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Dans les salles : Les films de l'actualité (479 articles)

Nul homme n’est une île : la bonne gouvernance locale est-elle la clé d’un futur désirable ?

Nul homme n’est une île © Métére films

Mieux produire, mieux respecter nos territoires, mieux vivre… alors que la France s’interroge sur la possibilité de faire rentrer la lutte contre le réchauffement climatique dans sa Constitution, la question est plus que jamais d’actualité. Elle est au centre de Nul homme n’est une île, un documentaire qui propose quelques pistes pour construire un futur plus respectueux des hommes et de leur environnement.

Un titre énigmatique

« Nul homme n’est une île / Chaque homme est un morceau du continent ». Le titre du nouveau documentaire de Dominique Marchais (Le Temps des grâces, La Ligne de partage des eaux), tiré d’un poème anglais de John Donne paraîtra bien énigmatique au profane. Il résume pourtant, à sa manière métaphorique, le projet du réalisateur : parcourir un continent (l’Europe) pour montrer comment chaque initiative locale participe d’un projet global. Nul homme n’est une île est donc construit comme un voyage à travers l’Europe, découpé en trois chapitres situés chacun dans un pays différent : l’Italie (Sicile), l’Autriche (région du Vorarlberg) et la Suisse (canton des Grisons).

En Sicile, des agriculteur·rice·s qui veulent mieux nourrir les hommes

La partie la plus dense et la plus intéressante du film est assurément la première. On y rencontre les membres des « Poules heureuses » (« Galline Felici » en italien), une coopérative agricole sicilienne attachée aux valeurs de l’écologie et de l’économie solidaire.Passionnant, ce premier chapitre l’est d’abord par sa réflexion sur la forme coopérative, conçue comme un modèle de démocratie en miniature. Les membres des « Galline Felici » se réunissent pour débattre, faire part de leurs problèmes respectifs, proposer des modèles de développement, et finalement décider ensemble de la direction à donner à leur projet. Une belle façon de montrer que la construction d’un futur responsable ne se fera pas sans débats, contradictions, frottements.
Mais ce qui marque encore plus dans ce premier chapitre, c’est la mise en images de la compétition territoriale entre ville et campagne, dont la première sort systématiquement gagnante. Les champs d’un des producteurs des Galline felici sont situés à la périphérie de Catane, la capitale sicilienne (sur la côte Est de l’île), et donc directement menacés par l’extension des zones péri-urbaines. Cette compétition est d’autant plus frappante qu’elle est d’abord cachée : on découvre les champs en plans serrés, ce qui donne l’impression d’être en pleine nature ; et puis, à mesure que le cadre s’élargit, la zone commerciale mitoyenne apparaît, avec ses bâtiments, achevés ou en construction. Le travail sur le son vient encore renforcer cette impression d’invasion industrielle, le grondement des avions témoignant de la proximité de l’aéroport de Catane. Un passage sur Google Maps et son historique achève de manière accablante la démonstration.

Un propos parfois difficile à suivre

Il est plus difficile de comprendre où veut en venir le réalisateur dans les deux autres parties de son film, en Suisse et en Autriche. Le souci du local et de la participation citoyenne irriguent toujours son enquête, puisque Marchais se demande comment l’architecture et l’artisanat peuvent contribuer à la survie des villages ruraux. Mais la construction est moins rigoureuse et le propos plus distendu, de sorte que l’on ne sait pas exactement ce que font les protagonistes qu’il filme, ni quel est l’impact de leurs actions sur la communauté et leur environnement. Le manque de contextualisation politique pose aussi question : on n'imagine pas que la situation politique nationale ou régionale soit sans conséquence sur ces initiatives locales. Le repli sur de petites communautés est-il forcément la clé d’un futur désirable ? Faute de poser le débat sur les implications d’un tel choix, le film de Dominique Marchais perd peu à peu le spectateur.

