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Dans les salles : Les films de l'actualité (469 articles)

Primaire : à l'école de la vie

Primaire

Quand elle parle de Primaire, sa réalisatrice explique que le point de départ du film a été l’émotion qu’elle a ressentie quand son fils a quitté son école, en fin de CM2. « Moi je pleurais parce que c’était la fin de l’enfance, lui était excité par la vie qui s’ouvrait devant lui ! J’ai réalisé à quel point l’école marque nos vies d’enfants et de parents ». Quitter l’enfance, c’est peut-être là le cœur du quatrième film d’Hélène Angel. L’un des personnages principaux du film, Sacha, se voit en effet retirer l’un des droits fondamentaux de l’enfance, le droit à l’insouciance. Abandonné par sa mère, qui se contente de lui donner un peu d’argent chaque semaine, le garçon doit apprendre à se débrouiller seul. C’en est fini pour lui des récréations joyeuses et du plaisir d’apprendre, désormais Sacha bascule dans un univers où l’isolement se conjugue à la violence. « Tu pues », lui murmurent-ils à plusieurs reprises, alors que Sacha, qui vit seul, n’a plus d’habits propres à mettre. Le film frappe par sa justesse à mettre en scène une situation de harcèlement, s’appuyant sur le jeu des jeunes acteurs, en particulier Ghillas Bendjoudi qui, dans le rôle de Sacha, parvient à plusieurs reprises à dégager une violence crédible et émouvante.

L’autre héroïne du film, c’est la « maîtresse » de Sacha, Florence (Sara Forestier), qui va découvrir la situation du petit garçon et se mettre en tête de le sauver, s’engageant corps et âme dans une relation de plus en plus ambiguë. Le cas de Sacha est le pivot d’un questionnement moral fort sur le rôle de l’enseignant, mis en position de sentinelle des dysfonctionnements familiaux et sociaux (on retrouve la problématique du Ça commence aujourd’hui de Bertrand Tavernier). En cela, Primaire n’est pas dénué d’une portée politique (comme le dit Hélène Angel, l’école est un décor clos qui raconte le monde) : le film aborde également, en filigrane, des questions comme le salaire des professeurs, l'engagement syndical, ou encore la précarité des assistants de vie scolaire. La réussite du film est ainsi de parvenir à traiter ces différentes questions sans renoncer pour autant à la légèreté propre à l’enfance. Le choix de la réalisatrice de tourner avec deux caméras, l’une fixe, l’autre sur rails, lui permet de conserver la spontanéité des enfants et la confusion des salles de classe. L’esthétique du film s’inscrit elle aussi dans un univers enfantin, par son décor d’école format réduit bien sûr, mais également par le choix de couleurs vives présentes dans tous les plans.

On regrettera cependant que Primaire ne parvienne pas tout à fait à trouver sa voix, entre enfants et adultes, entre burlesque et drame social. Certes, la confusion des genres s’intègre assez bien à l’aspect foisonnant du film, qui colle à l’atmosphère des écoles primaires. Mais elle donne parfois lieu à des fausses notes, comme celle que constitue le monologue final de Sara Forestier, dans lequel Florence explique aux enfants son rapport à l’école et, plus largement (trop largement), sa compréhension de la vie. Pour Hélène Angel, l’idée était probablement de montrer l’évolution de son personnage, son accès « à une plus grande conscience de la vie ». Mais ce monologue est doublement maladroit : à la fois trop et mal écrit (abusant de grandes phrases plates comme « le monde est beau, mais il n’est pas juste »), il sort le personnage de Florence de la fiction pour en faire, de manière trop évidente, le porte-parole des intentions de la réalisatrice. Il résume la fragilité de Primaire, film sur les enfants mais pour les adultes, qui ne sait jamais vraiment sur quel pied danser.

Philippine le Bret

[Primaire de Hélène Angel. 2017. Durée : 105 mn. Distribution : Studio Canal. Au cinéma le 4 janvier 2017]

