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Dans les salles : Les films de l'actualité (476 articles)

Le Crime de l'Orient Express : Hercule Poirot, un coup dans l'eau

Le Crime de l’Orient-Express

Grand succès de la littérature anglaise, Le Crime de l’Orient-Express n’a plus franchement la côte auprès des jeunes générations. Kenneth Branagh projetait de remettre au goût du jour cette célèbre enquête d’Hercule Poirot, aidé par un casting fait pour ratisser large, y compris chez les plus jeunes (avec notamment Daisy Ridley, qui incarne Rey dans Star Wars). Pour permettre à tout le monde de suivre, Branagh ouvre son film avec une courte enquête préliminaire visant à caractériser Hercule Poirot auprès de ceux qui ne le connaissent pas. On le découvre amateur de symétrie (il exige deux œufs parfaitement identiques pour son petit-déjeuner), amateur de mots d’esprit et bien sûr détective hors-pair (le crime est résolu en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire).

Le cadre une fois posé, les voyageurs peuvent embarquer à bord de l’Orient-Express. Sur le papier, c’est là que les choses sérieuses devraient commencer : alors que le train est bloqué par la neige, un riche américain est assassiné dans sa cabine ; Hercule Poirot mène l’enquête, cherchant le coupable parmi les treize autres passagers du train. Pourtant, entre l’amusante séquence d’ouverture et la scène de confrontation finale, convaincante recréation de la Cène dans laquelle il ne s’agit plus d’identifier le traître Judas mais le meurtrier de l’Orient-Express, on peine à se passionner pour l’enquête. Mécaniquement, Poirot interroge un à un les passagers, mais ces confrontations ne révèlent rien d’essentiel, et ne ménagent ni grand suspense ni franc amusement pour le spectateur. Et puis, d’un seul coup, le détective belge est pris d’intuitions géniales qui lui permettent peu à peu de résoudre le crime. Bien sûr, ces traits de génie sont partie intégrante de ce personnage qui comprend ce que personne d’autre ne perçoit. Mais le fait que toutes les révélations majeures du film sortent de son chapeau sans que rien ne les ait annoncées se révèle très frustrant pour le spectateur, privé du plaisir de faire fonctionner ses méninges.Ne reste alors pas grand-chose à se mettre sous la dent, si ce n’est l’impressionnante moustache d’Hercule Poirot et – surtout – la belle composition de Michelle Pfeiffer, parfaite dans son rôle de bourgeoise extravagante.

Bien sûr, l’intrigue d’Agatha Christie ne manque pas d’intérêt sur le plan pédagogique (au Collège – 4e, 3e – comme au Lycée), que ce soit pour l’étude des codes du roman policier, pour une séquence autour des événements historiques effleurés dans les dialogues (la ségrégation, la prohibition, la montée de la xénophobie en Allemagne) ou pour une réflexion sur la moralité du meurtre. Mais cette adaptation du Crime de l’Orient-Express n’est ni suffisamment grand-public pour constituer une porte d’entrée dans l’univers d’Agatha Christie, ni suffisamment réussie pour être étudiée pour ses qualités cinématographiques intrinsèques. On lui privilégiera donc la version de Sidney Lumet, ou l’adaptation télévisée britannique de 2010 (avec l’inégalable David Suchet), une version plus intense et plus profonde, où l’âme humaine est dépeinte avec plus de complexité.

Philippine Le Bret

Merci à Nabila Souaber, professeure d’anglais, pour sa contribution à cet article

[Le Crime de l'Orient Express de Kenneth Branagh. 2017. Durée : 109 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie le 13 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 21.12.17 à 13:00 - Réagir

"Mariana" : au Chili, ce passé qui ne passe pas

Mariana

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Saïd. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Été des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains. C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Mariana, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.