[Nul homme n'est une île de Dominique Marchais. Durée : 96 mn. Distribution : Météore. Sortie le 4 avril 2018]

Les +

- La réflexion sur les différentes façons de construire un futur désirable
- La mise en images de la concurrence entre ville et campagne

Les -
- Un documentaire très aride
- Un propos parfois confus
- Le manque de contextualisation

Lien avec les programmes
Géographie, Seconde
:
- « Nourrir les hommes » : le rapport entre les ressources alimentaires, la gestion des sols et les conflits d’usage qui y sont attachés
- Étude d’une séquence : la réunion de coopérative, qui permet de traiter de la gouvernance éthique des sols. Les élèves pourront travailler les points de vue des contradicteurs et questionner le discours qu'ils portent.
Tous niveaux :
- L’utilisation d’un Système d’Information Géographique : Google Earth, employé dans le film pour observer l’évolution d’un territoire

Philippine Le Bret
Merci à Laurent Gayme et Gabriel Kleszewski, professeurs de géographie, pour leur contribution à cet article 

Posté dans Dans les salles par le 04.04.18 à 09:53 - Réagir

Le Collier rouge : la Première Guerre Mondiale à hauteur de soldat

Le Collier rouge

Adapté d’un roman de Jean-Christophe Rufin, Le Collier rouge propose, sous des dehors d’enquête policière, une subtile mise en images de la Première Guerre Mondiale.

Une enquête policière

À l’été 1919, un ancien héros de guerre (Nicolas Duvauchelle) est retenu prisonnier dans une petite ville du sud de la France. Le juge militaire, envoyé pour démêler cette affaire qu’il croit simple, est rapidement confronté à l’obstination de l’ancien soldat, qui refuse que sa faute soit passée sous silence. Construit comme une enquête policière, le nouveau film de Jean Becker tient son spectateur en haleine grâce à une alternance dynamique entre les scènes d’interrogatoire dans la petite cellule de la prison et les flashbacks qui nous emmènent sur les différents lieux de la guerre. Le spectateur, qui n’en sait jamais plus que le juge, est partie prenante de cette enquête, découvrant en même temps que lui ce qu’a fait Morlac et les motivations de son geste.

Micro-histoire et grande Histoire

Ce dynamisme narratif n’empêche néanmoins pas un certain flou dans la définition des enjeux de l’enquête. Alors qu’il s’agit pour Lantier du Grez (le juge) de décider de la vie ou de la mort de Morlac, les deux personnages ont souvent une attitude débonnaire, comme s’ils perdaient de vue la finalité de leur confrontation. De même, la résolution de l’enquête peut être frustrante pour le spectateur contemporain : au regard de nos standards actuels, le geste de Morlac, dont la révélation se fait attendre pendant tout le film, apparaît véniel. Il faut donc, pour bien comprendre l’enjeu du « crime » de Morlac, se tourner vers le contexte historique dans lequel il s’inscrit. À cet égard, les nombreux flashbacks du Collier rouge en font une très bonne conclusion à l’étude de la Première Guerre Mondiale, rendant concrets des éléments importants du conflit.

Une mise en images de la Première Guerre Mondiale

Sa très grande richesse historique est d’ailleurs le principal atout du Collier rouge. Grâce aux flashbacks de Morlac, le film revient d’abord sur l’ordre de mobilisation générale, et le peu d’enthousiasme des hommes concernés - qui ne partaient décidément pas « la fleur au fusil ». Le film montre bien que les autorités devaient aller chercher les recrues jusque sur le pas de leur porte, en pleine campagne, pour éviter qu'ils s'échappent. Le Collier rouge se penche ensuite sur l’expérience combattante, et le récit de Morlac se fait à ce moment-là particulièrement saisissant. La violence des scènes de bataille contraste avec la représentation d’une « guerre de position » dans laquelle les soldats n’auraient fait qu’attendre. Dans le film, les combats vont jusqu’au corps-à-corps, et la sauvagerie du conflit s’incarne autant dans l’utilisation de baïonnettes (vestige des guerres anciennes) que dans le recours aux obus (symboles des moyens modernes de la guerre).

Le front d’Orient et l’influence de la révolution russe

La singularité du Collier rouge est également liée au lieu choisi pour les scènes de guerre : le film sort de l’habituel schéma France/Allemagne pour nous emmener sur le front d’Orient (à l'instar de ce qu'avait fait Bertrand Tavernier dans Capitaine Conan), à Thessalonique, dans des paysages paradisiaques qui ne correspondent pas à l’image d'Épinal de la guerre de tranchées. Là-bas, l’armée française d’Orient est alliée aux Russes, aux Britanniques, aux Italiens et aux Serbes pour combattre les Bulgares, les Austro-Hongrois, les Allemands et les Turcs. La mise en images de ce front d’Orient est donc une manière d’insister sur le caractère mondial de ce conflit qu’on réduit souvent à l’affrontement franco-allemand.
Au vu des efforts consacrés à la reconstitution du conflit, il n’est pas étonnant que la plus belle scène du film soit issue d’un de ces flashbacks. Elle se déroule en 1917, un soir où Morlac décide de se rendre dans la tranchée des Russes. Il y trouve des soldats en pleines réjouissances, célébrant la chute du tsar à grand renfort de chansons. La victoire des révolutionnaires et de leurs idéaux socialistes amène ensuite les soldats des armées alliées d’Orient à fraterniser avec leurs ennemis, la conscience de classe primant pour quelques instants sur l’appartenance nationale.

