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Entretiens : Les entretiens (55 articles)

Comme un lion : entretien avec B. Cremonesi et J. Gout

Comme un lion

Comme un lion de Samuel Collardey raconte l'itin?raire d'un adolescent africain ? qui des agents v?reux font miroiter une carri?re dans le football professionnel, avant de l'abandonner une fois d?barqu? en France.
Z?rodeconduite.net propose un dossier p?dagogique pour ?tudier le film en Primaire (Cycle 3) et au Coll?ge (notamment dans le cadre du programme de G?ographie de 5?me et 4?me). Le film pr?sente l'int?r?t de pouvoir ?tre travaill? en interdisciplinarit? avec le professeur de sport. C'est pourquoi nous avons recueilli les commentaires
sur le film de deux enseignants d'EPS, dont l'un est responsable d'une section football dans son coll?ge.

Un film sur le sport

Bruno CREMONESI : Comme un lion est un film int?ressant parce qu'il traite du sport en tant que tel, et qu'il le fait de mani?re intelligente. Souvent au cin?ma le sport n'est qu'une toile de fond, un pr?texte ? l'histoire. L? le football est vraiment trait? en tant que tel, de l'int?rieur, et comme un vrai enjeu dramatique. Le film montre ?galement le sport comme un fait social total, qui travaille la soci?t? en profondeur, qui influe ?norm?ment sur la vie de quartier. Dans le moindre petit bled rural, dans la banlieue la plus d?sh?rit?e il y a toujours au moins un club de foot : c'est une forme tr?s importante de lien social. On voit tr?s bien dans le film les passions de toutes sortes que le sport soul?ve, et comment la vie de cette petite ville tourne autour de l'?quipe de foot.

Julien GOUT : Je trouve int?ressant de montrer que la passion de ce jeune pour le football en tant que "jeu" prend le pas sur sa d?sillusion et le pousse ? int?grer une ?quipe, aussi modeste soit-elle. La relation entre le joueur et l’entraineur est aussi, selon mon exp?rience dans le milieu amateur, plut?t r?v?latrice du type de relation qui peut s’instaurer entre un joueur dou? et passionn? et un entra?neur investi.?

De l'Afrique ? la France : commerce ou trafic ?

Bruno CREMONESI : La premi?re partie est tr?s int?ressante : cette tranche de vie d'un jeune s?n?galais qui va se retrouver en Europe attir? par l'eldorado du foot professionnel. Derri?re son parcours, il y a toutes les questions de l'immigration, de l'in?galit? Nord-Sud, d'une forme de n?o-colonialisme. On voit tr?s bien comment les perspectives de fortune financi?re et de gloire symbolique constituent un irr?sistible aimant pour les jeunes Africains, alors que la r?alit? du foot professionnel en France ce sont plut?t les petits salaires, l'absence de formation et de perspectives d'avenir.

Julien GOUT : Cette premi?re partie est quand m?me un peu timide quant au r?le des clubs professionnels et au manque d’intervention des instances par rapport ? ce "commerce" de jeunes footballeurs. L’agent camerounais et l’agent fran?ais sont pr?sent?s comme les premiers coupables. Il est vrai que ces agents (ou pseudo-agents) sont les principaux acteurs de ce syst?me, mais alors les clubs professionnels en sont les v?ritables "metteurs en sc?ne". Si ces agents fonctionnent sur un mod?le qui consiste ? faire venir un maximum de joueurs ? l’essai (afin de s’assurer que certains au moins seront recrut?s), c’est aussi et surtout parce que les clubs de football professionnels engagent des "scouts" souvent r?mun?r?s ? la commission. De la m?me mani?re, les instances f?d?rales, qui repr?sentent l’Etat dans l’activit? football, ne font rien pour enrayer ces d?rives. Pour travailler actuellement dans le football en ile de France et y avoir cr?? une section sportive scolaire football, je vis quotidiennement cette probl?matique en ?tant confront? aux "yeux" des centres de formation lors des diff?rents temps de pratique auxquels les joueurs participent. Le m?me probl?me se pose avec de nombreux jeunes qui partent "? l’essai" dans des clubs et qui reviennent bredouille dans leur quartier, o? ils sont ensuite montr?s du doigt. Une autre probl?matique est produite par ce syst?me, celle des joueurs recrut?s par des centres de formation alors qu’ils sont encore jeunes (14-15 ans) et qui voient les portes se refermer juste avant de passer professionnel ? 19-20 ans, sans aucune qualification, et ravag?s par un espoir an?anti au dernier moment.

