L'actualité educative du cinéma

Nous les avions rapprochés lors de leur passage au dernier Festival de Cannes.
Coïncidence, ils sortent aujourd'hui en salles à une semaine d'intervalle : Les Herbes folles d'Alain Resnais aujourd'hui 4 novembre, et L'imaginarium du Docteur Parnassus mercredi prochain 11 novembre. A la différence de la plupart des critiques, nous avions nettement préféré le second ("C'est baroque, foisonnant, étrange, à la fois onirique et cauchemardesque, avec des rappels aussi bien aux contes de fées qu'à La quatrième dimension") au premier ("on peut légitimement se demander si le maître Resnais ne se livre pas ici à un condensé caricatural et confus de ce qui fait son style. Le non-sens n'est pas toujours gage de génie.").
A vous de vous faire votre opinion…
Les Herbes folles / L'imaginarium du Docteur Parnassus (article du 23/05/2009)
Posté par Zéro de conduite le 04.11.09 à 13:40 - Réagir

Le 20 novembre prochain, le monde entier célébrera le 20ème anniversaire de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant. Adoptée à l’unanimité par l’Assemblée générale des Nations-Unies le 20 novembre 1989 et ratifié depuis par 193 états (c’est le traité relatif aux droits de l’homme le plus largement ratifié de l’histoire), cette convention définit en 54 articles l’ensemble des droits de l’enfant.
A cette occasion sort en DVD le film collectif Les Enfants invisibles, déjà en salles depuis mai : sept histoires, sept destins d’enfants aux quatre coins du monde, sept regards sur les droits de l’enfant aujourd’hui, par huit réalisateurs de diverses nationalités (Medhi Charef, Emir Kusturica, Spike Lee, Katia Lund, Jordan et Ridley Scott, Stefano Veneruso et John Woo). Des rues de grandes métropoles comme São Paulo, Naples, Hong-Kong où des enfants sont obligés de travailler (Bilu & Joao, Song Song & Little cat), de voler (Ciro), pour survivre jusqu’à la brousse africaine où la guerre enrôle même les plus jeunes (Tanza), en passant par les maisons de redressement de Serbie (Uros), Les Enfants invisibles dresse un état des lieux poignant et rappelle de manière simple et frappante les grands principes énoncées par la Convention : le droit à l’éducation, à une vie familiale, au jeu, le droit à être protégé de la guerre, de la famine, des mauvais traitements…
Le film s’intègre très bien aux programmes d’Education civique, notamment le nouveau programme de Sixième (qui fait de l’enfant une de ses notions-clés). Par le découpage en sept films courts, aux thématiques différentes et complémentaires (le travail, l’éducation, le VIH-sida) et aux enjeux très forts (d’autant plus que les protagonistes ont l’âge des élèves) il se prête tout particulièrement à un travail en classe (notamment grâce au support DVD).
L’Unicef France (qui soutient la sortie française des Enfants invisibles) a commandé à Zérodeconduite.net un dossier pédagogique de 29 pages, qui propose de nombreuses activités en classe autour du film, et apporte les ressources les plus à jour sur la notion de droits des enfants et son actualité : Texte abrégé de la CIDE, historique, Fiches thématiques (Le droit à l’éducation, Les Enfants et la guerre…). Le dossier est librement téléchargeable sur le site pédagogique du film, qui propose également aux établissements d’acquérir le DVD avec ses droits institutionnels pour le visionnage en classe.
Les Enfants invisibles de Medhi Charef, Emir Kusturica, Spike Lee, Katia Lund, Jordan et Ridley Scott, Stefano Veneruso et John Woo. 2005. Durée 2h04
En salles depuis le 20 mai (Distribution Acte Films)
En DVD (avec droits institutionnels)
Posté par Zéro de conduite le 30.10.09 à 17:18 - Réagir

Le film de Michael Haneke, Palme d'or et Prix de l'Education Nationale, sort dans les salles françaises. Nous avions chroniqué le film au moment du Festival :
— Le Ruban blanc : le Village des damnés
— Le Ruban blanc : Palme d'Or… et Prix de l'Education Nationale
Pour compléter cette approche (voir aussi les dossiers pédagogiques français et allemand). Voici une "re-lecture philosophique" du même film
A la veille de la première guerre mondiale, un petit village protestant du nord de l'Allemagne. Une autorité traditionnelle, le baron, qui règne sur un peuple de paysans labourant ses terres, et fait office de garant de l'ordre social autant que d'employeur ; quelques notables, le pasteur qui règne sur les âmes, le médecin qui soigne les corps, et l'instituteur – dont on n'assiste jamais à la classe (qui est, devenu vieux, le narrateur invisible de l'histoire). C'est là tout le décor du Ruban blanc, le nouveau film de Michael Haneke, une parfaite illustration de ce que le sociologue Ferdinand Tönnies appelait, par opposition à la Gesellschaft (société) individualiste et fondée sur l'intérêt bien compris de ses membres, une Gemeinschaft (communauté), type de groupement caractérisé par la primauté du groupe sur l'individu et le caractère quasi organique du lien social, soudé autour de valeurs traditionnelles et gouverné par un hobereau (dernier reliquat d'un ordre féodal ancestral où les fonctions économiques, sociales et politiques sont confondues dans la personne du seigneur). C’est cet ordre traditionnel, rythmé seulement par les saisons et le travail de la terre, qui va être troublé par d'étranges actes de malveillance, dont le premier est le piège tendu au cheval du médecin, au cours de l'été 1913.
En toile de fond, on assiste également à quelques morceaux choisis de l'éducation rigoureuse que le pasteur dispense à ses enfants; coups de fouet en guise de punition pour être rentrés trop tard, ligotage nocturne du fils adolescent pour prévenir toute atteinte à la chasteté. Cette morale de la pureté – symbolisée par le ruban blanc que les enfants doivent porter jusqu'à ce qu'ils se soient amendés – a vocation à inscrire sa loi dans les corps : on ne peut s'empêcher de songer à la critique classique de la morale kantienne par Schopenhauer : la crainte de la torture et du châtiment est l'envers du devoir, et le ressort de son intériorisation.
De fait, tout est là ; on devine peu à peu, sans que jamais la vérité éclate au grand jour, que les auteurs de ces agressions qui troublent la paix de la petite communauté ne sont autres que les enfants du pasteur, menés par sa fille aînée. Si le père incarne la loi sur le mode d'une instance extérieure et transcendante, maniant la rétribution et le châtiment, les enfants l'ont intériorisée au point de s'en faire les interprètes, et d'en rendre eux-mêmes, en un tribunal secret, les sentences. On peut renvoyer aux analyses d’Hannah Arendt sur « l’impératif catégorique dans le 3e Reich » formulé par Hans Frank (gouverneur nazi de la Pologne) : « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ». Il n'y a rien là, en apparence, de commun avec la morale kantienne ; rien, sinon « l’idée que l’homme doit faire plus qu’obéir à la loi, qu’il doit aller au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, la source de toute loi » ; en effet, continue Arendt, « il existe une notion étrange, fort répandue en Allemagne, selon laquelle "respecter la loi" signifie non seulement "obéir à la loi" mais aussi "agir comme si l’on était le législateur de la loi à laquelle on obéit". D’où la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir » (Eichmann à Jerusalem, Paris, Gallimard, 1966).