Philippine Le Bret
Merci à Laura Mougel, professeure d’histoire, pour sa contribution à cet article

[Le Collier rouge de Jean Becker. 2018. Durée : 83 mn. Distribution : Appolo Films. Sortie le 11 mars 2018]

Les plus :
- Une enquête policière qui tient en haleine
- Des flashbacks historiques qui témoignent de la grande complexité de la Première Guerre Mondiale

Les moins :
- Une réalisation sans éclats

Lien avec les programmes scolaires :
« L'Europe, un théâtre majeur des guerres totales (1914-1945) » (Histoire, 3ème)
- La Première Guerre Mondiale au-delà du front franco-allemand
- La mobilisation générale
- L’extrême violence des combats
- Les mutineries
- La révolution bolchevique et son influence sur le conflit

 

Posté dans Dans les salles par le 18.03.18 à 16:38 - Réagir

America : le rêve américain, mort et enterré ?

America

Que reste-t-il du rêve américain ? L’élection surprise de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, portée par le slogan « Make America great again », a remis la question à l’ordre du jour. Depuis ce coup de tonnerre du 8 novembre 2016, le médias américains et internationaux n’ont eu de cesse d’ausculter la frange de la société qui se dit exclue de ce rêve, afin de comprendre comment des classes populaires avaient pu porter au pouvoir un multi-milliardaire bardé de casseroles et de controverses.

En mai 2016, au moment où Trump obtient contre toute attente l’investiture républicaine, le réalisateur français Claus Drexel (très remarqué pour son beau documentaire sur les sans-domicile-fixes) pressent le caractère inhabituel de la campagne à venir. Il part alors aux États-Unis, et pose sa caméra à Seligman, Arizona. Située à presque trois heures de route de Los Angeles, la petite ville compte quelques 450 habitants, pour un revenu mensuel moyen largement inférieur à la moyenne nationale. Pendant deux mois (un mois avant l’élection, un mois après), Drexel interroge les habitants, cherchant à comprendre les espoirs et les craintes de ces héritiers cabossés du rêve américain.

Un réalisateur français peut-il rendre justice à la complexité culturelle, historique, sociale de cette Amérique déshéritée ? La question se pose lorsque, dans les premières minutes d’America, Drexel préfère rire de ses personnages plutôt que de chercher à les comprendre. Il filme deux habitants occupés à dépecer une carcasse de cerf, qui s’esclaffent, cannettes de bière à la main : « Voilà ce qu’on fait pour s’amuser ! ». Le titre du film – AMERICA – vient ensuite se plaquer sur le plan fixe de la carcasse sanguinolente, mise en images caricaturale de la mort du rêve américain. Cette tonalité ironique s’atténue heureusement par la suite, à mesure que Drexel prend le temps de discuter avec habitants de Seligman, leur laissant la possibilité de développer une pensée plus complexe que ce que les apparences laissaient présager. La complexité que construit peu à peu le film doit aussi beaucoup à la force de ses images. Drexel alterne en effet séquences d’interview et plans fixes de la ville et de ses alentours. Dans ces passages muets, il filme les ruines du rêve américain : des voitures de luxe des années 50 devenues des épaves rouillant au soleil, des stations-service à l’abandon tombant en décrépitude… autant de symboles de la fin d’un âge d’or où la croissance économique garantissait à chacun la possibilité d’adopter l’american way of life.

La richesse d’America en fait un support pédagogique particulièrement intéressant pour les professeur·e·s d’anglais (niveau Lycée). Au sein des séquences « Espaces et échanges » ou « Lieux et formes du pouvoir », les enseignant·e·s pourront choisir d’étudier certains des thèmes abordés dans le film : le fameux rêve américain (que désigne-t-il ? qu’en reste-t-il ?) ; le rapport aux armes dans la culture et l’histoire américaines (on pourra revenir sur les racines historiques du deuxième amendement de la Constitution, et/ou rattacher le film à l’actualité récente – la fusillade de Parkland, la volonté du président d’armer les professeurs) ; le rapport aux médias et la question des « fausses nouvelles » (le seul média aperçu dans le film étant la chaîne ultra-conservatrice Fox News). Les professeur·e·s devront néanmoins s’attacher à remettre le film dans son contexte (politique, historique, social, géographique, économique), afin que les élèves ne tombent pas dans l’anti-américanisme primaire.

