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Dans les salles : Les films de l'actualité

Walter, retour en résistance

Walter retour en résistanceFilmer local pour penser global : ce pourrait être le credo du documentariste Gilles Perret, dont la particularité est de proposer un cinéma profondément enraciné dans son environnement immédiat (la Haute-Savoie), mais qui questionne avec acuité le monde contemporain. Ainsi Ma mondialisation, son précédent long-métrage (2006), proposait une passionnante analyse de la mutation du capitalisme entrepreneurial en capitalisme financier (sous les effets conjugués de la déréglementation et de la mondialisation), à travers la situation de l’industrie du décolletage dans la vallée de l’Arve.
Avec Walter, retour en résistance, quelques pas ont suffi à Gilles Perret pour trouver son sujet : un vieux voisin, Walter Bassan, "dont il avait su qu’il avait été déporté dans un camp de concentration du nom de Dachau avant même de savoir ce que cela signifiait"…  
Walter, retour en résistance est d’abord un beau portrait de résistant, entre hier (le récit d’une jeunesse marquée par la guerre et la déportation) et aujourd’hui (son infatigable travail de transmission aux jeunes générations). Mais, à travers ce personnage dont les années n’ont émoussé ni l’énergie ni les convictions politiques, c’est également l’occasion de réfléchir sur ce que sont devenus l'esprit et les idéaux de la Résistance. Le documentaire de Gilles Perret rappelle ainsi qu’au-delà de la lutte contre l’occupant, la résistance fut porteuse d’un programme politique. Formalisé par le Conseil National de la Résistance, adopté le 15 mai 1944, ce programme fut largement mis en pratique à la Libération : nationalisation de l'énergie et des banques, création de la Sécurité Sociale, mise en place d’un système de retraites par répartition… Autant d’acquis sociaux et économiques qui ont subi de multiples accrocs, si ce n’est une entreprise de déconstruction systématique, lors des trente dernières années. Le 8 mars 2004, un groupe d’anciens résistants parmi lesquels Raymond Aubrac, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Stéphane Hessel ou Daniel Cordier signaient d’ailleurs l’appel "Créér c’est résister. Résister, c’est créer", appelant "les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société » à ne pas « se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie."
Il faut préciser que le tournage du film Walter retour en résistance s’inscrit dans une période un peu particulière, marquée par l’avènement de la présidence de Nicolas Sarkozy. Cet avènement est dans le film scandé par deux visites au plateau des Glières (haut-lieu de la résistance). La première a lieu le 2007, à deux jours (!) de la présidentielle. Posant, seul et grave devant le monument d’Emile Gilioli, le candidat Sarkozy se forge une image de présidentiable, instrumentalisant ce symbole au profit de sa communication politique. La seconde visite a lieu un an plus tard : le —désormais— président Sarkozy semble plus enclin à blaguer sur sa nouvelle compagne que d’écouter le récit d’un raseur de vieux résistant.

Les images sont assassines et le parallèle dévastateur : on ne saurait mieux montrer la vacuité et le cynisme de la communication politique, ni souligner l’écart entre l’emphase gaullienne de la posture et la politique menée, dîte de "la rupture". Mais en radicalisant ce parallèle, entre hier et aujourd’hui, autour de la notion de "résistance", en se faisant plus militant, le film se fait également moins convaincant. Quel intérêt de demander à des élèves de lycée, dans le car de retour d’une émouvante visite à Dachau en compagnie de Walter Bassan, ce qu’ils auraient voté (puisqu’ils n’étaient pas en âge de le faire) à la dernière présidentielle ? Qu’est-ce qui peut ressortir d’intéressant de l’algarade avec Bernard Accoyer, interrogé sur la politique sarkozienne au sortir d’une cérémonie commémorative, algarade montée en épingle par la communication du film ("le film qui énerve vraiment la droite") ? On conviendra que les questions que Gilles Perret posent au député UMP de Haute-Savoie et président de l’Assemblée Nationale ne procèdent pas de "l’amalgame", comme le dit Bernard Accoyer pour se défausser. Mais elles constituent à tout coup un raccourci gênant, au propre et au figuré. L’instrumentalisation de l’histoire n’est pas plus légitime dans un camp que dans l’autre.

[Walter, retour en résistance de Gilles Perret. 2009. Durée : Sortie le 4 novembre 2009. Distribution : Parasite Distribution]

Posté dans Dans les salles par zama le 04.11.09 à 15:34 - Réagir

Sin nombre : Sud-Nord… et retour

Sin nombreCes dernières années le cinéma américain a abondamment scruté sa frontière méridionale, et mis en scène les flux licites (marchandises) et illicites (drogue, immigrés) qui la traversent. L’originalité de Sin nombre du jeune réalisateur Cary Joji Fukunaga est de porter son regard un peu plus loin, jusqu’au cœur de l’Amérique centrale où l’attraction et l’influence des Etats-Unis ne se font pas moins sentir qu'à leurs portes.
Sin nombre fait se croiser les destins d’une famille hondurienne qui va tenter de rejoindre le nord à bord (ou plutôt sur le toit) d’un train de marchandises, et de deux jeunes mareros (membres d'une mara, un gang) : Casper qui va se mettre au ban du groupe, au péril de sa vie, et le tout jeune Mickey qui cherche lui à s’y faire accepter.
La plus grande qualité du film est le brio avec lequel le scénario entremêle les itinéraires de ces différents personnages, et mélange les registres fictionnel (la traque, l’histoire d’amour) et documentaire. En suivant les candidats à l’exil sur toute la longueur du trajet, en montrant les avanies qu’ils subissent (pourchassés par la police et les douanes, rackettés par les mareros) et les dangers qu’ils courent, le film donne une vision terriblement concrète d’un processus dont on ne considère généralement que l’aboutissement (comme Costa Gavras l’a fait, de manière plus symbolique, avec ). La peinture du monde codé et ultraviolent des maras semble en comparaison plus conventionnelle : comme si l’utilisation de codes visuels et de schémas narratifs très balisés par le cinéma et la télévision américaine déréalisait un phénomène dont le documentaire La vida loca (dont le réalisateur, Christian Poveda, est mort assassiné peu après le tournage) avait donné un aperçu saisissant.
Sin nombre montre ainsi de manière frappante les interconnexions entre Nord riche et Suds pauvres : le flux des clandestins venus de toute l’Amérique centrale pour se heurter à la porte étroite de la frontière étatsunienne ; mais aussi, dans l’autre sens, la destabilisation des sociétés d’Amérique centrale par ces phénomènes d’allers et retours.
Les maras ne sont ainsi que l’exportation, via notamment les immigrés expulsés en masse depuis les années 80, d’une forme de délinquance proprement américaine (les deux principales maras sont nées à Los Angeles), comme le dénotent les surnoms (Casper, Mickey) que se donnent les mareros, tout empreints de culture américaine.
Si la violence du film le rend difficilement exploitable en tant que tel en classe, on pourra donc néanmoins le signaler aux élèves de Seconde et de Terminale dans le cadre de leur programme de Géographie.

[MAJ 03/11/2009] A voir également le bel article de Betrand Pleven sur le site des Cafés Géographiques

[Sin nombre de Cary Joji Fukunaga. 2008. Durée : 1 h 36. Sortie le 25 octobre. Distribution : Diaphana]

Posté dans Dans les salles par zama le 26.10.09 à 15:57 - 1 commentaire

Le Syndrome du Titanic : le poids des mots, le choc des photos

Le Syndrome du Titanic

Participer à une « révolution des esprits », « mobiliser le génie humain », « faire des utopies d’aujourd’hui les réalités de demain » : c’est le programme, un rien ambitieux, que s’assigne Le Syndrome du Titanic.
Le premier film du militant écologiste Nicolas Hulot (co-réalisé avec le documentariste Jean-Albert Lièvre) a le mérite de ne pas nous repasser les plats du film écolo (du précurseur Une vérité qui dérange au récent Home de Yann Arthus-Bertrand) : on n’est plus dans la pédagogie du changement climatique ou dans la célébration de la nature en péril, mais dans une réflexion "philosophique" sur la crise globale que traverse notre civilisation.
Entre le ton intime de la confession d’un enfant du siècle (« Je ne suis pas né écologiste, je le suis devenu », « Jusqu’où suis-je prêt à aller dans le renoncement ? »), et celui, plus pompeux, du moraliste (« On ne consomme pas, on consume », « Seul l’excès est toxique », « Le modèle économique dominant n’est plus la solution, mais bien le problème »), Nicolas Hulot nous entretient de ses réflexions sur la notion de progrès, la société de consommation, le scandale de la pauvreté dans le monde…
Le film a l’intérêt de ne pas fétichiser l’enjeu écologique, replaçant la crise climatique dans un contexte plus global (la surconsommation des uns n’étant que l’envers du dénuement des autres), insistant sur la nécessité de traiter de front le problème de la préservation des ressources et celui de leur partage.
Mais à se placer à un telle hauteur de vue, à naviguer dans l’ether des généralités, le brûlot annoncé se transforme en robinet d’eau tiède, entre enfonçage de portes ouvertes (les hommes sont constitués des mêmes atomes que la nature, la vie est l’exception et pas la règle), clichés rebattus (« Je nous regarde, ballotés entre le virtuel et le réel, qu’on n’arrive plus à distinguer. ») et vaines incantations (« On ne doit rien admettre de tout ça, car c’est tout simplement inadmissible. »).
Surtout, c’est sur la pertinence cinématographique de cette proposition que l’on s’interroge : quel intérêt y-a-t-il à plaquer ces images sur ce commentaire en voix-off (et vice-versa), unique ? Qu’est-ce que ces « 11 mois de travail, 300 heures de rushes » (dixit le site officiel) auront-ils apporté au propos déjà développé dans un livre du même nom (Le syndrome du Titanic, Calmann-Levy, 2004) ? Si le film porte une indéniable ambition visuelle (compositions très graphiques) et sonore, on se demande ce que ce maëlstrom d'images cent fois vues (forêts de gratte-ciel, enchevêtrements d'autoroutes, mines à ciel ouvert), cette suite de décharges visuelles (la figure privilégiée est le contraste : on passe sans cesse du très riche au très pauvre, de l'homme cage), sont censés nous apprendre. A vouloir rejouer "le poids des mots, le choc des photos", Nicolas Hulot se prend les pieds dans le spectacle, et nous livre finalement un produit aussi vite consommé qu'oublié.

[Le Syndrome du Titanic de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre. 2009. Durée : 1h33. Distribution : Mars. Sortie le 7 octobre 2009]

> Le site officiel du film (qui proposera "Prochainement" un dossier d'accompagnement pédagogique)

> D'autres films "écolo" sur Zérodeconduite.net :
- Une vérité qui dérange
- Un jour sur terre
- La Onzième heure
- Nous resterons sur terre
- Home

Posté dans Dans les salles par zama le 08.10.09 à 15:46 - 1 commentaire

L'Affaire Farewell : petites et grandes causes de la chute de l'U.R.S.S.

