interrogeant par exemple notre définition du « bon élève » : est-ce celui qui sait répondre à toutes les questions ? ou bien celui qui s’épanouit à l’école ? Le rôle de l’école est-il simplement de transmettre des savoirs ou bien des faire des élèves des « être(s) humain(s) décent(s) », comme l'oncle de Mary le demande à la directrice ?

Pour autant, Mary n’aura peut-être pas les faveurs des professeurs de mathématiques. Tout au long du film, les équations présentées à la petite fille sont soustraites à la compréhension du spectateur. Aussi mystérieuses que bizarres, les mathématiques sont du côté des « méchants » du film, ceux qui veulent priver Mary de son enfance pour l’enfermer dans une prison de chiffres. Pourtant, la petite fille semble sincèrement passionnée par les maths, ce sur quoi il aurait été bon d’insister au lieu de faire de cette matière un facteur inéluctable de malheur. À la décharge de Marc Webb, il semble que le cinéma n’ait pas encore réussi à rendre les mathématiques pures sympathiques, à l’inverse des mathématiques appliquées (voir le récent succès des Figures de l’ombre). Les réalisateurs parviendront-ils un jour à relever ce défi ?

[Mary de Marc Webb, 2017. Durée : 101 mn. Distribution : Twentieth Century Fox France. Au cinéma le 13 septembre]

Philippine Le Bret

Merci à Thomas Messias, professeur de mathématiques, pour sa contribution à cet article.

Posté dans Dans les salles par le 19.09.17 à 16:41 - Réagir

Les Grands esprits : une vision positive (et naïve) de l'école

Les grands esprits

François Foucault (Denis Podalydès), professeur de lettres au prestigieux lycée Henri IV, est muté contre son gré dans un collège de banlieue classé REP +. Après des débuts difficiles, il prouvera que sa bonne volonté peut faire des miracles. On pouvait craindre le pire de cette énième variation sur une trame déjà largement usée par le cinéma. Mais pour son premier long-métrage, Olivier Ayache-Vidal réussit à éviter un certain nombre de clichés. La classe de banlieue qu’il met en scène n’est pas un repaire de criminels en devenir mais, de manière beaucoup plus réaliste, un assemblage hétéroclite d’élèves plus ou moins attentifs, dont la majorité est disposée à apprendre. Au lieu de céder à la facilité de la noirceur, Ayache-Vidal laisse ainsi place à la légèreté, et le choix du réalisateur de prendre comme comédiens les vrais élèves et parents du lycée Maurice Thorez de Stains apporte au film beaucoup d’authenticité. S’il n’est pas exploitable en classe (il n’est pas beaucoup question de littérature dans Les Grands Esprits, à l’exception d’une séquence où le professeur raconte Les Misérables comme une succession de faits divers entendus au journal de 20h), le film plaira sans doute aux enseignants, auxquels il permettra de s’interroger sur la notion de bienveillance.

Les limites des Grands esprits tiennent à la vision très naïve, voire utopique, que le film donne du pouvoir de l’école. En choisissant de ne presque jamais sortir du collège, le film oublie de prendre en compte le contexte social et géographique dans lequel s’inscrit cet établissement. Or, dans la réalité, les adolescents scolarisés en REP + sont confrontés à de nombreux obstacles, comme la pauvreté ou les discriminations, et n’attendent pas simplement qu’un professeur bienveillant leur redonne le goût d’apprendre pour s’engager sur la voie de la réussite et du bonheur.

Cette vision très volontariste du rôle du professeur se double d’une gênante hiérarchisation des personnages : il y a d’un côté le sauveur, et de l’autre les sauvés. Seydou, élève turbulent qui s’ouvre peu à peu au savoir, ne le fait ainsi jamais seul. Quand Seydou triche en dictée, François choisit de fermer les yeux ; quand il présente un exposé bâclé, François récompense son audace ; et quand il se fait renvoyer du collège, François menace le proviseur pour qu’il puisse revenir. Tout au long du film, Seydou nous est ainsi présenté comme un petit malin avec un poil dans la main, qui aurait sombré sans les interventions providentielles d’un professeur-héros. Où comment le film retombe, à force de bonnes intentions, dans les clichés qu’il avait su éviter.

