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Dans les salles : Les films de l'actualité (469 articles)

L’Odyssée : le mythe Cousteau prend l’eau

Pionnier de l’océanographie, homme d’images reconnu (Le Monde du Silence, Palme d’or 1956, sera suivi d’une longue série de documentaires pour la télévision), défenseur de l’environnement, Jacques-Yves Cousteau (1910-1997) a longtemps trusté la première place du classement des personnalités préférées des Français.
À mesure qu’il s’éloignait des feux de l’actualité, on a redécouvert une figure plus contrastée que l’image d’Épinal : un homme plus intéressé par sa propre gloire que par la protection des océans, et dont la conscience écologique n'a.
Alors que Wes Anderson égratignait gentiment l’icône dans La Vie aquatique (2003) brocardant un simili-Cousteau en pleine crise, l’homme au bonnet rouge a subi récemment des charges plus virulentes. « Le Monde du Silence est à l'écologie ce que Tintin au Congo est au racisme », écrivait ainsi en 2011 le journaliste et militant anti-spéciste Camille Brunel dans un post virulent intitulé « Les Racines de l’Enfer ». Il y dénonçait les méthodes de tournage du documentaire (coraux dynamités à l’explosif, bébé cachalot déchiqueté par les hélices de la Calypso, le célèbre bateau de Cousteau, requins massacrés), exprimant son dégoût et sa honte face à ce mépris de la vie sous-marine. En juin 2015, le réalisateur Gérard Mordillat joint l’image à la parole pour dénoncer un documentaire « naïvement dégueulasse » à travers un montage commenté des pires images du film qui sera très partagé sur les réseaux sociaux.

On peut dès lors se demander si le film ne sort pas à contretemps, et si le commandant Cousteau fait encore rêver le public d’aujourd’hui. Jérôme Salle, conscient des fragilités du mythe, a l’intelligence de ne pas chercher le reconstruire. Le réalisateur choisit en effet de décaler notre regard pour mieux saisir les failles du personnage. Car le vrai héros de L’Odyssée, ce n’est pas Jacques-Yves Cousteau (interprété Lambert Wilson) ; c’est son fils aîné, Philippe (Pierre Niney). À travers la relation conflictuelle entre Philippe et son père, Salle réalise un portrait à charge du commandant : égoïste et vaniteux, le Cousteau de L’Odyssée tolère peu la contradiction et semble obsédé par ses explorations.
En témoigne l’une des premières scènes du film. Nous sommes à la fin des années 40, et la famille Cousteau vient d’acquérir une très belle propriété sur les rives de la Méditerranée. Cousteau emmène sa femme et ses enfants plonger, grâce au scaphandre qu’il a lui-même inventé. Mais l’aîné, Jean-Michel, n’en a visiblement aucune envie. Ignorant complètement les réticences de l’enfant, JYC prend le cadet par la main et plonge avec lui, laissant Jean-Michel trouver du réconfort auprès de sa mère. Ainsi est le Cousteau que nous dépeint L’Odyssée : incapable de prendre en compte les sentiments d’autrui, même lorsqu’il s’agit de sa propre famille.

Quant à sa relation avec les fonds marins, L’Odyssée en relate toute l’ambiguïté. Certes, l’objectif initial de Cousteau est louable : passionné par l’univers sous-marin, il entreprend d’explorer ce territoire encore vierge et de partager sa passion avec un large public, grâce aux documentaires qu’il réalise. Mais très vite, l’envie de découverte se transforme en volonté de conquête. Une des scènes du film fonctionne comme un pivot entre ces deux facettes de Cousteau : en mission en Afrique du Sud, le commandant ordonne à son équipage de capturer deux otaries. Pour les besoins d’un film, Cousteau gardera ces animaux à bord pendant de longs mois, sans égards pour leur souffrance.

Mais s’il ne cache pas l’avidité du commandant, L’Odyssée raconte également sa conversion écologique. Dans le dernier tiers film, Cousteau rallie la cause de son fils, Philippe, et fonde alors la Cousteau Society, entièrement dédiée au militantisme écologique. Un message assez fort, qui ne manquera pas de sensibiliser un large public à la cause environnementale en général, et à la protection des océans en particulier. Un exemple assez frappant de la mort à petit feu des océans est en effet donné dans le film. À trente ans d’intervalle, Philippe Cousteau plonge en Méditerranée. Dans la première scène, la découverte d’une grotte sous-marine a des airs de rêve tant le paysage est beau. Trente ans plus tard, la même grotte est un cimetière, les poissons et les coraux ont disparus. L’urgence de protéger les océans est ainsi parfaitement mise en images par Jérôme Salle, et défendue par Cousteau dans de nombreuses scènes de plaidoyer.