L’Affaire Farewell

D’un côté un grabataire qualifié de "vieux con", de l’autre un ancien acteur amateur de western, au milieu un socialiste guindé… et tout en bas, un couple improbable composé d’un traître idéaliste et d’un jeune Français dépassé par les événements. Le monde de la Guerre froide, tel qu’il est présenté dans L’Affaire Farewell, se scinde en deux blocs, eux-mêmes structurés par deux univers parallèles. Si Christian Carion s’attarde sur les relations diplomatiques tendues entre Mitterrand et Reagan, il se focalise surtout sur les deux hommes à l’origine de "la plus grande affaire d’espionnage du XXème siècle" (dixit Ronald Reagan et l'affiche du film), qui a permis de démanteler un gigantesque réseau d’agents soviétiques chargés par Brejnev de surveiller différents lieux stratégiques occidentaux (la Nasa, la Maison-Blanche, les bases françaises de sous-marins nucléaires…).
La réussite du long métrage réside dans l’art subtil du réalisateur de décortiquer les relations unissant ces deux mondes : celui des Grands conseillés par les services secrets et celui des "taupes" empêtrés dans la vie quotidienne. Ce sont bien les soubresauts de l’articulation entre ces deux univers qui rythment le film et entraînent le spectateur dans la folle entreprise de Pierre Froment (G. Canet) et de Sergueï Grigoriev (E. Kusturica). Porté par son désir de sauver le modèle communiste alors sclérosé par la nomenklatura brejnévienne, le colonel du KGB choisit, au cours de l’été 1981, la voie de la trahison en livrant au camp adverse des informations hautement confidentielles. Partagés entre la suspicion, l’angoisse d’être neutralisés par les Soviétiques et l’obligation impérieuse de réagir face à des révélations aussi fracassantes, les dirigeants occidentaux sont contraints de suivre Grigoriev et de se plier à ses exigences. La taupe soviétique, désormais surnommée "Farewell", refuse les règles classiques du contre-espionnage, impose comme intermédiaire le jeune et naïf Froment contre les souhaits de la D.S.T. et décide de transmettre, selon son propre calendrier, les dossiers top secret de son choix. Après le démantèlement des services secrets soviétiques établis en Allemagne, en Ecosse comme à Washington, les puissances occidentales reprennent la main et décident, contre la volonté de l’ingénieur français, de livrer Farewell au KGB afin de sauver leur réseau d’espions implantés en U.R.S.S.
Situé à la croisée entre l’univers cynique des espions de John Le Carré et la description réaliste des sphères du pouvoir politique (comme chez le Stephen Frears de The Queen ou l’Oliver Stone de Nixon), L’affaire Farewell ouvre une fenêtre sur le monde des années 1980. Il constitue à cet égard un angle d’attaque stimulant pour aborder en classe de Troisième et de Terminale les relations internationales et la chute de l’URSS. Plus encore qu’un simple miroir de la réalité historique, il permet d’apprécier la pluralité des facteurs qui ont amené l’empire soviétique au bord du gouffre. En entrecroisant ainsi le monde de Grigoriev qui décide, seul, de restaurer l’idéal communiste dans un pays en déliquescence et celui des dirigeants occidentaux décidés à abattre le système soviétique par la course aux armements et par le contre-espionnage, Christian Carion passe en quelque sorte de la petite à la grande Histoire. L’affaire Farewell pourrait bien être considérée comme un patchwork intelligent des causes circonstancielles et des causes profondes habituellement convoquées pour expliquer la tragédie soviétique de la fin du XXème siècle.
Des circonstances nées durant la décennie 1980 qui ont accéléré la fin de la Guerre froide, on retiendra ainsi surtout le jeu diplomatique des puissances occidentales et leur ingérence dans les affaires soviétiques par le biais des espions tout comme des entreprises implantées en U.R.S.S. Motivé par la volonté de passer pour un "bon occidental", François Mitterrand, qui a alors nommé dans son gouvernement des ministres communistes, décide de transmettre l’intégralité des informations livrées par Farewell aux Etats-Unis. Ronald Reagan, dont l'appréhension des relations internationales se limite le plus souvent à la seule crainte des communistes, charge ses conseillers de les mettre à profit pour porter un coup mortel aux services secrets soviétiques. Pris à la gorge, Gorbatchev reconnait lui-même que les révélations de Farewell font prendre à l’URSS dix ans de retard dans la course aux armements. Le coup est tel qu’il condamne les réformes (perestroïka) entreprises pour sauver le modèle soviétique.
Les heurs et malheurs de la vie quotidienne de Grigoriev permettent quant à eux de mettre en avant les principales causes profondes qui ont provoqué la chute de l’U.R.S.S. La caméra s’attarde ainsi longuement sur les dysfonctionnements de la société soviétique. Terrorisé par les arrestations arbitraires, surveillé par l’appareil d’Etat, étouffé par les mises en scène politiques et les monuments à la gloire du régime, confronté aux problèmes de ravitaillement alimentaire, le peuple soviétique, à l’image du fils de Grigoriev, ne rêve que d’Occident. Les rocks endiablés de Freddy Mercury, les chansons de Léo Ferré, les poèmes d’Alfred de Vigny mais aussi le cognac et le champagne sont autant de voies vers un exil intérieur, indispensable pour oublier une société folle qui va jusqu’à photographier de jeunes mariés sur un char d’assaut ou bien encore qui doit tromper la vigilance des micros en montant le son des chaines hifi.
L’entreprise de Christian Carion est aussi méritoire que salvatrice. Après un long métrage (Joyeux Noël, 2005) discutable sur le plan historique (tant la focalisation sur les actes de camaraderie sur le front de 1914 pouvait faire douter de la réalité des sentiments nationalistes qui animaient les troupes françaises et allemandes lors de la Première Guerre Mondiale), il s’attache dans L’Affaire Farewell à ne pas violenter l’histoire. Si le scénario respecte le cours des événements, il réussit surtout à brosser un tableau inspiré du monde des années 1980 et de la complexité des tensions diplomatiques qui l’animent. Il se distingue par ailleurs par son originalité en s’attaquant à un genre auquel les cinéastes français n’ont jamais véritablement réussi à se confronter, si ce n’est en le parodiant avec OSS 117.  Inhabituel, intelligent et stimulant… autant de qualités dont ne pouvait se targuer "ce vieux con de Brejnev" !

[L’Affaire Farewell de Christian Carion. 2009. Durée : 1 h 53. Distribution : Pathé. Sortie le 23 septembre 2009]

> Le site officiel du film

Posté dans Dans les salles par francis le 24.09.09 à 18:04 - 4 commentaires

Rien de personnel : une soirée particulière

Rien de personnel

Dans Le Cœur conscient (1960), Bruno Betteleheim écrivait : "Si vous voulez briser la résistance des hommes, c’est très simple. Il suffit de créer de l’incertitude. Il suffit qu’ils ne sachent plus de quoi demain sera fait. Confronté à l’incertitude permanente, au fait de savoir si son poste va être transformé ou non, sa place prise ou non, son métier changé ou non, l’homme perd toute espèce de résistance".  Si l’on connaissait déjà la précarisation du monde ouvrier, le premier film de Mathias Gokalp vient nous confirmer que celui des cadres n’est pas épargné.
Rien de personnel nous entraîne au sein des laboratoires Muller et nous fait découvrir des techniques de management très particulières. Au cours d’une soirée les cadres de l’entreprise vont devoir se livrer à une sorte de "speed dating", exercice censé permettre d’évaluer leurs compétences. Mais les rumeurs de rachat de l’entreprise, la présence de l’époux de la directrice de communication (peu au fait des us et coutumes du monde des cadres et des techniques de management), ou l’homme de ménage qui finit par être confondu avec le PDG des laboratoires Muller sont autant de grains de sable qui vont venir faire dérailler cette séance de travail un peu particulière. La soirée va devenir le miroir d’une société malade, d’un monde vivant dans l’insécurité permanente. Ce qui n’aurait pu être qu’un film quasi documentaire sur le monde précarisé des cadres devient alors, une formidable réflexion sur l’individualisme poussé à son paroxysme, une fable des temps modernes, où le cynisme et la peur font bon ménage.
Rien de personnel permettra aux enseignants de Sciences Economiques et Sociales d’aborder de nombreux thèmes proposés dans les programmes de seconde, de première ES et de terminale ES.
Ainsi, en Seconde et en Terminale ES, le film peut être l’occasion de travailler le lien entre les modes d’organisation du travail et les relations de travail ( les conditions de travail, ou la question du conflit). En effet, l’individualisation des rapports au sein de l’entreprise peut permettre de comprendre pourquoi les conflits du travail, qui n’ont pas disparu, sont cependant moins importants que dans les années soixante dix. La scène entre le syndicaliste et le chef d’entreprise est, à ce titre, éloquente. Ces éléments trouvent aussi leur place spécifiquement dans le programme de terminale ES (dans la partie "mutation du travail et conflits sociaux").
De même, le film peut être exploité dans le cadre de l’étude de la cohésion sociale et les instances d’intégration, la question du lien social,  ici dans le monde des cadres, et plus généralement dans l’entreprise, est posée, et permet de s’interroger sur ce qui le fonde. La concurrence entre les individus peut-elle être facteur d’efficacité économique et sociale ? La solidarité, le collectif ont-ils encore leur place dans le monde du travail ? Ces questions peuvent aussi être abordées en Première ES, en option sciences politiques, où la notion de pouvoir est travaillée (sous-partie portant sur la citoyenneté et le lien social). En tronc commun, on pourra aussi travailler le notion de culture et celle de la socialisation secondaire.
Pour tous les enseignants qui éduquent à l’image, c’est aussi un exercice de style particulièrement réussi, qui permet d’analyser sans difficultés la question du point de vue, et de décortiquer les parti pris du metteur en scène : la construction en trois  "chapitres" nous fait revivre une même scène plusieurs fois (mêmes personnages, même lieu, même temps) sous un angle différent, ce qui déstabilise le spectateur et fait évoluer son appréhension des personnages (ainsi la jeune cadre interprétée par Mélanie Doutey ou le personnage de Jean-Pierre Darroussin).