Si, comme le dit Haneke, Le Ruban blanc est une méditation sur le danger essentiel qui consiste à faire d’un principe un absolu, sans distance ni, surtout, médiation, et non pas seulement sur les conditions de possibilité du fascisme – ces enfants de 1914 seront adultes dans l’entre-deux-guerres -, il y a néanmoins là une tentative d’apporter un élément de réponse à ce qui reste un défi pour l’entendement – ou pour la « raison pratique » -: comment comprendre, comme le dit encore Arendt, « que la Solution Définitive ait été appliquée avec un tel souci de perfection » ?
Notions : le Devoir, la Justice, l'Inconscient.
[Le Ruban blanc de Michael Haneke. 2009. Durée : 2 h 24. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 21 octobre 2009]
Pour aller plus loin :
— Le site officiel du film
— Dossier pédagogique français (Pdf, Cinédoc)
— Dossier pédagogique allemand (Kino macht Schule)
D'autres films de Michael Haneke sur Zérodeconduite.net
— Funny Games USA
D'autres "Re-lectures philo" :
— Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan
— Valse avec Bachir d'Ari Folman
— Soyez sympa, rembobinez de Michel Gondry
Posté par Didier le 20.10.09 à 17:05 - 7 commentaires

C'est une des plus jolies surprises de l'année 2008, justement saluée par la critique et récompensée par le prestigieux Prix Louis Delluc du premier film (le Louis Delluc ayant récompensé une autre vision de la ruralité, La Vie moderne de Raymond Depardon). Après une belle carrière en salles, L'Apprenti de Samuel Collardey est aujourd'hui disponible en DVD, et devrait intéresser les enseignants, de la filière agricole mais aussi générale. Rappelons l'existence du dossier pédagogique édité par Zérodeconduite.net (avec des activités pédagogiques en Français et en SES), et la possibilité pour les établissements d'acheter le DVD avec ses droits institutionnels directement sur le site pédagogique du film.
L'Apprenti de Samuel Collardey. DVD TF1 Vidéo
En bonus le DVD propose un entretien filmé avec Samuel Collardey et son court-métrage Du Soleil en hiver (2005, 17 mn)
Posté par Zéro de conduite le 13.10.09 à 16:44 - Réagir

Les spectateurs français pourront-ils voir un jour l'Indigènes noir-américain ? A la rentrée dernière nous annoncions pour le 22 octobre suivant la sortie du nouveau film de Spike Lee, qui revenait sur la participation de soldats noirs américains aux combats de la Seconde Guerre Mondiale… avant d'apprendre que cette sortie était purement et simplement annulée par le distributeur français. L'incident aurait dû ne pas sortir des pages de la presse professionnelle, qui évoquait l'accueil désastreux fait au film par les critiques français, et notamment au dernier Festival du film américain de Deauville.
Mais c'était compter sans la notoriété du réalisateur, et la dimension très "identitaire" de son sujet : l'absence d'information (pas de papiers dans la presse, et pour cause, pas de communication du distributeur) a nourri les spéculations sur une éventuelle "censure" du film, spéculations qui ont notamment pris forme dans cette vidéo largement diffusée sur internet. Poussé à se positionner, TFM distribution (filiale du groupe TF1) a évoqué un "différend commercial" avec le producteur américain, qui se règlera d'ailleurs devant les tribunaux. Est-ce suffisant pour faire taire les théories du complot ? Rappelons que si le fait (l'annulation de la sortie d'un film) est très loin d'être inédit, il est rarissime à une date si rapprochée de l'échéance. Mais de là à en déduire une censure "politique" voire raciale, il y a a un pas qu'il faut beaucoup d'imagination et un peu de mauvaise foi pour franchir. Rappelons que la sortie commerciale d'un film par un distributeur résulte d'un calcul qui met en balance les dépenses et le bénéfice escompté : les frais de mise en place (tirage de copies 35 mm) et de promotion (achat d'espace publicitaire, honoraires de l'attaché de presse), qui s'ajoute à l'à-valoir versé au producteur sur les futures entrées du film, sont autant d'investissements que le distributeur récupérera sur les recettes… ou pas (si le film ne remporte pas un succès suffisant).
S'il y a eu censure de Miracle à Santa Anna, elle est donc "économique" : formulation suffisamment ambigüe dans la mesure où pour être un art, le cinéma n'en cesse pas moins d'être une industrie.
Pour conclure, on propose de lire ci-dessous l'article que nous avait inspiré le film, et qui n'a jamais paru. En prévision d'une future sortie en salles (chez un autre distributeur) ou en DVD ?
"Miracle à Santa Anna : Oncle Tom et l'oncle Sam
Miracle à Santa Anna s’ouvre sur un conflit de mémoire qui fait écho à la récente polémique entre Spike Lee et Clint Eastwood. Face à une diffusion du Jour le plus long à la télévision, un homme proteste : le film qu’il regarde n’évoque que le rôle des Blancs dans l’effondrement des forces de l’Axe pendant la Seconde guerre mondiale. Or les Afro-américains y ont également participé avec leurs Buffalo Soldiers - régiment de Noirs américains créé lors de la guerre du Mexique et dont le nom vient de l’analogie que les Indiens percevaient entre la peau et les cheveux des Noirs et ceux des buffles. Les 15 000 hommes de la 92e Division d’infanterie, entièrement composée de Noirs, ont en effet combattu en Italie d’août 1944 à novembre 1945, le long de la « Ligne gothique » qui marquait la principale ligne de défense allemande à la fin de la guerre, dans les Apennins toscans. La fiction de Spike Lee isole quatre d’entre eux dans un village italien, au-delà de la ligne de front, et met en scène la fraternité qui anime les villageois et cette poignée de « soldats Ryan » en attente d’être sauvés par les leurs. Malgré les intentions louables du réalisateur, véritable Rachid Bouchareb de la cause Afro-américaine qui s’est appuyé sur les recherches et le scénario du journaliste James Mac Bride, il est difficile d’apprécier cette fiction au mysticisme naïf, à la longueur pesante, qui peine à trouver son genre – et dont on s'aperçoit progressivement qu'elle n'a pas pour objet principal de présenter une reconstitution historique. Au-delà de la justice rendue aux combattants noirs de la liberté, on pourra simplement en retenir certains faits avérés comme la fraternisation entre Italiens et soldats noirs américains à la fin de la Seconde guerre mondiale, qui contraste avec la ségrégation raciale encore en vigueur dans le Sud des Etats-Unis ; ou bien l’usage d’une propagande nazie à l’égard des Noirs pour les inciter à changer de camp – tout comme on l’avait déjà vu dans Indigènes ; ou encore le rôle majeur de la résistance italienne dans la lutte contre les fascismes. En revanche, il ne faudra pas compter sur Miracle à Santa Anna pour livrer l’interprétation définitive du massacre perpétré le 12 août 1944 par la 16e division de panzers du SS Walter Reder dans un village près de Lucques : Lee présente comme un acte de représailles vis-à-vis des résistants italiens le fait que les nazis aient assassiné puis brûlé 560 civils italiens, du nourrisson au vieillard. Or une querelle divise encore à ce sujet les historiens, dont certains pensent qu’il s’agissait en fait d’un acte prémédité de la part des nazis, destiné à couper les vivres aux partisans italiens alors qu’eux-mêmes battaient retraite vers le nord."