Bruno CREMONESI : Sur ce sujet je signale un tr?s beau roman pour la jeunesse, Je pr?f?re qu'ils me croient mort d'Ahmed Kalouaz, paru en 2011. Il raconte sensiblement la m?me histoire, d'un jeune africain "import?" en France et ensuite abandonn? par son pseudo-agent.

Le football amateur

Julien GOUT : La th?matique du clivage entre football amateur et football professionnel est selon moi tr?s importante. On per?oit bien ? travers l’histoire de ce jeune que la performance au niveau amateur ne garantit pas de pouvoir montrer ses qualit?s au niveau sup?rieur. Les centres de formation fonctionnent en vase clos et pr?f?rent s’en remettre ? l’avis d’agents "scouts", souvent plus int?ress?s par leur propres int?rets que ceux des joueurs et des clubs, plut?t qu’au travail r?gulier des clubs amateurs. Or la performance dans des comp?titions amateurs devrait constituer une garantie sur laquelle s’appuyer pour les clubs professionnels.

La trajectoire de Mytri et les crit?res de recrutement

Bruno CREMONESI : La dimension qui m'a le plus g?n? dans le film c'est la trajectoire un peu irr?aliste du h?ros : on a l'impression qu'il suffit qu'il aligne trois dribbles pour qu'on lui d?roule le tapis rouge. Bien s?r c'est un conte, ?a fait partie de la fiction : mais si je montre le film ? mes ?l?ves, c'est justement une critique qu'il faudra les amener ? formuler.?

Julien GOUT : C'est une caricature, mais justement elle est int?ressante, parce que r?v?latrice. Je trouve que ce film met bien l’accent sur l’int?r?t des clubs professionnels pour ce qu’ils appellent la "perle rare", le diamant brut dot? de qualit?s techniques individuelles spectaculaires qui permettront au club de le vendre et de r?aliser une plus value commerciale.

Bruno CREMONESI : En tant qu'enseignants de sport nous combattons cette id?e du "talent". On ne devient pas footballeur professionnel uniquement par son talent : c'est un cocktail de performance, de stabilit? psychologique, d'encadrement familial… Contrairement aux id?es re?ues, tous les pratiquants comp?titifs ne viennent pas de milieux d?favoris?s. C'est pour cela que le personnage de l'entra?neur est un contrepoint int?ressant : il avait autant de talent que le jeune h?ros ? son ?ge, ?a ne l'a pas emp?ch? de rater sa carri?re. C'est r?v?lateur de la trajectoire d'une majorit? de bons joueurs qui n'arrivent pas ? percer. L'autre chose ? ajouter c'est qu'en football la dimension tactique, l'analyse du jeu sont de plus en plus importantes. Zinedine Zidane n'?tait pas le meilleur dribbleur de sa g?n?ration : c'est sa vision du jeu, son intelligence tactique, sa capacit? ? anticiper qui en ont fait un joueur d'exception.

Julien GOUT : Il faut d'ailleurs signaler que ces modalit?s de recrutement, longtemps scl?ros?es, sont depuis deux ans (et la r?forme de la Direction technique Nationale, qui fait suite aux dix ans de travers?e du d?sert du football fran?ais) en train d’?voluer vers une part plus importante r?serv?e ? l’intelligence collective des joueurs et ? l’?tat d’esprit, au-del? des seules qualit?s individuelles, physiques ou techniques.

Bruno Cremonesi est professeur d'EPS en Seine-Saint-Denis, responsable national du SNEP-FSU, charg? du secteur ?ducatif
Julien Gout est professeur d'EPS en Seine-Saint-Denis, Responsable de Section Sportive Football et ?ducateur Sportif Option Football

Comme un lion, au cin?ma le 9 janvier
> Le site p?dagogique du film

Posté dans Entretiens par le 08.01.13 à 15:47 - 13 commentaires

L'homme qui rit : entretien avec Myriam Roman

Ma?tre de conf?rences ? l'universit? de Paris Sorbonne, Myriam Roman a notamment publi? (avec Delphine Gleizes) l'?dition de L'Homme qui rit au Livre de Poche. Nous avons recueilli ses r?actions apr?s l'avant-premi?re du film…

" Jean-Pierre Am?ris a ?lagu? le roman, il l'a recentr? sur le couple form? par Gwynplaine et Dea. Globalement le film retombe ainsi sur un sch?ma assez classique : deux adolescents qui s'aiment d'un amour absolu, et qui se trouvent en butte ? l'hostilit? du monde. On est tr?s proche de la version de Romeo et Juliette film?e par Baz Luhrmann (1996) : alors que dans le livre Dea est d'une constitution tellement faible qu'elle meurt sous le choc des retrouvailles avec Gwynplaine, Jean-Pierre Am?ris la fait se suicider au poison, comme la Juliette de Shakespeare. Mais l'influence qui m'a paru la plus ?vidente, c'est celle du Tim Burton d'Edward aux mains d'argent.