Mais si Manena, l’héroïne de L’Été des poissons volants, avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêchant de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Toute exploitation pédagogique nécessitera donc un travail approfondi en amont. Les professeurs d’espagnol (niveau Lycée) qui souhaiteraient aborder le film avec leurs élèves devront d’abord le replacer dans son contexte historique, rappeler l’architecture de la dictature Pinochet et ses crimes. Une fois ce travail effectué, le film de Marcela Saïd pourra permettre de réfléchir sur l’impunité des classes sociales dominantes, qui ont largement profité de la dictature et continuent à jouir de leur richesse sans être inquiétées. L’intrigue autour du père de Mariana, qui apprend avec une totale désinvolture qu’il est cité dans un journal comme collaborateur de la dictature, en est une illustration marquante. La présence d’un personnage argentin – le mari de Mariana – pourra par ailleurs permettre de développer une comparaison Chili/Argentine sur ces enjeux de mémoire et de réconciliation post-dictatures.

[Mariana de Marcela Saïd. 2017. Durée : 95 mn. Distribution : Nour films. Au cinéma le 13 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 18.12.17 à 23:05 - Réagir

Les Gardiennes : la Première Guerre Mondiale du point de vue des femmes (ou presque)

Les Gardiennes

« France 1915 : la guerre des hommes, le combat des femmes ». Voilà la promesse exprimée par l’affiche des Gardiennes, le nouveau film de Xavier Beauvois. Le réalisateur français adapte un roman de 1924 pour raconter le quotidien de trois femmes pendant la Grande Guerre, trois femmes qui travaillent avec abnégation la terre en attendant le retour des hommes partis au front.
Sur le papier, le nouveau film de Xavier Beauvois avait tout d’un chef-d’œuvre : une histoire méconnue, celle des femmes pendant la Première Guerre Mondiale ; un ancrage dans le monde rural qui rappelait le très réussi Des hommes et des dieux ; et la présence derrière la caméra de Caroline Champetier, camarade de longue date de Beauvois et cheffe-opératrice hors-pair. Mais le miracle des Hommes et des dieux ne se reproduit. Bien sûr, il y a ces tableaux cinématographiques composés par Caroline Champetier, et cette lumière magique qu’elle parvient à capter. Il y a aussi cette révélation nommée Iris Bry, qui irradie l’écran pour sa première apparition au cinéma. Il y a enfin quelques fulgurances, comme ce plan sur des mains calleuses qu’un vieil homme tord de douleur. Mais là où Des hommes et des dieux sublimait les répétitions quotidiennes, célébrait l’absence de mots et trouvait de la spiritualité dans toutes choses, Les Gardiennes finit par susciter l’ennui.

La faute à un scénario qui emprunte des chemins trop attendus. Tout commence avec l’arrivée à la ferme du Paridier d’une jeune femme de l’assistance publique, Francine (Iris Bry), engagée par la matriarche, Hortense (Nathalie Baye), pour aider aux travaux de la ferme. Côté vie civile, l’orpheline pense avoir trouvé une famille, se rend – évidemment – essentielle aux autres femmes de la ferme, s’éprend – évidemment – d’un des fils de la famille lors du retour de celui-ci en permission, et tombe – évidemment – enceinte. Côté guerre, l’un des hommes du film meurt, le deuxième est fait prisonnier, et le troisième revient blessé. Rien dans le film ne permet de comprendre l’intérêt de cette énième déclinaison de schémas narratifs rebattus. D’autant que le scénario des Gardiennes souffre d’une deuxième grande tare : il nous conte paradoxalement une histoire de femmes dont les vrais héros sont les hommes. L’essentiel du film, consacré au quotidien des femmes restées à l’arrière, se résume à une succession sans fin de travaux agricoles (semer, récolter, fendre du bois, mener les bêtes…). À l’inverse, les retours des hommes pour quelques jours de permission sont l’occasion de bouleversements majeurs pour tous les personnages. Le récit ne progresse que lorsque les hommes sont présents, et pas une seule discussion entre les personnages féminins ne concerne autre chose que les hommes. Les femmes des Gardiennes sont des êtres passifs, qui ne vivent que pour et par leurs maris, fils, amants. Dans une récente interview au magazine Télérama, Xavier Beauvois se réjouissait d’avoir réalisé l’un des films « les plus féministes de l’année ». Peut-être faudra-t-il lui expliquer que mettre en scène des personnages féminins n’est pas suffisant.