[Rien de personnel de Mathias Gokalp.2009. Durée : 1h31. Distribution : Rezofilms. Sortie le 16 septembre 2009]

Posté dans Dans les salles par Patricia le 24.09.09 à 11:30 - 1 commentaire

Hôtel Woodstock : le making-of du festival

Hotel Woodstock

Les amateurs de musique pop passeront leur chemin : pas de Janis Joplin, de Jimi Hendricks ou de Joe Cocker (pour ne prendre que les têtes d'affiche) dans le nouveau film de Ang Lee (pour cela on pourra se référer au documentaire Woodstock de Michael Wadleigh sorti en mars 1970 et téléchargeable gratuitement sur une plateforme légale). Hôtel Woodstock (Taking Woodstock) s’intéresse moins au festival en lui-même (les « trois jours de paix et de musique », en réalité quatre, du 15 au 18 août 1969) qu’à sa genèse et à ses à côtés. Il les raconte du point de vue d’Elliot Tiber, le fils d’hôteliers du coin qui prit une part déterminante à l’événement (qui a raconté son histoire dans un livre autobiographique : Taking Woodstock : a true story of a riot, a concert, and a life) : c’est lui qui, après avoir appris que la ville de Wallkill voisine refusait d’accueillir le festival, appela le businessman hippie Wichael Lang pour lui proposer le terrain de ses parents. C’est finalement le terrain d’un fermier voisin qui fut choisi, mais la famille Tiber sut tirer partie de la venue de près de 500 000 spectateurs.
Tout l’intérêt d’Hôtel Woodstock est d’orchester la confrontation entre la famille Tiber (juive immigrée), la communauté conservatrice du village de White Lake… et la contre-culture dans tous ses avatars la fin des années 1960.
Le film peut donc contribuer à définir le modèle américain (Première partie du programme d’Histoire de Terminale) dans les années 1960 : celui-ci est alors contesté par une partie de cette jeunesse qui refuse la guerre du Vietnam et qui forge cette contre-culture dont le film donne un large aperçu (à travers la troupe de théâtre nudiste, la célébration de la drogue, la libération sexuelle, le modèle du hippie avec ses cheveux longs, ses vêtements orientaux…) ; mouvement qui rencontre la résistance de la société américaine de la fin des années 1960, très largement conservatrice (ici le héros n’ose pas avouer son homosexualité à ses parents, eux-mêmes victimes de l’antisémitisme de leurs voisins).
Si Woodstock a été considéré comme le symbole festif de cette contre-culture, le film en montre bien les contradictions : il est beaucoup question d’argent dans le film et le festival est d’abord une entreprise commerciale ; ce seront finalement les couches les plus à l’aise de la société qui tireront parti de changements qui laissent les plus modestes désemparés.
Si Ang Lee évacue la scène de concert à travers une vision fantasmagorique, il propose des images rendues familières par le documentaire (glissages dans la boue par exemple, embouteillage le plus important de toute l’histoire des Etats-Unis). Son film est à la fois un récit d’apprentissage (il est adapté d’une histoire vraie et du livre d’Elliot Tiber), une reconstitution historique à grand spectacle (qui n’exclut pas le comique), mais dont on regrettera la longueur du dernier tiers.

[Hôtel Woodstock de Ang Lee. 2008. Durée : 2 h. Distribution : Universal Pictures France. Sortie le 23 septembre 2009]

Pour en savoir plus :
Le site officiel du film (en anglais)
Un dossier sur le site Ina.fr

Posté dans Dans les salles par Valérie M. le 23.09.09 à 11:49 - Réagir

L'Armée du crime : jeunes, étrangers, résistants

L’Armée du crime


L’Armée du crime s’ouvre sur une scène poignante, la traversée de Paris en fourgon des prisonniers du groupe Manouchian, qui vont être bientôt fusillés au Mont Valérien. Tandis que la caméra s’attarde sur les visages juvéniles, la voix-off égrène leurs noms, chacun suivis de la mention "Mort pour la France". Le contraste entre la jeunesse des personnages et leur mort prochaine, entre le tragique de la situation et le quotidien qui continue à quelques mètres de là, provoquent une émotion irrépressible…
Le film se conclura sur un carton qui signale, fait rare, les rares arrangements pris par le scénario avec les faits (par exemple la coïncidence entre les arrestations de Krasucki et de Manouchian, alors qu’elles ont eu lieu à huit mois d’intervalle), justifiant ces quelques libertés par les nécessités de la fiction.
Toute l’ambition du nouveau film de Robert Guédiguian est là : concilier le souffle romanesque et l’honnêteté intellectuelle, l’émotion inhérente à l’hommage (le groupe Manouchian comme symbole de ces étrangers qui se sont battus pour la France) et la rigueur de la reconstitution. Le pari est amplement réussi : même s’il s’enlise parfois dans l’académisme de la reconstitution, le film parvient à donner chair à ses personnages, et tension à un récit recentré autour de trois figures principales (Manouchian, Marcel Rayman, Thomas Elek).
L’Armée du crime présente un tableau à la fois juste et vivant de l’acte résistant (à la différence des fantaisistes Femmes de l'ombre de Jean-Paul Salomé), de ses ressorts et ses risques. Il s’attarde en particulier sur le faisceau de raisons et de convictions qui poussèrent ces jeunes gens à s’engager au péril de leur vie : l’attachement fort aux valeurs républicaines (pour ces étrangers qui constituèrent le groupe Manouchian, la France était bien la patrie des Droits de l’homme, et souvent un refuge dans une période marquée par la montée des périls), l’engagement communiste, (si le PC mène une lutte antinazie très modérée jusqu’en 1941, il en devient l’un des promoteurs ensuite) la résistance aux persécutions antisémites (beaucoup d’entre eux étaient juifs, à l’image de Marcel Rayman)… Il montre le passage d’actes de résistance d’abord spontanés et isolés (diffusion de tracts, fabrication de bombes artisanales) à la mise en place de réseaux clandestins (Manouchian dirige, à partir de 1943, une cinquantaine de FTP-MOI), le difficile passage à l’action violente (parmi lesquelles l’assassinat de Julius Ritter, un des responsables du STO en France). pour ces hommes dont certains sont guidés par le rejet de la violence, les contradictions et débats internes aussi (ils doivent aussi se plier aux exigences du Komintern, qui leur transmet armes et instructions générales, mais qui sert les intérêts de l’URSS).
Mais le film de Robert Guédiguian présente aussi un tableau particulièrement frappant de l’occupation allemande en France, en particulier à Paris. On est saisi, dès les débuts de L’Armée du crime, par la prise de possession de Paris par les Allemands : l’occupant n’y est pas seulement une force militaire, mais apparaît sans cesse dans le quotidien de la capitale (ici un orchestre militaire qui joue dans un square, là des jeunes soldats à la terrasse d’un café, ou jouant au football dans un parc), jusqu’à cette banderole apposée sur la Tour Eiffel, qui rappelle à perte de vue la main-mise de l’occupant. Le film de Robert Guédiguian montre également, jusqu’à l’écoeurement, la compromission zélée de la France de Vichy dans la collaboration, symbolisée le personnage de l’inspecteur Pujol (Jean-Pierre Darroussin). Affiches de propagande pro-allemandes (pour la Relève ou le STO…), mesures antisémites (désignation des magasins juifs, port obligatoire de l’étoile…), institutions dédiées à la collaboration (le Commissariat aux questions juives, la préfecture de police et les Brigades spéciales… mais aussi Radio Paris, dont les archives sonores font revivre la voix antisémite de Philippe Henriot) y manifestent l’ampleur de la soumission à l’occupant, sans parler de l’existence, sur le territoire français, de camps d’internement (dans lesquels le régime de Vichy regroupe des étrangers et des individus « dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique ») ou d’initiatives comme la rafle du Vel'd'Hiv' (dont les archives ne conservent aujourd'hui qu’une seule photographie donnant à voir le rôle de la police française)…
Pour toutes ces raisons, L’Armée du crime se révèle hautement recommandable aux élèves de lycée, notamment dans le cadre du programme d'Histoire de Première. Le site du film propose un dossier d’information réalisé en partenariat avec le Musée de la Résistance Nationale, et quelques autres ressources dont une analyse de la célèbre « Affiche rouge » par lequel l’occupant essaiera de souiller la mémoire des membres du groupe.

[L’Armée du crime de Robert Guédiguian. 2008. Durée : 2 h 19. Distribution : StudioCanal. Sortie le 16 septembre 2009]

Posté dans Dans les salles par marion le 16.09.09 à 14:37 - 1 commentaire

Les vacances de Monsieur Hulot (reprise)

Les Vacances de Monsieur Hulot

Voila un titre qui sonne comme de juste, en ce premier jour de juillet… Mais qu'on ne s'y trompe pas : la re-sortie en salles des Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati (1953) est l'aboutissement d'un travail de restauration de longue haleine, destiné à rendre à l'image et (surtout) au son du film leur éclat originel ; originel ou presque puisque c'est non la version de 1953 que l'on verra sur les écrans, mais celle de 1978, la dernière revue et approuvée par Jacques Tati. Perfectionniste inlassable, le cinéaste avait l'habitude de revenir sur le montage de ses films pour les améliorer encore et toujours : pour Les Vacances de Monsieur Hulot il alla jusqu'à retourner des plans pour ajouter le gag du canoë-requin, inspiré par le succès planétaire récent du film d'un tout jeune cinéaste… Les Dents de la mer de Steven Spielberg.
Les Vacances de Monsieur Hulot est une œuvre-charnière dans la carrière de Tati : parce qu'il réédite et amplifie l'énorme succès que fut Jour de fête (1949) ; parce qu'il introduit un personnage auquel le public l'identifiera, et qui l'accompagnera, bon gré mal gré, jusqu'à Trafic (1973). Au-delà du portrait, historiquement passionnant, d'une France d'après-guerre qui se reconstruit dans le loisir de masse — les vacances à la mer — (au même titre que ceux de Louis de Funès, les films de Tati, de Jour de fête à Playtime, constituent un document de première main sur vingt ans d'évolutions de la société française), Les Vacances de Monsieur Hulot est d'abord un chef d'œuvre du burlesque, avalanche de gags dont chacun mériterait d'être décortiqué pour comprendre comment les divers éléments du langage cinématographique (le cadrage, le son, le jeu des comédiens) concourent à provoquer le rire. Quelques-uns de ces aspects sont abordés dans cette fiche Teledoc du CNDP. Mais ceux qui ne l'ont pas vu ont encore l'occasion d'aller se plonger dans l'univers du cinéaste en découvrant l'Exposition que lui consacre la Cinémathèque Française, que nous avions chroniqué ici.