Jean-Pierre Am?ris a tir? l'histoire du c?t? du conte : il ?vacue toute la dimension historique du roman de Hugo. Toutes les r?f?rences pr?cises ? l'Angleterre du tournant du XVIII?me ont disparu, Gwynplaine est en jean. Le roman de Hugo faisait partie d'un projet de trilogie, il ?tait cens? illustrer "L'aristocratie" ("Le vrai titre de ce livre serait l'Aristocratie"). C'est un roman sur le pouvoir et son arbitraire. Am?ris a quand m?me maintenu la sc?ne o? Gwynplaine va ? la Chambre des Pairs (qui devient "le Parlement"). La sc?ne est assez r?ussie parce que la mise en sc?ne transforme le lieu en th??tre : Gwynplaine est sur la sc?ne, les lords sont ? l'orchestre, la reine est dans une loge. Mais m?me si le sc?nario a retenu quelques phrases du texte originel, le propos est r?duit ? sa plus simple expression : c'est un peu "les riches contre les pauvres".

Le second aspect occult? par le film est l'aspect ontologique du livre : tout ce qui ?voque la mer, les ?l?ments, le cosmos. Dans le roman il y a beaucoup de rencontre de Gwynplaine avec la mort, le n?ant, le rien, qui font ?cho ? la question centrale du mal absolu. Cette question du mal absolu s'incarne dans le personnage de Barkilphedro, celui qui organise la reconnaissance de Gwynplaine en Clancharlie : c'est l'envieux par essence, le m?chant arch?typal. Am?ris a psychologis? Barkilphedro, il lui pr?te des motivations mat?rielles… Le personnage de la duchesse est aussi ramen? du c?t? de la psychologie. Jean-Pierre Am?ris en fait un personnage de femme m?re, qui consomme des amants, qui convoite Gwynplaine pour sa beaut? et sa jeunesse ; il dit dans le dossier de presse s'?tre inspir? de la Merteuil de Laclos. Chez Hugo le personnage est beaucoup plus trouble, plus pervers : dans le roman Josiane est jeune et vierge, et c'est pr?cis?ment la monstruosit? de Gwynplaine qui l'attire. Elle voudrait donner sa virginit? ? un monstre, se souiller dans les bras d'un homme du peuple. Elle d?sire se sentir d?grad?e.

Le film ?dulcore ainsi ce que le roman de Hugo a de plus radical. C'est particuli?rement vrai avec le personnage de Gwynplaine : chez Am?ris il est tr?s beau, malgr? sa cicatrice ! L? encore on pense ? Johnny Depp dans Edward aux mains d'argent. Le visage de Gwynplaine est inspir? de celui de Conrad Veidt dans la version de Paul Leni (1928), qui d?j? n'avait qu'une cicatrice des deux c?t?s de la bouche. Si l'on reprend la description qu'en donne le roman de Hugo, Gwynplaine a la bouche fendue jusqu'aux oreilles, les gencives d?nud?es, le nez ?cras?, les cheveux teints en ocre de mani?re permanente. Dans le film Gwynplaine ressemble plut?t ? un clown triste… Mais l? o? le film est int?ressant en revanche, c'est qu'il rend les aristocrates absolument monstrueux, ceux-l? m?mes qui se moquent de l'apparence de Gwynplaine. Le film joue de la dialectique beaut? physique / laideur morale.