Posté par marion le 05.05.09 à 22:10 - 4 commentaires

Dans l’imaginaire de l’histoire de France, le phénomène de la délation reste associé à la période noire de l’Occupation, en grande partie grâce au chef-d’œuvre de Henri-Georges Clouzot dont le titre est devenu un nom commun : Le Corbeau (1942).
C’est à la fois un abus (la délation a existé sous tous les régimes, notamment dictatoriaux) et une réalité : la période de l’Occupation a bien constitué, un "âge d’or, ou âge noir, de la délation" selon l’expression de l’historien Pascal Ory. Le documentaire La Délation sous l’Occupation d’André Halimi, qui sort aujourd’hui en DVD, en met en lumière les modalités et les ressorts, à partir d’un matériau consciencieusement amassé par les autorités françaises et allemandes de l’époque (toutes les lettres, généralement dûment signées, étaient archivées).
Non content de confronter ces lettres, à la précision et la violence accablantes, aux témoignages de victimes (juifs ou résistants) ou de leurs proches, il interroge les historiens spécialistes de la période pour essayer de comprendre. On saisit ainsi que la délation fut encouragée et facilitée par la situation de la France occupée et la "superposition de deux dictatures" (P. Ory), dont l’une (la dictature de Vichy) mit un zèle particulier à appliquer la politique antisémite prônée par l’autre (cf les lois sur le statut des juifs d'octobre 1940 puis juin 1941).
La délation s’inscrit ainsi dans un cadre très favorable sur un plan à la fois idéologique et social : l’adhésion à la personnalité du Maréchal Pétain, mêlée à l’humiliation de la défaite, pousse une partie des Français à souscrire aux anathèmes du régime de Vichy ; le contexte de difficultés matérielles et de privations ajoute un mobile économique au phénomène de délation (les professions libérales furent particulièrement touchés par le phénomène : 700 médecins sur les 4000 qui exerçaient à Paris furent dénoncés pendant la guerre).
Le film met également en évidence comment l’antisémitisme "de plume" des années trente trouve un aboutissement tragique pendant la guerre : certains titres (Au Pilori, Gringoire, L’Appel et bien sûr Je suis partout) trouvent une raison d’être dans la dénonciation obsessionnelle (et parfois nominale) des juifs cachés.
Délation sous l’Occupation a le mérite d'ajouter un post-scriptum à cette histoire, en interrogeant l'après-Libération : l’historien Jean-Pierre Rioux fait remarquer à la masse des dénonciations (de juifs et de résistants) envoyées sous l’Occupation répond alors un flot symétrique de dénonciations, dirigées cette fois contre les… collaborateurs et délateurs. C'est alors tout le travail des institutions démocratiques qui se mettent en place de canaliser ce déchaînement dans un cadre judiciaire légal et de garantir les droits de chacun.
Le DVD comporte aussi un autre film plus ancien d’André Halimi, Chantons sous l’occupation, qui explore cette fois le comportement des artistes (principalement parisiens) sous l’occupation. Plus anecdotique et "léger" (si l’on peut l’être concernant une telle période), celui-ci vaut principalement pour ses nombreuses images (et sons) d’archive (bandes d’actualités sur les tournées, numéros de cabaret et enregistrements filmés, extraits des émissions de la station Radio Paris), qui restituent de manière vivante l’ambiance de l’époque : on sait que les lieux de spectacle vivant (music halls et cabarets, théâtres) ne désemplirent pas sous l’Occupation, tandis que le cinéma connut un véritable pic de fréquentation (contre 220 millions de spectateurs en 1938 à 304 millions de spectateurs en 1943). On pourra à ce propos se reporter à cet article inclus dans le dossier de TDC Vivre en France sous l’Occupation.
Pour le reste, Chantons sous l'Occupation se place sur un terrain presque plus moral qu'historique : "que pouvaient et devaient faire les artistes de l'époque ?" demande-t-il quelques années après aux témoins de la guerre. A la réponse de résistants-consciences morales ("Distraire ") s'opposent les réponses plus nuancées des gens de scène (Jean Marais, Claude Pinoteau, Bruno Coquatrix…) : devait-on priver les Français de toute distraction en ces temps difficiles ? que pouvait-faire un artiste de variétés sinon exercer son métier ? On s'aperçoit de la difficulté qu'eurent la plupart de ces artistes à rester dans la lumière des projecteurs sans trop se compromettre avec l'occupant (cf les images terribles des tournées de comédiens français en Allemagne), et de la complexité de certains comportements (Jean Cocteau accueillant Arno Brekker, le sculpteur du Reich à Paris, mais se démenant pour aider des artistes juifs), qui donnèrent lieu à débat au moment de l'épuration.
DVD Délation sous l'Occupation / Chantons sous l'Occupation, d'André Halimi aux Editions Montparnasse
Posté par Zéro de conduite le 09.03.09 à 15:59 - 2 commentaires

Après notre critique du film, vu et apprécié au Festival de Cannes 2008 (lire l'article : Les Trois singes : Secrets de famille), petit retour philosophique sur le film, aussi dense que noir, de Nuri Bilge Ceylan, Les Trois singes:
Les figures des trois singes, qui refusent d’entendre, de parler et de voir, renvoient aujourd’hui une image négative d’un déni de la réalité, d’un refus d’une confrontation au réel. Pourtant, comme le rappelle Nuri Bilge Ceylan lui-même, à l’origine, c’est-à-dire dans la philosophie de Confucius, cette faculté de distanciation était conçue comme une vertu. Cette même idée se retrouve dans la valorisation de l’indifférence dans la philosophie des Stoïciens, puisqu’elle nous permet de ne pas être troublé ni par le monde extérieur, ni par nos propres sentiments.
Dans le film Les trois singes, cette prétendue indifférence ou cet aveuglement feint apparaissent comme un élément essentiel de la fluidité (toute relative) des rapports humains. Si des accès de violence, de la colère au meurtre, y sont représentés ou suggérés, d’autres sont précisément évités par la manière dont chacun des protagonistes prétend n’avoir pas vu certaines scènes ou pas entendu certaines paroles. Ainsi le fils prétend n’avoir pas entr’aperçu sa mère dans une situation d’adultère, le père cache le fait d’avoir reconnu la voix de son patron sur le téléphone portable de sa femme, le patron organise la dissimulation de son accident de voiture. Tous donc nient une part de la réalité qui renvoie à des agissements qui entachent leur image ou celle de l’autre. Derrière cette mauvaise foi, qui nous fait penser à l’analyse qu’en propose Sartre dans L’être et le néant, c’est en réalité le rapport de l’individu, non pas tant à la réalité qu’au monde idéal qu’il lui superpose. Ce qui caractérise notre recours à une forme de mauvaise foi, c’est finalement notre profond désir de ne pas être déçu par l’inadéquation du réel à la représentation que nous nous en faisons et qui souvent l’idéalise. La modification progressive de l’image de la mère, d’abord courageuse et dévouée, puis femme adultère, amante passionnée jusqu’à l’hystérie, illustre ce mouvement de dérive d’une apparence lisse et rassurante vers des manifestations plus violentes du chaos intérieur des sentiments. Dans la mauvaise foi, l’homme dissimule la part sombre de ses actes et de ses pensées, la part condamnable de ces décisions, pour ne plus garder à la surface de ses pensées que celles qui lui renvoient de lui-même une image satisfaisante. Ce petit marchandage intérieur, dans l’obscurité et le secret de la conscience est presque représenté dans l’une des derrières scènes où le père propose au jeune qui tient le café un marchandage avec un petit air de déjà-vu.