Dommage que ce portrait complexe du commandant soit largement desservi par des dialogues très faibles et des acteurs peu inspirés. Dans de nombreuses scènes, les répliques sonnent faux, empêchant le spectateur de s’identifier pleinement avec les personnages. On pense notamment à ce ridicule « Qu’est-ce qu’on attend ? », qui semble tout droit sorti d’une pub pour agence de voyages, lancé par Simone Cousteau (Audrey Tautou) à son mari au début du film ; ou encore aux scènes de confrontation entre JYC et Philippe, dans lesquelles Pierre Niney surjoue l’émotion. Ces dialogues creux témoignent sans doute du défaut de caractérisation des personnages, dont la psychologie n’est jamais creusée, et qui restent à l’état d’archétypes (le paterfamilias mégalo, l’épouse délaissée,  le fils désireux de prendre son indépendance)…

On préfèrera donc retenir un aspect bien plus intéressant du film : son travail sur la lumière. Car comme Cousteau, fasciné par la lumière si singulière des océans, Jérôme Salle et son chef-opérateur, Matias Boucard partent à la recherche de sources lumineuses inattendues : le hublot d’une maison construite sous l’eau pour éclairer la faune alentour, un trou dans la roche d’une grotte sous-marine qui donne à une scène de plongée un aspect surréel. Le réalisateur joue aussi beaucoup sur l’opposition entre ombre et lumière. Une des premières scènes entre JYC et Philippe, alors enfant, est filmée en clair-obscur, à la manière d’un tableau de maître ; lors d’une dispute entre Cousteau et sa femme, une ampoule claque dans la pièce principale de la Calypso, et l’obscurité permet aux deux personnages de retrouver brièvement leur complicité perdue. Les magnifiques lumières du film sont également liées à son inscription dans des décors naturels. L’un des plus beaux plans du film, que l’on gardera longtemps en mémoire, est celui où la Calypso, embarquée dans une mission en Antarctique, sort d’une terrible tempête pour enfin apercevoir le continent blanc. La lumière, teintée de rose et d’argent, se reflète dans l’eau et sur la glace, irradiant de partout. L’impression de paix qui se dégage de ce paysage magnifié transmet ainsi une forme d’optimiste écologique : si l’Homme choisit de renouer avec la beauté et la puissance de la nature, alors la planète et ses océans peuvent encore être sauvés du désastre.

Philippine Le Bret 

[L'Odyssée de Jérôme Salle. 2016. Durée : 122 min. Distribution : Wild Bunch Distribution. Date de sortie : le 12 octobre 2016]

NB : Des ressources pédagogiques réalisées en collaboration avec le service pédagogique de l’Aquarium tropical de la Porte Dorée (Paris) ont été mises en ligne à destination des enseignants. Portant sur des sujets transverses (l’exploration d’un monde nouveau, la conquête de la mer par l’homme, la défense des océans et l’utilisation du cinéma comme outil de sensibilisation du grand public), elles sont destinées à s’intégrer dans le cadre des EPI au collège. 

 

Posté dans Dans les salles par le 12.10.16 à 10:12 - Réagir

Le Ciel attendra : les liaisons dangereuses

Après Les Héritiers, qui entreprenait de ramener dans le droit chemin de la commémoration de la Shoah une classe "perdue" de la République,  Marie-Castille Mention-Schaar s'attaque à un autre sujet brûlant touchant la jeunesse de notre pays : l'entreprise d’embrigadement menée par l'Etat islamique et ses séides sur le territoire français, qui pousse certain(e)s à rompre toutes attaches (famille, amis, relations) pour s'enfermer dans une spirale mortifère.