[Les Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati. 1953, version revue en 1978. Durée : Distribution : Carlotta. Sortie le 1er juillet 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 01.07.09 à 12:29 - 2 commentaires

Une Journée particulière (reprise)

Une journée particulière

Avec l'été vient le temps des reprises : l'actualité cinématographique se calmant un peu, les "vieux films" parviennent à se frayer un chemin vers les salles. Avant les merveilleuses Vacances de Monsieur Hulot en copies neuves (cf l'Expo Tati à la Cinémathèque jusqu'au 8 août) on signalera ainsi la ressortie ce mercredi d'Une journée particulière (1977) d'Ettore Scola, beau film d'histoire et beau film tout court. Dans ce film aux résonnances autobiographiques (né en 1931, le réalisateur a vécu son enfance sous le fascisme) Ettore Scola raconte la brève rencontre, le 8 mai 1938 (le jour de la visite officielle d'Hitler à Rome) entre deux parias du fascisme : Gabriele, intellectuel homosexuel en voie d'ostracisation, et Antonietta, mère de famille nombreuse, esseulée et humiliée. Porté par l'interprétation sensible de deux monstres sacrés à contre-emploi (Mastroianni délaissant ses rôles de séducteurs, Sophia Loren en mère vieillissante), qui arrivent à rendre crédible et émouvante cette rencontre improbable, Une journée particulière est surtout un des plus grands films sur le fascisme. Par une utilisation assez géniale de l'espace (le film est huis-clos dans un immeuble collectif représentatif de l'architecture fasciste) et du son (la présence obsédante de la radio, "troisième personnage du film" selon Scola, qui fait vivre le hors-champ de la célébration fasciste), Ettore Scola montre les mécanismes de contrôle social et d'exclusion, fait sentir la pression idéologique que le groupe fait peser sur l'individu, ce qui en fait un support très recommandable dans le cadre du programme d'Histoire de Première.
En redécouvrant le film d'Ettore Scola aujourd'hui, on pense très fortement au superbe Vincere de Marco Bellochio que nous avons découvert à Cannes, et à propos duquel nous parlions d'"érotique du fascisme" : l'Antonietta de Scola, qui se crée des albums à la gloire de Mussolini, est une cousine de l'Ida Dalser de Bellochio (prétenduement enviée par toutes les italiennes) ; elles sont également subjuguées par la puissance virile du Duce qu'exalte la propagande du régime, et dont le repoussoir est incarné par un homme comme Gabriele…

> Le film a fait l'objet d'une fiche éditée par le magazine Teledoc

[Une journée particulière d'Ettore Scola. 1977. Durée : 1 h 45. Distribution : Les Acacias. Sortie le 17 juin 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 24.06.09 à 19:00 - Réagir

Fausta : horreur et merveilles

FaustaFausta ou la teta asustada… A l’image de son titre double, on peut lire le film de Claudia Llosa, Ours d’or du dernier Festival de Berlin de deux manières différentes : sa mise en scène fluide et sensuelle, ses personnages mystérieux, ses atmosphères étranges invitent à une rêverie fascinée ; la violence des rapports sociaux et humains qu’il met en scène, le caractère scabreux de la situation de départ (une jeune femme s’introduit une patate dans le vagin pour se prémunir du viol) renvoient au contraire à un réel traumatisant.
La force du film est de ne jamais obliger le spectateur à choisir entre merveilleux et réalisme, entre l’univers du conte et le poids de l’histoire ; il emporte au contraire l’adhésion par la cohérence et la richesse de son univers, et par la tension constante de sa narration. Grâce en soit en grande partie rendue au personnage-titre et à l’interprétation de Magaly Solier : Fausta, qui doit enterrer sa mère et (métaphoriquement) son passé traumatique, fait le lien entre le passé et le présent, la mort et le renouveau, les bidonvilles et le Lima bourgeois, indios et criollos. Elle porte dans son corps toutes les blessures et les contradictions du Pérou contemporain, hanté par une violence (les vingt ans de guerre entre l’état et la guérilla du Sentier Lumineux) jamais digérée.
Un peu difficile d’accès à première vue pour des élèves avant la classe de Première, Fausta se révèle d’une richesse pédagogique étonnante. Notre dossier d’accompagnement en explore quelques facettes, et propose des activités pour les enseignants d’espagnol. Un supplément V.O.Scope est également disponible pour les classes.

[Fausta, la teta asustada de Claudia Llosa. 2008. Durée : Distribution : Jour2fête. Sortie le 17 juin]

> Le site pédagogique
> Le site officiel du film

Posté dans Dans les salles par zama le 18.06.09 à 18:42 - Réagir

Home : l'événement écolo

Home

On aura sans doute tout lu, tout vu, tout entendu sur "l'événement" planétaire Home et sur son fracassant débarquement multi-supports (diffusion télé, internet, cinéma, DVD) du 5/06/09. Passé le tsunami médiatique et ses répliques (cf le débat sur : "combien de voix le film a-t-il fait gagner à Europe Ecologie ?") passées, on peut penser que Home aura fait date et restera. Il ne s'agit pas ici des qualités proprement "cinématographiques" de ce film inclassable : Home est la rencontre sans surprise entre l'éprouvée méthode de Yann-Arthus Bertrand (la terre vue du ciel, littéralement) et un cathéchisme écologique déjà récité par Al Gore (Une vérité qui dérange) ou Leonardo di Caprio (La Onzième heure), avant le prochain Nicolas Hulot (Le syndrome du Titanic).
Il s'agit plutôt de signaler l'efficacité d'une démarche (la gratuité sponsorisée) dont on pourra critiquer la philosophie (de nombreux articles ont souligné l'insoutenable contradiction entre le message du film et son financement par un grand groupe capitalistique) mais pas la cohérence. En tant qu'outil pédagogique, Home a en tout cas le mérite de sa gratuite et de sa disponibilité multi-supports, qualités non-négligeables pour l'enseignant.
On en profite pour signaler (et saluer) le remarquable travail effectué par la Ligue de l'Enseignement en partenariat avec Milan Presse, rassemblé sur le site home-educ.org : disponible en trois langues (français, anglais, espagnol), ce dossier pédagogique de plus de 80 pages étudie le film littéralement sous toutes les coutures (et sans complaisance particulière).

[Home de Yann Arthus-Bertrand. 2007. 120 mn (version cinéma). Distribution : Europacorp. Sortie en salles et en DVD le 5 juin 2009]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 09.06.09 à 10:09 - 2 commentaires

Témoin indésirable : arrêt sur images

Témoin indésirable

Témoin indésirable commence par un travelling arrière : braquée sur une télévision qui diffuse Contravia, l’émission d’investigation du journaliste Hollman Morris, la caméra se recule et nous laisse découvrir les cuisines puis la salle d’un restaurant de Bogota. Dans le même plan-séquence on passe insensiblement de l’horreur de la guerre civile qui agite les confins de la Colombie à la douceur des quartiers bourgeois de Bogota, des stigmates d’un conflit d’un autre âge à l’indifférence d’une métropole du XXième siècle.
En suivant le travail et le combat quotidien d’Hollman Morris (le "témoin indésirable" du titre), un des derniers journalistes indépendants à suivre le conflit colombien, le film documentaire de Juan José Lozano fait coup double : il nous ouvre les yeux sur une véritable guerre civile qui malgré une relative accalmie ces dernières années continue de faire son lot de victimes et de déplacés ; il nous propose une réflexion ô combien actuelle sur le journalisme et la "fabrique de l’information" dans les sociétés modernes.
A l’image de la première séquence déjà citée, le film ne nous plonge en effet dans la violente réalité colombienne que pour mieux nous en extraire et nous inviter à la réflexion. A la faveur de ce mouvement de recul, de ce travelling arrière, rentrent en effet "dans le champ" le journaliste Hollman Morris, ses problèmes et ses doutes, mais également tout le paysage médiatique et politique colombien. Quelques images familières de la télé-spectacle (le président Uribe interviewé sur… la beauté comparée des colombiennes et de l’actrice Angelina Jolie) nous renvoient à notre propre condition de citoyen-spectateur : à quoi servent l'information et les journalistes quand il n'y a plus personne pour les écouter ? La censure à laquelle se heurte le journaliste est ainsi au moins autant économique que politique (les intérêts des uns et des autres marchant main dans la main), les chaînes commerciales reléguant dans les marges un conflit "qui ne fait pas recette" (le journaliste est même obligé… d’acheter à la télévision publique les créneaux de diffusion de son émission !). Mais Témoin indésirable montre également les menaces très réelles qui pèsent sur le journaliste, régulièrement désigné par les autorités ou les partis de droite à la vindicte populaire. Comme le dossier de presse le rappelle, la Colombie est un des pays les plus dangereux au monde pour l'exercice du journalisme.
Le film fait l’objet d’un site pédagogique édité par Zérodeconduite.net, qui propose un dossier pour les profs d’espagnol et V.O. Scope, le supplément édité par le magazine Vocable.

[Témoin indésirable de Juan José Lozano. 2008. Durée : 1 h 25. Distribution : Eurozoom. Sortie le 15 avril 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 16.04.09 à 16:51 - 2 commentaires

Let's make money : la couleur de l'argent

Lets make money

Le documentaire sur la mondialisation est-il devenu un genre en soi ? Le même jour que Katanga Business de Thierry Michel sort Let’s make money, le nouveau film de l’Autrichien Erwin Wagenhofer.
En 2007, le réalisateur autrichien nous alertait avec We feed the world (auquel nous avions consacré un site pédagogique) sur les dérives économiques, humaines et environnementales d’un "marché mondial de la faim" qui allait aboutir à la crise alimentaire planétaire. Aujourd’hui, Let’s make money se penche sur le "travail de l’argent", à savoir sur le fait que l’argent puisse rapporter hors de tout travail humain ou mécanique ; le film démonte ainsi les rouages d’un système qui a abouti à la crise économique et financière actuelle.
L’enquête menée par Wagenhofer se situe immédiatement sur une échelle mondiale : dès les premières images du film, il apparaît que l’or péniblement extrait au Ghana par des travailleurs misérables est envoyé en Suisse où il est stocké sous forme de lingots parfaitement polis – et rapportera pour 97% aux Occidentaux, pour 3% aux Africains… Tout le documentaire suit les ramifications d’une mondialisation financière qui touche l’ensemble de la planète via fonds de pensions, investissements internationaux, au moyen d’acteurs comme les chefs d’entreprise, les investisseurs, ou encore les gouverneurs de paradis fiscaux ; les contrastes Nord/Sud, les phénomènes transnationaux, le rôle des firmes multi-nationals (FMN) sont ainsi visibles.
Certains faits analysés par Let’s make money sont moins connus du grand public – comme les liens entre la City de Londres et l’île de Jersey, juridiction secrète qui permet à nombre de sociétés de ne pas payer d’impôts tout en disposant de l’intégralité de leur argent à Londres ; ou le fait qu’il existe, entre autres sur la Costa del Sol espagnole, des investissements immobiliers qui tournent littéralement à vide, n’ayant pour but que de faire fructifier de l’argent et non de loger des personnes ; ou, surtout, le rôle d'individus surnommés les "chacals" dont le plus connu, John Perkins, raconte à l’écran la fonction comme il l’a fait dans son livre : ces véritables "assassins financiers" sont envoyés par des grandes entreprises occidentales (cautionnées par leur gouvernement) dans des pays du Sud, qu’ils encouragent à s’endetter auprès du FMI ou de la Banque mondiale afin que, en rupture de paiement, ceux-ci deviennent ensuite dépendants des investisseurs occidentaux – et doivent leur céder leurs matières premières, ou bien se soumettre à leurs exigences diplomatiques… Enfin, fait intéressant, le documentaire d’Erwin Wagenhofer retrace les étapes de cette mondialisation ultralibérale en rappelant le rôle de la Conférence du Mont Pèlerin de 1947 , qui a inspiré le Consensus de Washington des années 1970 ainsi que le néolibéralisme impulsé par Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans les années 1980.
Les élèves de Terminale générale trouveront donc des images et des témoignages concrets sur un système complexe et dont il leur faut connaître les principaux ressorts. Toutefois le propos est tellement virulent contre les profiteurs de la mondialisation financière qu’il en vient parfois à flirter avec la théorie du complot. Procédant hélas à quelques fâcheuses simplifications (sur les relations entre investisseurs et lieux d’investissement par exemple), Let's make money privilégie le sensationnel (ainsi les déclarations cyniques de quelques entrepreneurs sans âme : "Le meilleur moment pour acheter, c’est lorsque le sang se répand dans les rues. Même si c’est le vôtre.") à une analyse approfondie de la complexité de la situation (à la différence de Katanga Business). Bien que divisé en chapitres qui veulent guider le raisonnement, le film se perd dans les méandres des flux financiers dont on ne comprend pas toujours la logique. Il ne faut pas chercher à y trouver une compréhension globale de la mondialisation financière, mais plutôt quelques éclairages latéraux.