C’est bien là également que se joue l’un des intérêts de ce film, dans ce marchandage et dans les compromis des hommes entre eux. Qu’est-ce qui se monnaie dans les relations entre les hommes ou plus exactement, qu’est-ce qui ne se monnaie pas ? Le patron monnaie sa liberté auprès de son employé qu’il fait emprisonner à sa place en lui faisant porter la culpabilité de l’accident de voiture, la mère monnaie l’avance sur l’argent promis auprès du patron pour payer la voiture demandée par son fils, le fils lui-même ne paie-t-il pas de sa personne en revenant blessé d’une rixe, laquelle apparaît comme un argument de poids pour décider sa mère à prendre son parti et à obtenir cette avance auprès du patron. La dernière scène déjà évoquée ne fait que reprendre cette idée, comme pour en signifier l’éternel recommencement. Il s’agit bien sûr ici de la puissance de conviction de l’argent, qu’évoquait déjà Marx dans les Manuscrits de 1844 lorsqu’il mettait en évidence la force quasi magique de l’argent capable de transformer mes faiblesses en forces, mes incapacités en puissance, mais plus généralement des différents moyens de pression d’un individu sur un autre, au rang desquels les sentiments, par le jeu des affects, modifient et bouleversent les relations de pouvoir et de dépendance entre les individus. Quelle part d’humiliation est-on ainsi prêt à supporter par intérêt, par amour ou par dévotion ?
Si Les trois singes est traversé par l’expérience de la désillusion, c’est moins la marque d’une faiblesse morale de ces différents protagonistes que la révélation d’une inévitable déception de l’homme dans son rapport aux autres et à soi-même. Si nous sommes toujours plus ou moins déçus par les autres et par nous-mêmes, c’est parce que nos attentes sont toujours au-delà de ce que nous sommes en mesure d’exiger raisonnablement d’un être humain, toujours faillible et vulnérable.
[Les Trois singes de Nuri Bilge Ceylan. 2008. Durée : 1 h 49. Distribution : Pyramide. Sortie le 14 janvier 2008]
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Posté par Claire le 15.01.09 à 15:26 - Réagir
Une île, des enfants et une caméra : c'est, d'après Peter Brook, tout ce qu'il lui fallait pour réaliser le film Sa Majesté des mouches. Si le propos exprime bien le dépouillement recherché par le metteur en scène anglais (et futur théoricien de "l'espace vide", qui après ce film se consacrera principalement au théâtre), il illustre surtout l'incroyable puissance de la fable imaginée par William Golding (1954). Ou comment un groupe d'écoliers issus des meilleurs pensionnats anglais, livré à lui-même après le crash d'un avion sur une île déserte, va réinventer la civilisation, pour le meilleur mais surtout pour le pire…
Adaptation la plus fidèle et la plus ambitieuse (donc la plus noire) d'un roman qui a irrigué nombre d'œuvres de la culture populaire (cf cette page Wikipedia qui les recense), le film de Peter Brook était quasi invisible depuis les années 1960, jusqu'à ce que Carlotta films décide de le ressortir en salles l'année dernière puis aujourd'hui de l'éditer en DVD.
Comme généralement chez cet éditeur, qui fête aujourd'hui ses dix ans d'existence, Sa Majesté des mouches a bénéficié d'un travail soigné, et qui (à l'instar du DVD de 4 mois, 3 semaines et 2 jours) intéressera autant les enseignants que les cinéphiles : outre, au chapitre des classiques "bonus", un long et lumineux entretien avec Peter Brook, le DVD propos une partie DVD-Rom tout à fait passionnante. Analyse du générique (suite de photographies en noir et blanc), parcours thématique, riche éventail de documents (matériel promotionnel, photos de tournage, textes) ce DVD-Rom interactif permet de mener un travail aprofondi ou de picorer selon ses envies. Il propose même des exercices pour la classe d'anglais, autour d'extraits libres de droit pour l'édition en classe.
Sa Majesté des mouches, DVD Carlotta, octobre 2008, 20 €
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Posté par Zéro de conduite le 26.10.08 à 23:22 - 5 commentaires
Un président s'annonce, un autre quitte la scène… Dans un mois, George W. Bush ne sera plus à la tête des Etats-Unis d'Amérique, et l'heure est aux bilans, forcément sévères (deux guerres, une crise financière historique…), de ces deux mandats et huit ans de pouvoir.
Le cinéma en prend sa part : on annonce pour le 29 octobre le biopic d'Oliver Stone (qui s'était déjà intéressé à Nixon), W ou "ou comment George W. Bush est passé du statut d'alcoolique notoire à celui de Président de la première puissance mondiale..." De ce côté-ci de l'Atlantique, plus modestement, c'est Michel Royer et Karl Zéro qui sortent en salles Being W, "autobiographie non-autorisée" : à savoir un long-métrage constitué exclusivement d'images d'archive, et d'un commentaire apocryphe lu par un imitateur… On avait apprécié, sur le même modèle, le Dans la peau de Jacques Chirac de Royer et Zéro, somptueux album-souvenir balayant quarante ans de vie politique française et exhumant des trésors des greniers de l'ORTF. La version "Bush" n'a pas le même cachet : à l'heure du tout-télévision et des sites de partage vidéo, les facéties filmées de "l'improbable président" ont un triste goût de "déjà vu". Surtout, étant données les conséquences dramatiques des décisions qu'eût à prendre notre héros, le rire reste coincé dans la gorge. Oscillant en permanence entre la pochade sympathique (ce pauvre W. est parfois à deux doigts de reconnaître qu'il n'était pas l'homme de la situation) et l'humour le plus noir, le film ne semble jamais parvenir à dépasser cette gêne…
[Being W de Michel Royer et Karl Zéro. 2008. Durée : 1 h 31. Distribution : Europacorp. Sortie le 8 octobre 2008]
> A signaler que le mensuel Positif a consacré dans son numéro de septembre (n° 571) un dossier aux "présidents américains vus par le cinéma"
Posté par zama le 12.10.08 à 23:23 - 1 commentaire
Le cinéma est-il un outil pour motiver les élèves dans l’apprentissage des langues ? Qu’autorise la loi en matière d’exploitation de vidéos en classe ? Quelles sont les limites de la fameuse exception pédagogique ? Exploitants, distributeurs, qui sont les interlocuteurs de l’enseignant pour la sortie cinéma ?
Voila quelques uns des thèmes qui seront abordées lors de la conférence Le Cinéma et les Langues Vivantes qui aura lieu le vendredi 4 avril (de 14h15 à 15h15) dans le cadre des rencontres interprofessionnelles des langues - LANGUES & AVENIR, organisé par la librairie des langues Attica. Animé par le magazine Vocable, la conférence réunira Odile Montaufray, chargée de l’action culturelle scolaire du cinéma Le Latina, et Vital Philippot, de Zéro de conduite.net.
Pour recevoir une invitation et pour tout renseignement complémentaire, contacter Vocable.