Philippine Le Bret

Merci à Karin Grosset-Grande, professeure d’anglais, pour sa contribution à cet article

[America de Claus Drexel. Durée : 82 mn. Distribution : Diaphana. Sortie le 14 mars 2018]

À voir aussi :
Entretien avec Claus Drexel autour de son documentaire Au bord du monde (2014)

Posté dans Dans les salles par le 16.03.18 à 12:14 - Réagir

Mala Junta : récit initiatique en pays mapuche

Mala Junta

Premier film de la réalisatrice chilienne Claudia Huaiquimilla, Mala Junta ("Mauvaise fréquentation") reprend les traits essentiels du récit d’apprentissage : deux adolescents, tous deux en pleine crise identitaire et marginalisés par la société – l’un parce qu’il survit de petits délits, l’autre parce qu’il est mapuche -, vont, l'un grâce à l’autre, définir leur identité et passer ainsi de l’enfance à l’âge adulte. La trajectoire de Tano et Cheo est commune à bien des récits littéraires et cinématographiques : l’opposition initiale entre les deux jeunes héros – l’un venu de la ville, l’autre ayant grandi à la campagne ; l’un éduqué sans repères, l’autre riche des traditions familiales – cède progressivement la place à une communauté de valeurs et de destins.

Si Mala Junta s’inscrit dans un genre balisé, la présence des interprètes et quelques belles idées de mise en scène donnent du relief à ce premier film. La réalisatrice, qui filme sur les terres mapuches de ses ancêtres, insiste notamment sur la séparation entre un monde adulte fait d’espaces clos et un monde adolescent inscrit dans la nature. Tandis que les scènes en présence des adultes se déroulent essentiellement dans des endroits fermés et sombres (des maisons de bric et de broc, un garage, un bus roulant dans la nuit, une voiture, un lycée), les rencontres entre Tano et Cheo ont systématiquement lieu en pleine campagne, sur des chemins déserts ou sous un arbre qui leur sert de refuge. Cette opposition spatiale est une mise en images à la fois de la revendication de liberté de Tano, que la justice menace d’enfermer dans un centre de rétention pour mineurs, et de l’attachement de Cheo à sa terre, menacée par l’État et les multinationales.

C’est d’ailleurs ce dernier point – le combat des Mapuches pour leurs droits et pour leur terre – qui marque la véritable singularité de Mala Junta. La réalisatrice double son récit initiatique d’une initiation politique, qui vaut autant pour les personnages que pour le spectateur. Ce combat n’apparaît au début qu’en arrière-plan, derrière la vitre d’un bus ou en fond sonore à la télévision. Mais il surgit ensuite dans le quotidien des deux héros et s’impose au centre du récit. En même temps que Tano, l’adolescent venu de la ville, le spectateur apprend ainsi que les Mapuches, peuple aborigène vivant dans la région centrale du Chili, sont victimes de discriminations et de violences policières, et que leurs terres sont confisquées par des multinationales qui les détruisent. La mise en scène du combat mapuche, en plus de présenter un intérêt documentaire évident, permet de faire progresser le récit initiatique. Au fur et à mesure que les deux adolescents s’impliquent dans cette lutte, ils y trouvent une raison d’exister : ce combat permet à Tano de se décentrer de lui-même et d’acquérir les valeurs qui lui manquaient ; il offre à Cheo un moyen de s’affirmer et de relever la tête face au racisme et aux brimades de ses camarades.

Parce qu’il met en scène deux jeunes garçons à la recherche de leur identité, Mala Junta ne manquera pas de parler aux adolescents français qui partagent les mêmes questionnements. Le film présente dès lors un intérêt certain pour les professeur·e·s d’Espagnol. En classe de Troisième, Mala Junta s’inscrira dans l’objet d’études « L’ici et l’ailleurs », et permettra d’étudier la vie quotidienne dans la région chilienne où se passe le film. En Seconde, au sein de la thématique « L’art de vivre ensemble », le film introduira des réflexions sur le conflit mapuche et la place des adolescents dans la société. Enfin, au cycle Terminal, les enseignant·e·s pourront étudier grâce au film les abus de pouvoir des États latino-américains contre leurs communautés amérindiennes (« Lieux et formes du pouvoir"), la figure du héros contemporain en lutte pour les droits de son peuple, et la question de l’héroïsme collectif (« Mythes et héros »), ainsi que les frontières symboliques et tacites, au sein d’un territoire national ou d’une société (« Espaces et échanges »).

