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Dans les salles : Les films de l'actualité (469 articles)

Ben-Hur : turbo-peplum

Descendu en flèche par la critique, le remake du film de William Wyler remplit pourtant, sans originalité mais avec application, le cahier des charges du péplum, cet éternel « mauvais genre ».

Timour Bekmambetov réussirait-il mieux, dans l’art du peplum, que William Wyler ? La question sonne comme une provocation à l’heure de la déferlante des critiques contre le nouveau Ben-Hur. Le dernier blockbuster de l’été fait bien pâle figure à côté de son aîné de 1959. Rien ne lui est épargné. Incapable de renouer avec son roman d’origine (L. Wallace, Ben-Hur : A Tale of the Christ, 1880), le film n’a ni âme ni raison d’être. La narration aussi incohérente que linéaire sape la dramaturgie de l’épopée. Le scénario se réduit à de simples considérations psychologisantes. La débauche des effets numériques condamne la superproduction à la laideur. Les acteurs ne parviennent jamais à se hisser à la hauteur de leurs prédécesseurs (Charlton Heston, Stephen Boyd). Même la coupe de cheveux rasta de Morgan Freeman est ridicule… À peine sorti, le nouveau long métrage du réalisateur kazakh est renvoyé, par les cinéphiles, aux oubliettes de l’histoire du cinéma. Il s’avançait de toute façon en terrain miné. L’auteur des derniers nanars numériques américains (Night Watch, Wanted, Abraham Lincoln, chasseur de vampires…) pouvait-il sérieusement rivaliser avec le monument de l’âge d’or hollywoodien des années 1950 ? Avec ses 11 oscars et l’effet de la nostalgie, le Ben-Hur de W. Wyler a perdu, au fil des décennies, ses défauts pour se hisser au rang de classique indépassable.
Il s’agissait pourtant de réaliser un peplum, un film de « mauvais genre » pour reprendre l’expression de Claude Aziza. Ramené à ses ambitions premières, le nouveau Ben-Hur n’a pas à rougir de sa prestation. Là où l’audace de William Wyler hissait son œuvre hors de sa catégorie, le sérieux de Timour Bekmambetov remplit le cahier des charges du film populaire, spectaculaire et moralisateur. Les 3h34, les dizaines de milliers de figurants, les années de tournage, les reconstitutions titanesques, la musique grandiose signée Miklos Rozsa, les itinéraires croisés de Ben-Hur et de Jésus Christ mais aussi une surprenante scène homo-érotique entre les deux héros, une violence inhabituelle pour un film grand public des années 1950 qui broyait les corps lors de la course de chars, le regard sans concession sur une civilisation ancienne qui excluait, par obscurantisme et cruauté, les lépreux… la démesure cinématographique, l’habileté scénaristique et les partis pris de William Wyler avaient amené son Ben-Hur à sortir des sentiers battus du peplum. Timour Bekmambetov accepte quant à lui plus modestement le jeu du genre. Le sujet est simple et bien connu du public. Les anachronismes nombreux et parfois originaux : les rameurs des galères romaines sont esclaves, Jérusalem est perchée au sommet d’une falaise et les Romains dépeints comme d’impitoyables oppresseurs faisant régner la terreur dans l’ensemble du bassin méditerranéen. L’histoire est édifiante, puisque Ben-Hur réussit à éteindre sa soif de vengeance et à renouer, dans le pardon, avec son frère Messala. Son goût pour le sacré est soigneusement souligné par de nouvelles focalisations sur la figure de Jésus Christ, désormais vue sous tous ses angles et dans toutes ses souffrances. On refuse cependant l’ultra-brutalité de La Passion du Christ de Mel Gibson. Le Christ saigne avec mesure, les lépreuses se terrent voilées et les conducteurs de chars ont la décence, pour mourir, de se cacher dans de brusques mouvements de caméra. Timour Bekmambetov tient même à honorer le principe de la réécriture peplumesque. L’objectif n’est pas de livrer une œuvre plus profonde mais de retravailler les mêmes scènes topiques avec toujours plus de moyens et d’originalité. La bataille navale est ainsi filmée de l’intérieur, comme la course poursuite de Drive (2011). La course de char est rythmée façon F1 et permet aux chevaux de s’échapper dans les tribunes…
Le Ben-Hur s’adapte aux canons cinématographiques comme il se plie aux souhaits de son temps. Par-delà sa qualité intrinsèque, il intéressera ainsi et surtout par sa capacité à exprimer les doutes américains du XXIe siècle. Comme les derniers blockbusters, il est la cible des critiques d’un pays qui se replie sur lui-même : il pècherait ainsi par son whitewashing, sa frilosité puritaine, sa mesquinerie idéologique, sa focalisation sur la seule sphère familiale… Il est surtout le fils d’un Hollywood qui croit trouver son salut dans l’amélioration technique des longs métrages qui ont fait sa grandeur dans les années 1950. Pompei, Exodus, Ben-Hur et bientôt à venir Les Sept Mercenaires… la liste est longue des films que l’on cherche à retravailler pour masquer un manque d’innovation et d’audace intellectuelle.