Pour toutes ces raisons, l’exploitation pédagogique des Gardiennes paraît problématique. Trop long et extrêmement répétitif, le film semble difficile d'accès pour des élèves, même au lycée. On retiendra néanmoins quelques séquences qui traduisent avec justesse des thématiques abordées en cours d’histoire : une scène de moissons dans laquelle les femmes utilisent pour la première fois une moissonneuse-lieuse, mise en images des débuts de la mécanisation de l’agriculture ; le cauchemar d’un des fils de la famille, qui montre les traumatismes psychiques des soldats revenus de la guerre ; et la récitation d’un « poème » enfantin injurieux sur les « Boches », marqueur de la diabolisation d’un ennemi pourtant très proche.

Philippine Le Bret

Merci à Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire, pour sa contribution à cet article

[Les Gardiennes de Xavier Beauvois. 2017. Durée : 144 mn. Distribution : Pathé. Sortie le 6 décembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 06.12.17 à 15:04 - Réagir

Avec "Coco", Pixar livre un bel hommage à la culture mexicaine

coco

Le studio Pixar serait-il en train de faire éclater les frontières du cinéma d’animation ? La révolution à l’œuvre depuis la sortie en 2017 de Vice-Versa, qui donnait forme et vie à des émotions, trouve dans Coco sa suite logique. L’animation n’est plus seulement un moyen de réinterpréter le visible ; elle devient également une façon d’inventer l’invisible. Coco nous plonge dans le monde des morts, monde dont il ne peut, évidemment, exister aucune description autre qu'imaginaire. Il faut tout créer, de A à Z, et cette page blanche est un terrain de jeu idéal pour les dessinateurs de génie des studios Pixar et Disney. Et c’est probablement cette alliance d’une qualité de dessin extraordinaire et de la mise en images de l’invisible qui explique le sentiment de vertige qui saisit le spectateur lorsqu’il pénètre, en même temps que le jeune héros du film, dans ce monde des morts.

Mais comment en est-on arrivés là, à franchir cette barrière mystérieuse – et sacrée pour certains – entre le monde des vivants et celui des morts ? Le plus simplement du monde ! Car l’histoire racontée dans Coco va droit au but : un petit garçon, qui a grandi dans une famille où la musique est bannie, rêve de devenir musicien ; le jour de la Fête des morts, alors qu’il tente de s’inscrire de talents, il se retrouve propulsé dans le monde des morts, où il retrouve ses ancêtres. Coco prouve, s’il en était encore besoin, la puissance de l'alliance Disney-Pixar. Le premier fournit un récit d’aventure comportant juste ce qu’il faut de méchants, un amour sans limite pour le jeu (des corps squelettiques qui ne cessent de se déboîter et de se remboîter), des gags enfantins à répétition et une bande originale entraînante. Le deuxième apporte une profondeur quasi-métaphysique, cette capacité démiurgique à représenter notre inconscient (nos émotions dans Vice-Versa, notre rapport à la mort dans Coco). Et si cette fois le film est un peu moins stupéfiant – car parfois plus linéaire – que ne l’était Vice-Versa, le message est tout aussi puissant : ce n’est pas de ses morts/de ses émotions qu’il faut avoir peur, mais de les oublier.

Parce qu’il touchera autant les petits que les grands, Coco se prête parfaitement à une exploitation pédagogique. Les professeurs d’espagnol de Collège y trouveront une façon ludique d’expliquer aux élèves ce qu’est la Fête des morts, tradition fascinante pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler (et inscrite par l'UNESCO au patrimoine mondial de l'Humanité). Plusieurs scènes de Coco racontent de manière très didactique les modalités et les enjeux de cette fête familiale. De nombreuses thématiques abordées plus ou moins frontalement dans le film feront également le bonheur des professeurs et des élèves débutants : la famille, l’occasion de travailler en classe autour de l’arbre généalogique ; la cuisine, les spécialités culinaires mexicaines étant très présentes dans le film, ce qui pourrait être le point de départ d’un travail autour de recettes. Avec les plus grands, le film permettra de détailler l’histoire de la Fête des morts, et d’aborder la question du syncrétisme entre les croyances préhispaniques et la religion catholique. En cours d'éducation musicale, Coco sera une excellente introduction à l’analyse de la musique mexicaine (ses rythmes et ses paroles). Le film brasse en effet plusieurs styles musicaux propres au Mexique, des fameux mariachis à la célèbre Llorona (chanson connue de tous) en passant par les musiques traditionnelles de Veracruz.

