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Dans les salles : Les films de l'actualité (477 articles)

À voix haute : ce que parler veut dire

A voix haute

Tout commence avec un silence. Le silence qui précède les mots, celui des mains qui tremblent, des feuilles auxquelles on jette un dernier regard fébrile. Et puis soudain, l’inspiration. Ceux qui prennent leur souffle et rassemblent leurs idées s’appellent Eddy, Leïla, Elhadj ou encore Souleïla. Ils étudient en Seine-Saint-Denis, sont issus de milieux populaires, et participent au concours Eloquentia, qui élit chaque année le meilleur orateur du 93. Pendant les semaines qui ont précédé l’édition 2015, Stéphane de Freitas, fondateur du concours, et son coréalisateur Ladj Ly ont filmé ces jeunes, attentifs à leurs mots, leurs gestes et leurs histoires. Cette aventure partagée a donné naissance à un documentaire, diffusé sur France 2 en novembre 2016. 645 000 spectateurs plus tard, À Voix Haute s’est forgé une petite notoriété publique et critique, et s’offre une sortie en salles. Un succès mérité pour ce film qui démonte les clichés sur la banlieue et célèbre la liberté d’expression.

L’inspiration, c’est ce qui n’a clairement pas manqué à Stéphane de Freitas. Il a fondé il y a cinq ans le concours Eloquentia, auquel il a adjoint un programme de formation réservé à une trentaine d’élus. Ce projet, tout comme le film, était dès son origine empreint d’une volonté de faire changer le regard sur les « jeunes de banlieue » - dont les représentations dans les médias se limitent souvent à la drogue, le chômage et la délinquance. Le film s’inscrit dans la continuité de ce travail, et présente aux spectateurs des jeunes gens aussi complexes qu’attachants. Il y a Leïla, qui porte le voile et défend avec vigueur ses convictions féministes ; Eddy, qui marche chaque jour vingt kilomètres pour se rendre à l’université ; ou encore Johan, emporté par les discours de Nicolas Sarkozy alors qu’il ne croit pas un seul instant à ses idées.  Stéphane de Freitas et Ladj Ly ont donc l’intelligence de laisser les jeunes se définir par eux-mêmes, et de leur donner du temps pour le faire. C’est l’enjeu d’un des premiers exercices qu’on les voit effectuer : chacun doit, à tour de rôle, dire son nom et choisir un geste pour se définir. Ce faisant, les étudiants affirment avec force la singularité propre à chacun d’eux. Se définir, c’est aussi raconter son propre rapport à la parole. Camélia explique ainsi qu’à son arrivée à la fac, elle avait l’impression que toutes ses origines sociales (la catégorie socio-professionnelle de ses parents, les établissements « quelques peu douteux » (sic) qu’elle a fréquentés) « se dessinaient sur sa parole ». Avec des grands discours – art oratoire oblige – mais sans arrogance, À voix haute pose ainsi des questions essentielles sur le langage : les codes qui le régissent, les marqueurs sociaux qu’il révèle, et la façon dont il permet de se raconter, d’exister. En ce sens, À voix haute s’intègrera avec beaucoup de pertinence dans le programme de Français de Terminale professionnelle. L’objet d’étude « La parole en spectacle » se développe en effet autour de trois questions que le documentaire aborde : utilisons-nous seulement des mots dans le dialogue ? comment la mise en spectacle de la parole fait-elle naître des émotions (jusqu’à la manipulation) ? qu’apporte à l’homme, d’hier et d’aujourd’hui, la dimension collective de la mise en spectacle de la parole ?  En Sciences Économiques et Sociales aussi, la dimension bourdieusienne du film de Stéphane de Freitas permettra d’inscrire À voix haute dans certains thèmes du programme : au sein de l’objet d’étude « Les processus de socialisation et la construction des identités sociales », en classe de Première (autour des idées de socialisation différenciée, de stigmatisation et de comportement au sein d’un groupe), et de la séquence « Classes, stratification et mobilité sociales » en Terminale (pour parler des notions de cohésion sociale et d’inégalités).

