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Dans les salles : Les films de l'actualité (477 articles)

Graine de Champion : Mon sport ma bataille

« Vu les quatre dernières années que je viens de passer, si je m'en retape encore quatre comme ça, vous allez me retrouver entre quatre planches ». Cet été, après des performances catastrophiques aux Jeux Olympiques de Rio, le nageur français Yannick Agnel annonçait sa retraite, soulignant l’épuisement physique et mental qu’avait provoqué chez lui la pratique du sport de compétition. Cette déclaration fait écho aux trois moyens-métrages de Simon Lereng Wilmont et Victor Kossakovsky, qui filment trois jeunes sportifs confrontés à la brutalité du haut niveau. En effet, que l’on suive un jeune Danois champion d’escrime (Ruben), une petite ballerine russe (Nastya) ou un apprenti sumo (Chikara), on constate que les exigences du sport de haut niveau font toujours peser sur les enfants une pression insupportable. C’est d’abord Ruben qui se roule par terre après chaque match perdu, incapable d’accepter la défaite ; c’est ensuite Nastya qui pleure à chaudes larmes lorsque sa professeure de danse corrige un peu sèchement sa posture à la barre ; c’est enfin Chikara qui s’épuise à l’entraînement pour ne pas décevoir son père, ancien lutteur.

Les adultes qui entourent et entraînent ces graines de champions sont d’ailleurs de piètres soutiens, peu réceptifs aux détresses enfantines. Le film fait ressortir l’inconscience ou le cynisme de certaine phrases, en mettant en lumière le fossé entre ce que professent ces adultes et la façon dont ils se comportent. Il en est ainsi de la professeure de danse de Nastya, qui demande à ses élèves de ne pas danser machinalement : « N’oubliez jamais votre cœur », leur intime-t-elle, elle qui se soucie peu des sanglots de Nastya.

À travers le prisme du sport de haut niveau, chacun des trois moyens métrages interroge donc la notion de pédagogie. La réussite de ces enfants (chaque film se termine en effet sur une victoire) justifie-t-elle les litres de larmes, les frustrations accumulées et l’amertume de la défaite ? Chikara, le seul à qui un adulte (sa mère) demande s’il souhaite continuer son sport, explique qu’il ne peut pas abandonner à cause de son père. On peut dès lors se demander pourquoi ces enfants persistent dans le haut niveau, tant l’on peine à percevoir ce que cette pratique leur apporte. Pour autant, les trois documentaires s’efforcent de nuancer le propos, notamment en donnant la parole aux enfants et à leur attachement au sport : Nastya explique qu’elle danse « pour être heureuse » ; Chikara assure que « l’entraînement était dur, mais [que] ça valait le coup ».

Au-delà de cette réflexion, on pourra également voir en Graine de champion une belle introduction au genre documentaire pour les plus jeunes (très bien exploitée dans le riche dossier pédagogique du film.) Chacun des trois moyens métrages présente en effet une facette différente de ce genre cinématographique. La veine naturaliste pour Ruben, segment sans voix off ni effets de mise en scène : c’est simplement le choix des séquences et des cadres qui crée le suspense et l’émotion. L’aspect pédagogique de Chikara : le petit garçon explique lui-même, en voix-off, les règles du combat de sumo et l’importance de la tradition dans ce sport. Et une approche plus stylisée avec Nastyia et ses plans soigneusement composés. On pense notamment à un plan inversé où les jeunes danseurs, marchent en pont les uns à la suite des autres et ressemblent à des araignées géantes collées au plafond. Cette séquence très drôle capte bien tout l’enjeu du genre documentaire : capter fidèlement la réalité, tout en la transformant en matière artistique.

Le dossier pédagogique du film

[Graine de Champion de Simon Lereng Wilmont, Viktor Kossakovsky. 2016. Durée : 85 mn. Distribution : Les Films du Préau. Sortie le 9 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 10.11.16 à 14:52 - Réagir

Dernières nouvelles du cosmos : ce que communiquer veut dire

Jouant tour à tour de la fiction (Depuis qu’Otar est parti, L’Arbre) et du documentaire (La Cour de Babel), Julie Bertuccelli construit depuis quelques années une des œuvres les plus passionnantes du cinéma français contemporain. Diplômée de philosophie, la réalisatrice ne cesse d’interroger notre rapport au monde et nos difficultés à communiquer. Dernières nouvelles du cosmos ne fait pas exception à la règle : portrait saisissant d’une poétesse privée de parole, le documentaire nous force à changer notre regard sur l’autisme et nous aide à prendre conscience des possibilités infinies de notre cerveau.