Philippine Le Bret

Merci à Élodie Douvry, professeure d’espagnol, pour sa contribution à cet article

[Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina. 2017. Durée : 105 mn. Distribution : Walt Disney Motion Pictures France. Sortie le 29 novembre 2017]

Le dossier pédagogique du film

Posté dans Dans les salles par le 01.12.17 à 10:57 - Réagir

Avec "12 jours", Raymond Depardon regarde la folie droit dans les yeux

12 jours

On retient surtout de 12 Jours les images de ces yeux dans lesquels on se perd. Tout au long du film, les yeux des patients, filmés en plans fixes très resserrés lors des audiences, se fichent dans les nôtres : yeux qui ne clignent jamais, effet secondaire des médicaments, regards tantôt vides, tantôt déterminés, parfois empreints d’une effrayante fureur. Depardon nous amène ainsi à regarder droit dans les yeux cette folie qu’on préfère souvent fuir ou mépriser. Le cinéaste rapportait d’ailleurs les paroles d’un des patients qu’il a filmés : « Je préfère ne pas sortir dehors, car les gens ont les yeux sévères sur moi… » Ici Depardon nous invite à adopter un autre regard, le sien : un regard doux, qui ne juge ni n’esquive.

Ces 12 jours qui donnent leur titre au film, c’est, depuis 2013, la durée dont disposent les psychiatres pour faire examiner par un juge la légalité d’une hospitalisation sous contrainte. À l’issue d’une courte audience avec le patient, un juge des libertés détermine si la procédure a bien été respectée, et décide de poursuivre ou non l’enfermement. Fidèle à son engagement humaniste et politique, Raymond Depardon filme la difficile application de cette loi du 27 septembre 2013. Restituant dix audiences à l’hôpital Le Vinatier de Lyon, il met une fois de plus en scène la confrontation d’un individu (ici le patient) aux institutions (la justice, la psychiatrie). En résulte un film poignant, qui interroge notre rapport à la folie et à la liberté.

Film frontal, 12 Jours est aussi un film cru. Les audiences sont pour les patients un espace de parole dont ils se saisissent pleinement. Ils décrivent leur expérience de l’enfermement et racontent leur histoire personnelle, souvent traumatique. Leurs mots sont brutaux mais précieux, ils engagent leur avenir autant que le devenir de notre société. Petit à petit, ces discours viennent en effet interroger des composantes fondamentales de notre humanité. « Jusqu’à quel point sommes-nous libres ? » se demande-t-on par exemple lorsque l’enfermement sous contrainte d’une jeune femme est justifié par la probabilité qu’elle se tue, alors même que celle-ci exprime son désir de mourir. Conscient de la densité intellectuelle et émotionnelle de son documentaire, Depardon crée pour son spectateur des respirations. Il filme les couloirs de l’hôpital et ses extérieurs, accompagnant ces plans de la douce musique d’Alexandre Desplat. Des respirations qui nous permettent de réfléchir, de digérer tout ce que l’on vient de voir et d’entendre. La musique sert d’enveloppe, et permet de ne lâcher ni le film ni le fil de sa réflexion.  « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou », écrivait Charles de Foucault, citation mise en exergue au tout début du film. Avec 12 Jours, Depardon nous plonge au cœur de la folie, la plus noire parfois, mais ne nous laisse jamais oublier qu’elle nous concerne tous, individuellement et collectivement.

[12 jours de Raymond Depardon. Durée : 97 mn. Distribution : Wild Bunch. Sortie le 29 novembre 2017]

Posté dans Dans les salles par le 30.11.17 à 10:32 - Réagir

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