L’inspiration, c’est aussi le souffle qui porte ce documentaire. On rit, on pleure, et l’on finit par ne plus savoir si l’on pleure de rire, d’émotion ou d’espoir. À voix haute fait en effet preuve d’un très efficace sens du rythme, assemblant avec subtilité les scènes de formation, filmées parfois comme des matchs de boxe, les instants comiques, et les séquences intimes. On ne peut empêcher les larmes de couler quand Leïla, la voix étranglée, évoque la mémoire d’Ibrahim Kachouch, opposant syrien assassiné en juillet 2011. Quelques instant plus tard, on s’esclaffe lorsque les étudiants jouent une dispute de couple avec pour seuls mots des noms de fruits et de légumes. On reprendra donc, pour conclure, les mots de Bertrand Périer, avocat et professeur au sein de la formation Eloquentia : avant, quand on voulait manifester son attachement à la liberté d’expression, on disait : « Je suis Charlie ». En sortant de la salle de cinéma, on pourra aussi dire : « Je suis Saint-Denis ».

[À voix haute, la force de la parole de Stéphane de Freitas et Ladj Ly. 2016. Durée : 99 mn. Distribution : Mars films. Sortie au cinéma le 12 avril 2017]

Posté dans Dans les salles par le 14.04.17 à 10:53 - Réagir

Moonlight : Black lives matter

A voix haute

Trois visages qui finissent par n’en former plus qu’un ; trois acteurs qui deviennent un seul homme ; trois époques qui construisent un destin. Le deuxième long-métrage du réalisateur américain Barry Jenkins, Moonlight, Oscar du Meilleur Film 2017, voque avec brio le parcours chaotique de Chiron, jeune Noir américain né dans un quartier difficile de Miami.

Comme l’indique sa magnifique affiche, Moonlight est tout entier centré sur la question de l’identité. Comment se construire quand on est un jeune homme noir aux États-Unis et que la société fait tout pour vous empêcher d’exister ? La réponse de Barry Jenkins est aussi pessimiste que terrifiante : pour pouvoir s’affirmer en tant qu’individu, Chiron n’aura d’autre choix que de se conformer aux pires stéréotypes sur les Noirs - dealer, délinquant, dangereux. C’est tout l’enjeu de cette narration en trois temps de la vie du héros. Alors que le spectateur découvre, dans le premier segment du film, un enfant malingre et sensible, Moonlight se conclut, dans sa troisième partie, par une métamorphose spectaculaire. En plus d'exercer l'activité de dealer, à laquelle il ne semblait pourtant pas être destiné, Chiron adulte a repris à son compte les attitudes de Juan, mentor et père de substitution : muscles saillants, fichu noir sur la tête, dents en or et grosse voiture. Si elle est flagrante dans ce dernier segment, où l’adulte ne conserve de son adolescence qu’une grande tristesse dans le regard, cette impossibilité à être soi était déjà amorcée dans les deux premières parties. On remarque ainsi tout au long du film que seules sa mère et Theresa (la femme de Juan) appellent Chiron par son prénom. Pour les autres, il est « Little », « Black » ou « Nigger », des surnoms qui, affectifs ou méprisants, expriment tous la même volonté d’enfermer Chiron dans une catégorie prédéfinie.