Le film suit les destins croisés de deux adolescentes : Sonia (Noémie Merlant) se fait arrêter alors qu'elle s'apprêtait à commettre l'irréparable, point de départ pour ses parents Catherine et Samir (Sandrine Bonnaire et  Zinédine Soualem) d’un véritable chemin de croix afin de la ramener à la vie ; Mélanie (Naomi Amarger), bonne élève et musicienne, va, au détour d’une rencontre sur les réseaux sociaux, sombrer à la fois dans les tourments d’un premier amour et dans les rets de la radicalisation. C'est peu de dire que Le Ciel attendra est anxiogène, abordant de plein fouet la radicalisation dans ce qu'elle a de plus cruel : la rupture des liens familiaux, la dissimulation (la fameuse et controversée taqîya), la violence envers soi et les autres, la manipulation et le chantage affectif… Le tableau est d’autant plus implacable que les victimes sont des jeunes femmes éduquées et issues de milieux plutôt privilégiés, éprises d'idéal et d'absolu. Elles ont « tout pour être heureuses » selon l’expression consacrée, et l’absence de cause manifeste à leur dérive (l'absence de la mère chez l'une, l'envie chez l’autre de se trouver par soi-même, les mauvaises rencontres, les vidéos complotistes ?) accrédite l’idée anxiogène que « ça pourrait arriver à tout le monde ».

On pourrait ainsi reprocher au film, en jouant sur cette angoisse d’une menace diffuse et invisible (on ne verra jamais les recruteurs), de titiller une islamophobie si facile à faire émerger dans le contexte actuel. L’une des faiblesses majeures du film est de ne pas opposer avec assez de force, au discours aussi absurde que séducteur des recruteurs, un islam humaniste et éclairé pourtant majoritaire dans la société française. L’autre faiblesse est le mélange des genres : en confrontant ses héroïnes, incarnées par Sandrine Bonnaire ou Clotilde Courau, à la personne réelle de l’anthropologue Dounia Bouzar, Marie-Castille Mention-Schaar ne fait qu’accuser le caractère factice de son dispositif. À l’écran, l’ex-directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'Islam (CPDSI) sombre parfois dans un pathos insensé (dont on a du mal à comprendre comment il pourrait se révéler efficace face à des esprits si murés) sans empêcher le film (à l’exception d’une seule scène) de donner des gages à une islamophobie rampante. Le discours opposant l'Islam profond (tout comme le christianisme profond, le judaïsme profond, le bouddhisme profond, etc…) à un islam dévoyé est peut-être pourtant le plus porteur. À leur époque, Ronsard et d'Aubigné ne procédèrent pas autrement, s'appuyant sur des images de la Bible pour déplorer, chacun dans leur camp, la violence des guerres de religion.

Pour finir, on peut se demander à qui s’adresse vraiment ce film, qui explore le lien fragile et problématique entre parents et adolescents. Il parlera certainement aux angoisses des premiers, au risque de les conforter. Il ne répondra pas forcément aux interrogations des seconds, avec lesquels une approche moins dramatique, désamorçant par l’humour les mécaniques mortifères (comme dans la pièce Djihad de Ismaël Saïdi), peut être plus efficace.

Le Ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar, au cinéma le 5 octobre

Pour aller plus loin :
Un dossier pédagogique d'accompagnement propose des clés pour prolonger le film.

 

Posté dans Dans les salles par le 05.10.16 à 18:21 - Réagir

Les Pépites : quand l’école sauve

En avril 1995, Christian et Marie-France des Pallières découvrent la décharge de Phnom Penh. Horrifiés par la situation des enfants qui y travaillent, ils décident de les aider à sortir de la misère. Très classique dans sa forme, Les Pépites choisit une approche chronologique pour raconter le parcours de Christian et Marie-France des Pallières depuis la fondation de leur association, Pour un sourire d’enfant (PSE), en 1995. La démarche du réalisateur Xavier de Lausanne, consiste à mettre en mots et en images la réflexion du couple, par des entretiens (avec le couple ou des enfants de l’école) mais aussi grâce aux nombreuses images filmées depuis le début du projet par Christian des Pallières lui-même. Ce récit chronologique a certes une dimension très didactique (même si certaines séquences viennent casser le côté très intimiste du dispositif et redonner du rythme au film comme cette scène d’arrivée à l’école, probablement filmée avec un drone, d’une foule d’enfants en uniforme bleu et blanc). Il permet cependant au réalisateur de poser clairement les enjeux du projet.