Posté dans Dans les salles par le 09.01.17 à 17:36 - Réagir

Baccalauréat : Roumanie, no future

Il y a huit ans Cristian Mungiu remportait la Palme d'or avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, sombre tableau de la Roumanie communiste. Le tableau qu'il dresse de l’état du pays, dans Baccalauréat, son troisième film en compétition officielle (après Au-delà des collines) n’est pas beaucoup plus réjouissant.
Chirurgien à l'hôpital, Romeo s'est coulé dans une existence routinière, coincé entre sa femme avec laquelle il ne parle plus, sa maîtresse qui lui reproche ses atermoiements, sa mère vieillissante. Le seul rayon de soleil est sa fille, sur laquelle il fonde beaucoup d’espoirs : brillante élève, Eliza n’a plus qu’à décrocher la mention au baccalauréat qui permettra de valider sa bourse d’inscription dans une prestigieuse université anglaise. Mais à quelques jours de l'examen, Eliza est agressée sur le chemin du lycée. Choquée et blessé au poignet, elle n’est plus dans les meilleures conditions pour décrocher l’indispensable sésame. Craignant que cet événement ne gâche des années d'efforts et d'espoirs, Romeo se résout à remiser ses grands principes moraux au placard, pour assurer à tout prix la réussite de sa fille. Il plonge ainsi le pied dans les eaux nauséabondes qu’il avait toujours voulu éviter, celles des "échanges de bons procédés", des enveloppes données de la main à la main, des dossiers qu’on fait remonter dans la pile. À travers le personnage de Romeo, Cristian Mungiu brosse le tableau d'un pays que le capitalisme n’a pas guéri de la maladie de la corruption (qui apparaissait dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours et les sketchs du film Chansons de l'âge d'or), et le portrait d’une génération désenchantée : Romeo et sa femme sont rentrés à la chute de Ceaușescu, pleins d'espoirs et d'idéaux, pour construire un pays nouveau. Vingt ans plus tard, ils ne croient plus à rien, et misent tout sur leur fille qu’ils pressent de partir à l’étranger, comme s’il n’y avait plus rien à espérer de la Roumanie.

Comment être fidèle à ses principes quand c’est la chair de votre chair qui est en jeu ? Comment continuer à croire en la justice quand celle-ci est quotidiennement bafouée autour de vous ? Comment rester un agneau dans une société de loups ? Cristian Mungiu orchestre en longs plans-séquences parfaitement rythmés (semblable en cela à Cristi Puiu dans Sieranevada, l’autre film roumain de la compétition) la descente aux enfers de Romeo, à qui cette faute initiale va tout faire perdre, jusqu’à l’estime de sa fille. Comme dans un film de Michael Haneke (l'Autriche n'est pas loin), des incidents inexpliqués (une brique lancée à travers la vitre, des essuie-glaces vandalisés) viennent alourdir le climat d'angoisse, et alimenter la paranoïa de Romeo. Le film se hisse ainsi à un niveau métaphysique, donnant l'impression qu'une culpabilité quasi ontologique pesant sur les épaules du personnage principal. 

Baccalauréat de Cristian Mungiu, Roumanie, 2016, Durée : 127 mn
Sélection officielle, en compétition
Sortie au cinéma le 7 décembre 2016

[MAJ du 10/12/2016] Baccalauréat fait partie de la sélection du Prix Jean Renoir des Lycéens 2017.
Retrouvez notamment une fiche pédagogique réalisée par Philippe Leclercq pour le réseau Canopé.

Posté dans Dans les salles par le 10.12.16 à 19:40 - Réagir

La Fille de Brest : le cinéma lanceur d'alerte

En ces temps d’invidualisme triomphant et de paranoïa généralisée, les « lanceurs d’alerte » (ou whistleblowers aux États-Unis) font figure de héros idéaux, fragiles David opposant la seule force de leur détermination aux Goliath de la raison d’État et du big business. D’Erin Brokovich au tout récent Snowden d’Oliver Stone (en salles depuis le 2 novembre), Hollywood n’a pas manqué de se saisir du sujet. Le cinéma français n’est pas en reste : après avoir porté à l’écran l’affaire Clearstream et le combat de Denis Robert (L’Enquête de Vincent Garenq, 2015), il s’intéresse aujourd’hui au scandale du Médiator et à Irène Frachon dans La Fille de Brest d’Emmanuelle Bercot (sorti le 23 novembre).

La réussite du film d’Emmanuelle Bercot tient beaucoup à la figure de la pneumologue, modèle d’héroïne dont rêverait tout cinéaste hollywoodien : dès les premières images, elle nous est présentée comme une médecin aimée de ses patients, passionnée par son métier et profondément attachée aux règles d’éthique qui régissent sa profession. C’est d’ailleurs d’abord et avant tout par empathie envers ses patients qu’elle se lancera dans un combat titanesque contre Servier, le laboratoire qui produisait le Mediator. Le film, qui adopte le point de vue d’Irène Frachon elle-même, ne met jamais en question la conviction de son héroïne (la dangerosité du Mediator, aujourd’hui scientifiquement avérée). L’enjeu du film est ailleurs : il s’agit de montrer comment Irène Frachon parviendra, malgré les pressions et les intimidations, à faire entendre la vérité sur le Mediator.