Ce besoin qu’ont les autres de réduire une identité complexe à une simple étiquette est encore plus flagrant quand on se penche sur la sexualité du héros. Chiron ne s’est pas encore posé la question de son orientation sexuelle que sa communauté (ses proches et ses camarades) a déjà décidé pour lui. Barry Jenkins décrit avec intelligence les difficultés d’un héros qui se découvre homosexuel, et interroge ainsi les normes de sexualité et de genre. Mais sa représentation de la vie affective et sexuelle de Chiron pose question. Pourquoi refuser, durant tout le film, de montrer frontalement les moments d’affection entre Chiron et son camarade Kevin, et ainsi s’interdire toute sexualisation du héros ? On pourra considérer que Barry Jenkins (qui partage bien des traits biographiques avec son héros, à l’exception de son orientation sexuelle) reste tributaire d’une représentation hétéro-centrée de l’homosexualité, contribuant ainsi à propager l’idée que celle-ci doit rester (au moins en partie) cachée. Mais peut-être faut-il envisager Moonlight moins comme un film sur la question homosexuelle que comme une œuvre sur la place des Noirs dans la société américaine. Le film se pose comme une parfaite traduction cinématographique du slogan « les vies noires sont importantes », le mot d’ordre du mouvement Black Lives Matter : parce qu’il s’agit d’un film dont tous les personnages sont noirs – comme le sont les habitants du quartier défavorisé dans lequel grandit Chiron ; parce qu’il tourne le dos à l’esthétique misérabiliste du cinéma social pour nimber ses personnages de lumières et de couleurs qui les magnifient, nonobstant les événements violents et traumatiques qu’ils traversent ; parce que, sur un plan plus politique, il affirme avec force combien ces vies sont mises en danger par la société américaine. Moonlight présente des personnages condamnés, au sens propre comme au figuré : Chiron n’échappera pas au destin funeste d’un enfant noir de quartier pauvre, marqué du sceau de la délinquance et de la drogue (sa mère était accro au crack, il deviendra dealer). Mais Jenkins creuse la psychologie de chacun, pour ne pas s’en tenir au stéréotype : d’abord présenté comme un dealer, qui dévaste le quartier avec le poison de son crack, Juan se révélera en père de substitution pour Chiron, à qui il donnera la force de s'affirmer. Cette psychologie complexe, doublée d’une interprétation magistrale (Mahershala Ali a d’ailleurs remporté l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle), rend le personnage déchirant, comme dans la scène bouleversante où Chiron demande à Juan de lui confirmer qu’il est bien dealer. Et le colosse de baisser alors la tête, terrassé par la honte, et de murmurer un faible « oui »…

Sur le plan pédagogique, Moonlight pourra être étudié en cours d’Anglais, en classes de Première ou de Terminale. L’objet d’études « Mythes et héros » permettra de s’interroger sur le caractère héroïque d’individus apparemment ordinaires ; la séquence « Lieux et formes du pouvoir » amènera à étudier les deux types de pouvoir représentés dans le film, celui de la rue et celui de l’argent ; et la partie « Espaces et échanges » pourra donner lieu à une discussion sur la ségrégation urbaine.

Philippine Le Bret

Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’Anglais, pour sa contribution à cet article

[Moonlight de Barry Jenkins. Durée : 111 mn. Distribution : Mars Films. Sortie le 1 février 2017]

 

Posté dans Dans les salles par le 10.04.17 à 13:36 - Réagir

Wrong Elements : Anatomie du mal

Wrong Elements

On connaissait le Jonathan Littell romancier (prix Goncourt 2006 pour Les Bienveillantes) reporter de guerre à Alep, acteur humanitaire pour Action contre la faim. Cette fois, le Franco-Américain se réinvente cinéaste, avec un premier film documentaire présenté en sélection officielle au Festival de Cannes et distribué aujourd’hui en salles.

Mais loin d’être une rupture dans le parcours de Littell, Wrong Elements se nourrit des multiples vies de son réalisateur. De son expérience à Action contre la faim, notamment en République Démocratique du Congo, Littell semble avoir gardé l’idée qu’un œil occidental ne peut prétendre à l’universalité. Le regard posé sur des cultures différentes de la sienne étant forcément biaisé, la prudence et l’humilité sont requises. Particulièrement conscient de l’écueil dans lequel il pourrait tomber, Littell affirmait d’ailleurs en 2015 au journal allemand Der Spiegel, avec une pointe de résignation, qu’« en fin de compte, [son] documentaire n’est rien de plus qu’un énième film de Blanc sur l’Afrique ». De son métier de journaliste, Littell a conservé une certaine rigueur dans la description et l’analyse d’une situation de conflit. Tout au long du film, des cartons permettent ainsi au spectateur de comprendre le contexte dans lequel les jeunes qui témoignent à l’écran sont devenus des enfants-soldats.

