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Dans les salles : Les films de l'actualité (477 articles)

Le Ciel attendra : les liaisons dangereuses

Après Les Héritiers, qui entreprenait de ramener dans le droit chemin de la commémoration de la Shoah une classe "perdue" de la République,  Marie-Castille Mention-Schaar s'attaque à un autre sujet brûlant touchant la jeunesse de notre pays : l'entreprise d’embrigadement menée par l'Etat islamique et ses séides sur le territoire français, qui pousse certain(e)s à rompre toutes attaches (famille, amis, relations) pour s'enfermer dans une spirale mortifère.

Le film suit les destins croisés de deux adolescentes : Sonia (Noémie Merlant) se fait arrêter alors qu'elle s'apprêtait à commettre l'irréparable, point de départ pour ses parents Catherine et Samir (Sandrine Bonnaire et  Zinédine Soualem) d’un véritable chemin de croix afin de la ramener à la vie ; Mélanie (Naomi Amarger), bonne élève et musicienne, va, au détour d’une rencontre sur les réseaux sociaux, sombrer à la fois dans les tourments d’un premier amour et dans les rets de la radicalisation. C'est peu de dire que Le Ciel attendra est anxiogène, abordant de plein fouet la radicalisation dans ce qu'elle a de plus cruel : la rupture des liens familiaux, la dissimulation (la fameuse et controversée taqîya), la violence envers soi et les autres, la manipulation et le chantage affectif… Le tableau est d’autant plus implacable que les victimes sont des jeunes femmes éduquées et issues de milieux plutôt privilégiés, éprises d'idéal et d'absolu. Elles ont « tout pour être heureuses » selon l’expression consacrée, et l’absence de cause manifeste à leur dérive (l'absence de la mère chez l'une, l'envie chez l’autre de se trouver par soi-même, les mauvaises rencontres, les vidéos complotistes ?) accrédite l’idée anxiogène que « ça pourrait arriver à tout le monde ».

On pourrait ainsi reprocher au film, en jouant sur cette angoisse d’une menace diffuse et invisible (on ne verra jamais les recruteurs), de titiller une islamophobie si facile à faire émerger dans le contexte actuel. L’une des faiblesses majeures du film est de ne pas opposer avec assez de force, au discours aussi absurde que séducteur des recruteurs, un islam humaniste et éclairé pourtant majoritaire dans la société française. L’autre faiblesse est le mélange des genres : en confrontant ses héroïnes, incarnées par Sandrine Bonnaire ou Clotilde Courau, à la personne réelle de l’anthropologue Dounia Bouzar, Marie-Castille Mention-Schaar ne fait qu’accuser le caractère factice de son dispositif. À l’écran, l’ex-directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'Islam (CPDSI) sombre parfois dans un pathos insensé (dont on a du mal à comprendre comment il pourrait se révéler efficace face à des esprits si murés) sans empêcher le film (à l’exception d’une seule scène) de donner des gages à une islamophobie rampante. Le discours opposant l'Islam profond (tout comme le christianisme profond, le judaïsme profond, le bouddhisme profond, etc…) à un islam dévoyé est peut-être pourtant le plus porteur. À leur époque, Ronsard et d'Aubigné ne procédèrent pas autrement, s'appuyant sur des images de la Bible pour déplorer, chacun dans leur camp, la violence des guerres de religion.

Pour finir, on peut se demander à qui s’adresse vraiment ce film, qui explore le lien fragile et problématique entre parents et adolescents. Il parlera certainement aux angoisses des premiers, au risque de les conforter. Il ne répondra pas forcément aux interrogations des seconds, avec lesquels une approche moins dramatique, désamorçant par l’humour les mécaniques mortifères (comme dans la pièce Djihad de Ismaël Saïdi), peut être plus efficace.

Le Ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar, au cinéma le 5 octobre

Pour aller plus loin :
Un dossier pédagogique d'accompagnement propose des clés pour prolonger le film.