La Fille de Brest est ainsi porté de bout en bout par son actrice principale, la danoise Sidse Babett Knudsen découverte dans la série Borgen. Présente dans tous les plans du film, la comédienne impressionne par son débit de parole incroyable, son énergie folle, et sa capacité à rendre crédible les colères titanesques d’Irène Frachon. Emmanuelle Bercot dit d’ailleurs que la ressemblance entre Knudsen et Frachon, qui n’est pas physique, « réside dans l’énergie qu’elles sont capables toutes les deux de déployer », et dans « leurs natures très « clownesques » ».   Il restait à Emmanuelle Bercot à dramatiser cette affaire aux ressorts pas forcément spectaculaires et à la chronologie au long cours. Cela passe par une compression du temps (les années deviennent des minutes), par un montage très resserré et par des séquences souvent courtes. Hormis quelques scènes (notamment les rencontres entre Irène Frachon et son contact au sein de la Caisse nationale d’assurance maladie, qui semblent sorties d’un mauvais téléfilm), la réalisatrice parvient cependant à éviter les effets de surdramatisation qui rendaient le Snowden d’Oliver Stone parfois risible, et cela en épousant la perception d’Irène Frachon. Ainsi, les scènes les plus angoissantes sont celles où l'héroÏne, persuadée qu’on veut attenter à sa vie et à celle de ses enfants, bascule dans la paranoïa, refusant par exemple de prendre sa propre voiture par crainte qu’on ait trafiqué ses freins.  La Fille de Brest parvient ainsi à ménager des instants de pur suspense, tout en montrant l’étalement de la lutte d’Irène Frachon dans la durée. Là aussi, on ressent avec elle la lenteur du processus, à tel point qu’on finit par se demander si elle n’est pas devenue folle, et si cet épuisant combat en vaut vraiment la peine. Avant, bien sûr, de comprendre que l’affaire du Mediator n’aurait jamais pu éclater sans l’investissement total de la pneumologue brestoise.

Le film d’Emmanuelle Bercot est donc une grande réussite, sur un plan cinématographique bien sûr, mais aussi sous un angle plus politique et citoyen. Le film se pose en effet comme un nouveau relais du combat d’Irène Frachon, l’affaire du Mediator étant loin d’être terminée : 7 ans après les premières révélations, de nombreuses victimes n’ont pas été indemnisées, et la possibilité d’un procès pénal s’éloigne sans cesse. Comme le dit la pneumologue dans une récente interview au Monde, « si l’indemnisation des victimes et le procès doivent passer par une exposition médiatique, s’il faut un film, du théâtre, un opéra, on y va, je l’assume ! ». Dans ce combat, la force du cinéma est de poser de manière sensible la gravité des faits relatés. C’est particulièrement visible dans une des scènes les plus puissantes du film, où Irène Frachon assiste à l’autopsie d’une de ses patientes, morte après avoir pris du Mediator. De manière très concrète (un corps ouvert, dépecé, désacralisé), le spectateur voit les ravages du médicament Servier sur l’organisme de ce personnage secondaire auquel il s’était attaché. Une scène à la limite de l’insoutenable, mais qui permet au spectateur de prendre pleinement conscience du coût humain de ce scandale.

[La Fille de Brest d'Emmanuelle Bercot. Durée : 128 mn. Distribution : Haut et court. Sortie au cinéma le 23 novembre]

Posté dans Dans les salles par le 25.11.16 à 10:52 - Réagir

Trashed : des ordures et des hommes

Une Humanité submergée par l’accumulation de ses propres ordures, obligée de quitter pour de bon une Terre irrémédiablement souillée : c’était le cauchemar apocalyptique que mettait en scène Wall-E (2008), le dessin animé de Disney. À sa plus modeste et réaliste manière, le documentaire Trashed de la journaliste Candida Brady tire également la sonnette d’alarme sur la catastrophe environnementale que représente la gestion des déchets produits par nos sociétés de l’hyper-consommation.