[Let's make money d'Erwin Wagenhofer. 2008. Durée : 1 h 47. Distribution : Ad Vitam. Sortie le 15 avril 2009]

Posté dans Dans les salles par marion le 15.04.09 à 19:21 - 11 commentaires

Katanga business : tragicomédie de la mondialisation

Katanga Business

Cuivre, cobalt, zinc, fer, uranium, étain, or, germanium…: une seule et même région du monde rassemble tous ces minerais – et ce alors même que ses habitants vivent dans une extrême pauvreté. Le Katanga, province au Sud-Est de la République démocratique du Congo, est en effet une des régions minières les plus riches du globe. Rappelons que sa colonisation par la Belgique en fit une région d’économie et de culture industrielles dès le début du XXe siècle ; que ce fut cette même région qui fit sécession au lendemain de l’indépendance en juin 1960 sous l’impulsion des milieux d’affaires pro-occidentaux, comme l’a relaté Lumumba le film de Raoul Peck ; et que Mobutu et ses séides puisèrent abondamment dans cette manne, sans pour autant en entretenir les infrastructures.
Aujourd’hui, le Katanga est le théâtre d’affrontements économiques pour l’exploitation des ressources minières, sur fond de mondialisation et de misère locale. Cette pièce a ses acteurs, parfois hauts en couleurs : des hommes d’affaires installés en RDC et souvent héritiers de l’époque coloniale, des investisseurs occidentaux attirés par les profits faciles au moment de la hausse du cours des matières premières, des patrons de multinationales belges, anglo-saxonnes ou, plus récemment, chinoises, des hommes politiques congolais qui oscillent entre protection, voire paternalisme vis-à-vis de leurs élus et ouverture aux propositions des nouveaux investisseurs… et des travailleurs congolais, très relativement protégés dans le secteur public, lésés dans le privé, misérables dans les mines illégales.
Cette pièce a aussi ses enjeux : tragi-comédie fondée sur une unité de lieu, elle met en scène les ambitions parfois convergentes, mais souvent contradictoire des acteurs de la pièce. L’Etat et le gouverneur local veulent créer de l’emploi et désenclaver leur territoire tandis que les entrepreneurs veulent faire du profit et les Congolais, vivre décemment. Dans ce contexte, quelle place donner au droit du travail en général et au droit de grève en particulier, vus les impératifs de rentabilité ainsi que les différences entre les conditions de travail selon les pays d’origine des FMN ? Faut-il se fermer aux investissements étrangers afin de préserver l’indépendance nationale, mais avec le risque de rester dans un mal-développement déjà fortement marqué ? Quelle place donner aux entreprises publiques, au rôle si désastreux sous Mobutu ? Doit-on aussi prendre en compte des considérations écologiques, quitte à freiner le développement économique ?
Ces questionnements sont sous-jacents aux images du film, à l’intérêt esthétique et géographique incontestables, tournées par un réalisateur dont la connaissance du Congo est soutenue par un long travail documentaire sur le sujet et qui dépasse tout manichéisme. Une des scènes majeures de Katanga Business montre ainsi l’Administrateur Général de la Gécamines, entreprise minière publique, qui négocie avec un représentant d’une entreprise d’Etat chinoise ; la situation fait ressurgir la polémique sur le rôle de la Chine en Afrique et l’on est en droit de se demander si l’administrateur a raison de signer le contrat qui permettra aux Chinois d’exploiter ces mines ; or le marché inclut la remise en état des infrastructures publiques de la région – ce que l’Etat congolais, démuni face à des investissements aussi coûteux, n’est de son côté pas prêt de faire… C’est tout le mérite de Katanga business de soulever ces questions dans leur complexité.

[Katanga business de Thierry Michel. 2008. Durée : 120 mn. Distribution : Pierre Grise. Sortie le 15 avril 2009]

Pour aller plus loin :
Le site officiel du film
Le précédent film de Thierry Michel sur Zérodeconduite.net : Congo River

Posté dans Dans les salles par marion le 15.04.09 à 00:14 - 1 commentaire

Chéri : une liaison dangereuse

Chéeri de Stephen Frears

Léa de Lonval, 50 ans, accepte de faire l’éducation sentimentale de son quasi filleul surnommé "Chéri". Or, depuis Phèdre et Hippolyte jusqu’à la Renée et son Maxime de Zola (La Curée), on sait que les histoires d’amour teintées d’inceste finissent mal.
Vingt ans après Les Liaisons Dangereuses, Stephen Frears et Christopher Hampton (son scénariste de prédilection), adaptent un autre classique de la littérature française, celui-là un peu tombé en désuétude : Chéri de Colette (1920). Les parallèles entre les deux films sont nombreux, au premier rang desquels la présence de Michelle Pfeiffer (la pure et dévote présidente de Tourvel des Liaisons) dans le rôle de Léa de Lonval, demi-mondaine, qui vit dans le luxe et la volupté insolents du début du siècle.
Mais il y a aussi les dialogues ciselés où étincelle derrière une hypocrisie délicieuse (car so french pour le réalisateur britannique) l’éclat vipérin des rivalités féminines, qui faisaient déjà le sel des réparties entre Merteuil et Valmont. Quant aux décors typiquement Art Déco, verrière, mobilier, maisons, ils  distillent une atmosphère empoisonnée qui n’est pas sans rappeler la sensualité du style de Colette, comme les portes, chandelles, escaliers et miroirs dessinaient l’architecture dédaléenne et machiavélique des libertins du roman de Laclos. Les extérieurs, eux, évoquent l’impressionnisme de Giverny comme les jardins des Liaisons rappellent le dessin "à la française". On peut même retrouver d’un film à l’autre des plans quasi identiques, notamment dans le finale que d’aucuns jugeront « traître » au roman de Colette, les mêmes sans doute qui regrettaient que Frears ne défigure pas Glenn Close/ Merteuil à la fin des Liaisons.
Cette double impression de "déjà-vu" dans la mise en scène et de relative fidélité dans l’adaptation pourront faire écran, et susciter une lecture lisse du nouveau film de Stephen Frears. Or tout le talent du réalisateur est précisément là, dans la distance (toute anglaise) qu’il imprime à sa mise en scène, dans la froideur de son regard d’entomologiste, soulignée par le récit en voix-off. Comme dans The Queen, comme dans Les Liaisons, il filme au scalpel et à la loupe un petit milieu clos, vivant dans une bulle, La Belle Epoque, loin des inquiétudes qui se profilent ; il nous rend témoins d’une expérience de laboratoire, d’une autopsie du cœur. Sa caméra révèle que derrière l’insouciance bavarde et oisive, une éducation à la vie s’impose, nécessairement tranchante, et qu’on pourrait résumer ici à cet adage : "Il faut couper le cordon". En cela Frears reste aussi fidèle à sa "leçon de cinéma" (voir ici) : "Un cinéaste montre ce que les gens cachent. Il s’agit toujours dans un film de voir ce qui se cache en dessous. C’est tout à fait frappant par exemple, pour les Liaisons Dangereuses. Et je suppose, avec le temps que je suis devenu un virtuose de ce genre de scènes ambiguës et perverses."  
On ne saurait trop conseiller ce film aux Terminale L, qui pourront approfondir leur analyse des Liaisons, au programme de Littérature, par le détour signifiant, et fort divertissant, que propose Chéri.

[Chéri de Stephen Frears. 2008. Durée : 1 h 30. Distribution : Pathé. Sortie le 8 avril 2009

Pour aller plus loin sur Zérodeconduite.net :
Frears, des Liaisons à Chéri
Les Liaisons dangereuses au programme des TL
La Séance du mois (avril) : Les Réécritures (Laclos/Frears)

Posté dans Dans les salles par comtessa le 08.04.09 à 14:50 - Réagir

Nous resterons sur terre : catastrophisme

Nous resterons sur terre

Qui n’a jamais entendu certaines chroniques de journalistes laissant présager la découverte d’une planète colonisable par les hommes ? Planète comparable à une roue de secours, puisque sur notre planète (la Terre), les ressources s’épuisent. Mais, mis à part dans les films de Science-Fiction, pour l’instant, cette planète de rechange n’a pas encore été découverte. Partant de ce constat, le titre de ce documentaire énonce une certitude : Nous resterons sur Terre.
Dès lors, ce film illustre les relations tumultueuses d’un couple infernal : l’Homme et la Nature. Comme le montre les affiches de ce film (les paysages prennent une silhouette humaine), les frasques de ce duo sont à sens unique, les réalisateurs nous dressent le portrait de cette Nature dominée par l’Homme dont la population, les besoins et ses progrès techniques ne cessent de croître. Ainsi, la Nature se fait grignoter peu à peu. L’Homme y est représenté très souvent par les machines qu’il (sur)utilise comme ce robot doté d’un bras mécanique qui arrache méthodiquement les arbres de cette forêt luxuriante. Et nous voilà partis pour plus d’une heure d’images chocs reflétant ce triste constat d’une Terre épuisée par l'activité de l'homme. D’une beauté à couper le souffle, chaque plan met en parallèle la vie trépidante de ces homo sapiens avec la paisible et sereine Nature : plan accéléré de la vie citadine en miroir avec la quiétude d'un gorille au cœur de la forêt.
La longue succession de ces plans enfonce le spectateur dans le catastrophisme de la situation environnementale et sociale, amplifié par des messages énoncés de manière intermittente par Edgar Morin, James Lovelock, Wangari Maathai et Mikhaïl Gorbatchev. Si la légitimité de ces personnalités n’est pas à remettre en cause, leurs propos restent vagues et abstraits…il est alors très difficile au spectateur de ne pas décrocher, d’autant que ce n’est qu’à la toute dernière intervention des invités qu’on envisage l’avenir, la capacité des hommes à changer de comportement face à ce désastre écologique. Mais à la question "qu’est-ce qui pourrait nous faire prendre conscience ?" l’un des intervenants se doit de constater "Je n’en sais rien".
Si Olivier Bourgeois et Pierre Barougier souhaitaient faire de leur film une prophétie comme l’a été Une vérité qui dérange, Nous resterons sur Terre manque singulièrement de pédagogie. Il semble alors difficile d’envisager d’intégrer ce documentaire dans un cadre pédagogique, même si les élèves ont rarement accès à de tels paysages. Le manque d’un discours clair et novateur est un obstacle difficile à surmonter pour des élèves de collège ou même de lycée.