Le premier enjeu est celui de la construction d’un projet humanitaire : comment aider ces enfants à sortir de la décharge et de la misère ? De quoi ont-ils besoin ? Comment impliquer les acteurs locaux dans le projet ? À cet égard, la démarche de Christian et Marie-France des Pallières apparaît, dans l’œil de Xavier de Lausanne, comme exemplaire : au lieu de plaquer un projet préconçu sur la situation des enfants de la décharge, ils vont directement interroger ceux-ci sur leurs besoins. À la demande des enfants, ils commencent ainsi par distribuer un repas par jour, puis fondent une école, répondant à leur souhait d’accéder à l’enseignement.
Les Pépites tisse ainsi une réflexion sur l’éducation. En nous transportant à Phnom Penh, dans un contexte complètement différent de celui d’un pays développé, le film nous donne à mesurer l’importance de l’éducation qui permet aux enfants de la décharge d’accéder à un autre univers, de sortir de la misère et de construire leur vie. C’est une réflexion à laquelle nos élèves (qui voient souvent l’école comme une contrainte) sont souvent sensibles - en témoigne le succès du documentaire Sur le chemin de l’école.

Nul doute que Les Pépites a le potentiel pour susciter le même engouement. En effet, le film est particulièrement émouvant, notamment lorsqu’il dresse le portrait de certains enfants accueillis par PSE. Là aussi, les images d’archives servent parfaitement l’hommage rendu par le film à Christian et Marie-France des Pallières : elles permettent de créer un contraste saisissant entre la détresse des enfants à leur arrivée dans l’école et leur vie dix ou vingt ans après. À travers les récits des enfants - le travail forcé à la décharge, mais aussi la maltraitance exercée sur eux par leurs parents, la prostitution, les viols - se dessine en creux l’histoire d’un pays encore traumatisé par la violence du régime khmer.
La violence de certains propos - l’un des enfants raconte la mort d’un de ses camarades écrasé par un camion sur la décharge - rendent cependant le film inadapté à un public trop jeune. À partir de la 3e, le film peut être utilisé comme outil pédagogique, mais il reste important de discuter du film avec les élèves avant tout visionnage. D’une part pour leur expliquer l’histoire récente du Cambodge, notamment la période khmer, et ainsi permettre une meilleure compréhension de certains enjeux du film. D’autre part pour les préparer psychologiquement aux témoignages de certains enfants.En classe de Français le film peut s’insérer dans plusieurs problématiques du programme de 3e : « Dénoncer les travers de la société », « Agir dans la cité, individu et pouvoir », et « Se raconter, se représenter ». En cours de Géographie, le film permettra au professeur de creuser la question des villes durables. Au-delà de cette inscription dans les programmes scolaires, le film peut aussi être un moyen de sensibiliser les élèves au partage, à l’ouverture sur l’autre et à la solidarité, des valeurs primordiales pour la construction de leur citoyenneté.

[Les Pépites de Xavier de Lausanne. 2016. Durée : 88 min. Distribution : Rezo Films. Date de sortie : le 5 octobre 2016]

Philippine Le Bret
Merci à Caroline Birouste, professeure de français, pour sa contribution à cet article

 

Posté dans Dans les salles par le 05.10.16 à 12:20 - Réagir

Juste la fin du monde : déjà mort

La famille dysfonctionnelle qui s’aime et se déchire, le décor de suburb et le pavillon kitsch, la musique pop à plein tubes et les ralentis esthétisants : les « dolanophiles » se retrouveront avec Juste la fin du monde en terrain familier. Et pourtant le film procède pour le réalisateur de Mommy d’un double dépaysement : à la fois par la distribution franco-française (la prochaine sera 100% américaine), porteuse d’une langue d’une musicalité nouvelle, et par le choix de l’adaptation d’une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, qui fait aujourd’hui figure de « classique » du théâtre français contemporain (elle a été inscrite au programme de l’agrégation de lettres, puis du baccalauréat théâtre).

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce raconte le retour dans sa famille de Louis, 34 ans, après de longues années d’absence, afin d’annoncer à ses proches sa mort prochaine. De maladresses en malentendus, la réconciliation annoncée tourne au règlement de comptes, et diffère une révélation qui n’aura finalement pas lieu, laissant Louis repartir comme il est venu. Dans son travail d’adaptation, Xavier Dolan a respecté globalement la trame et les personnages de la pièce, dont il reprend en les réécrivant une bonne partie des dialogues. Sans s’affranchir totalement de la théâtralité du texte (perceptible dans le huis-clos, la prééminence du langage, la musicalité des dialogues), il la circonscrit dans une forme de naturalisme sans doute plus acceptable par large public visé par le film.