Comme son titre l’indique, Dernières nouvelles du cosmos nous emmène dans un autre monde : le monde d’Hélène, poétesse autiste, dans lequel, plutôt que de parler pour ne rien dire, on se tait pour mieux dire. Appartenant à un « lot mal calibré » (selon ses propres mots), Hélène souffre d’une forme très lourde d’autisme. N’ayant accès ni à la parole ni à l’écriture, elle a passé les vingt premières années de sa vie enfermée dans le silence, sans aucune possibilité d’entrer en contact avec ses proches. Et puis, alors qu’Hélène a 20 ans, sa mère découvre qu’elle sait lire et écrire. C’est le point de départ d’une renaissance : désormais, Hélène communique, en agençant des petites lettres plastifiées sur une feuille de papier. Ceux qui l’entourent découvrent alors une jeune femme à l’intelligence hors-norme, au verbe vif et à l’humour acéré. Dernières nouvelles du cosmos nous montre ainsi que l’oralité n’est pas le seul relais possible de la pensée et des émotions, et que de son empêchement donne naissance à un langage autrement plus puissant. À cet égard, la découverte des textes de Babouillec (le nom d’artiste que s’est choisi Hélène) est une révélation. Sa poésie casse les conventions syntaxiques, multiplie les métaphores, joue d’allitérations et d’assonances, créant une vibration singulière et puissante, en comparaison de laquelle notre prétendu « don » de la parole paraît bien fade. Réinventant un langage affranchi de la parole, le film nous fait comprendre que tout communique : les humains sans parole, mais aussi les corps, les plantes et les animaux. Les scènes les plus émouvantes du film sont d’ailleurs celles où la communication devient extra-langagière. On pense notamment à ce passage où Hélène, allongée sur un lit devant une télévision, se retrouve soudain prise au piège d’émotions trop fortes. Elle s’énerve, crie, secoue son corps. La fille de Julie Bertuccelli s’approche alors d’elle, et pose sa main d’enfant sur sa cuisse. Immédiatement, Hélène s’apaise. Une simple connexion des corps transmet bien plus que le discours, et cette intuition enfantine s’avère particulièrement émouvante pour les adultes que nous sommes.

Cet autre monde que nous dévoile Dernières nouvelles du cosmos, c’est aussi celui des possibilités insoupçonnées de notre cerveau. Hélène, qui n’a jamais été à l’école, à qui l’on n’a pas lu beaucoup de livres, dévoile à vingt ans qu’elle écrit sans une seule faute d’orthographe ou de syntaxe. Comment a-t-elle appris ? Personne ne le sait vraiment (Hélène explique qu’elle a simplement joué « avec chacun des espaces secrets de [son] cornichon de cerveau ») et cette interrogation ouvre un abîme vertigineux. On perçoit ici les capacités extraordinaires du cerveau humain qui, confronté à des obstacles (l’impossibilité de parler), parvient à les contourner tout seul. Ce constat fait de ce documentaire un objet pédagogique puissant, à la fois pour les élèves (qui peuvent ainsi comprendre qu’aucune barrière intellectuelle n’est indépassable) et pour les enseignants, invités à réfléchir aux possibilités « hors-norme » d’apprentissage en s’inspirant des découvertes scientifiques récentes (notamment dans le champ des neurosciences).