Le film s’inscrit dans la mouvance aujourd’hui bien installée des « documentaires écolos » qui s’efforcent d’attirer l’attention sur les désastres écologiques en cours, sans pour autant rebuter le public par un discours trop pessimiste. Consciente de cet écueil, Candida Brady s’est ainsi attachée à soigner la forme pour faire passer son message : le rythme du film est soutenu, les séquences souvent courtes, et la partition musicale signée Vangelis vient renforcer l’émotion créée par les images de ces montagnes d’ordures. Elle s’est aussi adjoint les services de Jeremy Irons, acteur britannique oscarisé, qui tient le fil rouge du documentaire. Présent à l’écran et en voix-off, le comédien se fait l’alter-ego de la réalisatrice et du spectateur, interrogeant pour eux, les chercheurs et les spécialistes. Irons joue aussi l’apprenti scientifique, sans avoir peur du ridicule, notamment dans une scène amusante où on le voit tenter – avec beaucoup de difficultés – de prélever un échantillon de terre dans un champ proche d’une décharge pour en prouver la toxicité.

Trashed n’est pour autant pas toujours un documentaire accessible. Les processus de gestion des déchets font appel à des notions scientifiques complexes, notions qui ne sont pas toujours suffisamment vulgarisées dans le film. C’est le cas en particulier, dans le dernier segment du film, où Irons s’intéresse aux alternatives envisageables pour traiter les déchets, et notamment à la digestion anaérobie – un procédé naturel de transformation de la matière organique en énergie par des bactéries en l’absence d’oxygène. Pour qui ignore tout de ce procédé, utilisé comme on le voit dans le film dans une prison de San Francisco, les explications données à l’acteur ne seront pas suffisantes pour tout comprendre.

Trashed ne va pas non plus au bout de son ambition militante : si le film montre efficacement les ravages consécutifs à la mauvaise gestion des déchets (dès la première séquence montrant une plage libanaise couverte d’ordures, qui semble sortie d’un tableau impressionniste plutôt que de la réalité), il peine à apporter au spectateur des solutions concrètes qui lui permettraient d’agir à son échelle. Ainsi, lorsque Jeremy Irons rencontre une jeune femme dont la famille (composée de 3 personnes) ne produit qu’un petit sac de déchets par an, la question de savoir comment elle y parvient n’est jamais posée. Si le film permet un réel dévoilement des enjeux de la gestion de nos ordures, il amène aussi à penser qu’il est déjà trop tard pour agir personnellement. C’est d’autant plus dommage que, comme le soulignait l’acteur dans une interview au Guardian, la gestion des déchets « est le problème de tous et la responsabilité de chacun. » ; et que le succès d’un film comme Demain (plus d’un million de spectateurs) a montré que le public était réceptif au discours écologique, pour peu que celui-ci soit porteur d’espoir. Il reste donc au spectateur de continuer la réflexion engendrée par Trashed, pour ne pas s’en tenir à un constat d’impuissance, et construire, des modes d’action concrets et efficaces.

[Trashed de Candida Brady. 2016. Durée : 98 mn. Distribution : Destiny Films. Sortie le 16 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 17.11.16 à 14:37 - Réagir

Swagger : premiers de la classe

Swagger (verbe) : Rouler les mécaniques – Parader – Faire le fier. Le titre du documentaire d’Olivier Babinet sonne comme un programme. Car en donnant la parole à des adolescents d’Aulnay-sous-Bois, le réalisateur les aide à relever la tête face aux préjugés. Face caméra, les élèves du collège Debussy se dévoilent, donnant naissance à une œuvre à la fois intime et politique.

En ouverture du film, on entend la voix d’une adolescente expliquer « qu’avant, il y avait plein de gens d’origine française qui habitaient ici » mais que « quand les Africains et les Arabes sont arrivés, ils n’ont pas voulu rester, ils sont partis ». Ici, c’est Aulnay-sous-Bois, commune de quelques 82 000 habitants située en Seine-Saint-Denis. Une ville principalement constituée de grands ensembles à l’architecture aujourd’hui si décriée, qui concentre des populations socialement défavorisées et très majoritairement issues de l’immigration : en un mot l’archétype de la « banlieue », des « cités » ou des « quartiers » avec tout ce que ces mots charrient de clichés négatifs dans l’imaginaire de la France contemporaine (misère, délinquance, échec scolaire, communautarisme…).