Cette version de L'Homme qui rit a tout de m?me de belles qualit?s : c'est une v?ritable splendeur visuelle et sonore, notamment les sc?nes qui pr?sentent le monde aristocratique, baroque et flamboyant. L'interpr?tation est convaincante : G?rard Depardieu notamment compose un Ursus tr?s sobre, tout en rondeur (ce n'est pas le Ursus philosophe avec sa maigreur de proph?te). L'?motion est au rendez-vous. M?me s'il se d?marque beaucoup du roman, le film a le m?rite d'en proposer une interpr?tation coh?rente. L'homme qui rit d'Am?ris est un film sur le bonheur du th??tre, un hommage ? l'illusion (c'est pourquoi tout a ?t? tourn? en studio, le travail sur l'artifice est manifeste). Dans ce film Gwynplaine incarne l'univers du th??tre, c'est d'ailleurs lui qui y am?ne Ursus (qui au d?part n'est qu'un colporteur). Il ne joue pas Chaos vaincu comme dans le roman (c'?tait sans doute trop philosophique), mais il met en sc?ne l'histoire de Gwynplaine et Dea, dans une sorte de mise en ab?me. Le film dit que le th??tre est une belle illusion, au sein de laquelle Gwynplaine est prot?g?. Il y a une solidarit? tr?s forte des gens de foire, de ces freaks avant la lettre (l'influence du film de Tod Browning est ?vidente). C'est un film tr?s accessible, au propos simple : l'histoire de deux adolescents qui vivent un amour absolu, et s'opposent au monde. Il permet d'entrer dans le roman de Hugo, quitte ? le simplifier. On pourra en d?couvrir toute la profondeur et les profondeurs ? la lecture. Je n'h?site donc pas ? le conseiller aux enseignants, dans un cadre p?dagogique : il n'y a pas beaucoup d'adaptations de L'Homme qui rit, il serait dommage de passer ? c?t? de celle-ci !

Auteur d'une th?se sur le roman hugolien (publi?e chez Honor? Champion en 1999 sous le titre Victor Hugo et le roman philosophique), Myriam Roman est ma?tre de conf?rences en litt?rature fran?aise ? l'Universit? Paris-Sorbonne et membre du Groupe Hugo rattach? ? l'Universit? Paris-Diderot. Elle a publi? une ?dition de L'Homme qui rit au Livre de poche, en collaboration avec Delphine Gleizes (2002) et un commentaire du Dernier Jour d'un condamn? dans la collection Folioth?que, chez Gallimard (2000)

[L'homme qui rit de Jean-Pierre Am?ris. 2012. Dur?e : 1 h 33. Distribution : Europacorp. Sortie le 26 d?cembre 2012]

Pour aller plus loin :
> Ressources p?dagogiques pour les Enseignants sur le site du film

Posté dans Entretiens par le 28.12.12 à 16:56 - Réagir

Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferr? (1)

Vincent Ferr?, professeur de Litt?rature compar?e ? l’universit? Paris Est Cr?teil (UPEC), m?ne des recherches sur Tolkien depuis une quinzaine d’ann?es et supervise les traductions de Tolkien en fran?ais, publi?es chez Christian Bourgois ?diteur. Il travaille ?galement sur Proust et le roman europ?en au XXe si?cle. Parmi ses principaux ouvrages sur Tolkien : Sur les rivages de la Terre du Milieu (Bourgois, 2001) ; Tolkien, trente ans apr?s (Bourgois, 2004), traduction des Lettres de Tolkien (2005) ; direction de Tolkien aujourd’hui (Presses de Valenciennes, 2011). Il vient de diriger chez CNRS Editions un passionnant Dictionnaire Tolkien (CNRS Editions, 2012), le premier en fran?ais ? donner une vision globale de cette oeuvre unique.
[Voir son site internet Pour Tolkien.fr.]
A l'occasion de la sortie en salles du film de Peter Jackson,
Le Hobbit, un voyage inattendu (au cin?ma depuis le 9 d?cembre), il nous a longuement re?u pour nous ?clairer sur la gen?se du Hobbit, sa place dans l'œuvre de Tolkien, et la place de celui-ci dans l'histoire litt?raire.

Z?rodeconduite.net : Pour commencer, pourriez-vous retracer la gen?se du Hobbit et sa place dans l’œuvre de Tolkien. Dans une interview vous employez le terme "d’accident domestique"…