Pour ceux qui connaissent la pièce, une différence saute toutefois aux yeux dès l’ouverture du film, montrant Louis (Gaspard Ulliel) monologuant en voix-off dans l’avion du retour. La pièce de Lagarce était racontée par un Louis déjà mort, comme l’indiquent les premiers mots du monologue qui ouvre la pièce, et ce jeu sur la discordance des temps des verbes : 

« Plus tard‚ l’année d’après
– j’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai‚ l’année d’après‚ … »

Cette narration post-mortem, rare au théâtre comme au cinéma (on se rappelle la célèbre ouverture de Sunset Boulevard de Billy Wilder), donnait au texte de Lagarce une dimension funèbre, un avant-goût de cendres. Dolan, lui, préfère plonger, au présent, dans la marmite brûlante du psychodrame familial, et la porter jusqu’à ébullition. Tous les choix d’écriture et de mise en scène vont dans ce sens, de la réécriture des dialogues (plus courts, plus directs, plus vulgaires : « je me taisais » devient « je ferme ma gueule ») jusqu’à l’exacerbation de la violence (y compris physique) des personnages. Mais c’est par ses choix de découpage et de montage que le film se distingue le plus : au « tableau » de la scène théâtrale, qui permettait d’embrasser les cinq personnages dans un même ensemble et le texte dans un flux continu, Dolan substitue une suite de gros (voire très gros) plans, montés de manière aussi nerveuse que dans un film d’action américain. Ce parti pris formel d’ultradécoupage va dans le sens d’une hystérisation de la pièce, et d’une exacerbation de chacun de ses composants. On s’extasie tour à tour sur la « performance » de chaque acteur, sur la beauté des plans du chef-opérateur André Turpin, sur la délicieuse vulgarité d’un maquillage (Nathalie Baye) ou d’un choix musical (la scie Dragosta tin dei). En cela Dolan est un cinéaste profondément de son époque, celle d’Instagram, Pinterest, Vine, qui découpe le réel en micro-unités pour les monter en épingle : chaque scène est pensée comme un morceau de bravoure, chaque réplique mise en valeur comme une punchline, chaque gros plan ciselé comme une épiphanie.

Au-delà de la lassitude que peut provoquer à la longue cette esthétique du bref et de l’intensité (dans le cinéma classique, le gros plan était considéré comme un point d’orgue —Renoir le comparait au solo de l’opéra—, tirant sa force de sa rareté), on peut se demander ce qu’il reste de la pièce de Lagarce après ce traitement de choc. Constamment perturbé dans son écoute (par les changements de plan incessants) et contraint dans sa vision (par les cadres serrés), on a le sentiment de toujours rester à la lettre du texte, et à la surface des personnages. Au cinquième plan de coupe sur son sourire embarrassé, on pense moins aux états d’âme de Louis qu’au rasage de Gaspard Ulliel.  Cette surexposition, au sens photographique du terme, ne rend finalement justice qu’au personnage que la pièce de Lagarce laissait le plus dans l’ombre : celui de Catherine, la belle-sœur de Louis, le personnage le plus secret de la pièce, interprété par une Marion Cotillard vibrante. Ses silences sont les plus beaux moments du film, car ils permettent au spectateur de se projeter : et si Catherine, de par sa position de pièce rapportée, avait deviné ce qui se joue-là ?

Discutable par ses choix de mise en scène, le film de Xavier Dolan n’en a pas moins le mérite de populariser un auteur majeur du théâtre contemporain, et il est pertinent d’imaginer l’étudier en classe de Français (sur le texte théâtral et sa représentation, sur le tragique) en parallèle avec la pièce de Jean-Luc Lagarce.

Merci à Marie-Laure Basuyaux, professeure de Lettres et d’option-théâtre, pour sa contribution à cet article. 