 

Posté dans Dans les salles par le 05.10.16 à 18:21 - Réagir

Les Pépites : quand l’école sauve

En avril 1995, Christian et Marie-France des Pallières découvrent la décharge de Phnom Penh. Horrifiés par la situation des enfants qui y travaillent, ils décident de les aider à sortir de la misère. Très classique dans sa forme, Les Pépites choisit une approche chronologique pour raconter le parcours de Christian et Marie-France des Pallières depuis la fondation de leur association, Pour un sourire d’enfant (PSE), en 1995. La démarche du réalisateur Xavier de Lausanne, consiste à mettre en mots et en images la réflexion du couple, par des entretiens (avec le couple ou des enfants de l’école) mais aussi grâce aux nombreuses images filmées depuis le début du projet par Christian des Pallières lui-même. Ce récit chronologique a certes une dimension très didactique (même si certaines séquences viennent casser le côté très intimiste du dispositif et redonner du rythme au film comme cette scène d’arrivée à l’école, probablement filmée avec un drone, d’une foule d’enfants en uniforme bleu et blanc). Il permet cependant au réalisateur de poser clairement les enjeux du projet.

Le premier enjeu est celui de la construction d’un projet humanitaire : comment aider ces enfants à sortir de la décharge et de la misère ? De quoi ont-ils besoin ? Comment impliquer les acteurs locaux dans le projet ? À cet égard, la démarche de Christian et Marie-France des Pallières apparaît, dans l’œil de Xavier de Lausanne, comme exemplaire : au lieu de plaquer un projet préconçu sur la situation des enfants de la décharge, ils vont directement interroger ceux-ci sur leurs besoins. À la demande des enfants, ils commencent ainsi par distribuer un repas par jour, puis fondent une école, répondant à leur souhait d’accéder à l’enseignement.
Les Pépites tisse ainsi une réflexion sur l’éducation. En nous transportant à Phnom Penh, dans un contexte complètement différent de celui d’un pays développé, le film nous donne à mesurer l’importance de l’éducation qui permet aux enfants de la décharge d’accéder à un autre univers, de sortir de la misère et de construire leur vie. C’est une réflexion à laquelle nos élèves (qui voient souvent l’école comme une contrainte) sont souvent sensibles - en témoigne le succès du documentaire Sur le chemin de l’école.

Nul doute que Les Pépites a le potentiel pour susciter le même engouement. En effet, le film est particulièrement émouvant, notamment lorsqu’il dresse le portrait de certains enfants accueillis par PSE. Là aussi, les images d’archives servent parfaitement l’hommage rendu par le film à Christian et Marie-France des Pallières : elles permettent de créer un contraste saisissant entre la détresse des enfants à leur arrivée dans l’école et leur vie dix ou vingt ans après. À travers les récits des enfants - le travail forcé à la décharge, mais aussi la maltraitance exercée sur eux par leurs parents, la prostitution, les viols - se dessine en creux l’histoire d’un pays encore traumatisé par la violence du régime khmer.
La violence de certains propos - l’un des enfants raconte la mort d’un de ses camarades écrasé par un camion sur la décharge - rendent cependant le film inadapté à un public trop jeune. À partir de la 3e, le film peut être utilisé comme outil pédagogique, mais il reste important de discuter du film avec les élèves avant tout visionnage. D’une part pour leur expliquer l’histoire récente du Cambodge, notamment la période khmer, et ainsi permettre une meilleure compréhension de certains enjeux du film. D’autre part pour les préparer psychologiquement aux témoignages de certains enfants.En classe de Français le film peut s’insérer dans plusieurs problématiques du programme de 3e : « Dénoncer les travers de la société », « Agir dans la cité, individu et pouvoir », et « Se raconter, se représenter ». En cours de Géographie, le film permettra au professeur de creuser la question des villes durables. Au-delà de cette inscription dans les programmes scolaires, le film peut aussi être un moyen de sensibiliser les élèves au partage, à l’ouverture sur l’autre et à la solidarité, des valeurs primordiales pour la construction de leur citoyenneté.