Vincent Ferr? : Je pastiche une formule de l’auteur, pour qui ? L’association des enfants aux contes de f?es est, ? vrai dire, un accident de notre histoire domestique. ? (Du conte de f?es). Tolkien est avant tout un linguiste, c'est sa passion depuis sa jeunesse. Pour lui les langues sont l’?quivalent de la musique : il n’est pas compositeur mais la cr?ation linguistique (de noms propres et de diverses langues imaginaires), tient lieu chez lui d’invention musicale. A partir de 1916, il commence ? ?crire des histoires dans lesquelles les gens parleraient les langues qu'il a invent?es. Il est important de rappeler que Tolkien ne cherche pas ? ?crire de la litt?rature ? d’?vasion? . Il n’est pas non plus excentrique, sa d?marche est tr?s pens?e : il d?veloppe l’id?e que le merveilleux peut ?tre un moyen de toucher le lecteur. Tolkien travaille depuis vingt ans sur ces r?cits et po?mes quand il met par ?crit le Hobbit, une histoire qu'il a invent?e pour ses enfants. Ce n'est pas son premier texte pour eux : il y a par exemple les Lettres du P?re No?l, qu'il d?posait chaque ann?e au pied du sapin, Roverandom, une tr?s jolie histoire destin?e ? consoler son fils Michael qui avait perdu un jouet, etc.?
Le Hobbit est donc une histoire qu’il invente soir apr?s soir pour ses enfants. Le canevas est celui du conte, m?tin? d’un peu de Beowulf ; et Tolkien est oblig? d’improviser pour r?pondre aux questions de ses fils, et notamment de Christopher, ? qui il reviendra d’?diter l’essentiel de l’oeuvre, apr?s la mort de Tolkien.? Pour cela, il puise dans sa m?moire de lecteur : les noms des nains par exemple viennent des traditions nordiques, en particulier des Edda. En fait Tolkien essaie de trouver un moyen pour donner une ?paisseur et une profondeur ? cette histoire pour enfants. Dans Le Hobbit comme dans Le Seigneur des Anneaux on observe ce m?lange de r?verie sur les noms et de r?miniscences litt?raires : les hommes-arbres du Seigneur des Anneaux, les "ents" (un mot anglo-saxon qui signifie g?ant, que l’on trouve dans Beowulf), sont ainsi directement inspir?s par la for?t qui marche, dans Macbeth.

Z?rodeconduite.net : Le Hobbit est un livre pour enfants ? A partir de quel ?ge le conseillez-vous ?

Vincent Ferr? : C’est de la litt?rature de jeunesse, mais de tr?s bonne qualit?. En Angleterre, elle est lue aux enfants d?s quatre ou cinq ans. En France, on esp?re le rendre de nouveau lisible pour les plus jeunes, gr?ce ? la nouvelle traduction chez Bourgois. La premi?re traduction, qui date de 1969 est l’œuvre d’un grand traducteur, mais elle a beaucoup vieilli. D’autant que Francis Ledoux traduit le texte comme si c?tait du Dickens, avec des imparfaits du subjonctif (en tout cas dans Le Seigneur des Anneaux) et vouvoiement des Hobbits, qui se parlent sur un registre beaucoup plus familier dans le texte original.
D'autre part la nouvelle traduction respecte vraiment le c?t? tr?s anglais du livre, qui avait ?t? un peu escamot? par le premier traducteur en 1969, pour des raisons ?videntes. A l'?poque le lecteur n'avait pas la m?me familiarit? qu'aujourd'hui avec la culture anglaise, ce qui a conduit Ledoux ? gommer un certain nombre de r?f?rents culturels.??

Z?rodeconduite.net : Par exemple ?

Vincent Ferr? : Le Hobbit est vraiment un Anglais du XIXe si?cle, dans les moeurs, dans la mani?re de vivre, dans la fa?on de percevoir le monde. La Comt? ?voque l’Angleterre rurale avant l’industrialisation, en particulier la r?gion autour de Birmingham. Ce n’est pas pour autant un Eden, Tolkien est tr?s clair ? ce sujet : pour lui les Hobbit sont des personnages petits par la taille, parce que petits par l’esprit. Ils refusent l’aventure, ne veulent pas connaitre le monde ext?rieur. Ce sont ceux qui ont un profil atypique qui acceptent de franchir le pas et de partir ? l’aventure, comme Bilbo et, plus tard, le Frodo du Seigneur des Anneaux.?

Z?rodeconduite.net : Le Seigneur des anneaux est un autre accident domestique.

Vincent Ferr? : Effectivement :? l’accueil du Hobbit est si bon, lors de sa sortie en 1937 (y compris aux ?tats-Unis), que l’?diteur insiste aupr?s de Tolkien pour lire "la suite". Le Seigneur des Anneaux est donc un livre de commande, mais une commande qui ?chappe compl?tement ? l’?diteur.? C'est un texte assez novateur ? l'?poque : il ?chappe ? la fois ? la litt?rature de jeunesse et aux conventions du genre. Certes, Tolkien renoue avec la "fantasy" adulte de William Morris, que l’on commence ? mieux conna?tre en fran?ais (voir les r?centes parutions aux Forges de Vulcain, dont Le puits au bout du monde), ?galement traducteur de textes islandais, compagnon des pr?-rapha?lites, socialiste, d?fendant l’id?e que le retour au Moyen-?ge peut donner des pistes ? la communaut? humaine. Tolkien s’inscrit dans ce contexte tout en se faisant plaisir : il fait l’?loge de la nature, il int?gre de nouveaux ?l?ments emprunt?s ? Beowulf, il alterne les phases d’aventure et les descriptions de cet univers (qui sont vraiment sa marque de fabrique). On comprend que l'?diteur ait beaucoup h?sit? ? publier Le Seigneur des Anneaux en 1954-1955. Au d?but des ann?es cinquante, la guerre est encore proche, le papier est rare…