[Juste la fin du monde de Xavier Dolan. 2016. Durée : 95 mn. Distribution : Diaphana. Sortie le 21 septembre 2016]

[Article publié à l'occasion du Festival de Cannes 2017, MAJ le 22/09/2016]

Posté dans Dans les salles par le 22.09.16 à 15:37 - Réagir

Cézanne et moi : Amicalement vôtre

Danièle Thompson retisse les fils de l'amitié brisée entre Émile Zola et Paul Cézanne dans son dernier film Cézanne et moi, où les deux mastodontes de la culture française de la fin du XIXe siècle sont incarnés par Guillaume Canet (Zola) et Guillaume Gallienne (Cézanne), des poids lourds du cinéma français, venus d'horizons culturels différents.
Émile Zola, résidant à Aix-en-Provence est le fils d'un ingénieur italien, dont le décès conduit la famille à la ruine, il doit "s'exiler" à Paris avec sa mère, en quête de petits emplois pour survivre ; son ami de lycée Paul Cézanne est quant à lui issu d'une famille bourgeoise d'Aix où il entreprend des études de Droit pour se conformer aux souhaits de son père, avant de tout arrêter pour se consacrer à la peinture, il tente sa chance en montant à Paris à plusieurs reprises, tandis que Zola commence son irrésistible ascension d'homme de Lettres et est devenu ami avec Manet et ceux qu'on appellera les "Impressionnistes", suscitant la jalousie de Cézanne.
Si le film a le mérite d'explorer cette intimité, ignorée du plus grand nombre, sous les angles d'une rivalité artistique, sociale et amoureuse, en en imaginant les recoins secrets, il prend le risque néanmoins de réduire la tension entre les deux personnages à un duel d'acteurs où l'un prendrait le pas sur l'autre. En effet cette œuvre bicéphale renoue avec la tradition des films français célébrant sur des tons divers, la figure de l'artiste maudit du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle (Les Enfants du siècle, Camille Claudel, Van Gogh), en proposant un nouveau duel Canet vs Gallienne. Le spectateur s'attendrait à ce que le deuxième l'emporte sur le premier, mais Gallienne, sous sa barbe et échevelé, tout en gommant ses afféteries et sa préciosité, ne parvient pas à emporter l'adhésion, déchiré dans un jeu oxymorique tenant à la fois de l'artiste dévoré par une rivalité intime et du peintre provincial du Sud ; ainsi ses sautes d'humeur, sa mauvaise foi, son agressivité sont mâtinées d'un accent forcé qui fait dérailler le rôle dans une pagnolade parfois gênante. Tout au contraire, le jeu contraint et posé de Guillaume Canet, qui reflète à la fois l'humilité de ses origines sociales, le travail méticuleux qu'il n'a cessé de fournir pour subvenir aux besoins de sa mère (belle interprétation d'Isabelle Candelier) et de sa famille, son statut final de chef de file embourgeoisé de l'école naturaliste lors des soirées à Médan, convainc comme l'image d'une force tranquille, carapace qui n'est pas exempte de la pulsion de désir. Pour autant, l'opposition des caractères, même si elle est maladroitement soulignée, réussit à nous faire plonger dans cette passionnante rivalité de manière éclatée. Le film choisit en effet de délaisser la linéarité chronologique, pour débuter sur des personnages mûrs et en multipliant les analepses, afin d'élaborer par touches (comme un peintre) une double anamnèse, parfois confuse (les aller-retour entre Aix et Paris, les entrevues au café avec les autres peintres), parfois manquée (les escapades dans la garrigue de deux amis, enfants), qui réussissent pourtant à dresser l'artiste rebelle et marginalisé en mal de succès face à l'artiste reconnu et sociable qui s'est établi à la force du poignet. Malgré ses défauts hérités d'une exigence de qualité, Cézanne et moi éclairera tout élève ayant eu à se frotter à Zola dans sa scolarité, que ce soit sur la question de la biographie évidemment (les origines sociales, sa relation avec son épouse, les soirées de Médan, sa passion d'homme mûr pour Jeanne), mais aussi du travail d'investigation sociale mené par l'auteur des Rougon-Macquart, tout comme d'une plongée passionnante dans L'Œuvre, dont le protagoniste torturé, Claude Lantier (le fils de Gervaise Macquart dans L'Assommoir) aurait été inspiré à Zola par Cézanne et serait à l'origine de leur brouille (cette hypothèse a été remise en cause par la découverte d'une nouvelle lettre de novembre 1887 postérieure à la parution de L'Œuvre, publiée en mars 1886, dans laquelle Cézanne écrit : « Mon cher Émile, / Je viens de recevoir de retour d’Aix le volume La Terre, que tu as bien voulu m’adresser. Je te remercie pour l’envoi de ce nouveau rameau poussé sur l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. […] Quand tu seras de retour j’irai te voir pour te serrer la main. »).

[Cézanne et moi de Danièle Thompson. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Pathé Distribution. Sortie le 21 septembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 20.09.16 à 16:11 - Réagir

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