[Ben-Hur de Timour Bekmambetov. 2016. Durée : 124 min. Distribution : Paramount Pictures France. Sortie le 7 septembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 15.09.16 à 15:59 - Réagir

Where to Invade Next : l’herbe est toujours plus verte chez le voisin

Michael Moore n’a jamais fait dans la subtilité et Where to Invade Next ne déroge pas à la règle. Documentaire à charge contre les dysfonctionnements du système américain, le film propose quelques séquences qui, par leur humour et leur bienveillance, enjoignent à l’optimisme - optimisme devenu si rare dans notre société qu’il convient de le chérir. Malheureusement, le manque de rigueur et la partialité de Michael Moore finissent par donner à son film un goût amer.


Le « cinéaste le plus redouté de la planète » - c’est en tout cas ce qu’aime revendiquer Michael Moore - revient cette année avec Where to Invade Next, un documentaire militant et souvent drôle, mais qui n’évite pas la simplification outrancière propre au documentariste américain.
Le film s’ouvre pourtant sur une séquence très réussie. Dans ce premier chapitre, complètement fictif et particulièrement amusant, Michael Moore se rend au Pentagone. Sous couvert du plus grand secret, il y rencontre les chefs d’état-major, qui lui font part d'une préoccupation de taille : depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis n'ont gagné aucune guerre. Michael Moore suggère alors d'octroyer aux armées américaines un repos bien mérité, et de l'envoyer, lui, en remplacement.
Voilà donc Moore parti en mission secrète, drapeau américain dans ses valises. Le but de l'opération est simple : « envahir » des pays européens et rapporter aux États-Unis les meilleures idées de chaque pays. Pendant deux heures, le spectateur suit donc Moore dans ses pérégrinations, accompagné par la voix off du documentariste. Toutes les séquences qui composent le film sont construites à l'identique : Moore débarque dans un pays, il choisit un thème d’étude (l'égalité hommes/femmes, la restauration scolaire, la prise en charge du stress des employés), révèle les mille et une merveilles des systèmes islandais, français, portugais, etc., puis plante son drapeau sur le sol du pays ainsi « envahi ». On apprend ainsi que les Italiens ont 8 semaines de congés payés par an, que les prisonniers norvégiens sont détenus dans des prisons 4 étoiles, ou encore que les étudiants slovènes peuvent accéder gratuitement à l’université…
Si l’on retrouve avec plaisir l’humour et la faconde de Moore, le plaisir s’émousse au fil des — trop nombreuses — séquences. Le film parcourt pas moins de 10 pays, et si les premiers chapitres obéissent à la règle « un pays, une idée », les segments suivants sont beaucoup plus brouillons. En Allemagne par exemple, cinquième pays « envahi », on passe sans transition du respect du temps de loisir des employés au devoir de mémoire.
De plus, l’idéalisation systématique des pays visités et le manque de rigueur de l’enquête deviennent rapidement gênantes. Michael Moore le dit lui-même, il ne cherche que « les fleurs, pas les mauvaises herbes ». Ce faisant, il oublie d’apporter les nuances qui rendraient son propos moins superficiel. En Italie par exemple, Moore établit une corrélation directe entre l’espérance de vie des habitants - en moyenne, un Italien vit quatre ans de plus qu’un Américain - et les nombreuses semaines de congés payés qui leur sont accordées. Car ce sont moins les pays qu’il visite qui intéressent Michael Moore que le miroir qu’ils tendent à l’Amérique. L’idée d’invasion positive est finalement le prétexte au portrait en creux, et au vitriol, d’un système américain entièrement dysfonctionnel : étudiants endettés, malbouffe institutionnalisée, salariés stressés, etc.
Ce manque de rigueur fait de Where to Invade Next un objet problématique sur le plan pédagogique, même si chaque chapitre, considéré indépendamment, présente un réel intérêt pédagogique pour ouvrir la réflexion (la séquence sur les prisons en Norvège pourra par exemple être le point de départ d’un débat en classe - « Comment punir sans détruire ? »). Le risque est que les élèves gobent de manière incrédule les idées réductrices assénées dans le film, et qu’ils sortent du cinéma mus par un anti-américanisme primaire. Cet écueil est regrettable, d’autant plus que cela ne semble pas être l’objectif de Moore. Tout au long du film, il ne cesse de répéter qu’il aime son pays et que toutes les idées formidables qu’il découvre pendant ses « invasions » sont, à l’origine, des inventions américaines.
Sa séquence finale dénote elle aussi d’un optimisme que le reste du film peine à transmettre. Revenu en Allemagne, Moore marche le long des restes du mur de Berlin, et s’émerveille de cette rupture historique : alors que le mur semblait être là pour toujours, il a tenu moins de 30 ans. Plus encore, il a suffit d’une seule nuit pour le faire tomber. Morale de l’histoire : les États-Unis, aussi mal en point qu’ils puissent apparaître dans l’oeil de Moore, peuvent encore changer, et plus rapidement qu’on ne le croit.