Posté par Zéro de conduite le 02.04.08 à 20:56 - Réagir
Petit Ours et Petit Tigre vivent heureux dans leur maison près de la rivière. Petit Tigre "chasse" les champignons, Petit Ours cultive son potager et invente sans cesse de nouvelles recettes qui ravissent son ami. Un matin, ils trouvent, échouée sur la rive, une caisse en bois vide qui dégage une délicieuse odeur de banane. Sur le côté est écrit : "Panama". Les deux amis se convainquent que le paradis sent la banane et s’appelle Panama. Ils partent à sa recherche.
Qu’est-ce que le bonheur ? Ce film d’animation au style naïf dépeint des personnages en proie à de véritables interrogations existentielles. Le tigre et l’ours ne manquent de rien, sont heureux et pourtant un doute les saisit : peut-être est-il possible d’être plus heureux encore ? Comment peut-on le savoir ? Ils partent à la recherche de ce bonheur auquel ils donnent les traits vagues d’un paradis qui regorge de ce qu’ils n’ont pas (les bananes) et multiplie ce qu’ils ont. Cette quête du bonheur va se transformer ainsi en cheminement initiatique où l’expérience instruit. Le bonheur n’est pas une question d’avoir mais d’être. Au mythe d’un jardin d’Eden insaisissable se substitue la réalité des joies quotidiennes : Il faut cultiver son potager…
Réalisé par Martin Otevrel, ce film d’animation est l’adaptation d’un livre de l’auteur pour enfants Janosch, Oh ! Wie schön ist Panama, publié en 1978. Et des années 70, en effet, on retrouve l’empreinte d’un mouvement éducatif prônant l’idée selon laquelle il faut expérimenter pour savoir.
Il est rare de trouver des films d’animation adaptés à un très jeune public (dès 3 ans). Le Voyage à Panama concilie pour cela des critères essentiels : il est relativement court (1h10), et les scènes, rythmées par de nombreuses rencontres, sont suffisamment brèves pour capter et conserver l’attention. Des détails au thème général, les enfants trouveront du plaisir à la fois à apprendre des mots et à répondre à cette question : qu’y aurait-il dans ton paradis ? N’oublions pas la musique, essentielle dans les films d’animation, et l’entraînant "Tout est beau à Panama", car ce que l’on chante est ce qui nous reste de plus concret et ce qui nous ramène vers un film.
[Le Voyage à Panama de Martin Otevrel. 2006. Durée : 1 h 10. Distribution : Gebeka. Sortie le 20 février 2008]
Posté par July le 21.02.08 à 18:32 - 1 commentaire
Faux papiers, fausses identités, fausse monnaie : quoi de plus romanesque et de plus cinématographique que le thème du faux ? Il constitue le ressort d’un grand nombre de films sur la Seconde Guerre Mondiale, variations plus ou moins brillantes sur la guerre entre espions Alliés et ceux de l’Axe, dans les registres dramatique (L’Affaire Cicéron de Mankiewicz) ou comique (To be or not to be de Lubitsch).Posté par zama le 06.02.08 à 16:34 - 7 commentaires
Zéro de conduite, c’est déjà plus de 500 articles et près d’une cinquantaine de dossiers pédagogiques consacrés à l’actualité éducative du cinéma.
Pour mieux mettre en valeur ces ressources, Zéro de conduite lance une nouvelle formule, avec une charte graphique rénovée et une interface enrichie.
A côté du blog new look on trouvera deux nouvelles sections :
— Le Répertoire, qui permet de consulter la liste de tous les films abordés depuis l’ouverture du blog, indexés par titre et par discipline. Les films ayant fait l’objet d’un dossier sont signalés par un astérisque. Ex : Indigènes*
— Les Sites pédagogiques recensent tous les mini-sites de films mis en ligne par Zéro de conduite, depuis La Trahison jusqu’aux Faussaires.
La nouvelle page d’accueil (www.zerodeconduite.net) permet d’accéder simplement à toutes ces ressources, et de consulter en un coup d’œil l’actualité du site : les derniers sites pédagogiques, la séance du mois, les derniers articles du blog.
Et très bientôt, inscrivez-vous au Club Zéro de conduite, pour être informés avant tout le monde de nos avant-premières et événements.
Bonne navigation, et n’hésitez pas à nous faire part de vos premières impressions et remarques !
Posté par zama le 22.01.08 à 12:07 - 1 commentaire

Cinéma, aspirines et vautours vous a endormi ? Marie Antoinette vous a agacé ? 4 mois, 3 semaines et 2 jours vous a révulsé ? Vous pensez qu'ils étaient indignes d'une distinction décernée par l'Education Nationale ? C’est le moment de prendre les choses en main, et de proposer votre candidature au jury du Prix de l’Education Nationale du Festival de Cannes 2008 (festival dont dont on sait juste pour l’instant qu’il se tiendra du 14 au 25 mai prochain et que son jury —le vrai— sera présidé par l’acteur américain Sean Penn). Il n’y a en effet qu’à regarder le palmarès des cinq premières éditions et ses choix très tranchés pour saisir l’importance du jury, souverain et renouvelé chaque année.
Rappelons donc, pour mémoire, que "le jury est constitué de dix membres : le président du jury, un autre professionnel du cinéma, sur proposition du président, six enseignants et deux élèves proposés par le comité de pilotage national, sur la base d’un appel à candidatures national.". Cette année encore, il fera son choix parmi les films présentés dans l’une des deux sélections officielles du festival de Cannes (“Compétition” et “Un certain regard”) », et devra distinguer un film pour "son intérêt éducatif, pédagogique et ses qualités cinématographiques, et destiné aux lycéens concernés par l’enseignement du cinéma." (extraits du BO).
C'est ici qu'il faut s'inscrire, et ce jusqu'au 31 janvier.
Et ceux qui hésitent encore pourront avoir un aperçu de l’ambiance de l’année dernière en consultant ce blog rédigé par un des heureux jurés de 2007.
> Dans nos archives : Cannes 2007 et Cannes 2006
Posté par Zéro de conduite le 15.01.08 à 18:42 - Réagir
Cette nouvelle rubrique propose une autre lecture d'un film sorti récemment, en faisant appel aux concepts et aux auteurs de la philosophie. Ce mois-ci, c'est par Leibniz que nous redécouvrons le beau film de Fatih Akin, De l'autre côté.

Dans la Monadologie (1714), Leibniz prend l’exemple d’une ville pour étudier la multiplicité des perspectives selon laquelle une même chose peut être perçue. Sur une même ville existent autant de perceptions que d’habitants. Mais chacun des ses habitants lui-même a une identité aussi kaléidoscopique que la ville. Sur le même homme, la même femme, les regards varient tout indéfiniment.
C’est à ce jeu que se livre Fatih Akin dans De l’autre côté. Il n’offre pas sur chacun de ses personnages un point de vue unique, mais tourne autour d’eux, comme on fait tourner un cube dans ses mains pour en voir toutes les côtés. Autrui est comme ce cube dont je ne peux jamais percevoir toutes les facettes en même temps. Même si je crois connaître quelqu’un, il y a toujours un côté de sa personnalité qui m’échappe. Je n’ai de lui qu’une image fragmentaire, une identité lacunaire. C’est cette richesse et cette complexité de l’individu que Akin laisse entr’apercevoir en multipliant les points de vue sur un même sujet, qui est présenté tour à tour comme selon des jours différents, des éclairages plus ou moins flatteurs. Yeter, la prostituée se révèle ainsi une mère inquiète ; Ali, le vieux turc alcoolique, un veuf esseulé et un père dévoué ; Susanne, la mère allemande égoïste et méfiante, une femme généreuse et ouverte. Ayten est Gül, une étudiante somnolant au fond d’un amphi, une terroriste révoltée, une amie sincère. Nejat est professeur d’université en Allemagne, libraire à Istanbul. Akin joue avec ses personnages qui changent d’apparence, de statut, de ville, de nom, de langue pour mieux brouiller les pistes de leur identité profonde, qui ne se révèle finalement qu’au travers d’émotions. C’est à sa tristesse que Nejat identifie la mère de Lotte dans le café de l’hôtel.