[Nous resterons sur terre d'Olivier Bourgeois et Pierre Barougier. Durée : 1 h 27. Distribution : Zootrope. Sortie le 8 avril]

Et dans la catégorie des "films écolos" :
La Onzième heure
Un jour sur terre
Une vérité qui dérange
Notre pain quotidien 

Posté dans Dans les salles par Carole le 08.04.09 à 10:30 - 3 commentaires

Ponyo sur la falaise : l’expérience du sublime

Ponyo sur la falaise

Le nouveau film d’Hayao Miyazaki, en apparence plus simple et enfantin que ne l’étaient Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant, nous procure une satisfaction jubilatoire. Précis, Miyazaki rend palpable la simplicité du monde de l’enfance et nous fait accéder à ce pur plaisir d’exister qui le caractérise. Ponyo n’est qu’appétit, aussi bien dans son adoration de la nourriture des hommes que dans sa détermination à devenir humaine.
Poisson à visage humain, Ponyo vit sous la mer avec son père, un sorcier qui déteste les hommes, et ses sœurs. Elle décide un jour, contre la volonté de celui-ci, de partir explorer le monde. Piégée par un pot de confiture, elle est sauvée par Sosuke, un garçon de cinq ans qui lui fait la promesse de toujours la protéger. Ponyo sur la falaise est le récit d’une histoire d’amour entre deux enfants, séparés parce qu’ils appartiennent à deux mondes différents, de leur persévérance à se retrouver et à rester ensemble.
Sa vision du film est née alors que Miyazaki observait l’océan pendant une tempête. Le point culminant du récit, et sa réalisation grandiose, est effectivement ce moment où, alors que Ponyo se sauve à nouveau pour rejoindre Sosuke, les éléments se déchaînent afin de l’aider ; la mer est démontée et des vagues gigantesques aux yeux de poisson déferlent terrifiantes jusqu’à engloutir la ville. Paradoxalement, après la disparition de la ville sous les eaux, les hommes sur des barques s’organisent, se cherchent, s’entraident, sans qu’il n’y ait à aucun moment ni étonnement, ni désespoir, ni cris, ni larmes. De ce raz-de-marée n’est gardée que l’expérience esthétique de ce que Kant appelle le sublime. Sidérés par un tel spectacle, les hommes découvrent une part de leur être irréductible à cette nature déchaînée, leur moralité. En décidant de mettre en avant leur sagesse, Miyazaki porte sur eux un regard bienveillant. La nature ne reprend pas ses droits contre les hommes mais en accord avec eux. Il n’y a ni opposition, ni tension, ni lutte entre les hommes et les « divinités ».
Les références à la culture et aux œuvres d’art sont nombreuses. De La Petite Sirène d’Andersen, à La Walkyrie de Wagner, de La Grande Vague de Kanagawa d’Hokusai à l’Ophélie de John Everett Millais, tous les arts sont évoqués et invoqués. Ainsi l’optimisme de Miyazaki fait-il communier les forces de la nature et l’esprit de l’homme.

[Film pour enfants à partir de cinq ans]

[Ponyo sur la falaise d'Hayao Miyazaki. Durée : 1 h 41. Distribution : Walt Disney Motion Pictures France. Sortie le 8 avril]

Posté dans Dans les salles par July le 07.04.09 à 21:14 - 2 commentaires

Katyn : requiem pour un massacre

Katyn

"Notre seul objectif est de replacer la Pologne sur la carte de l’Europe !". Le général polonais qui, peu avant son départ pour Katyn en 1940, prononça ces paroles devant ses officiers alors détenus dans les geôles soviétiques, n’imaginait certainement pas que son pays attendrait plus d’un demi siècle pour redevenir une véritable nation, libre et indépendante. Replacée sur la scène internationale au terme de quarante cinq ans de l’implacable domination soviétique, précédés eux-mêmes de cinq longues années d’asservissement nazi, la Pologne, brisée par tant d’épreuves, devait également retrouver sa place dans la mémoire collective. Telle est la tâche que le cinéaste Andrej Wajda a choisi d’assumer tout au long de sa vie. Gardien de la "polonité", porte-parole d’une nation dont la mémoire a trop souvent été réduite à néant par ses puissances voisines, le réalisateur poursuit inlassablement une mission qu’il définit ainsi : "Mes films sont avant tout des films polonais, faits par un Polonais, pour des Polonais". Sa filmographie prend effectivement les traits d’un sacerdoce voué à la narration de l’épopée tragique de la Pologne au XXe siècle. Dans Kanal, il célébrait le drame de l’insurrection de Varsovie. Dans Cendre et Diamant, il rendait hommage à la résistance anti-communiste et dans L’homme de fer, primé au festival de Cannes en 1981, il revenait sur la naissance deu syndicat Solidarnosc.
Adaptation du roman Post mortem d’A. Mularczyk, Katyn s’attache désormais à retrouver l’identité d’un peuple mis en croix par deux régimes totalitaires. Massacres, purges et déportations sont autant de stigmates que la nation polonaise porte dans sa chair et sur lesquels le réalisateur a souhaité revenir pour écrire l’histoire véridique de son martyre. C’est effectivement contre les falsifications historiques colportées par les propagandes nazie et soviétique que Wajda se dresse pour scander des preuves de l’identité polonaise et assurer son émancipation. Il fallait, selon ses propres termes, mettre en pièce "un mensonge sur lequel reposait toute la soumission de la Pologne à Moscou" : le massacre de Katyn. Perpétré par l’Armée rouge et la NKVD, sur l’ordre de Staline en mars 1940, il a conduit à l’exécution sommaire de 22 500 officiers polonais (dont faisait partie le père d'Andrej Wajda). Les charniers sont découverts par les troupes allemandes lors de leur avancée en URSS après la rupture du pacte Ribbentrop-Molotov. Révélé par les Nazis en 1943 pour diaboliser les Soviétiques, le massacre de Katyn est, en 1945, imputé aux Allemands par la propagande communiste. Jusqu’au début des années 1990, il sera alors interdit aux Polonais d’évoquer l’événement.
Outre le massacre des officiers polonais, le long-métrage s’intéresse à l’utilisation politique de l’événement et se focalise sur sa perception par les femmes polonaises qui, ignorantes, à l’image de la mère du réalisateur, se sont des années durant bercées de terribles illusions sur le sort de leur époux, de leur fils ou de leur frère. Pour traiter leur interminable calvaire, A. Wajda engage son film dans une voie presque christique. Prise dans la tourmente de la seconde guerre mondiale, la Pologne est sacrifiée sur l’autel du diabolique pacte germano-soviétique. Les premières images du film plantent alors le décor d’un monde déboussolé dans lequel les Polonais ne savent pas auprès de qui se réfugier. Dépecée par deux régimes totalitaires aux prétentions millénaristes, la Pologne perd ses repères traditionnels. Dans un hôpital militaire, le Christ est tombé de sa croix puis est enfoui sous un linceul. Le Messie a disparu, c’est alors aux Polonais de subir le rôle de martyrs. Aux souffrances des officiers qui sacrifient leur vie personnelle à l’intérêt supérieur de leur pays en maintenant vivante l’armée nationale jusque dans les camps soviétiques, répondent les douleurs de leurs femmes qui acceptent d’attendre désespérées leur retour. La survie de la véritable Pologne dépend directement de leur abnégation à protéger la mémoire des victimes des Soviétiques. Il leur faut éviter le péché de la compromission avec l’ennemi qui entend manipuler la mort de leur époux à des fins de propagande. A elles encore le soin de recueillir les effets personnels des officiers assassinés pour les pleurer comme des reliques et les ériger en témoins d’un massacre dont il faut taire le nom. A elles enfin le courage d’Antigone de braver la raison d’Etat pour donner une sépulture à un frère, inscrire ainsi son nom dans l’espace public et constituer de cette façon un point d’ancrage nécessaire aux Polonais pour se réapproprier leur histoire et lutter contre la soviétisation de leur société.
On comprend, à la suite de ces remarques, l’utilité de Katyn pour les enseignants d’histoire qui ont en charge des élèves de Troisième, Première et Terminale générale. Le film constitue une introduction stimulante aux parties du programmes consacrées à l’étude des grandes phases de la Seconde Guerre Mondiale et à l’encadrement totalitaire des sociétés européennes (propagande, purges, massacres). Il ne faudrait pas cependant borner son intérêt à cette simple exploitation pédagogique. Katyn doit être aussi considéré en lui-même comme d’un document historique de première importance pour qui souhaite comprendre l’odyssée polonaise de la seconde moitié du XXe siècle. Le long métrage ne vaut effectivement pas tant pour son réalisme historique que pour son parti pris religieux. Il est bien en cela le produit de l’histoire polonaise contemporaine. En présentant la quête de la vérité, la protection de la mémoire nationale et la survie de l’identité nationale comme autant d’actes de foi, le film constitue en effet un vibrant hommage à un pays qui a réussi à traverser le siècle des totalitarismes en grande partie grâce à sa ferveur catholique.

[Katyn d'Andrej Wajda. 2007. Durée : 120 mn. Distribution : Kinovista. Sortie le 1er avril 2009]

Posté dans Dans les salles par francis le 04.04.09 à 10:38 - 8 commentaires

La Véritable Histoire du Chat Botté : Perrault ketchup-mayo

La Véritable histoire du chat botté

On devine l'ambition de La Véritable histoire du chat botté l’adaptation du conte de Perrault signée Deschamps, Makeieff et Pascal Herold : s'inspirer du renouveau du film d’animation initié par les studios américains, en y injectant une certaine idée de la culture française. Malheureusement le mélange ketchup-mayo a du mal à prendre.
Du côté de l’influence américaine, on pense bien évidemment à Shrek pour le traitement modernisé du conte, censé plaire aussi bien aux grands qu'aux petits : dialogues à double sens, anachronismes, ajouts iconoclastes (l’âne, pour ne prendre que l’exemple le plus réussi). Si ce Chat botté partage la 3D avec l'ogre des studios Dreamworks, la comparaison n'est pas à son avantage. Les dialogues ne sont pas virevoltants, l'action se traîne… Parmi les comédiens, seule Yolande Moreau semble parvenir à incarner son personnage virtuel, mais la reine n’est qu’un personnage secondaire. On ne peut que s’interroger sur la présence d’un singe dénommé "Doc Marcel", doté d’un bon gros (et gras) accent marseillais, tant le rôle que le scénario lui réserve paraît plat et artificiel. Seule la "course au Shrek" semble justifier la présence de certains personnages, comme cet ogre pitoyable qui se transforme en pieuvre. Remember le film Pirate des Caraïbes, qui semble également avoir déteint sur le personnage titre, déguisé en flibustier et qui imite Johnny Deep…
Voila pour le ketchup. Côté mayo, on attendait beaucoup de la patte Deschamps-Makeïeff, gage à la fois d’un goût très sûr et d'un sens populaire du spectacle. A cet égard, si le dossier de presse n’a de cesse de rappeler que les décors évoquent l’architecture de Gaudi et que les costumes sont "d'inspiration théâtrale", la 3D semble avoir aseptisé l'imagination foisonnante des auteurs, et l’animation figé leurs inventions dans une désespérante raideur. On avouera être resté sur notre faim devant le personnage du Chambellan (réminiscence de Louis de Funès dans La Folie des Grandeurs), dont la modernité consiste à fabriquer des bonbons qui transforment en crapauds. De même, le très française mise en abîme qui consiste à mettre en scène l’auteur paraît vaine, puisque Perrault est réduit ici à une silhouette qui se contente de noter ce qu’il observe.
A trop vouloir jouer sur les différents tableaux (savoir-faire américain, esprit français), à accumuler les gimmicks comme des perles (les grands airs revisités par le groupe Moriarty), La Véritable histoire du chat botté reste très loin de ses modèles, et ne rend pas justice au talent de ses concepteurs.