L’expérience de Dernières nouvelles du cosmos est donc celle d’une remise en question progressive de tous nos préjugés. A cet égard, le montage est particulièrement intelligent, car il répond, étape par étape, à chacune des questions que se pose le spectateur. Lorsqu’on découvre Hélène, elle marche, malhabile, sur un sentier en forêt. Y a-t-il quelqu’un derrière ce corps maladroit ? Oui, Hélène parle avec des petites lettres plastifiées. Mais communique-t-elle véritablement ou se contente-t-elle de restituer des centaines de mots photographiés ? Oui, Hélène communique, elle possède un langage qui permet d’interroger son identité et son rapport aux autres. Mais son langage, tordu, inhabituel, n’est-il pas renfermé sur lui-même ? Non, Hélène dialogue, discute même avec les personnes qui l’entourent. Faut-il alors voir en elle un phénomène, une bête de foire à exhiber ? La réponse à cette dernière question est à chercher dans une scène d’interview. Hélène est à Avignon pour la présentation de la pièce Forbidden di Sporgersi, adaptée d’un de ses livres, Algorithme éponyme. Une journaliste de Libération souhaite faire son portrait, et procède selon une méthode classique : elle pose des questions à Hélène, qui répond avec ses lettres plastifiées. Lorsque quelques jours plus tard, la mère d’Hélène reçoit le portrait et commence à le lire à sa fille, celle-ci ne supporte pas de voir son intimité ainsi exposée. Le spectateur est alors amené à remettre en question ses schémas de pensée : même si Hélène s’exprime toujours de manière poétique (selon nos critères), tout ce qu’elle dit n’est pas art. Ces dialogues sont comme des fragments de son intimité, qu’il faut donc manier avec précaution.

Quant à l’étude en classe de ce documentaire, on conseillera de la considérer à partir de la 3e - en Français, les objets d’études « Se raconter, se représenter » et « Visions poétiques du monde » semblent particulièrement adaptés. Dernières nouvelles du cosmos pourra également servir de point de départ à une réflexion sur la puissance presque magique du documentaire, comme en témoigne la lettre écrite par Babouillec à la réalisatrice à la fin du tournage, que l’on se permettra de retranscrire ici : « Avec le recul mon œil a retrouvé son sens critique. La beauté que dégage l’image nous offre la possible interrogation de l’émotion. Rire ou pleurer face à ce monde d’un ailleurs. Vrai sujet de société. Parler de l’autisme peut déranger. À travers ton film Julie, j’apparais comme une personne hors-circuit qui avec sa boîte de lettres compose un langage d’une autre appartenance et les mondes se rejoignent. Avec plaisir je m’observe dans ton œil goguenard habité par l’amour de la lumière directe, fluide, embellissant les contours poétiques du réel. Abracadabra et saperlipopette, j’adore ce magique instant de l’éternité dans lequel, le regard, l’émotion, le corps tout entier s’immobilisent. Je crois que cette étranger alchimie de l’instant pour l’éternité m’enseigne la confiance dans l’existence d’être quelqu’un quelque part dans un espace de partage. Alors merci Julie d’avoir embarqué avec moi dans ce monde d’un ailleurs que tu appelles « des nouvelles du cosmos ».

Dernières nouvelles du cosmos est donc de ces films qui débordent de l’écran, et qui incitent le spectateur à regarder le monde et les autres avec plus d’humanisme. « L’autisme n’est pas un handicap, mais une autre manière d’être au monde, une perception et une intelligence humaine particulières et uniques qui peuvent nous enrichir et nous bousculer », dit Bertuccelli, un constat qui ne manquera de faire réfléchir sur la nécessité de mieux insérer dans la société, et notamment à l'école, les enfants autistes…

Merci à Caroline Birouste, professeure de français, pour sa contribution à cet article

[Dernières nouvelles du cosmos de Julie Bertucelli. 2016. Durée : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 9 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 09.11.16 à 11:25 - Réagir

Réparer les vivants : transplantation narrative

Plus qu'aucun autre de ses romans, Réparer les vivants de Maylis de Kerangal a touché une corde sensible, matérialisée par un solide succès de librairie et une ribambelle de prix. C'est sans doute que le roman aborde un sujet douloureux (la mort, le deuil), tout en le présentant sous un angle à la fois rassurant (la haute technicité médicale) et positif (la transmission de la vie). Mais c’est aussi que la romancière a su trouver un dispositif narratif efficace et une voix toute particulière pour le mettre en mots.