En variant les perspectives, Fatih Akin fait passer au second plan les protagonistes des scènes précédentes. Il nous rappelle ainsi que notre existence entre dans le décor d’autres vies qui nous sont indifférentes et dans lesquelles nous sommes des figurants insignifiants et interchangeables. Susanne ne prête pas d’attention à ce vieux turc qui vient d’être expulsé d’Allemagne, Nejat ne s’inquiète pas de l’étudiante qui dort pendant son cours et qu’il cherchera vainement à Istanbul quelques semaines plus tard. Ainsi, sans cesse nous nous manquons les uns les autres, en passant sans le savoir à côté de celui que nous cherchons. Les trajectoires se croisent comme deux trains en sens inverse, les rencontres sont ratées, certains actes viennent trop tard. Mais le dernier plan du film semble pourtant suggérer que certaines vraies rencontres sont encore possibles avec celui que l’on attend.
> Voir également notre critique de De l'autre côté (en salles depuis le 14/11/2007)
Posté par Claire le 04.12.07 à 14:18 - 2 commentaires
Même si Un secret de Claude Miller ne sortira que le 3 octobre prochain, il est possible de se plonger dès maintenant dans le passionnant supplément Cinéclasse que lui consacre Le Monde de l'Education (en partenariat avec Zérodeconduite.net) dans son numéro de juillet-août (n° 360).
Dans son éditorial, le journaliste Christian Bonrepaux fait remarquer que la simplicité de l'écriture de Philippe Grimbert, qui n'a sans doute pas été étrangère à son succès de librairie, "ouvre sur des problématiques complexes". Ce sont ces problématiques que le numéro s'attache à baliser, sans oublier de les confronter leur traduction cinématographique. Le mensuel interroge ainsi deux enseignants de philosophie (Education à l'image) et une professeure de Français (De la salle à la classe) sur les thématiques abordables en classe : la dimension autobiographique du roman, l'introduction aux concepts de la psychanalyse, la traduction cinématographique du réseau métaphorique du livre, etc.
Il interviewe plus longuement le psychiatre et psychanalyste Maurice Corcos, spécialiste du lien entre littérature et enfance, qui analyse très finement les liens entre roman familial et Histoire, traçant des parallèles avec des auteurs comme Georges Pérec (à qui il a consacré un livre, Penser la mélancolie, Albin Michel, 2005), Primo Levi ou Orson Welles : "La grande histoire a volé son frère au jeune garçon, le narrateur. Elle se noue, s’enchevêtre jusqu’à l’étranglement avec l’histoire familiale, la relation amoureuse entre son père, Maxime, et Tania, le sacrifice d’Hannah, la mère. C’est ce télescopage et la fièvre du temps qu’il génère qui confère sa force et son originalité à ce roman autobiographique et en même temps fictionnel au sens de la place qu’il donne non seulement aux faits mais aussi à la mémoire nostalgique que prodiguent les fantasmes et l’imaginaire."
Cinéclasse, Le Monde de l'Education N° 360, Juillet-août 2007
Posté par Zéro de conduite le 12.07.07 à 16:10 - 1 commentaire
Comme en 2002 avec Elephant de Gus Van Sant, le Jury (six enseignants, deux étudiants et deux "professionnels" : l'actrice Bernadette Lafont, et le metteur en scène Marcel Bozonnet) du Prix l'Education Nationale a devancé celui de la Sélection Officielle en couronnant le très beau 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu quelques heures avant qu'il se voie décerner la Palme d'Or…
Voici le texte de la proclamation du jury, qui motive ce choix :
"4 mois, 3 semaines, 2 jours est une fiction radicale, mais émouvante parce c'est un film qui ne triche jamais. Une des grandes qualités du film consiste à regarder le sujet droit devant d'une manière implacable, sans disgression, sans rupture de rythme.
Ce qui nous est donné à voir, c'est une relation d'une extraordinaire solidarité entre deux jeunes femmes pour permettre à l'une d'entre elles de subir un avortement clandestin. Ce qui dans les dernières années du communisme en Roumanie était un acte illégal (depuis 1966), qui fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes.
Dés les plans d'ouverture, sans que rien ne soit pourtant exprimé, le film installe une atmosphère d'indécision et d'oppression.
A partir de là, le film s'inscrit dans une esthétique naturaliste. Sans misérabilisme, en de longs plans séquences, alternativement hyper mobiles ou fixes, la caméra capte la déliquescence d'un pays sous le joug totalitaire tout en restant focalisé sur les deux personnages principaux, leurs actes, leurs émotions. Nous avons été particulièrement sensibles à la double perspective: l'inscription historique et la question de l'avortement toujours d'actualité.
L'aproche descriptive, se révèle d'une incroyable efficacité. Clea tire l'action vers le thriller, captant le spectateur pour ne plus le lacher. De ce point de vue la longue quête nocturne d'Otilia et de son "baluchon" encombrant est un modèle du genre. Et comment ne pas parler de la scène centrale du film —un insupportable huis-clos au cours duquel l'avorteur, se livre à un abject chantage sexuel— qui est montré sous la forme d'un hymne au hors champ (avec notamment la force du plan fixe sur Otilia de profil dialoguant avec son amie).
Pour échapper aux pièges de l'académisme et des raccourcis psychologiques d'un tel argument scénaristique, il est évident qu'il fallait un grand cinéaste. Cristian Miungiu épure son trait et enchaîne les séquences avec une maîtrise formelle époustouflante (qui s'inscrit dans le renouveau du cinéma roumain). Enfin, est-il besoin de dire que la sobriété de la mise en scène est valorisée par une direction d'acteurs remarquables."
Joint par téléphone, Vincent Marie, un des six enseignants du jury, professeur d'histoire et membre actif de Cinehig (voir notamment son dossier sur le cinéma africain) a levé un coin de voile sur les délibérations : 4 mois l'a emporté "en finale" sur le film israélien La visite de la fanfare d'Eran Kolirin, présenté dans la sélection Un certain Regard et qui a reçu le Prix de la Jeunesse. Selon lui, le Jury a voulu refléter une Sélection Officielle "engagée et ouverte sur le monde" (s'inscrivant ainsi en décalage avec le choix de l'année précédente, Marie Antoinette, qui l'avait emporté sur Babel grâce à la voix prépondérante du président Frédéric Mitterrand), tout en "prenant des risques" : il a ainsi écarté Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud et De l'autre côté de Fatih Akin, très appréciés par le jury mais qui auraient constitué des choix "un peu trop attendus" pour un Prix de l'Education Nationale. Comme les années précédentes, le film lauréat fera l'objet d'un DVD pédagogique qui devrait sortir dans le courant de l'année prochaine.