Mais c’est surtout dans la continuité de son métier de romancier que s’inscrit Wrong Elements. Le film partage avec Les Bienveillantes, son livre, la volonté d’interroger la frontière séparant victimes et bourreaux. Le héros des Bienveillantes, Maximilien Aue, était un officier SS, sur lequel Littell posait un regard empathique, lui refusant l’étiquette de monstre. Dans Wrong Elements, les figures de victime et de bourreau sont encore plus directement associées : elles sont rassemblées dans un même corps, celui de Geofrey, enlevé par la Ligue de Résistance du Seigneur (LRA) alors qu’il était adolescent, et transformé par cette milice ougandaise en machine à tuer – comme près de 60 000 autres enfants et adolescents, garçons et filles. Littell se garde bien d’apporter une réponse à ce dilemme insoluble (victime ou coupable), et laisse ses protagonistes – Geofrey, deux de ses amis et une jeune femme elle aussi enlevée par la LRA – exprimer toutes leurs complexités. L’un des jeunes affirme ainsi que « ça [la vie dans la milice] a créé des amitiés ». Un autre assure que Kony, fondateur de la LRA et activement recherché par la Cour pénale internationale, « a bien fait de déclarer la guerre ». Un troisième évoque en riant un massacre qu’il a commis. Aucun doute pourtant sur la puissance du traumatisme vécu par ces jeunes : c’est précisément parce qu’il est trop dur de vivre avec que les seules manières de ne pas en mourir sont de le nier ou d’en rire.

Dans son film, comme dans son livre, Littell interroge donc la nature même du mal : le mal est-il le fait de personnes essentiellement mauvaises – il serait alors réservé à une poignée de monstres – ou bien est-il le fruit de contingences, le résultat d’une série d’événements dans laquelle chaque être humain peut un jour être entraîné ? « Que deviennent les concepts de mal et de responsabilité quand le coupable, kidnappé dans son enfance, devient, au sein du seul système de valeurs qu’on lui propose, un assassin volontaire ? », se demande ainsi Littell. Une interrogation brûlante d’actualité, puisqu’elle se pose aujourd’hui pour les enfants élevés par l’organisation État islamique en Syrie et en Irak. Les deux œuvres de Littell se répondent aussi sur la question du passé « jamais passé » - comme le dit Maximilien Aue à la fin des Bienveillantes. Dans Wrong Elements, cette collision du passé et du présent se fait entendre lorsque Littell demande à ses protagonistes de rejouer des scènes de leur vie dans la milice, un procédé utlisé par Claude Lanzmann dans Shoah ou Rithy Panh dans S 21, la machine de mort khmère rouge. Geofrey et deux de ses amis, Michaël et Nighty, reproduisent par exemple la préparation d’un repas sur les lieux de l’ancien camp d’entraînement de Djebelin, au Sud-Soudan. Durant toute la séquence, les trois jeunes parlent au présent. Le passé ne passant pas, les souvenirs du bush sont en permanence revécus.

Malgré ces similitudes, une différence majeure fait des Bienveillantes et de Wrong Elements deux œuvres radicalement différentes. Le roman de Littell se singularisait en effet par un rapport très cru à la violence : les scènes de massacre étaient extrêmement graphiques, à tel point que l’on pouvait se demandait si une forme de fascination malsaine n’animait pas l’auteur. Dans Wrong Elements, la violence est tout aussi monstrueuse, mais beaucoup moins frontale. Littell se refuse à utiliser des images de combats ou de massacre, et s’en tient à la seule parole de ses protagonistes pour évoquer ces événements. Comme il l’explique d’ailleurs, « ce sont les anciens membres de la LRA eux-mêmes, et non un observateur extérieur, qui se posent des questions et y apportent des éléments de réponse ». De ce fait, le regard qu’il pose sur ses personnages diffère fortement entre le film et le livre. La fiction dégageait Littell de toute responsabilité envers son héros. Au contraire, la forme documentaire semble le charger d’une responsabilité morale envers ceux qui acceptent de se livrer à sa caméra : une obligation de tendre vers la paix, de faire du cinéma un instrument de guérison.

Malheureusement, l’interrogation passionnante qui sert de sujet à Wrong Elements se heurte à la timidité formelle du réalisateur. Comme s’il avait peur de « voler » le film aux jeunes qu’il fait témoigner, Littell rechigne à affirmer des partis-pris, en particulier de montage (le film paraît beaucoup trop long et accumule des scènes parfois redondantes). La comparaison, qui vient forcément à l’esprit, avec les œuvres de Claude Lanzmann ou de Rithy Panh, est ainsi un peu écrasante pour le film. Gageons toutefois que cette œuvre dense mais inaboutie est le début d’une belle carrière au cinéma.