[Where to Invade Next de Michael Moore. 2015. Durée : 120 min. Distribution : Chrysalis Distribution. Sortie le 14 septembre 2016]

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Frantz : les fantômes de l’après-guerre

Il y a dans Frantz, en plus des personnages physiquement présents à l’écran, une présence presque presque surnaturelle qui imprègne tous les plans. Car tous les personnages, qu’ils soient allemands ou français, ont perdu un proche à la guerre. Fils, frère, fiancé, ami, ils ne sont plus que des fantômes, fantômes qui définissent l’identité visuelle et le ton de ce beau mélo signé François Ozon.

À partir d’une histoire plutôt simple, celle d’une amitié entre deux jeunes gens (l’un français, l’autre allemand), François Ozon capture avec justesse les sentiments de l’immédiat après-guerre. Au printemps 1919, Adrien, un jeune Français tout juste revenu du front, arrive dans la petite ville allemande de Quedlinburg. Il vient rendre visite aux Hoffmeister et à leur belle-fille, Anna, pour évoquer avec eux le souvenir de Frantz, ami, fils et fiancé mort à la guerre. Le traumatisme de la guerre qui vient de s’achever est visible, et ceux qui ne sont pas revenus de la guerre hantent ceux qui y ont échappé. À cet égard, Frantz propose une illustration très concrète de l’hécatombe qu’a été la Première Guerre Mondiale : les rues de Quedlinburg sont vides, les familles sont endeuillées, et toute une génération manque à l’appel. Pour évoquer ces disparus, Ozon a l’intelligence de ne pas trop en dire. Plus que dans les dialogues, ces fantômes sont présents dans le regard de Paula Beer (Anna), magnifique découverte du film. Ils impriment également leur marque sur les mouvements de caméra, très lents, presque flottants, déplacements qui font penser à ceux d’ectoplasmes.

De l’après-guerre, le film raconte également la haine qui persiste, et l’exaltation du sentiment national comme seule consolation pour tous ceux qui ont perdu un proche. Lors de son séjour en Allemagne, Adrien est rejeté par les habitants de Quedlinburg. La première réaction du père de Frantz, M. Hoffmeister, traduit bien cette haine intense à l’encontre du Français. Il le jette hors de chez lui, murmurant que tous les Français sont pour lui les assassins de son fils. De même, lorsqu’Anna se rend en France, elle se retrouve, un soir au restaurant, entourée de Français chantant la Marseillaise. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » clament en coeur les clients. Tout comme le deuil, la réconciliation entre les deux peuples paraît impossible.

Ces deux thématiques, celle du deuil de l’après-guerre et celle de la montée du nationalisme, rendent le film particulièrement intéressant sur le plan pédagogique. Frantz peut tout aussi bien être montré en 3e qu’en Première, pour illustrer les cours d’histoire portant sur l’immédiat après-guerre et sur la naissance des totalitarismes. De nombreuses pistes de réflexion peuvent être envisagées : les gueules cassées, le suicide de la civilisation européenne, l’expérience combattante dans les tranchées, ou encore la montée du nazisme. On peut également envisager une mise en perspective entre Frantz et Le Monde d’hier (texte de Stefan Zweig adapté aux Premières), afin d’étudier le thème de la guerre civile européenne.