Réparer les vivants (titre tiré d’une réplique d'une pièce de Tchekhov : « Enterrer les morts et réparer les vivants ») raconte en effet, à travers les gestes et les pensées d’une dizaine de personnages, la journée décisive au cours de laquelle le cœur de Simon Limbres, adolescent de 17 ans décédé dans un accident de voiture, sera transplanté dans le corps de Claire Méjan, quinquagénaire parisienne atteinte d’une maladie cardiaque dégénérative. Pour filer la métaphore du roman, la transplantation d'une forme (celle du roman) à une autre (le film) s’annonçait comme une opération à haut risque : comment préserver la vibration particulière de l’écriture de Maylis de Kerangal, ce mystérieux « cœur battant » qui a fait le succès du livre, en la transposant dans la lourde machinerie d’une adaptation cinématographique ? C’est à la réalisatrice Katell Quilleveré (Un poison violent, Suzanne), choisie parmi de nombreux candidats, qu’a échu cette responsabilité. Et le résultat n’est qu’à moitié réussi.

Il est intéressant, pour analyser le travail de la réalisatrice et de son scénariste, Gilles Taurand, de se pencher sur une autre adaptation, théâtrale cette fois : celle du comédien Emmanuel Noblet, actuellement en tournée. Seul en scène, Emmanuel Noblet met en voix les mots du narrateur, tout en donnant corps à certains personnages du roman (le médecin-réanimateur qui admet Simon à l’hôpital, l’infirmer chargé de coordonner le prélèvement de ses organes, Simon lui-même, etc.). Cette double incarnation (par la voix et par le corps) permet de donner chair aux personnages sans escamoter leurs monologues intérieurs. Katell Quillévéré et Gilles Taurand ont choisi, eux, de se passer de toute narration en voix-off, au profit d’un récit strictement behavioriste. Ce changement de focalisation déséquilibre le film, qui se concentre trop sur la restitution des faits (la justesse documentaire du film était essentielle pour la réalisatrice) pour que le spectateur ait le temps de percevoir ce qui se trame dans les têtes et les cœurs des personnages. Le film laisse ainsi de côté ce qui fait la puissance émotionnelle du roman, cette dislocation du temps, cette fragmentation de l’espace que permettaient les apartés du narrateur. D’autant que la langue de Maylis de Kerangal, ciselée, brutale, précise, laisse place ici à des dialogues beaucoup plus plats, que les silences, trop courts, ne parviennent pas à enrichir.

On aurait pu croire que ce que le cinéma perdait d’un côté (les mots), il le rattraperait de l’autre (les corps). Dans la première scène notamment, où Simon est allongé aux côtés de Juliette, son amoureuse, on entend uniquement les respirations et les battements de cœur des personnages. Sans qu’ils ne se parlent, on comprend l’amour entre eux par les seuls bruits de leurs corps. Mais très vite, cette présence des corps s’estompe, affaiblissant l’interrogation métaphysique qui sous-tend cette histoire de don d’organes : le cœur est-il un muscle comme les autres, que l’on peut greffer d’un corps à un autre, ou est-il aussi le refuge de l’âme, le siège des histoires d’amour de Simon ? C’est quand Katell Quillévéré laisse de la place au corps de ses personnages que le film est le plus réussi, en particulier dans le segment qui introduit Claire Méjan (celle qui recevra plus tard le cœur de Simon). Le film quitte le huis-clos de l’hôpital et revient en arrière pour raconter l’histoire d’amour entre Claire et une pianiste renommée, Anne. La métaphore prend alors le dessus sur le factuel, et le récit explore le rapport entre le corps et l’âme. Claire, handicapée par un cœur de plus en plus dégradé, est à bout de souffle ; comme elle, son histoire d’amour n’a plus assez d’oxygène pour survivre. Mais la transplantation du cœur de Simon dans celui de Claire donne à cet amour une seconde chance, comme si l’intensité des sentiments éprouvés par Simon lorsqu’il était en vie contaminait peu à peu le corps et le cœur de Claire.

Ainsi, c’est parce que Quillévéré a souligné toute la complexité de cet organe qu’est le cœur que les scènes de transplantation cardiaque font - enfin - naitre une forte émotion. Les deux scènes d’opération (lorsque les chirurgiens prélèvent le cœur de Simon, puis lorsqu’ils l’implantent dans le corps de Claire) sont empreintes de ce mystère impénétrable : comment un muscle, si petit, si fragile, peut-il contenir une telle force vitale, une telle importance symbolique ? Le récit des faits se mêle ici de symbolisme - « il était fondamental d’oser le regarder et de suivre ses transports, à tous les sens du terme », dit Katell Quillévéré dans le dossier de presse - et l’on retrouve alors la force et la richesse qui ont fait du roman de Maylis de Kerangal un tel coup de cœur.