[Wrong elements de Jonathan Littell. 2016. Durée : 149 min Distribution : Le Pacte. Au cinéma le 22 mars 2017]

 

Posté dans Dans les salles par le 29.03.17 à 17:51 - Réagir

Patients : humour adapté

Patients

« Trouver un espoir adapté ». C’est ce que propose Fabien Marsaud (alias Grand Corps Malade) dans la chanson qui accompagne le générique de fin de son premier long-métrage, Patients, coréalisé avec Mehdi Idir. « Adapté », c’est d’ailleurs le maître mot de cette comédie hospitalière. En effet, si la réalisation est parfois maladroite, elle se caractérise par un parti pris clair et efficace : nous placer au plus près de son héros pour nous faire vivre son évolution… Lorsque le spectateur découvre Ben, c’est à travers les propres yeux de ce jeune sportif rendu tétraplégique par un plongeon dans une piscine trop peu remplie (le procédé rappelle Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel, où la caméra clignait en même temps que l’œil du personnage). C’est donc avec Ben que le spectateur se réveille dans une chambre d’hôpital dont il ne voit que le néon au plafond ; avec lui qu’il aperçoit, en contre-plongée, des soignants se succédant à son chevet avec plus ou moins de bienveillance. Le rapport à l’espace témoigne de ce parti pris judicieux, qui permet une rapide identification au personnage principal : au fur et à mesure de la rémission de Ben, qui apprend à bouger un orteil, puis un bras, puis une jambe, le champ géographique du spectateur s’élargit. Du lit d’hôpital on passera à la chambre du centre de rééducation, puis à ses couloirs quand Ben apprend à se déplacer en fauteuil roulant, à la cantine quand il peut à nouveau manger seul, au parvis devant l’entrée et à la forêt qui entoure le centre, et, finalement, à la salle de sport où les anciens coéquipiers de Ben disputent un match de basket.

Mais s’il privilégie le point de vue de son personnage principal, le film ne délaisse pas les autres pour autant, construisant autour de Ben une galerie de personnages (patients autant que soignants) très réussie. Directement inspiré de l’histoire de Grand Corps Malade, qui trouve en Ben son alter ego, Patients n’est ainsi pas un panégyrique à la gloire du chanteur, qui raconterait comment Fabien Marsaud, ancien espoir sportif, est devenu Grand Corps Malade, slammeur à succès. L’objectif du film est avant tout de porter un regard, aussi bienveillant qu’humoristique, sur le handicap, en abordant un grand nombre de problématiques qui y sont liées : Patients évoque ainsi les efforts considérables que demandent désormais les tâches quotidiennes les plus simples, ou encore l’importance de pouvoir partager ses difficultés quotidiennes avec d’autres jeunes handicapés. Si tout pathos est proscrit, le film n’élude ni le désespoir de certains patients ni les frictions qui naissent à l’intérieur du centre.

Mais les deux réalisateurs croient en l’espoir, et font donc pour tout par le maintenir, à commencer par assaisonner d’une bonne dose d’humour leur chronique hospitalière. À la fameuse question « Peut-on rire de tout ? », Grand Corps Malade répond qu’il faut commencer par rire de soi. En témoigne cette séquence, répétée tout au long du film, où l’un des amis de Ben lui demande de passer le sel à table – geste rendu impossible par la tétraplégie du jeune homme. Cette ironie avec laquelle il se regarde permet ainsi à Grand Corps Malade d’attaquer – gentiment – ceux qui gravitent autour de Ben : un aide-soignant est ridiculisé pour son enthousiasme débordant, un pensionnaire moqué pour sa passion pour les voitures de course. Ce recours systématique à l’humour, qui rappelle certaines comédies américaines à succès, décrit bien le projet de Marsaud et Idir : faire un film grand public sur un sujet qui ne l’est pas – le handicap. En ce sens, Patients ne manquera pas de faire rire et réfléchir les jeunes, collégiens et lycéens. On ne peut donc que recommander aux professeurs de s’y pencher.