Z?rodeconduite.net : les trois volumes ont-ils ?t? publi?s ? la suite ?

Vincent Ferr? : Pour Tolkien, il s'agissait d'un seul et m?me ouvrage, en six Livres, un Prologue et quelques appendices, non pas d'une "trilogie" comme on le dit aujourd'hui. C'est uniquement pour des raisons de co?t qu'il a ?t? divis? en trois tomes. D'ailleurs Tolkien, r?vait lui de publier le Seigneur des Anneaux avec le Silmarillion, un projet qu'il a remani? tout au long de sa vie, depuis les versions des ann?es 1916-1917. Le Silmarillion contient une cosmogonie, qui traite de l’apparition des elfes, des hommes, et des premiers combats entre les dieux. Ce sont les "premiers ?ges" qui servent d'arri?re-plan chronologique ? l’histoire du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, qui eux se d?roulent ? la fin du "troisi?me ?ge“. Quant au quatri?me ?ge, c‘est celui des hommes, puisque la Terre du Milieu est cens?e ?tre l’Europe il y a des milliers d’ann?es.? Le livre a d’abord ?t? un succ?s relatif, puis l’explosion s’est produite lorsque le livre a ?t? publi? en poche, au milieu des ann?es 60, sur les campus am?ricains.?

Z?rodeconduite.net : Vos recherches universitaires et vos cours ? l'universit? portent sur un ?ventail plus large d'auteurs. Comment replacez-vous Tolkien dans l'histoire litt?raire ?

Vincent Ferr? : Tolkien appartient ? une g?n?ration d'?crivains qui apr?s? le carnage de la Premi?re Guerre Mondiale se posent la question de la forme ? donner ? la litt?rature. Tolkien est en effet un survivant, le seul d'un petit groupe de litt?rateurs constitu? avant la guerre (le TCBS ou Tea Club & Barrovian Society). Comme les formalistes russes, comme Marcel Proust, Tolkien se demande comment refonder la litt?rature et, plus pr?cis?ment, comment faire pour casser la perception plate du r?el, la conception conventionnelle du monde ? C’est tr?s pens? chez Tolkien : l‘?cart avec notre monde n’est pas un ?cart maximal, le merveilleux est presque rationalis? puisque les hobbit font un m?tre de haut mais sont tr?s anglais, ils ont des poils aux pieds mais ils ne croient pas que les ?tres l?gendaires dont ils ont entendu parler existent. En cela ce sont des relais absolument parfaits pour le lecteur, qui ne croit pas non plus aux ?tres imaginaires. De m?me que les hobbits sont oblig?s d’admettre que le surnaturel et le merveilleux existent, le lecteur est invit? ?, selon la formule importante que Tolkien reprend ? Coleridge, "suspendre son incr?dulit?". Cette suspension de l’incr?dulit?, ce plaisir ?prouv? ? la lecture, c’est ce qu'analysait Julien Gracq, qui ? plusieurs reprises a ?rig? le Seigneur des Anneaux en mod?le du souffle romanesque, avec les romans de Dumas.
Rapprocher Tolkien et Proust peut para?tre un peu provocateur, en raisons de leur importance relative dans l’histoire du roman europ?een, mais le parall?lisme est plus recevable qu’il n’y para?t. Tolkien fait partie de ces ?crivains secondaires du XXe si?cle qui nous permettent ? la fois d’entrer dans l’atelier d’?criture (la correspondance de Tolkien est exceptionnelle de ce point de vue), mais ?galement, tout comme Hermann Broch et John Dos Passos (deux auteurs que j'?tudie depuis des ann?es), de r?fl?chir ? l’articulation entre la litt?rature et l’histoire. M?me si Tolkien n‘est pas le plus grand ?crivain du XXe si?cle, c ’est une erreur de l‘?tiqueter comme ?tant un auteur pour enfants ou (exclusivement) de fantasy ; plus g?n?ralement, beaucoup d‘?crivains sont victimes d‘?tiquettes et de propos r?ducteurs. Lorsque je fais cours sur Proust, je demande ? mes ?tudiants de d?passer les clich?s, d’oublier ce qu’ils ont entendu dans un certain discours convenu, sur le Proust "long", "snob", bourgeois (ils l’ont rarement ?tudi? au lyc?e ou en premi?re ann?e de fac et sont victimes d’une certaine doxa). Tout le travail ?ditorial et critique men? ces derni?res ann?es est d’essayer de refaire entendre la parole de Tolkien, de permettre aux lecteurs d’acc?der ? l’oeuvre dans sa diversit?… et de se faire une opinion par eux m?mes.