Philippine Le Bret

Merci à Anastasia Rostan et Justive Vialle, professeures de Lettres, pour leur contribution à cet article

[Les Grands esprits d’Olivier Ayache-Vidal. 2017. Distribution : Bacfilms. Durée : 106 mn. Au cinéma le 13 septembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 18.09.17 à 17:59 - Réagir

Dans un Recoin de ce Monde : le site pédagogique

Dans un recoin de ce monde

Véritable phénomène de société au Japon (le film a rassemblé plus de deux millions de spectateurs sans bénéficier du soutien d’un grand studio comme Ghibli), Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi, a également su séduire hors de ses frontières puisqu’il a remporté le Prix du Jury au prestigieux Festival du cinéma d’animation d’Annecy. Au-delà de ses enjeux mémoriels pour la société japonaise (la représentation du traumatisme, jamais guéri, des bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki), Dans un Recoin de ce Monde est en effet une œuvre humaniste aux résonnances universelles. À travers le portrait sur plusieurs années de Suzu, jeune japonaise rêveuse et fantasque, Sunao Katabuchi fait le récit d’une « vie minuscule » percutée par l’Histoire, avec en point d’orgue le bombardement nucléaire de la ville d’Hiroshima le 6 août 1945 : une vie minuscule (à l’échelle des centaines de milliers de morts civils et militaires du conflit), mais non moins singulière et précieuse, avec ses joies, ses peines et ses moments de grâce, merveilleusement rendus par le dessin et les couleurs délicates de Katabuchi.

Ce film d’animation devrait toucher les élèves par sa poésie et son message d’espoir : suivre le personnage principal, Suzu, c’est suivre un parcours initiatique porteur d’une leçon humaniste toujours d’actualité, la menace du nucléaire (qu’il soit civil ou militaire) n’ayant hélas pas disparu. C'est pourquoi Zérodeconduite consacre au film un dossier pédagogique, qui propose d'étudier le film dans le cadre des programmes de Français du Collège : en quatrième avec « Individu et société : la confrontation des valeurs », mais surtout en classe de troisième avec l’axe « Dénoncer les travers de la société », en liaison évidemment avec l’enseignement d’Histoire.

Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi, 2017
Au cinéma à partir du 6 septembre
Le site pédagogique du film

Posté dans Dans les salles par le 05.09.17 à 17:50 - Réagir

Nothingwood : quand l'Afghanistan fait son cinéma

Nothingwood

« Bollywood, Hollywood, Nothingwood ! » La formule est de Salim Shaheen, cinéaste afghan aussi prolifique (111 films au compteur) que fauché, qui débarque cette année dans les salles françaises (après un passage remarqué à Cannes à La Quinzaine des réalisateurs) à la faveur d’un documentaire dont il est le héros. « Nothingwood » car le cinéma de Shaheen est celui du (presque) rien : quelques bouts de ficelles, une équipe qui ne dépasse jamais les cinq personnes, trois-quatre jours de tournage en moyenne. Mais c’est un cinéma du rien qui peut tout : produire à la chaîne des films de série Z dans un pays en guerre, et rassembler à chaque fois des centaines d’Afghans dans des salles de projection improvisées. Un cinéma du rien qui dit tout, aussi : le pays en guerre, les conservatismes sociaux, et même les traumatismes enfantins d’un réalisateur apparemment invincible.

Sonia Kronlund, qui a découvert Shaheen il y a une dizaine d’années, explique qu’il donne dans ses films un visage et une voix aux Afghans. Dans ses films, « les gens du peuple sont des héros. Les pauvres réussissent à vaincre les riches. Les faibles sortent vainqueurs. Les puissants sont punis. » Un cinéma de la catharsis donc, sous des allures de franche bouffonnerie – combats outranciers, intermèdes chantés, drames familiaux aux airs de commedia dell’arte. Shaheen crie dans chacun de ses films son amour pour le cinéma, de manière à ce point irrésistible que même les Talibans connaissent ses films par cœur, eux qui voient pourtant dans le cinéma un instrument du diable. 

Embarquer aux côtés d’une telle célébrité était forcément une aventure. Pour filmer Shaheen, Kronlund s’est embarquée de Kaboul à Bamiyan, sur des routes où le danger (enlèvement, attentat, mines) est constant. On est d’ailleurs ému de découvrir à l’écran les sublimes paysages afghans dans lesquels plus aucun touriste ne s’aventure. Là est aussi la puissance magique du cinéma : montrer ce que presque plus personne ne peut voir. Kronlund pourtant ne se met jamais en avant, et préfère laisser le beau rôle à Shaheen. Pour ménager la sensibilité du réalisateur, dont on comprend vite qu’il veut tout contrôler, elle joue de bon cœur la comédie de l’afghan valeureux et de l’occidentale peureuse. Sans non plus s’effacer : seul personnage féminin dans un monde sans femmes, Kronlund et son voile rose se détachent. Elle n’hésite d’ailleurs pas à mettre Shaheen face à ses contradictions, lui qui refuse que ses femmes et ses filles apparaissent dans le documentaire. Kronlund évite ainsi le safari orientalisant : au lieu de filmer Shaheen comme un exotique excentrique, elle ne le traite sans condescendance et le laisse se dévoiler dans toute sa complexité. Le portrait final de ce monstre du cinéma afghan est aussi drôle qu’émouvant, parfois irritant mais toujours généreux.