Le film pourra ainsi être exploité en Français, en 5ème dans le cadre de la séquence « Avec autrui : amis, famille, réseau », pour interroger les notions d’amitié et de solidarité entre patients, ainsi que le rôle de la famille, ou plus encore en 3e pour illustrer la séquence « Se raconter, se représenter ». Film raconté « à la première personne », Patients transpose ainsi au cinéma le narrateur interne que l’on trouve en littérature, ce qui permettra au professeur d’établir un pont entre le film et certaines œuvres littéraires du programme. Le film permet aussi de travailler avec les élèves sur la frontière entre la biographie et l’invention (si le film est inspiré d’une histoire vraie, certains passages et personnages ont été romancés) : on pourra ainsi proposer aux élèves un travail de comparaison entre, d’une part, le film et, d’autre part, le livre du même nom, récit documentaire des semaines passées en centre de rééducation par Grand Corps Malade. Au lycée, Patients pourra également apporter un complément accessible et pertinent aux cours de sciences médico-sociales (baccalauréat ST2S, Sciences et technologies de la santé et du social). En première année, la séquence « Diversité des déterminants sociaux » fait appel à des problématiques soulevées dans le film, notamment la diversité des causes du handicap, ou une réflexion sur le profil social des patients. En Terminale ST2S, Patients s'intègrera à la matière « Activités technologiques » pour une réflexion sur les activités proposées aux jeunes patients dans les centres de rééducation.

[Patients de Grand Corps Malade et Mehdi Idir. Durée : 110 mn. Distribution : Gaumont. Au cinéma le 1er mars] 

Philippine Le Bret

Merci à Clotilde Furini, professeure de sciences médico-sociales, et à Charlotte Pouilly, professeure de Français, pour leur contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par le 06.03.17 à 13:33 - Réagir

Une journée dans la vie de Billy Lynn : sauver le soldat Billy

Debout dans les gradins d’un stade bondé, uniforme impeccable, bras au garde-à-vous, Billy Lynn pleure. Les caméras zooment sur son visage poupin, et tout le stade s’émeut des larmes de ce jeune héros, alors que résonne l’hymne américain. Mais derrière les apparences, une autre vérité se dessine. Contrairement aux spectateurs du stade, les spectateurs du film savent que Billy Lynn ne pleure pas par ferveur patriotique. Il pleure par amour, débordé par des sentiments que son cœur ne parvient pas à contenir.

À lui seul, ce plan résume toute l’ambition formelle et politique du nouveau film d’Ang Lee. Échec commercial retentissant dans son pays – où l’on sait que nul n’est prophète – Un jour dans la vie de Billy Lynn suit, le temps d’une après-midi, les tribulations d’une unité rentrée d’Irak pour une tournée promotionnelle triomphale. L’unité Bravo, c’est son nom, compte en effet dans ses rangs le nouvel héros de la nation : le jeune Billy Lynn, tout juste 19 ans, qui n’a pas hésité à combattre l’ennemi à mains nues pour sauver son sergent, tombé entre les griffes de ces terroristes sans visage. Invités par un magnat texan à participer au spectacle de mi-temps d’un match de football, les hommes de l’unité Bravo sont reçus avec les honneurs.

Raconté au premier degré, le film aurait pu être l’œuvre du Clint Eastwood d’American Sniper, et aurait alors probablement glorifié cette exaltation du sentiment national par la guerre. Mais Ang Lee, qui avait déjà détourné de manière très réussie le genre du western (Le Secret de Brokeback Mountain), a l’intelligence de remettre en question ce grand spectacle patriotique. Par un recours quasi-systématique à des plans extrêmement serrés sur les visages de ses personnages, le réalisateur taïwanais sonde leur âme et propose à ses spectateurs de partager leur détresse. Il pose ainsi un regard extrêmement désabusé sur la fabrique de l’héroïsme, se hissant au niveau des plus grands films de guerre américains, notamment Apocalypse Now. Œuvre d’une subtilité rare, Une journée dans la vie de Billy Lynn réussit à être un film antimilitariste qui ne jette pas la pierre aux militaires. Les soldats de l’unité Bravo ne sont que des pauvres types, qui n’ont pas eu d’autre choix que de s’engager. Le héros, issu d’une famille pauvre et peu éduquée, a ainsi dû choisir entre la prison et l’armée. Le parallèle avec Apocalypse Now est frappant, puisque l’on retrouve dans les deux films l’idée que ces soldats sont les laissés-pour-compte de la société américaine. « Qu’y a-t-il d’autre que cela [la guerre] ? », se demande ainsi Billy Lynn. À ces jeunes sans avenir, la société ne propose d’autre alternative que de mourir en terre étrangère dans une guerre absurde, mise en scène par les civils.