[La Véritable histoire du chat botté de Pascal Hérold, Jérome Deschamps, Macha Makéieff. 2008. Durée : 1 h 20. Distribution : Mk2. Sortie le 1er avril 2008]

Pour aller plus loin :
Le site officiel du film
— Le dossier Cinédoc consacré au film (pdf)

Sur Zérodeconduite, d'autres adaptations de contes :
La Véritable histoire du petit chaperon rouge
Les Frères Grimm

Posté dans Dans les salles par comtessa le 01.04.09 à 00:26 - 11 commentaires

La Journée de la Jupe : Dirty Adjani

La Journée de la jupe

L’heure serait-elle au retour de bâton ? Avec Gran Torino, Clint Eastwood s’est offert récemment le plus grand succès de sa carrière en ressortant de la naphtaline le personnage réac, raciste et violent qui l’avait lancé au début des années soixante-dix. Dans La Journée de la jupe, Isabelle Adjani fait un come-back remarqué en incarnant une prof de français certes, mais version dirty : elle enseigne Molière un flingue à la main, distribue coups de boule et invectives…
Le parallèle n'est pas fortuit : comme le rappelle le critique Jean-Baptiste Thoret, les "films d'auto-défense" (la série des Harry, celles des Justicier dans la ville) s'inscrivirent en réaction à la libération des années 60 et à l'émergence de la contre-culture. Le succès de ces personnages de justiciers solitaires vint de ce qu'ils incarnaient la révolte de la majorité silencieuse contre une "ambiance permissive et laxiste". Harry Callaghan était en lutte contre les malfrats mais aussi et surtout "contre le système judiciaire : bureaucratie, inefficacité, oubli des victimes…".
Au moins autant qu'aux deux-trois caïds qui terrorisent sa classe, c'est à l'institution scolaire qu'Adjani/Sonia s'attaque pour la sauver (comme Harry transgressait la loi pour faire respecter l'ordre) : administration démissionnaire (le proviseur qui lui conseille de ne pas venir faire cours en jupe), collègues démagogues (le prof d'Histoire qui a toujours un Coran dans son sac), parents aveugles (la mère du caïd qui le prend pour un bon garçon)… On ne peut pas ne pas rapporter le succès d'audience du film (qui a été diffusé sur Arte avant de sortir en salles) de Jean-Paul Lilienfeld au "phénomène Entre les murs" (le film de Laurent Cantet sort cette semaine en DVD), qui a soulevé autant d'enthousiasmes que d'aigreurs dans les milieux éducatifs. Les commentateurs n'ont d'ailleurs pas manqué de saluer dans la noirceur du film de J.P. Lilienfeld un contrepoint à la vision, ressentie comme angélique, de la Palme d'Or : La Journée de la jupe est en phase avec le pessimisme dominant, qui voit la jeunesse comme une menace et non plus comme une promesse, et l'école en ruine plutôt qu'en chantier.
Mais il serait trop simple d'opposer frontalement les deux films et leurs personnages, par exemple sur la foi d'une réplique emblématique ("Je n'ai pas à répondre à cette question." oppose l'enseignante à un élève lui demandant si elle est juive, quand François Marin acceptait de révéler son orientation sexuelle). Chacun porte en effet en lui-même sa propre contradiction : François Marin doutait devant les objections d'un collègue (l'accusant "d'acheter la paix sociale") ou les ratés de sa pédagogie. La Journée de la jupe montre l'impasse tragique d'une violence d'abord vécue comme libératoire car elle s'attaque aux bourreaux ordinaires.
Il serait également réducteur de faire de La Journée de la jupe un film réactionnaire : il s'inscrit dans un débat qui a fracturé la gauche elle-même, notamment au moment des polémiques sur le voile islamique. Le titre du film est d'ailleurs emblématique de la complexité de ces questions : à la revendication de la prof en surchauffe (instaurer une "journée de la jupe" annuelle dans les établissements scolaires), la ministre de l'intérieur — en pantalon — oppose le long combat qui a permis aux femmes de s'habiller comme les hommes. La jupe est-elle ainsi un symbole de la liberté des femmes ou un stigmate de la domination masculine (cf les analyses de Bourdieu) ? Si La Journée de la jupe se termine dans l'outrance, elle aura eu le mérite de poser frontalement, et à une heure de grande écoute, ce genre de questionnements…

[La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld. 2008. Durée : 1 h 28. Distribution : Rezo Films. Sortie le 25 mars 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 30.03.09 à 22:37 - 5 commentaires

I am because we are : si tous les gars du monde…

I am because we are

Le cinéma humanitaire, est-ce encore du cinéma ? Dans le sillage de stars américains s'improvisant producteurs ou réalisateurs au service de grandes causes (George Clooney pour le Darfour, Matt Damon contre la sécheresse en Afrique, Leonardo Di Caprio contre le réchauffement de la planète), la chanteuse Madonna s'offre aujourd'hui son charity movie, consacré aux orphelins du SIDA au Malawi.
Produit par l'ex-material girl et réalisé par un ancien assistant, Nathan Rissman, I am because we are évite pourtant les pièges du narcissisme et de l'autocomplaisance : sincèrement touchée par ce drame humanitaire (elle a adopté un petite malawite en 2007), la chanteuse s'y fait très discrète, n'apparaissant qu'au détour de quelques plans et via le commentaire en voix-off qui sert de fil rouge au film. Mais si les bonnes intentions du film sont indéniables, si la situation qu'il décrit est effectivement dramatique (ce pays enclavé et très rural compte un million d'orphelins du SIDA), I am because we are décourage rapidement la sympathie du spectateur par son montage clippesque et fourre-tout et son ton lénifiant. Evitant soigneusement de désigner des responsables (politiques, religieux…) de cette catastrophe humanitaire , le film chante son amour pour l'Afrique éternelle (si pauvre mais si joyeuse) et répète jusqu'à plus soif un mantra tiré paraît-il de la philosophie ubuntu : I am because we are. En sortant de la salle c'est un autre air que l'on se prend à fredonner : "Si tous les gars du monde devenaient bons copains…" En choisissant de ne choquer personne, Nathan Rissman livre un produit lisse et sans saveur, qui ne vaut que par les éclats de vie des enfants qui apparaissent à l'écran.

A signaler également l'autre film "africain" de la semaine, réalisé par le documentariste Laurent Chevallier : Expérience africaine, qui raconte l'échange entre des élèves du collège de Marciac (qui a monté des ateliers musicaux autour du jazz uniques en France) et de jeunes guinéens qui les reçoivent à Conakry. Le film est présenté par Anne Henriot dans les Actualités pour la classe du CNDP.

[I am because we are de Nathan Rissman. 2008. Durée : 1 h 20. Distribution : La Fabrique de Films. Sortie le 25 mars 2008]
[Expérience africaine de Laurent Chevallier. 2008. Durée : 1 h 25. Distribution : Hevadis Films. Sortie le 25 mars 2008]

Posté dans Dans les salles par zama le 26.03.09 à 17:16 - 1 commentaire

La Fille du RER : fait divers

La fille du rerQu’est-ce qui a poussé tant d’auteurs (écrivains ou cinéastes) à se passionner pour certains faits divers, au point d’en tirer des œuvres de fiction ? Dans le dossier de presse du film, André Téchiné justifie ainsi son envie de s’attaquer à une des affaires les plus médiatisées des dernières années, celle de l’affabulatrice du RER D : "J’ai été secoué par la violence du geste de cette jeune femme et par tout ce qu’il a pu susciter. Cette histoire devenait un miroir de toutes les peurs françaises, des angoisses profondément ancrées dans notre société, un révélateur de ce qu’on appelle l’inconscient collectif. Comment le mensonge d’un individu se transforme en vérité par rapport à la collectivité et à ses hantises ? C’est un sujet passionnant. Une des premières idées a été de couper le film en deux. D’abord raconter la généalogie d’un mensonge puis les conséquences démesurées que cette fabulation va entraîner, jusqu’à la décision de justice."
Cette division binaire est un trompe l’œil : perçues à travers l’ambiance ouatée d’une villégiature bourgeoise, et les commentaires de personnages d’une clairvoyance un peu artificielle, les "conséquences" (l’emballement médiatico-politique) semblent avoir bien moins intéressé le cinéaste que les "circonstances". Comme son titre l’indique, La fille du RER se concentre sur son personnage principal, et essaye de saisir le moment du basculement. Beau portrait de jeune femme, mais aussi, à travers elle, d’une relation fille-mère (jouée par Catherine Deneuve) et de la naissance d’un amour, la première partie du film n'oublie pas de disséminer quelques indices quant à l’instabilité du personnage : sa propension à la mythomanie, son immaturité affective, son empathie victimaire. En glissant quelques archives de journal télévisé sur la montée des actes antisémites ou en montrant Jeanne pleurant devant un documentaire sur la Shoah, André Téchiné rend plausible la construction du récit imaginaire, dont le déclic sera la fin violente de l'histoire d'amour qu'elle a nouée avec Franck.
Mais le réalisateur a voulu aller plus loin en greffant sur l’histoire de Jeanne et de ses proches celle d’une autre famille, juive celle-ci, dont elle va croiser la route : le célèbre avocat Bleistein (amour de jeunesse de la mère), son fils et sa belle-fille qui se déchirent, son petit-fils qui s'apprête à faire sa barmitzvah. Le sens du romanesque d’André Téchiné et la présence de ses comédiens parviennent à rendre plausible —et plaisante— cette construction fictionnelle alambiquée ; reste à savoir en quoi elle éclaire notre compréhension du fait divers. On avouera notre perplexité devant la scène finale qui met en parallèle la barmitzvah du jeune et l’incarcération de Jeanne, et qu’André Téchiné justifie ainsi : "l’appartenance à la collectivité passe pour Jeanne par la garde-à-vue et la sanction de justice tandis que pour Nathan, elle passe par la cérémonie religieuse qui le rattache à une communauté."
Pour creuser un peu plus avant, on se rappellera que pour Roland Barthes le fait divers se caractérisait structurellement par une "altération de la causalité" ("Structure du fait divers", in Essais critiques). Au-delà de l’horreur circonstanciée de la scène (le nombre et l’acharnement des agresseurs, les croix gammées dessinés sur le ventre, l’absence de réaction des témoins), c’est sans doute cette altération de la causalité qui fit le "succès médiatique" du récit affabulé par Marie-Sophie L : elle avait été victime d’un acte antisémite alors qu’elle n’était même pas juive.
Si le film reprend en apparence fidèlement cette structure, il en modifie assez subtilement la signification : dans le récit de Marie-Sophie L. c’était l’adresse (dans le seizième arrondissement) indiquée sur sa carte d’identité qui avait fait croire à ses agresseurs qu’elle était juive ; le fait avait beaucoup marqué les éditorialistes : "Un étrange processus a ravagé la tête des agresseurs. Un papier d’identité dérobé portait une adresse dans le 16e arrondissement. Et le 16e, c’est bien connu, c’est le quartier rupin. Le quartier youpin aux yeux de six abrutis avec de la violence plein leurs couteaux. Seizième = riche = juif. Honteuse équation." (Editorial du Monde, Eric Fottorino, le 13 juillet 2004)
Dans le récit inventé par la Jeanne de Téchiné, c’est une carte de l’avocat Bleistein qui devient le pivot du malentendu. Le "les juifs ils ont de l’argent" du récit de Marie Sophie L., calqué quasi mot pour mot sur l’affaire Ilan Halimi (enlevé et assassiné par le gang des barbares) disparaît ainsi au profit d’un "Les juifs défendent les juifs" moins explosif. On ne se hasardera pas à interpréter ce choix scénaristique. Mais il est ironique de constater qu’au moment où André Téchiné fait disparaître de son film, consciemment ou non, "l’honteuse équation riche = juif" (pour reprendre les mots de l’éditorialiste), la comédie de Gad Elmaleh, Coco, triomphe avec un héros juif richissime et plus bling-bling que nature.