Posté par Zéro de conduite le 01.06.07 à 14:43 - 13 commentaires
En signant l’adaptation du roman de Barbey d’Aurevilly, Catherine Breillat rejoint le bal à la mode des adaptations costumées, aux côtés de Jacques Rivette et de son Ne touchez pas la hache. A la différence notable, que s’il y a dans les deux cas souci de fidélité au texte littéraire, le langage paraît naturel et le rythme romanesque préservé par l’écriture cinématographique de Catherine Breillat, tantôt vive, tantôt lascive, à l'image de la panthère, animal fétiche de l’auteur dandy.
Si comme le titre l’indique, la vérité réside dans la fidélité infidèle, la mise en scène reproduit de manière vertigineuse le paradoxe. En effet, si elle s’attache aux traits caractéristiques de l’écriture de Barbey : récit enchâssé (traduit en un flash-back entrecoupé), héroïnes féminines "viriles" et personnages masculins délicieusement féminins, elle sait aussi s’émanciper du roman, mais sans être hors-sujet, toujours avec l’objectif d’en restituer la vérité profonde, celle du romantisme des artistes. La Vellini et son amant Ryno partent-ils à l’étranger ? ce sera dans une Algérie digne de Delacroix ; la Vellini réside dans un hôtel particulier ? ce sera un musée improbable, évoquant davantage la célèbre maison de Pierre Loti qu’un appartement bourgeois du XIX°. Enfin, Fu’ad Ait Aattou incarne un Ryno renversant, que Breillat a choisi pour sa resssemblance avec le portrait de Lorenzo Lotto, mais aussi pour sa bouche sensuelle qui évoque le souvenir des adolescents du Caravage. Quant à la marque de fabrique de Breillat, ses fameuses scènes de nus, elles acquièrent une dimension picturale ; et quand elles s’animent, c’est pour faire respirer le texte de l’Amour.
Une vieille maîtresse offre donc un tableau magistral de l’amour Romantique (au sens littéraire du mot), centré sur une Vellini haute en couleurs, à la fois maman et putain, sublime et parfois grotesque, le regard ironique de la réalisatrice rappelant le narration des récits de Barbey. On ajoutera que la distribution est taillée sur mesure jusque dans les seconds rôles, avec un Michaël Lonsdale cynique et une Yolande Moreau pétrie de bons sentiments hypocrites
Une vieille maîtresse de Catherine Breillat. Sélection Officielle
Posté par comtessa le 25.05.07 à 14:51 - 8 commentaires
Film de commande pour le musée d’Orsay, Le voyage du ballon rouge hésite entre réécriture du film d’Albert Lamorisse de 1956, fable et naturalisme à la Maurice Pialat, tout en nous répétant l’importance des fils et des ficelles, qu’il s’agisse de ceux qu'animent les marionnettes ou de ceux de la filiation.
Suzanne, marionnettiste débordée (Juliette Binoche) engage une jeune étudiante en cinéma chinoise, Song, pour s’occuper de son fils Simon. Tout le long du film un mystérieux ballon rouge, dont on ne sait s’il peuple l’imaginaire de Simon en manque d’affection ou s’il est le résultat du film tourné par Song, parcourt Paris et joue à cache-cache avec le garçon.
Ce film chimérique, tourné par un Chinois à Paris, dans une langue étrangère, avec des acteurs étrangers, s’inscrit naturellement dans la sélection « Un certain regard ». On comprend bien en effet que Song est le double du réalisateur, qui armée de sa caméra découvre Paris et sa réalité, c’est-à-dire ses bus, ses affiches, ses écoles, ses rues. Le regard de l’autre apparaît ainsi le médiateur propre à saisir les décalages. Ainsi la sérénité olympienne de Song contraste avec l’interprétation débridée de Juliette Binoche, créant un contrepoint comique.
Par ailleurs, le cinéaste n’a de cesse de nous rappeler que la filiation s’inscrit dans une pédagogie de la vie, qui dévoile le mystère des choses et ce d’un point de vue technique. On retiendra à cet égard le travail de doublage fantastique qu’accomplit Suzanne et qui donne vie à ses marionnettes, le travail de l’accordeur de piano aveugle, ou Song expliquant comment elle fait ses effets spéciaux, ou bien encore la conférencière du musée guidant les enfants dans une lecture de tableau impressionniste…
Au final, on s’interroge toujours sur le sens et le symbole de ce fameux ballon : compagnon imaginaire, métaphore de la Chine, ou simple "ballon de rouge" (de "Saint-Amour" comme le suggère la chanson de Camille, dont l’album s’intitulait comme par hasard… le Fil).
Le voyage du ballon rouge de Hou Hsiao Hsien, Un certain regard
Posté par comtessa le 18.05.07 à 16:15 - 6 commentaires

Posté par Zéro de conduite le 17.05.07 à 18:00 - 3 commentaires

Posté par Zéro de conduite le 16.05.07 à 14:37 - Réagir

Tout est dit, et l’on vient trop tard…
Autant il paraîtrait paradoxal, pour un site spécialisé dans l’actualité du cinéma, de faire l’impasse sur la manifestation cinéphilique de l’année, autant le blogueur se demandera avec angoisse, à l’instant du départ, quel pierre il pourrait bien apporter à la "couverture" de l’événement culturel sans doute le plus médiatisé du monde.
Un regard hypothétiquement "décalé" sur le Festival ? Mais à Cannes il est difficile de faire un pas de côté sans marcher sur les pieds d’un critique, d’un journaliste ou d’un autre blogueur… Une approche authentiquement pédagogique de l’événement ? Mais celle-ci nécessiterait du temps, de l'objectivité et du recul, denrées difficiles à trouver dans la frénésie de la manifestation… Ainsi, l’année dernière, assumant une part inédite de subjectivité, nous avions ainsi vertement critiqué le Marie Antoinette de Sofia Coppola… avant que le même film ne remporte le Prix de l’Education Nationale…
Dans les jours qui viennent, on se contentera donc de rendre compte modestement ici :
- des films, bien sûr (eux au moins changent chaque année) les plus attendus comme le Persepolis de Marjane Satrapi ou la Vieille maîtresse de Catherine Breillat (pour ne parler que du contingent français de la Sélection Officielle) mais aussi les découvertes et les surprises…
- de toutes les approches un peu originales (historique, géographique, sociologique) telles qu’on peut les glaner sur le web, de cet événement à la fois culturel, médiatique et économique…
- de notre expérience quotidienne de "festivaliers" enfin, entre ascétique retraite en cinéphilie (André Bazin parlait "d'acceptation provisoire de la vie conventuelle") et immersion dans une tonitruante foire aux vanités…
Post Scriptum : Au fait Zérodeconduite.net à Cannes c’est quoi ? C’est deux enseignants qui se relaient pour couvrir l’à peu près totalité (dans la durée tout au moins) du festival, tout en assurant leurs heures de cours dans le 93 (au prix de deux allers-retours chacun, de quelques aménagements d’emploi du temps, et de pas mal de fatigue au bout du compte)…
Posté par Zéro de conduite le 16.05.07 à 11:36 - 3 commentaires
Joliment mais paradoxalement illustré par le minois de Kirsten Dunst en Marie-Antoinette (dont Annie Duprat dit qu'il "n'est pas un film historique au sens strict, mais une représentation qui, en forçant le trait, donne à voir la réalité d'une monarchie dépensière et autiste, soudainement arrachée à son élégant décor d théâtre par la brutalité de l'événement"), le numéro de TDC-Textes et Documents pour la Classe daté du 15 mars consacre un volumineux dossier à la problématique de L'Histoire au cinéma.