Le film montre ainsi de manière particulièrement subtile pourquoi l’Allemagne en est venue à considérer qu’elle n’avait pas perdu la guerre. Dans les premières scènes, Ana se promène dans Quedlinburg, achetant des fleurs au marché puis se rendant au cimetière. En la suivant, le spectateur découvre une ville épargnée. Si ce n’est le cimetière, avec ses tombes fraichement creusées, le quotidien de ce village allemand semble n’avoir pas été perturbé par la guerre. À l’inverse, lorsqu’Ana prend le train pour Paris, elle aperçoit à travers la fenêtre des plaines et des villages français dévastés, champs de ruines désertés. Alors même que la France a officiellement gagné la guerre, l’Allemagne semble bien plus préservée.

Tous les traumatismes liés à la guerre expliquent que la renaissance des personnages principaux, attendue tout au long du film, soit sans cesse différée. On pourra reprocher à François Ozon de s’étendre trop longuement dans ses vingt dernières minutes, mais sa manière de ne jamais inscrire ses personnages dans une trajectoire linéaire est, elle, remarquable : même si la tristesse prédomine, Ozon ménage à ses héros des instants de bonheur. Dans ces séquences, le noir et blanc cède d’ailleurs la place à la couleur. Un procédé qui, comme l’ouverture de l’écran dans Mommy (on passait du format 1:1 au format 1:85), rend la joie des personnages contagieuse. Pour le spectateur, l’émotion n’en est que plus forte.

Philippine Le Bret

Merci à Yaël Saadoun, professeur d’histoire-géographie, pour sa contribution à cet article

[Frantz de François Ozon. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Mars Films. Date de sortie : le 7 septembre 2016]

 

Posté dans Dans les salles par le 09.09.16 à 14:58 - Réagir

Divines : banlieue tragique

« T'as du clito, mec ! »...
L’apostrophe, lancée sur la scène du Grand Théâtre Lumière par une Houda Benyamina extatique, alors qu’elle recevait la Caméra d’or, avait marqué la cérémonie de clôture du dernier Festival de Cannes. Mais si Divines, son premier long métrage, est fidèle à l’énergie montrée par la réalisatrice lors de ce discours survolté, il s’avère beaucoup plus subtil que son cri de guerre.
Divines met en scène une jeune héroïne, Dounia (Oulaya Amamra), en rupture de ban scolaire et familial, qui avec son amie Maimouna (Déborah Lukumuena), issue d'une famille pieuse, rêve à une vie meilleure, résumée par le mantra "money, money, money". Elle voit en Rebecca (Jisca Kalvanda), la dealeuse de la cité, le seul moyen de parvenir à ses fins et décide par tous les moyens de lui devenir indispensable. À mesure que son rêve de réussite se concrétisera et malgré l'issue heureuse qui lui tend les bras sous les traits d'un jeune danseur, la tragédie péri-urbaine se refermera sur elle et Maimouna.

D'emblée Houda Benyamina affiche ses modèles : Scorsese et Leone pour les réalisateurs, Brando et De Niro pour les acteurs, à la différence qu'ici les personnages sont féminins et que le réalisateur est une réalisatrice. Les interprètes de Dounia et Rebecca, notamment, jouent avec bonheur de cette imprégnation. Avec leurs mines renfrognées et leurs regards butés, elles renouvellent les clichés d'un jeu viril et furieux. La fameuse réplique "T'as du clito", posée comme équivalent de "T'as des c…", impose ainsi au premier plan des personnages féminins que le genre voue traditionnellement aux seconds rôles, ou cantonne dans une féminité caricaturale (glamour fatale ou destroy).
Mais cette saillie masque pourtant un féminisme plus complexe. Si la réappropriation féminine des codes virils, déjà à l’œuvre dans Bande de filles de Céline Sciamma (mais exploitée ici dans une veine plus comique), ne trahit pas la réalité (les enquêtes sociologiques montrent que les filles doivent de plus en plus adopter pour s’imposer les codes de la virilité), elle la présente sous un jour plus bienveillant : les femmes sont des hommes comme les autres, et s'il est revigorant de voir le "mâle", tour à tour, abêti et détroussé (par Dounia) ou objectivé sexuellement (par Rebecca), c'est aussi parce que la masculinité est sacralisée à travers le corps du danseur. Les séquences qui le mettent en scène instaurent un rapport au corps sensuel et esthétique, auquel fait écho le personnage du travesti, oiseau de nuit protecteur, homme ET femme.
Deux rythmes travaillent le film. Le premier, imprévisible et haletant, fait de courses et de poursuites, d'engueulades et de tensions, tire le spectateur à hue et à dia sans qu'il sache où il va se retrouver à la séquence suivante. Le second tisse en silence la toile dans laquelle vont se prendre Dounia et Maimouna. Quand les deux rythmes se rejoignent, celui de l'action et celui du destin, il est trop tard, l'hyper-activité des personnages les a rendues aveugles, le comique laisse place au tragique. Ce destin final, cette impossible issue, Houda Benyamina nous dit que ce n'est pas uniquement celui des personnages, c'est aussi celui de ces banlieues, espaces labyrinthiques dont on ne sort pas. Et c'est toute l'intelligence du film que de se faire passer tout du long pour un film d'action, avant de se révéler réflexif dans son sidérant dénouement : le spectateur est amené à cheminer en arrière pour comprendre comment on a pu en arriver là, sans que la faute en incombe à quiconque alors que la culpabilité pèse sur chacun.
Divines est un très bon film à conseiller aux élèves de lycée, voire à montrer en complément d’une analyse des ressorts de la tragédie antique et classique ou pour illustrer une réflexion sur les stéréotypes de genre.