[La Fille du RER d’André Téchiné. 2008. Durée : 1 h 45 Distribution : UGC. Sortie le 18 mars 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 22.03.09 à 16:10 - 6 commentaires

Une famille brésilienne : passe à cinq

Une famille brésilienneSortant aujourd’hui dans les salles françaises avec une relative discrétion, Une famille brésilienne de Walter Salles est pourtant l’un des films qu’avait primés le jury du dernier Festival de Cannes, pour l’interprétation de l’actrice Sandra Corveloni. Elle joue Cleuza, mère courage qui essaye tant bien que mal d’élever ses quatre garçons (nés chacun d’un père différent), dans le chaudron bouillonnant du São Paulo contemporain. "São Paulo. 20 millions d'habitants, 200 kilomètres d'embouteillage, 300 000 coursiers." nous promet le synopsis du film : le principal intérêt d’Une famille brésilienne est effectivement cette plongée dans la capitale économique du Brésil. Si les parcours parallèles des cinq personnages principaux, la mère et ses quatre fils (Dario rêve d'une carrière de footballeur ; Dinho se réfugie dans la religion ; Denis, le coursier va tomber dans la délinquance…), jouent un peu trop sur le pathos et les ficelles feuilletonnesques, ils sont l’occasion de parcourir la mégalopole, d’explorer ses lignes de fracture, géographiques, économiques, sociales
De par l’âge des personnages et les thématiques abordées (le football, la religion, la quête du père), Une famille brésilienne devrait en tout cas plaire aux spectateurs adolescents. Ça tombe bien, car le film offre de nombreuses accroches par rapport aux programmes scolaires : au Collège en 5ème bien sûr pour l’étude du Brésil (la question des inégalités sociales, notamment en milieu urbain est au centre du film), et en Terminale L/ES (Unité et diversité des Sud, exemple du Brésil).
On pourra d’ailleurs se reporter à ce dossier en ligne du CNDP sur São Paulo.

[Une famille brésilienne de Walter Salles et Daniela Thomas. Durée : 1 h 53. Distribution : Diaphana Films. Sortie le 18 mars 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 19.03.09 à 18:08 - Réagir

Welcome : le migrant et Monsieur tout le monde

WelcomeLe migrant serait-il la nouvelle figure du misérable dans le cinéma français ?
Après Eden à l’Ouest de Costa Gavras sorti il y a quelques semaines, et avant Nulle part terre promise d’Emmanuel Finkiel (au cinéma le), le Welcome de Philippe Lioret s’attache à son tour à décrire le sort dramatique réservé par l’Europe à ceux qui ont réussi à pénétrer illégalement ses frontières. « Comment donner un visage et une existence fictionnelle à ces masses de migrants qui se pressent aux portes de l’Europe, comment rendre cinégénique cette insupportable réalité qui constitue à la fois notre mauvaise conscience et notre cauchemar ? » demandions-nous à propos du film de Costa Gavras.
Si les questions sont les mêmes, les réponses divergent. Quand Costa Gavras ambitionnait de raconter une "odyssée" (la traversée de l’Europe entière), Philippe Lioret se contente de filmer un cul de sac : la ville de Calais où échouent (dans des conditions déplorables depuis la fermeture du centre de Sangatte) les candidats malheureux à l’Angleterre. Quand Eden à l’Ouest retournait la figure stigmatisée du clandestin pour en faire un héros de fiction, équivalent moderne d’un "Ulysse aux mille ruses", Welcome s’attache au contraire au point de vue du français moyen, ni tout à fait indifférent au problème, ni particulièrement engagé… Vincent Lindon incarne ainsi un calaisien ordinaire (maître-nageur à la piscine municipale), un peu trop pris par ses soucis sentimentaux pour s’intéresser à l’Autre (sans papier venu de pays lointains) que les hasards de la géographie ont fait échouer à ses portes. On connaît l’argument du film : un jeune afghan lui demande des cours de natation pour traverser la Manche et rejoindre la jeune fille qu’il aime. Progressivement intrigué puis ému par l’opiniâtreté du jeune homme, notre héros va lui apporter de l’aide et plonger dans la jungle des sans-papiers, à ses propres risques
L’exploit sportif comme seul horizon de salut (cf l’histoire du champion de boxe afghan qui se voit offrir un titre de séjour), dont les médias ont fait leur miel), l’amour qui réunit les hommes par-delà les frontières : ces ingrédients pouvaient faire craindre la bluette la plus détestable. Mais Welcome a la remarquable honnêteté de ne nous fait pas prendre des vessies pour des lanternes : un clandestin de 17 ans ne se transforme pas quelques semaines en champion de natation, un type largué (à tous les sens du terme) ne récupère pas sa femme en s’achetant une conscience sociale… Le film de Philippe Lioret déroule jusqu’au bout une histoire d’un pessimisme assez étonnant pour un film supposément destiné au "grand public" : il se contente de décrire l’insupportable réalité (les modalités de la traque aux clandestins, la criminalisation de ceux qui cherchent à les aider) sans se poser en donneur de leçons.
C’est pourquoi la phrase qui sonne le moins juste dans le film est sans doute celle que les scénaristes ont mise dans la bouche de l’ex-femme du héros, figure de la conscience citoyenne et de l’engagement (elle est bénévole dans une association d’aide aux migrants) : pointant le traitement dégradant réservé aux sans-papiers (en l’occurrence ils sont refoulés d’un centre commercial), celle-ci conseille au héros de "regarder dans ses livres d’histoire" à la recherche de précédents. Pour ceux qui n’auraient pas compris, le réalisateur enfonçait le clou dans une interview à la Voix du Nord quelques jours avant la sortie, lançant la polémique que l'on sait : "J’ai le sentiment d’avoir raconté l’histoire d’un type qui a protégé un Juif dans sa cave, en 1943."
Comparaison n’est pas raison, aurait-on eu envie de rétorquer au réalisateur et à son personnage. Mais l'indignation surjouée du nouveau ministre de l’Immigration et de l’Identité Nationale a finalement justifié la sortie du réalisateur : la kyrielle d’articles et de reportages (voir la revue de presse réalisée par RESF) qu'a suscitée la passe d'armes a ramené les projecteurs sur la réalité calaisienne, et sur l’article L 622-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ("toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d’un étranger en France sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30 000 euros.")

[Welcome de Philippe Lioret. Durée : Distribution : Studio Canal. Sortie le 11 mars 2009]

Posté dans Dans les salles par zama le 13.03.09 à 17:07 - 5 commentaires

Tulpan (Prix de l'Education Nationale) en salles

Tulpan

A la différence de son prédécesseur au palmarès, celui-ci n'a ni remporté de Palme d'or, ni engendré de polémique. Il serait néanmoins dommage de passer à côté d'un film qui a enchanté le jury 2008 du Prix de l'Education Nationale : Tulpan du kazakh Sergey Dvortsevoy. Petit bijou de poésie et d'humanité serti dans une mise en scène d'une grande rigueur, le film nous fait découvrir les étendues inhospitalières des steppes du Kazakhstan méridional, et rencontrer les derniers nomades à vivre de l'élevage. En attendant le DVD de la collection "A propos de" édité par le CRDP de Nice, on trouvera sur le site du distributeur un succinct "document pédagogique". Celui-ci croise les regards des membres du jury ("Le contexte géo-politique", "Les rapports entre intérieurs et extérieurs", "Le traitement de l'image"…), parmi lesquels celui de Marion Tecquert, élèves d'hypokhâgne : "Comment filmer l'homme dans son environnement ? Comment montrer une civilisation en train de mourir ? Issu du documentaire, le réalisateur mêle adroitement à la fiction toutes ces interrogations. Tulpan fait réfléchir à la place que nous occupons dans le monde, dans le quotidien : les personnages du film tentent de se forger une identité, jetés dans la nature là où elle est le moins clémente. Ils tentent non pas d'exister, mais d'être, face au monde et aux autres."
Quant à Philippe Leclercq pour les Actualités pour la classe du CNDP, il renvoie notamment à Nanook l'eskimau de Robert Flaherty (Tulpan : Voyage insolite dans les steppes kazakhes) : "Même approche respectueuse, même poésie du réel, même intimité avec les personnages. On assiste donc aux gestes simples de la vie quotidienne comme le barattage, la gestion de l’eau potable, la confection des repas, l’initiation au travail par le jeu des deux petits garçons de la sœur d’Asa, le lavage des cheveux avec du kéfir (boisson au lait fermenté), etc. La difficulté pour Sama et son mari de faire l’amour dans une yourte pleine de la présence de leurs propres enfants et d’un autre adulte (Asa) donne lieu à une petite scène de comédie. Aussi est-ce essentiellement par ce principe de mise en scène que la fiction s’immisce dans le documentaire.

[Tulpan de Sergey Dvortsevoy. 2008. Durée : 1 h 40. Distribution : ARP Selection. Sortie le 4 mars 2009]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 10.03.09 à 23:33 - 1 commentaire

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