[Réparer les vivants de Katell Quilleveré . 2016. Durée : 103 mn. Distribution : Mars Films. Sortie le 2 novembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 02.11.16 à 17:44 - Réagir

Captain Fantastic : À l’école du père

Peut-on couper ses enfants du monde pour les rendre meilleurs ? Cette question irrigue le deuxième long-métrage de l’Américain Matt Ross, Captain Fantastic, qui navigue habilement entre réflexion et humour, action et émotion, et plaira sans doute autant aux adolescents qu’à leurs parents.

Difficile en effet de ne pas s’attacher à la famille Cash, qui vie isolée dans les forêts du nord-ouest américain. L’utopie éducative construite par Ben Cash (Viggo Mortensen), le père de la famille, néo-hippie aux idées bien arrêtées, apparaît dans un premier temps comme un véritable paradis terrestre : les décors semblent tout droit sortis de nos lectures d’enfants (cabanes perchées dans les arbres, forêt luxuriante, nature nourricière) et les costumes, particulièrement loufoques, imprègnent le film d’une folie douce très communicative. Si les scènes de groupe sont nombreuses, Matt Ross parvient à caractériser chaque personnage par des traits singuliers - la plus jeune est fascinée par la mort, l’aîné angoissé par la vie adulte qui l’attend, etc - qui facilitent l’identification à l’un ou à l’autre.

Ce bonheur parfait se fissure quand la mère meurt, et pousse la famille sur la route : Ben et ses enfants quittent leur paradis pour se rendre au Nouveau Mexique, chez les grands-parents où elle sera enterrée. Ce périple donne au réalisateur l’occasion de confronter deux mondes : d’un côté les enfants Cash, extrêmement instruits mais parfaitement inadaptés à la vie en société ; de l’autre, leurs cousins, élevés de manière plus traditionnelle et obsédés par la technologie qui les entoure (smartphones, consoles, etc).

On regrettera que cette confrontation soit parfois traitée de manière si caricaturale. Ainsi les personnages des cousins semblent n’exister qu’en tant que contrepoint et faire-valoir aux enfants Cash. Les scènes qui voient Ben mettre un point d’honneur à prouver que ses enfants sont plus instruits et ouverts d’esprit que leurs cousins, sont souvent drôles, mais trop évidentes pour convaincre. Heureusement, le film développe également des notations plus subtiles, ainsi sur la privatisation de l’espace par les classes privilégiées (à travers la maison gigantesque et l’immense jardin des grands-parents, qui s’oppose à l’habitat plus modeste et intégré à la nature des Ross).

Captain Fantastic est un film particulièrement riche sur le plan pédagogique, pour les classes de Philosophie (le film évoque La République de Platon et les travaux de Noam Chomsky), d’Anglais (pour interroger l’idée de progrès) mais aussi et surtout pour les Sciences Économiques et Sociales. Le film illustre en effet parfaitement une réflexion sur le processus de socialisation, thème au programme des Secondes et des 1res ES.
Chez les enfants Cash, la transmission des normes et des valeurs se fait uniquement par le biais du père, figure toute-puissante du film. Il leur apprend à chasser, les entraîne à se battre, les abreuve de lectures, dans le but d’en faire des « philosophes-rois ». Mais cette socialisation est imparfaite, parce qu’unilatérale. L’absence de contact avec des groupes de pairs - comme cela est le cas dans les processus de socialisation plus classiques - s’avère peu à peu une souffrance pour les enfants. Celle-ci s’accentue à mesure qu’ils grandissent, et l’aîné de la famille peut affirmer qu’« à part ce qui est dans les livres, [il] ne [sait] rien de la vie ».

C’est là une autre des grandes réussites de Captain Fantastic : ne jamais masquer les limites et les impasses des méthodes d’éducation du paterfamilias. Sous les traits d’un Viggo Mortensen très crédible, Ben Cash est un personnage complexe, jamais ménagé par Matt Ross, qui illustre avec justesse l’idée que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Jusqu’où est-on prêt à aller pour construire un monde idéal ? Notre « monde idéal » est-il aussi celui des autres ? La discussion est féconde et pourra être prolongée avec les élèves, jusqu’à, pourquoi pas, évoquer la question très actuelle du djihadisme.