Z?rodeconduite.net : Jusqu'? une ?poque assez r?cente, Tolkien avait mauvaise presse : r?actionnaire, misogyne, etc.
Vincent Ferr? : Ce monsieur, n? ? la fin du XIXe si?cle, trouvait qu’il fallait respecter la nature : cela n’en fait pas le "r?actionnaire" qu‘on a un temps voulu d?peindre. Il faut savoir que la critique ? l’?gard de Tolkien a ?t? tr?s rapidement outranci?re, par jalousie probablement : certains coll?gues universitaires d?testaient que cet homme soit c?l?bre, ils estimaient qu’il trahissait sa discipline ? ?crire de la litt?rature… Quand j’ai publi? mon premier livre en 2000, les ouvrages fran?ais de r?f?rence (comme les dictionnaires des noms propres) contenaient beaucoup d’erreurs sur Tolkien, comme le fait qu’il serait sud-africain (implicitement, c’est l’apartheid qui est ?voqu?) alors que Tolkien est n? de parents anglais, et n'a v?cu que trois ans dans une r?gion du sud de l’Afrique, l’Etat libre d‘Orange. Du c?t? am?ricain, certains medias lui ont aussi reproch? d’avoir manqu? de respect ? l’?gard des victimes du 11 septembre en intitulant son livre Les deux tours, parce que ces m?dias d?couvraient en 2002 l’adapatation d’un livre publi? en… 1955 !

(…)?Lire la suite :
Le Hobbit
: entretien avec Vincent Ferr? (2)

Posté dans Entretiens par le 25.12.12 à 19:31 - 12 commentaires

Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferr? (2)

Photo : Le Seigneur des Anneaux, le retour du roi

Lire la premi?re partie de l'entretien : Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferr? (1)

(…)

Z?rodeconduite.net : Le Livre de Poche a lanc? une importante campagne de promotion du Hobbit de Tolkien en direction des enseignants. Qu’est ce que d'apr?s vous un professeur de coll?ge peut "tirer" de ce roman dans un cadre p?dagogique ?

Vincent Ferr? : Dans le cadre des programmes du coll?ge, trois angles paraissent int?ressants : l’?criture du conte, le roman d’aventure, et le rapport au moyen ?ge. La structure du Hobbit peut vraiment ?tre ?tudi?e selon le sch?ma actantiel du conte, mais avec un ?cart croissant par rapport ? la norme : en m?me temps qu’il mettait par ?crit Le Hobbit, Tolkien r?fl?chissait aux contes de f?es, ? leur histoire et ? leurs codes. Je conseille vivement aux enseignants du secondaire de lire le petit essai Du Conte de F?es, paru dans Fa?rie et autres textes (chez Bourgois et en Pocket). Tolkien y explique que les contes de f?es ne sont pas r?serv?s aux enfants, et qu’il faut que les "conteurs" prennent les enfants au s?rieux, sans les prendre de haut. Tolkien utilise une tr?s belle image, celle du v?tement : quand on donne un v?tement ? un enfant, il faut le choisir un peu plus grand, pour que l’enfant grandisse en ?tant ? l‘aise.? Tel est le r?le du conte de f?es pour Tolkien : il doit aider l’enfant ? grandir, lui donner ? r?fl?chir…?
C‘est aussi un texte id?al pour ouvrir une fen?tre sur la litt?rature m?di?vale : aussi bien au coll?ge d'ailleurs qu‘avec des ?tudiants ? l'universit?. On retrouve quelques th?matiques et sc?nes tr?s "arthuriennes" (alors que ce ne sont pas les r?f?rences directes les plus importantes pour Tolkien) : le r?le du roi, la figure du magicien ? travers Gandalf… On peut aussi creuser du c?t? des l?gendes celtiques et surtout nordiques (? partir de passages de Beowulf). On peut enfin ?largir ? d’autres r?f?rents comme le Roman de Renard pour le c?t? r?aliste et humoristique, pourquoi pas les fabliaux parce que Le Hobbit est un peu une com?die sociale, etc... Toutefois, il est utile que les enseignants consultent la nouvelle traduction du Hobbit parue chez Bourgois, pour ?clairer certains passages de la traduction du Livre de Poche. Beaucoup d’extraits ont ?t? mis en ligne avec l’accord de l’?diteur – y compris des extraits audio lu par Dominique Pinon ou, tr?s r?cemment, Guillaume Galienne. Signalons ?galement la version "annot?e" (et illustr?e) du Hobbit, chez Christian Bourgois, qui est plut?t destin?e aux adultes, avec des renvois au Seigneur des Anneaux, des extraits de lettres, des mises en perspective avec d’autres textes contemporains ou des sources possibles.