Olivier Babinet est arrivé à Aulnay grâce à Sarah Logereau, professeur de français au collège Claude Debussy, qui l’a invité à animer un atelier auprès d’élèves de 4e. Pendant un an, le réalisateur a donc travaillé avec ces élèves, explorant leurs rêves et leurs cauchemars, avant de prolonger sa résidence grâce au dispositif In Situ, à raison d’une journée par semaine. Ainsi est né Swagger, son deuxième long-métrage après Robert Mitchum est mort, qui nous invite à explorer le quotidien et l’imaginaire de onze élèves du collège Debussy. Le film ne serait pas ce qu’il est sans cette implication au long cours du réalisateur, qui justifie la confiance, palpable à l’écran, que lui accordent les adolescents. Devant la caméra, Aissatou, Maryama, Abou, Nazario, Astan, Salimata, Naïla, Aaron, Régis, Paul et Elvis parlent de leur quotidien et confient leurs rêves, sans oublier de faire les pitres. Chaque élève est filmé au collège (en haut d’un escalier, devant des casiers, dans un couloir, etc.), face caméra, en plan fixe. Ce dispositif modeste permet de ne pas intimider les adolescents, laissant leur parole s’épanouir pleinement ; il n’empêche pas de les magnifier, par le soin apporté à l’image (signée par Timo Salminen, le chef-opérateur d’Aki Kaurismaki) et par les séquences jouées, directement issues de leur imaginaire. Olivier Babinet a en effet demandé aux adolescents de se mettre en scène, dans des scénettes colorées et souvent drôles qui viennent soutenir le rythme du film. Paul danse dans les rues d’Aulnay, portant d’une main un parapluie rouge tout droit sorti de Chantons sous la pluie ; Régis défile le jour de la rentrée, au ralenti, comme dans un « teen movie » américain (on pense à Lolita malgré moi, grand classique du genre).

Cette plongée dans l’intimité d’adolescents d’aujourd’hui, filmée à leur hauteur, n’en est pas moins une œuvre éminemment politique. C’est un reportage télévisé caricatural sur le collège Debussy qui a donné à Olivier Babinet l’envie du film. On y voyait « la grille du collège filmée de loin, trois mecs à capuche et du synthétiseur angoissant », comme l’explique le réalisateur, qui ajoute que « [son] propos politique, [était] celui de passer la grille et d’aller à la rencontre de ceux qui se trouvent sous les capuches ». Racontée par ceux qui y vivent, la banlieue de Swagger n’est pas forcément moins violente ou déshéritée que dans les médias : les adolescents du film ont conscience du déclassement social, de la relégation spatiale et de l’absence totale de mixité qu’ils subissent (« Je connais pas les Français de souche » dit l’une, quand l’autre explique que « les Noirs et les Arabes, on n’est pas pareil que les Français »).  Mais elle est certainement plus humaine, plus riche et plus complexe. La plupart du temps, les médias présentent une banlieue exotique et inquiétante, peuplée uniquement de sauvages ou de hors-la-loi, construisant un « eux » menaçant s’opposant à un « nous » qui les exclut. Ici au contraire, Babinet nous montre un espace habité, vivant. C’est le sens d’un des plus beaux plans du film : un long travelling-arrière part de Régis, qui se prépare devant sa glace, pour aboutir à une vue panoramique d’Aulnay. Par ce passage de l’espace intime (la chambre) à l’espace public (la ville), Babinet insiste : dans ces immeubles sans âme vivent des enfants, des adolescents, et des adultes qui, si on prend la peine de les regarder de plus près, nous prouvent qu’ils ont de quoi être fiers.

On ne saurait trop conseiller aux enseignants de montrer ce film magnifique et positif à leurs élèves. Au collège, Swagger s’intègrera parfaitement dans l’objet d’étude « Se raconter, se représenter » (en classe de Français niveau 3e) : d’une part le film interroge la façon dont les adolescents parlent d’eux-mêmes (que dire face à la caméra ?) ; d’autre part les séquences où ils mettent en scène leur imaginaire témoignent, d’une manière différente, de ce qu’ils sont. Ces séquences rêvées pourront aussi être intégrées dans l’objet d’études « Visions poétiques du monde », également au programme de 3e. On pourra également mobiliser les propos des élèves en EMC et en Français en 4e (« Individu et société : confrontation de valeurs ? »). Du côté de l’éducation à l’image, Swagger permettra enfin d’aborder la différence entre reportage et documentaire : le second cultive en effet un point de vue, ce que l’on voit bien dans le film, puisque la mise en scène de l’imaginaire est intégrée à la captation du réel.

[Swagger de Olivier Babinet. 2016. Durée : 84 mn. Distribution : Rezo Films. Sortie le 16 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 17.11.16 à 09:51 - Réagir

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