[Les Pépites de Xavier de Lausanne. 2016. Durée : 88 min. Distribution : Rezo Films. Date de sortie : le 5 octobre 2016]

Philippine Le Bret
Merci à Caroline Birouste, professeure de français, pour sa contribution à cet article

 

Posté dans Dans les salles par le 05.10.16 à 12:20 - Réagir

Juste la fin du monde : déjà mort

La famille dysfonctionnelle qui s’aime et se déchire, le décor de suburb et le pavillon kitsch, la musique pop à plein tubes et les ralentis esthétisants : les « dolanophiles » se retrouveront avec Juste la fin du monde en terrain familier. Et pourtant le film procède pour le réalisateur de Mommy d’un double dépaysement : à la fois par la distribution franco-française (la prochaine sera 100% américaine), porteuse d’une langue d’une musicalité nouvelle, et par le choix de l’adaptation d’une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, qui fait aujourd’hui figure de « classique » du théâtre français contemporain (elle a été inscrite au programme de l’agrégation de lettres, puis du baccalauréat théâtre).

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce raconte le retour dans sa famille de Louis, 34 ans, après de longues années d’absence, afin d’annoncer à ses proches sa mort prochaine. De maladresses en malentendus, la réconciliation annoncée tourne au règlement de comptes, et diffère une révélation qui n’aura finalement pas lieu, laissant Louis repartir comme il est venu. Dans son travail d’adaptation, Xavier Dolan a respecté globalement la trame et les personnages de la pièce, dont il reprend en les réécrivant une bonne partie des dialogues. Sans s’affranchir totalement de la théâtralité du texte (perceptible dans le huis-clos, la prééminence du langage, la musicalité des dialogues), il la circonscrit dans une forme de naturalisme sans doute plus acceptable par large public visé par le film.

Pour ceux qui connaissent la pièce, une différence saute toutefois aux yeux dès l’ouverture du film, montrant Louis (Gaspard Ulliel) monologuant en voix-off dans l’avion du retour. La pièce de Lagarce était racontée par un Louis déjà mort, comme l’indiquent les premiers mots du monologue qui ouvre la pièce, et ce jeu sur la discordance des temps des verbes : 

« Plus tard‚ l’année d’après
– j’allais mourir à mon tour –
j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai‚ l’année d’après‚ … »

Cette narration post-mortem, rare au théâtre comme au cinéma (on se rappelle la célèbre ouverture de Sunset Boulevard de Billy Wilder), donnait au texte de Lagarce une dimension funèbre, un avant-goût de cendres. Dolan, lui, préfère plonger, au présent, dans la marmite brûlante du psychodrame familial, et la porter jusqu’à ébullition. Tous les choix d’écriture et de mise en scène vont dans ce sens, de la réécriture des dialogues (plus courts, plus directs, plus vulgaires : « je me taisais » devient « je ferme ma gueule ») jusqu’à l’exacerbation de la violence (y compris physique) des personnages. Mais c’est par ses choix de découpage et de montage que le film se distingue le plus : au « tableau » de la scène théâtrale, qui permettait d’embrasser les cinq personnages dans un même ensemble et le texte dans un flux continu, Dolan substitue une suite de gros (voire très gros) plans, montés de manière aussi nerveuse que dans un film d’action américain. Ce parti pris formel d’ultradécoupage va dans le sens d’une hystérisation de la pièce, et d’une exacerbation de chacun de ses composants. On s’extasie tour à tour sur la « performance » de chaque acteur, sur la beauté des plans du chef-opérateur André Turpin, sur la délicieuse vulgarité d’un maquillage (Nathalie Baye) ou d’un choix musical (la scie Dragosta tin dei). En cela Dolan est un cinéaste profondément de son époque, celle d’Instagram, Pinterest, Vine, qui découpe le réel en micro-unités pour les monter en épingle : chaque scène est pensée comme un morceau de bravoure, chaque réplique mise en valeur comme une punchline, chaque gros plan ciselé comme une épiphanie.