Philippine Le Bret

[Nothingwood de Sonia Kronlund. Durée : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 14 juin 2017]

Posté dans Dans les salles par le 15.06.17 à 14:04 - Réagir

Le Chanteur de Gaza : Palestinian idol

Le Chanteur de Gaza

Le 22 juin 2013, le présentateur d’Arab Idol (équivalent de la Nouvelle Star dans le monde arabe) annonce le sacre du Palestinien Mohammed Assaf. Feux d’artifices, concert de klaxons, danses : la Palestine toute entière explose de joie. Ce soir-là, Mohammed Assaf, qui est né en Libye, est arrivé à Gaza à l’âge de 4 ans et a grandi dans le camp de réfugiés de Khan Younes, devient l’icône de tout un peuple. Son parcours fait de lui le symbole des difficultés quotidiennes subies par les Palestiniens, et sa victoire celui de la combativité d’un peuple malmené par l’histoire.

Mais si l’histoire est belle, le film d’Hany Abu-Assad (Omar, Paradise Now) se contente de la retracer sans grande inventivité ni profondeur. On en sort certes le sourire aux lèvres, mais avec l’impression tenace que le réalisateur est passé à côté de son sujet. De tout le film, on ne comprendra en effet jamais pourquoi le héros chante, la musique apparaissant ici comme un simple prétexte à la success-story. La première partie est moins consacré à la naissance d’un talent qu’au récit des aventures de quatre enfants dans la bande de Gaza. Cette séquence enfantine n’en constitue pas moins la meilleure part du film, car Hany Abu-Assad y propose une représentation humaniste de ces enfants gazouis. À rebours de l’image d’éternelles victimes (de la guerre ou du blocus) que laisse l'écume de l'actualité, les enfants du film sont montrés comme bien vivants, espiègles, débrouillards, et convaincus que le futur n’aura d’autre choix que de se plier à leurs désirs. Peu importe qu’ils soient enfermés dans une bande de terre de 360 km2, peu importe que les instruments sur lesquels ils jouent soient bricolés avec trois fois rien : la sœur de Mohammed, Nour, répète à qui veut bien l’entendre qu’ils se produiront un jour à l’opéra du Caire. La réussite de cette première partie tient grandement au personnage de Nour, de loin le plus enthousiasmant du film. La petite fille n’a pas sa langue dans sa poche, affirme sans sourciller qu’elle ne se mariera jamais, et ne cesse d’encourager les trois garçons qui l’entourent à croire en leurs rêves. Grâce à cette figure féminine forte, le film réfute l’idée d’une soumission totale des filles et des femmes gazaouies. Mais Hany Abu-Assad se garde de tomber dans l’angélisme, son trio de personnages féminins (Nour, sa mère et sa meilleure amie) permettant d’exprimer de manière riche et nuancée la difficulté d’être une femme dans une société patriarcale – les libertés qu’elles conquièrent et les stratégies qu’elles inventent pour contourner des traditions machistes les plus immuables.

Malheureusement, Nour disparaît dans la deuxième partie du film, située une dizaine d’années après la première. La petite fille s’étant imposée comme le personnage principal du film, celui-ci ne sait plus très bien à quoi se raccrocher. Le réalisateur se raccroche dès lors à une succession de péripéties : la frontière entre Gaza et l’Égypte étant fermée, Mohammed doit ruser pour parvenir au Caire ; il rentre ensuite par effraction dans l’hôtel où ont lieu les auditions, et s’engage dans une course-poursuite avec les agents de sécurité ; enfin, au cours de semaines de tournage de l’émission, il doit lutter contre la pression de plus en grande que fait peser sa notoriété naissante sur ses frêles épaules. Mais Hany Abu-Assad ne réussit pas à construire de véritable suspense, de sorte que l’intérêt du spectateur se délite peu à peu. Il oublie également de s’intéresser à la psychologie de son personnage, de sonder ses failles et ses douleurs. Mohammed est ainsi cantonné à son rôle d’idole palestinienne, obligé de n’être qu’une feuille blanche sur lequel chacun, qu’il soit téléspectateur ou réalisateur, peut écrire ce qu’il veut. Son incroyable parcours valait probablement mieux que cela.

Philippine Le Bret

[Le Chanteur de Gaza de Hany Abu-Assad. 2015. Durée : 95 mn. Distribution : La Belle company. Sortie le 10 mai 2017]

Posté dans Dans les salles par le 12.05.17 à 11:47 - Réagir

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