Au sommaire, après une longue introduction du spécialiste Christian Delage (qui se contente ici de résumer ses principaux concepts), des approches théoriques ("Enseigner l'Histoire par le cinéma" par Christophe Rabu), des études de cas (Marie-Antoinette, donc, mais aussi le diptyque Mémoires de nos Pères/Lettres d'Iwo Jima de Clint Eastwood, Ben-Hur en poster) et des séquences pédagogiques (sur "Le Front populaire au cinéma", un épisode de Felix le chat…)…
On signalera tout particulièrement l'article, original et stimulant, de Raphaëlle Moine (Paris X) intitulé : "La fonction mémorielle du film d'époque". Définissant comme un genre à part entière la "fiction patrimoniale" (qui réunit "film historique" et "film en costume"), elle analyse sa (re)naissance au début des années 1980, après une éclipse d'une vingtaine d'années, (les Jean de Florette, Cyrano de Bergerac, Germinal… "ont [alors] pour mission d'être le ciment d'une nation ébranlée par les premiers échecs de la politique sociale de la gauche" mais sont aussi "les ambassadeurs de l'identité nationale à l'étranger"…), et un succès qui semble ne pas devoir se démentir à l'orée du XXIème siècle :
"L'extension et le succès du patrimoine comme bien commun qui scelle une identité collective ont été mis en rapport par les sociologues avec les destabilisations identitaires contemporaines, la mondialisation, la fin des Etats-Nations. De quelque manière —célébratoire, nostalgique ou critique— qu'elles investissent le passé, les fictions patrimoniales ont ainsi, elles aussi, pour fonction de contenir l'angoisse commune d'une discontinuité insensée, de procurer l'illusion de la pérennité en fixant le passé dans le présent qui le conserve pour le futur."
[TDC, L'Histoire au cinéma, N° 932, 15 mars 2007]
Posté par Valérie M. le 04.04.07 à 16:47 - 8 commentaires
Si de nombreux films ont traité de l'apartheid et de ses suites, aucun n'avait jusqu'ici osé aborder frontalement la personnalité de Nelson Mandela. Il faut dire qu'il n'est pas évident de faire un film sur quelqu'un qui a passé vingt-sept ans en prison, et d'incarner l'une des rares icônes politiques de la fin du XXème siècle.
"Une icône", c'est le titre de l'éditorial de Christian Bonrepaux dans le supplément Cinéclasse que Le Monde de l'Education (en partenariat avec Zérodeconduite.net) consacre au film Goodbye Bafana de Bille August (au cinéma le 11 avril). Il souligne que Goodbye Bafana "échappe au piège de l'admiration béate en déroulant les fils du récit à travers le regard de James Gregory, son gardien pendant toutes les années de détention. La confrontation quotidienne d'un homme hors du commun et celle d'un Afrikaner ordinaire, convaincu de la suprématie de la race blanche, permet de mettre en évidence les mécanismes du discours raciste et leurs violences."
Comme chaque mois, les rubriques "Education à l'image" et "De la salle à la classe" replacent l'étude du film dans les programmes et les pratiques des enseignants. Ceux-ci pourront s'appuyer également sur le substantiel entretien avec l'historien François-Xavier Fauvelle-Marty, spécialiste de l'histoire de l'Afrique du Sud. il analyse le personnage de Mandela, à la fois symbole (le "plus vieux prisonnier politique du monde") et stratège, il décrit les difficultés de la transition démocratique (qui a fait tout de même entre 20 000 et 30 000 morts dans les années 1990) et la persistance encore aujourd'hui d'une forme d'apartheid économique ; il revient sur les racines du système racial, hérité des guerres entre colons néerlandais et britanniques : "En ce sens, la situation au sud de l'Afrique évoque celle des Etats-Unis après la guerre de Sécession. Dans les deux pays, en effet, les Noirs ont fait les frais d'une volonté de réconciliation entre deux communautés blanches."
[Le Monde de l'Education n° 358. Avril 2007. Supplément Cinéclasse]
[Voir également notre site pédagogique]
Posté par Zéro de conduite le 30.03.07 à 16:32 - Réagir
Il y a deux manières de montrer l'Histoire: à l'américaine (ou plutôt "à l'hollywoodienne"), dans le style ultra-spectaculaire et vériste (le dossier de presse insistant longuement sur les longues recherches historiques, la caution des specialistes, la recréation maniaque des décors et des costumes) d'Apocalypto de Mel Gibson… et à la roumaine, à la façon minimaliste, réflexive et ironique de 12 h 08 à l'est de Bucarest.
Il est vrai qu'il n'y sans doute pas grand chose à voir entre la chute de l'empire Maya, voici plus de cinq siècles, et la fin du règne de Nicolas Ceaucescu, il y a seize ans de cela. On laissera donc là la fresque ultraviolente de Mel Gibson pour s'intéresser au film de Corneliu Porumboiu. 12 h 08, le 22 décembre 1989, c'est l'heure exacte où l'hélicoptère des Ceaucescu décolle du toit du palais présidentiel, marquant ainsi la chute de la dictature et le triomphe de la révolution démocratique. C'est aussi l'heure qui sépare les héros des suiveurs, les vrais révolutionnaires qui risquaient leur vie dans la rue des opportunistes qui n'ont quitté qu'alors leur poste de télévison.
Dans une petite ville "à l'est de Bucarest", le présentateur d'une télévision locale se lance dans la commémoration du seizième anniversaire de l'historique journée, en se demandant si et comment sa cité a participé aux glorieux événements, et comment ses concitoyens se sont illustrés.
En plus d'être une réjouissante comédie teintée d'absurde sur des anti-héros très ordinaires, 12 h 08 à l'est de Bucarest orchestre ainsi une vraie réflexion sur l'Histoire, la façon dont elle se vit, s'écrit et se met en scène : on se souvient que la télévision, brocardée ici dans son ambition commémoratrice, avait été un acteur à part entière de cette révolution qu'elle retransmettait en direct. C'est un des points qu'analyse finement Anne Henriot pour les Actualités pour la classe du CNDP : "Les médias ont joué un rôle capital en 1989. La télévision roumaine tombée aux mains des opposants au régime a fait de la révolution un événement national, filmant et diffusant tout en direct. Les téléspectateurs occidentaux se laissèrent prendre à cette inflation médiatique, gobant sans broncher la nouvelle de la découverte d’un charnier à Timisoara. On découvrira plus tard que les corps présentés à la TV étaient des cadavres extraits d’une fosse commune et cyniquement mis en scène. Depuis, ces événements symbolisent à la fois l’impact des images d’une révolution filmée en direct et aussi les risques de manipulation médiatique."
Elle y revient également sur l'écriture cinématographique du film et le comique de Corneliu Porumboiu, qu'elle situe dans la lignée de Ionesco et de Cioran.
[12 h 08 à l'est de Bucarest de Corneliu Porumboiu. 2006. Durée : 1 h 29. Distribution : Bacfilms. Sortie le 10 janvier 2007]
Posté par zama le 12.01.07 à 18:09 - 8 commentaires
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