Au-delà de la lassitude que peut provoquer à la longue cette esthétique du bref et de l’intensité (dans le cinéma classique, le gros plan était considéré comme un point d’orgue —Renoir le comparait au solo de l’opéra—, tirant sa force de sa rareté), on peut se demander ce qu’il reste de la pièce de Lagarce après ce traitement de choc. Constamment perturbé dans son écoute (par les changements de plan incessants) et contraint dans sa vision (par les cadres serrés), on a le sentiment de toujours rester à la lettre du texte, et à la surface des personnages. Au cinquième plan de coupe sur son sourire embarrassé, on pense moins aux états d’âme de Louis qu’au rasage de Gaspard Ulliel.  Cette surexposition, au sens photographique du terme, ne rend finalement justice qu’au personnage que la pièce de Lagarce laissait le plus dans l’ombre : celui de Catherine, la belle-sœur de Louis, le personnage le plus secret de la pièce, interprété par une Marion Cotillard vibrante. Ses silences sont les plus beaux moments du film, car ils permettent au spectateur de se projeter : et si Catherine, de par sa position de pièce rapportée, avait deviné ce qui se joue-là ?

Discutable par ses choix de mise en scène, le film de Xavier Dolan n’en a pas moins le mérite de populariser un auteur majeur du théâtre contemporain, et il est pertinent d’imaginer l’étudier en classe de Français (sur le texte théâtral et sa représentation, sur le tragique) en parallèle avec la pièce de Jean-Luc Lagarce.

Merci à Marie-Laure Basuyaux, professeure de Lettres et d’option-théâtre, pour sa contribution à cet article. 

[Juste la fin du monde de Xavier Dolan. 2016. Durée : 95 mn. Distribution : Diaphana. Sortie le 21 septembre 2016]

[Article publié à l'occasion du Festival de Cannes 2017, MAJ le 22/09/2016]