Le très complet dossier pédagogique du film destiné aux enseignants d'espagnol

Philippine Le Bret

[Mala Junta de Claudia Huaiquimilla. 2018. Durée : 89 mn. Distribution : Bodega films. Sortie le 14 mars 2018]

Posté dans Dans les salles par le 14.03.18 à 09:55 - Réagir

L'Ordre des choses : en Libye, les conséquences dramatiques de la politique migratoire européenne

L'Ordre des choses

En novembre 2017, une vidéo tournée par la chaîne CNN montrait la vente aux enchères, en Libye, de migrants subsahariens réduits en esclavage. Face à l’émoi provoqué par ces révélations, l’Union européenne dut s’expliquer sur sa coopération avec la Libye, pays qu’elle soutient financièrement pour empêcher les migrant·e·s d’arriver jusqu’en Europe, au mépris donc des droits fondamentaux de certains de ces migrants. Cette situation a été anticipée il y a quelques années par le réalisateur italien Andrea Segre. Fin 2012, lorsqu’il commence à imaginer le film qui deviendra L’Ordre des choses, Segre rencontre des fonctionnaires européens chargés de négocier un accord avec la Libye. Ces derniers lui confirment ce qu’il pressent : l’Union européenne travaille à la mise en œuvre d’une politique de maintien des migrant·e·s sur le sol libyen, et se montre peu regardante sur le respect de leurs droits.C’est de ce travail journalistique qu’est né le héros de L’Ordre des choses, Corrado Rinaldi. Envoyé en Libye pour négocier un accord, ce policier italien y est confronté à l’enfer des centres de rétention dans lesquelles les migrant·e·s survivent. La raison d’État, à laquelle il obéissait sans se poser de questions, est alors bousculée par le réveil de sa conscience.

Le passage du documentaire (dont il est coutumier) à la fiction permet à Andrea Segre de décaler le débat sur la gestion européenne des flux migratoires, donnant à la question politique une résonnance intime. Tout l’enjeu de cet Ordre des choses est d’amener son personnage principal (et donc son spectateur) à percevoir comment l’accord scellé entre l’Europe et la Libye, au-delà d’un enjeu question de relations internationales, engage l’humanité des citoyens de l'UE. Mais si ce questionnement moral est aussi passionnant que nécessaire, L’Ordre des choses l’aborde de façon bien trop superficielle pour convaincre. Tandis que le contexte politique de la Libye est rapidement évacué, et les personnages libyens souvent caricaturés, une large part du film est consacrée à la vie privée de Rinaldi, dans des séquences dont on peine à comprendre l’intérêt. L’opposition entre cette vie familiale bien ordonnée et le chaos infernal dans lequel vivent les migrant·e·s en Libye est trop évidente pour tenir la durée. Le grand paradoxe étant que, bien que Rinaldi soit de tous les plans, il reste pour le spectateur un mystère : qui est-il vraiment ? Quel est précisément son métier ? Pourquoi a-t-il été choisi par le gouvernement italien pour négocier avec la Libye ? Ces interrogations, laissées sans réponses, n’incitent pas à l’identification avec le héros et empêchent de se projeter dans ses questionnements moraux.

On pourrait bien évidemment rattacher cet Ordre des choses à plusieurs thématiques abordées en cours de Géographie en Terminale, notamment dans la filière ESABAC. L’étude des flux migratoires et des trafics illicites tels qu’ils sont représentés dans le film pourrait par exemple illustrer une réflexion sur la mondialisation. Mais, en raison de ses faiblesses, on lui privilégiera d’autres œuvres cinématographiques, telles que Terraferma, film italien sorti en 2011 qui montrait, lui aussi – de façon beaucoup plus réussie –, l’incapacité de l’Europe à mettre en œuvre une politique migratoire respectueuse des droits humains, ou le documentaire Fuocoammare de Gianfranco Rosi (notre site pédagogique).

Philippine Le Bret

Merci à Anaïs Clerc-Bedouet et à Céline Cros, professeures d’italien, pour leur contribution à cet article

[L'Ordre des choses un film d'Andrea Segre. 2017. Distribution : Sophie Dulac. Durée : 115 mn]

Posté dans Dans les salles par le 12.03.18 à 17:22 - Réagir

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