Ainsi, si le film n’occulte pas la brutalité dont ces soldats font preuve sur le champ de bataille, il met volontairement l’accent sur la pureté de leurs sentiments. Tandis que ces jeunes se disent « Je t’aime » avant de partir au combat, tous les discours tenus par les civils sont marqués par le cynisme et l’hypocrisie : le propriétaire de l’équipe locale cherche à exploiter la vulnérabilité des soldats pour maximiser ses profits, les fans dans les gradins se complaisent dans leur patriotisme – ils « supportent les troupes » - mais sont incapables de la moindre empathie envers ces jeunes traumatisés. Ang Lee choisit de faire du stade de football un microcosme qui lui permet de représenter la société américaine dans son ensemble, et d’en proposer une vision peu reluisante. Tout dans Billy Lynn prête au désespoir : l’étalage des richesses dans ce stade gigantesque, la surabondance de nourriture, le sourire figé des pom-pom girls, la bêtise et la violence de certains supporters. Le spectateur ressent presque physiquement ce trop-plein, confronté qu’il est à une image sans cesse trop fournie, débordant de détails et de couleurs (le film a été tourné en très haute définition).

Ang Lee fait ainsi germer l’idée que, pour ces soldats paumés, la vie civile aux États-Unis est bien plus violente que la guerre en Irak. Cette idée culmine lorsqu’advient le spectacle de la mi-temps, véritable institution aux États-Unis (le show du Super Bowl a rassemblé quelques 111 millions de téléspectateurs américains le 5 février dernier). Le spectateur vit cette scène à travers les perceptions de Billy Lynn, et ressent ainsi – au moins partiellement – les effets du syndrome de stress post-traumatique. Les feux d’artifice, la musique, les chorégraphies finissent par ressembler à un champ de bataille, et cette rage avec laquelle le spectacle avance laisse les spectateurs aussi exsangues que les soldats de l’unité Bravo. La scène est si réussie qu’elle en est presque plus angoissante que les flashbacks des opérations en Irak, où la vie des héros est pourtant menacée.  Le film d’Ang Lee est donc une expérience sensorielle intense, de laquelle on ressort avec de très nombreuses questions.

Un jour dans la vie de Billy Lynn s’inscrira donc parfaitement dans l’objet d’études « Mythes et héros », au programme d’anglais des classes de Première et Terminale. Le film déconstruit en effet cette notion d’héroïsme, et montre qu’une nation se cherche des héros moins pour les célébrer que pour soulager sa mauvaise conscience. Autre intérêt pédagogique majeur du film, sa capacité à s’inscrire dans une analyse comparative avec d’autres œuvres : on a évoqué Apocalypse Now, mais on pourrait aussi envisager de le croiser avec Alamo, film de 1960 réalisé par John Wayne, qui reconstruit la bataille de Fort Alamo au Texas. Billy Lynn, qui se déroule également au Texas, évoque d’ailleurs cette bataille, et se permet au passage d’écorner le mythe. Le film d’Ang Lee pourra également être mis en perspective avec We Were Soldiers, caricature du film de guerre patriotique mettant en scène Mel Gibson, dont la bande-annonce est analysée dans le manuel Passwords. Trois séquences se prêtent par ailleurs avec beaucoup d’acuité à l’analyse. Elles racontent, chacune à leur manière, le fameux acte d’héroïsme de Billy Lynn. La première fois par le biais d’un extrait de journal télévisé, qui met donc l’accent sur le courage du jeune soldat ; la seconde à travers les mots de Billy Lynn, qui raconte cette scène lors d’une conférence de presse ; et la troisième grâce aux images d’Ang Lee, dans un flashback plutôt violent. Montrer ces trois séquences à des élèves permettrait ainsi de discuter avec eux de la fabrique de l’information, et de sa possible manipulation. À l’heure des « fakes news », cette question est d’une actualité brûlante.

[Une journée dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee. 2016. Durée : 112 mn. Distribution : Sony  Pictures Releasing. Sortie au cinéma le 1er février 2017]

Philippine Le Bret
Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par le 16.02.17 à 11:18 - Réagir

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