Posté dans Dans les salles par le 22.09.16 à 15:37 - Réagir

Cézanne et moi : Amicalement vôtre

Danièle Thompson retisse les fils de l'amitié brisée entre Émile Zola et Paul Cézanne dans son dernier film Cézanne et moi, où les deux mastodontes de la culture française de la fin du XIXe siècle sont incarnés par Guillaume Canet (Zola) et Guillaume Gallienne (Cézanne), des poids lourds du cinéma français, venus d'horizons culturels différents.
Émile Zola, résidant à Aix-en-Provence est le fils d'un ingénieur italien, dont le décès conduit la famille à la ruine, il doit "s'exiler" à Paris avec sa mère, en quête de petits emplois pour survivre ; son ami de lycée Paul Cézanne est quant à lui issu d'une famille bourgeoise d'Aix où il entreprend des études de Droit pour se conformer aux souhaits de son père, avant de tout arrêter pour se consacrer à la peinture, il tente sa chance en montant à Paris à plusieurs reprises, tandis que Zola commence son irrésistible ascension d'homme de Lettres et est devenu ami avec Manet et ceux qu'on appellera les "Impressionnistes", suscitant la jalousie de Cézanne.
Si le film a le mérite d'explorer cette intimité, ignorée du plus grand nombre, sous les angles d'une rivalité artistique, sociale et amoureuse, en en imaginant les recoins secrets, il prend le risque néanmoins de réduire la tension entre les deux personnages à un duel d'acteurs où l'un prendrait le pas sur l'autre. En effet cette œuvre bicéphale renoue avec la tradition des films français célébrant sur des tons divers, la figure de l'artiste maudit du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle (Les Enfants du siècle, Camille Claudel, Van Gogh), en proposant un nouveau duel Canet vs Gallienne. Le spectateur s'attendrait à ce que le deuxième l'emporte sur le premier, mais Gallienne, sous sa barbe et échevelé, tout en gommant ses afféteries et sa préciosité, ne parvient pas à emporter l'adhésion, déchiré dans un jeu oxymorique tenant à la fois de l'artiste dévoré par une rivalité intime et du peintre provincial du Sud ; ainsi ses sautes d'humeur, sa mauvaise foi, son agressivité sont mâtinées d'un accent forcé qui fait dérailler le rôle dans une pagnolade parfois gênante. Tout au contraire, le jeu contraint et posé de Guillaume Canet, qui reflète à la fois l'humilité de ses origines sociales, le travail méticuleux qu'il n'a cessé de fournir pour subvenir aux besoins de sa mère (belle interprétation d'Isabelle Candelier) et de sa famille, son statut final de chef de file embourgeoisé de l'école naturaliste lors des soirées à Médan, convainc comme l'image d'une force tranquille, carapace qui n'est pas exempte de la pulsion de désir. Pour autant, l'opposition des caractères, même si elle est maladroitement soulignée, réussit à nous faire plonger dans cette passionnante rivalité de manière éclatée. Le film choisit en effet de délaisser la linéarité chronologique, pour débuter sur des personnages mûrs et en multipliant les analepses, afin d'élaborer par touches (comme un peintre) une double anamnèse, parfois confuse (les aller-retour entre Aix et Paris, les entrevues au café avec les autres peintres), parfois manquée (les escapades dans la garrigue de deux amis, enfants), qui réussissent pourtant à dresser l'artiste rebelle et marginalisé en mal de succès face à l'artiste reconnu et sociable qui s'est établi à la force du poignet. Malgré ses défauts hérités d'une exigence de qualité, Cézanne et moi éclairera tout élève ayant eu à se frotter à Zola dans sa scolarité, que ce soit sur la question de la biographie évidemment (les origines sociales, sa relation avec son épouse, les soirées de Médan, sa passion d'homme mûr pour Jeanne), mais aussi du travail d'investigation sociale mené par l'auteur des Rougon-Macquart, tout comme d'une plongée passionnante dans L'Œuvre, dont le protagoniste torturé, Claude Lantier (le fils de Gervaise Macquart dans L'Assommoir) aurait été inspiré à Zola par Cézanne et serait à l'origine de leur brouille (cette hypothèse a été remise en cause par la découverte d'une nouvelle lettre de novembre 1887 postérieure à la parution de L'Œuvre, publiée en mars 1886, dans laquelle Cézanne écrit : « Mon cher Émile, / Je viens de recevoir de retour d’Aix le volume La Terre, que tu as bien voulu m’adresser. Je te remercie pour l’envoi de ce nouveau rameau poussé sur l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. […] Quand tu seras de retour j’irai te voir pour te serrer la main. »).

[Cézanne et moi de Danièle Thompson. 2016. Durée : 114 min. Distribution : Pathé Distribution. Sortie le 21 septembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 20.09.16 à 16:11 - Réagir

Ben-Hur : turbo-peplum

Descendu en flèche par la critique, le remake du film de William Wyler remplit pourtant, sans originalité mais avec application, le cahier des charges du péplum, cet éternel « mauvais genre ».