On trouvera d’autant plus dommage que le film n’aille pas au bout de ses idées, et finisse sur une forme de concession. Dans la tradition des « feel-good movies », Matt Ross choisit de conclure en réconciliant les deux parties. On aurait préféré un final plus sec, probablement plus mélancolique mais forcément plus juste. Car finalement, existe-t-il vraiment une manière parfaite d’élever des enfants ?

Philippine Le Bret

Merci à Florence Aulanier, professeure de Sciences économiques et sociales, pour sa contribution à cet article 

[Captain Fantastic de Matt Ross. 2016. Durée : 1 h 58. Distribution : Mars Films. Au cinéma le 12 octobre 2016] 

 

Posté dans Dans les salles par le 13.10.16 à 11:33 - Réagir

L’Odyssée : le mythe Cousteau prend l’eau

Pionnier de l’océanographie, homme d’images reconnu (Le Monde du Silence, Palme d’or 1956, sera suivi d’une longue série de documentaires pour la télévision), défenseur de l’environnement, Jacques-Yves Cousteau (1910-1997) a longtemps trusté la première place du classement des personnalités préférées des Français.
À mesure qu’il s’éloignait des feux de l’actualité, on a redécouvert une figure plus contrastée que l’image d’Épinal : un homme plus intéressé par sa propre gloire que par la protection des océans, et dont la conscience écologique n'a.
Alors que Wes Anderson égratignait gentiment l’icône dans La Vie aquatique (2003) brocardant un simili-Cousteau en pleine crise, l’homme au bonnet rouge a subi récemment des charges plus virulentes. « Le Monde du Silence est à l'écologie ce que Tintin au Congo est au racisme », écrivait ainsi en 2011 le journaliste et militant anti-spéciste Camille Brunel dans un post virulent intitulé « Les Racines de l’Enfer ». Il y dénonçait les méthodes de tournage du documentaire (coraux dynamités à l’explosif, bébé cachalot déchiqueté par les hélices de la Calypso, le célèbre bateau de Cousteau, requins massacrés), exprimant son dégoût et sa honte face à ce mépris de la vie sous-marine. En juin 2015, le réalisateur Gérard Mordillat joint l’image à la parole pour dénoncer un documentaire « naïvement dégueulasse » à travers un montage commenté des pires images du film qui sera très partagé sur les réseaux sociaux.

On peut dès lors se demander si le film ne sort pas à contretemps, et si le commandant Cousteau fait encore rêver le public d’aujourd’hui. Jérôme Salle, conscient des fragilités du mythe, a l’intelligence de ne pas chercher le reconstruire. Le réalisateur choisit en effet de décaler notre regard pour mieux saisir les failles du personnage. Car le vrai héros de L’Odyssée, ce n’est pas Jacques-Yves Cousteau (interprété Lambert Wilson) ; c’est son fils aîné, Philippe (Pierre Niney). À travers la relation conflictuelle entre Philippe et son père, Salle réalise un portrait à charge du commandant : égoïste et vaniteux, le Cousteau de L’Odyssée tolère peu la contradiction et semble obsédé par ses explorations.
En témoigne l’une des premières scènes du film. Nous sommes à la fin des années 40, et la famille Cousteau vient d’acquérir une très belle propriété sur les rives de la Méditerranée. Cousteau emmène sa femme et ses enfants plonger, grâce au scaphandre qu’il a lui-même inventé. Mais l’aîné, Jean-Michel, n’en a visiblement aucune envie. Ignorant complètement les réticences de l’enfant, JYC prend le cadet par la main et plonge avec lui, laissant Jean-Michel trouver du réconfort auprès de sa mère. Ainsi est le Cousteau que nous dépeint L’Odyssée : incapable de prendre en compte les sentiments d’autrui, même lorsqu’il s’agit de sa propre famille.

Quant à sa relation avec les fonds marins, L’Odyssée en relate toute l’ambiguïté. Certes, l’objectif initial de Cousteau est louable : passionné par l’univers sous-marin, il entreprend d’explorer ce territoire encore vierge et de partager sa passion avec un large public, grâce aux documentaires qu’il réalise. Mais très vite, l’envie de découverte se transforme en volonté de conquête. Une des scènes du film fonctionne comme un pivot entre ces deux facettes de Cousteau : en mission en Afrique du Sud, le commandant ordonne à son équipage de capturer deux otaries. Pour les besoins d’un film, Cousteau gardera ces animaux à bord pendant de longs mois, sans égards pour leur souffrance.