[Article publié à l'occasion du Festival de Cannes 2016. MAJ le 07/09/2016]

[Divines de Houda Benyamina. 2016. Durée : 105 min. Distribution : Diaphana Distribution. Sortie le 31 août 2016]

Posté dans Dans les salles par le 07.09.16 à 16:17 - Réagir

Fronteras : dans l’intimité de l’immigration

Deuxième long métrage de l’Espagnol Mikel Rueda, Fronteras traite conjointement de l’immigration et de l’homosexualité à travers le regard de deux adolescents, Rafa et Ibrahim. Un point de vue intimiste parfois desservi par une mise en scène un peu trop démonstrative.

L’intérêt principal de Fronteras, c’est de rapprocher deux problématiques que l’on pourrait croire assez éloignées l’une de l’autre : d’un côté, la précarité d’un adolescent Marocain, arrivé en Espagne depuis quelques années mais toujours en attente de papiers ; de l’autre, la solitude d’un adolescent espagnol qui sent naître chez lui une attirance pour les garçons. Dans les deux cas, l’impératif est le même : il faut se cacher. Se cacher des autorités quand on n’a pas de papiers, se cacher des copains quand on est différent d’eux. D’ailleurs, les espaces dans lesquels le film se développe sont, en très grande majorité, des lieux clos. Des lieux qui servent de refuges aux deux héros, mais qui apparaissent aussi comme étouffants ; des petites pièces confinées qui témoignent de la nécessité de se soustraire aux regards.

Fronteras entremêle donc assez intelligemment la chronique sociale - raconter l’immigration en Espagne - et le récit personnel - construire une histoire d’amour entre deux adolescents. Le réalisateur propose ainsi une vision très intimiste de l’immigration. On est loin du phénomène massif - et donc dangereux - que nous présentent souvent les médias et les discours politiques. Pour Mikel Rueda, montrer l’immigration, c’est raconter le quotidien d’un adolescent qui fait tout son possible pour s’intégrer mais se voit constamment refuser une place dans la société. Le sujet est donc abordé par petites touches : en même temps que Rafa, on pousse la grille d’un centre d’accueil et on découvre des chambres-dortoirs parfaitement impersonnelles ; tout comme Ibrahim, on entend, au détour d’une conversation, les remarques racistes d’un adolescent espagnol envers les immigrés.

On pourra regretter que le réalisateur s’embarrasse d’afféteries formelles - grain d’image très épais, ralentis, changements de focale – et d’une chronologie déstructurée (il s’agissait pour le réalisateur de faire partager au spectateur le sentiment de confusion que ressentent ses héros) qui rend parfois la compréhension difficile. Mais on reste séduit par la justesse du film, accentuée par le jeu des deux acteurs principaux, Germán Alcarazu et Adil Koukouh. Tous deux non-professionnels au moment du tournage, ils apportent au film une grande fraîcheur et viennent renforcer l’impression de sincérité qui s’en dégage.

Le Festival du Cinéma espagnol de Nantes a mis en ligne un dossier pédagogique destiné aux enseignants d'Espagnol de Collège et Lycée ainsi qu'à leurs classes. Ce dossier a été rédigé par Agueda Ruano sous la direction de Victoria Bazurato.

[Fronteras de Mikel Rueda. 2015. Durée : 88 min. Distribution : Outplay Films. Sortie le 31 août 2016]

Posté dans Dans les salles par le 31.08.16 à 14:53 - Réagir

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