Timour Bekmambetov réussirait-il mieux, dans l’art du peplum, que William Wyler ? La question sonne comme une provocation à l’heure de la déferlante des critiques contre le nouveau Ben-Hur. Le dernier blockbuster de l’été fait bien pâle figure à côté de son aîné de 1959. Rien ne lui est épargné. Incapable de renouer avec son roman d’origine (L. Wallace, Ben-Hur : A Tale of the Christ, 1880), le film n’a ni âme ni raison d’être. La narration aussi incohérente que linéaire sape la dramaturgie de l’épopée. Le scénario se réduit à de simples considérations psychologisantes. La débauche des effets numériques condamne la superproduction à la laideur. Les acteurs ne parviennent jamais à se hisser à la hauteur de leurs prédécesseurs (Charlton Heston, Stephen Boyd). Même la coupe de cheveux rasta de Morgan Freeman est ridicule… À peine sorti, le nouveau long métrage du réalisateur kazakh est renvoyé, par les cinéphiles, aux oubliettes de l’histoire du cinéma. Il s’avançait de toute façon en terrain miné. L’auteur des derniers nanars numériques américains (Night Watch, Wanted, Abraham Lincoln, chasseur de vampires…) pouvait-il sérieusement rivaliser avec le monument de l’âge d’or hollywoodien des années 1950 ? Avec ses 11 oscars et l’effet de la nostalgie, le Ben-Hur de W. Wyler a perdu, au fil des décennies, ses défauts pour se hisser au rang de classique indépassable.
Il s’agissait pourtant de réaliser un peplum, un film de « mauvais genre » pour reprendre l’expression de Claude Aziza. Ramené à ses ambitions premières, le nouveau Ben-Hur n’a pas à rougir de sa prestation. Là où l’audace de William Wyler hissait son œuvre hors de sa catégorie, le sérieux de Timour Bekmambetov remplit le cahier des charges du film populaire, spectaculaire et moralisateur. Les 3h34, les dizaines de milliers de figurants, les années de tournage, les reconstitutions titanesques, la musique grandiose signée Miklos Rozsa, les itinéraires croisés de Ben-Hur et de Jésus Christ mais aussi une surprenante scène homo-érotique entre les deux héros, une violence inhabituelle pour un film grand public des années 1950 qui broyait les corps lors de la course de chars, le regard sans concession sur une civilisation ancienne qui excluait, par obscurantisme et cruauté, les lépreux… la démesure cinématographique, l’habileté scénaristique et les partis pris de William Wyler avaient amené son Ben-Hur à sortir des sentiers battus du peplum. Timour Bekmambetov accepte quant à lui plus modestement le jeu du genre. Le sujet est simple et bien connu du public. Les anachronismes nombreux et parfois originaux : les rameurs des galères romaines sont esclaves, Jérusalem est perchée au sommet d’une falaise et les Romains dépeints comme d’impitoyables oppresseurs faisant régner la terreur dans l’ensemble du bassin méditerranéen. L’histoire est édifiante, puisque Ben-Hur réussit à éteindre sa soif de vengeance et à renouer, dans le pardon, avec son frère Messala. Son goût pour le sacré est soigneusement souligné par de nouvelles focalisations sur la figure de Jésus Christ, désormais vue sous tous ses angles et dans toutes ses souffrances. On refuse cependant l’ultra-brutalité de La Passion du Christ de Mel Gibson. Le Christ saigne avec mesure, les lépreuses se terrent voilées et les conducteurs de chars ont la décence, pour mourir, de se cacher dans de brusques mouvements de caméra. Timour Bekmambetov tient même à honorer le principe de la réécriture peplumesque. L’objectif n’est pas de livrer une œuvre plus profonde mais de retravailler les mêmes scènes topiques avec toujours plus de moyens et d’originalité. La bataille navale est ainsi filmée de l’intérieur, comme la course poursuite de Drive (2011). La course de char est rythmée façon F1 et permet aux chevaux de s’échapper dans les tribunes…
Le Ben-Hur s’adapte aux canons cinématographiques comme il se plie aux souhaits de son temps. Par-delà sa qualité intrinsèque, il intéressera ainsi et surtout par sa capacité à exprimer les doutes américains du XXIe siècle. Comme les derniers blockbusters, il est la cible des critiques d’un pays qui se replie sur lui-même : il pècherait ainsi par son whitewashing, sa frilosité puritaine, sa mesquinerie idéologique, sa focalisation sur la seule sphère familiale… Il est surtout le fils d’un Hollywood qui croit trouver son salut dans l’amélioration technique des longs métrages qui ont fait sa grandeur dans les années 1950. Pompei, Exodus, Ben-Hur et bientôt à venir Les Sept Mercenaires… la liste est longue des films que l’on cherche à retravailler pour masquer un manque d’innovation et d’audace intellectuelle.

[Ben-Hur de Timour Bekmambetov. 2016. Durée : 124 min. Distribution : Paramount Pictures France. Sortie le 7 septembre 2016]

Posté dans Dans les salles par le 15.09.16 à 15:59 - Réagir

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