Mais s’il ne cache pas l’avidité du commandant, L’Odyssée raconte également sa conversion écologique. Dans le dernier tiers film, Cousteau rallie la cause de son fils, Philippe, et fonde alors la Cousteau Society, entièrement dédiée au militantisme écologique. Un message assez fort, qui ne manquera pas de sensibiliser un large public à la cause environnementale en général, et à la protection des océans en particulier. Un exemple assez frappant de la mort à petit feu des océans est en effet donné dans le film. À trente ans d’intervalle, Philippe Cousteau plonge en Méditerranée. Dans la première scène, la découverte d’une grotte sous-marine a des airs de rêve tant le paysage est beau. Trente ans plus tard, la même grotte est un cimetière, les poissons et les coraux ont disparus. L’urgence de protéger les océans est ainsi parfaitement mise en images par Jérôme Salle, et défendue par Cousteau dans de nombreuses scènes de plaidoyer.

Dommage que ce portrait complexe du commandant soit largement desservi par des dialogues très faibles et des acteurs peu inspirés. Dans de nombreuses scènes, les répliques sonnent faux, empêchant le spectateur de s’identifier pleinement avec les personnages. On pense notamment à ce ridicule « Qu’est-ce qu’on attend ? », qui semble tout droit sorti d’une pub pour agence de voyages, lancé par Simone Cousteau (Audrey Tautou) à son mari au début du film ; ou encore aux scènes de confrontation entre JYC et Philippe, dans lesquelles Pierre Niney surjoue l’émotion. Ces dialogues creux témoignent sans doute du défaut de caractérisation des personnages, dont la psychologie n’est jamais creusée, et qui restent à l’état d’archétypes (le paterfamilias mégalo, l’épouse délaissée,  le fils désireux de prendre son indépendance)…

On préfèrera donc retenir un aspect bien plus intéressant du film : son travail sur la lumière. Car comme Cousteau, fasciné par la lumière si singulière des océans, Jérôme Salle et son chef-opérateur, Matias Boucard partent à la recherche de sources lumineuses inattendues : le hublot d’une maison construite sous l’eau pour éclairer la faune alentour, un trou dans la roche d’une grotte sous-marine qui donne à une scène de plongée un aspect surréel. Le réalisateur joue aussi beaucoup sur l’opposition entre ombre et lumière. Une des premières scènes entre JYC et Philippe, alors enfant, est filmée en clair-obscur, à la manière d’un tableau de maître ; lors d’une dispute entre Cousteau et sa femme, une ampoule claque dans la pièce principale de la Calypso, et l’obscurité permet aux deux personnages de retrouver brièvement leur complicité perdue. Les magnifiques lumières du film sont également liées à son inscription dans des décors naturels. L’un des plus beaux plans du film, que l’on gardera longtemps en mémoire, est celui où la Calypso, embarquée dans une mission en Antarctique, sort d’une terrible tempête pour enfin apercevoir le continent blanc. La lumière, teintée de rose et d’argent, se reflète dans l’eau et sur la glace, irradiant de partout. L’impression de paix qui se dégage de ce paysage magnifié transmet ainsi une forme d’optimiste écologique : si l’Homme choisit de renouer avec la beauté et la puissance de la nature, alors la planète et ses océans peuvent encore être sauvés du désastre.

Philippine Le Bret 

[L'Odyssée de Jérôme Salle. 2016. Durée : 122 min. Distribution : Wild Bunch Distribution. Date de sortie : le 12 octobre 2016]

NB : Des ressources pédagogiques réalisées en collaboration avec le service pédagogique de l’Aquarium tropical de la Porte Dorée (Paris) ont été mises en ligne à destination des enseignants. Portant sur des sujets transverses (l’exploration d’un monde nouveau, la conquête de la mer par l’homme, la défense des océans et l’utilisation du cinéma comme outil de sensibilisation du grand public), elles sont destinées à s’intégrer dans le cadre des EPI au collège. 

 

Posté dans Dans les salles par le 12.10.16 à 10:12 - Réagir

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