Z?rodeconduite.net : Et vos conseils par rapport aux films ?

Vincent Ferr? :? Mon sentiment est que le film ? conseiller aux enseignants du secondaire n’est pas Le Hobbit, mais plut?t le premier volet de l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson,? La Communaut? de l’Anneau, sorti en 2001. Ce premier volet nous plonge assez longuement dans le monde des Hobbits et pr?sente l’univers de la Terre du Milieu. On rencontre Gandalf, les Hobbits, avant le d?part vers l’aventure. Avec Le Hobbit, on a l’impression que Peter Jackson refait sa Communaut? de l’Anneau onze ans apr?s, en faisant revenir des personnages de ses films qui n’apparaissent pas dans le livre de Tolkien : il y a des raccords avec Elijah Wood pour Frodo, Cate Blanchett pour Galadriel, Chistopher Lee pour Saruman... qui n’ont rien ? faire dans l’histoire mais que Jackson r?int?gre, comme pour donner des gages ? ceux qui ont aim? sa trilogie pr?c?dente. Il fait une prequel, sa Menace Fant?me en quelque sorte.
Son ambition est tr?s claire, elle concerne le spectaculaire : comme il l’a expliqu?, les jeunes "consomment" d?sormais des films sur tablettes, et il s’agissait de faire un film qui soit plus grand que des tablettes ! Le probl?me est que pour parvenir ? ses fins, Jackson a fait trois films ; et au lieu d’adapter Le Hobbit, il explore l’univers qu’il a lui-m?me cr?? en trois dimensions pour Le Seigneur des Anneaux, avec Alan Lee et John Howe, univers qui est tr?s convaincant.

Z?rodeconduite.net : Avez vous peur que les films ne remplacent les livres, qu'une sorte de sous-culture "Seigneur des anneaux" supplante l'œuvre de Tolkien ?

Vincent Ferr? : Il faut diff?rencier la situation en France (et en Europe plus largement) et la situation aux ?tats-Unis. En France, les m?dias et le syst?me scolaire mettent en avant les livres, ce qui est formidable ! Il faut continuer dans cette direction-l?, en esp?rant que, comme en 2001-2003, les films am?nent les lecteurs ? d?couvrir les textes. Aujourd’hui le discours promotionnel qui proclame que le film est fid?le au livre de Tolkien est compl?tement battu en br?che, par les spectateurs et m?me les journalistes. Aux ?tats-Unis la situation est toute autre : la puissance de frappe de l’industrie cin?matographique associ?e ? la r?volution num?rique (qui n’est pas probl?matique en soi, attention!) fait que le texte de Tolkien pourrait ?tre supplant?. Le danger est qu‘un jour les "romans tir?s du film" se vendent mieux que les œuvres originales de Tolkien ! On ne peut que se r?jouir devant l’?cho que rencontre Tolkien comme auteur dans les m?dias fran?ais, o? l’on commence ? se d?barrasser de quelques clich?s autour de sa vie et de son œuvre.
Mais il n’est pas inutile de distinguer ce rouleau-compresseur de l’industrie cin?matographique, de la r?appropriation de l‘univers tolkienien par les amateurs, qui est absolument louable et estimable. C’est aussi li? au plaisir que l’on a a d?ambuler dans un univers, et ? la plasticit? de celui-ci, qui peut ?tre repris, transform?, d?form? : les auteurs de fantasy ont parfois plagi? Tolkien en reprenant son monde sous une forme simplifi?e, les jeux de r?les se r?clament de lui, nombre d‘illustrateurs s’en inspirent aussi, de m?me que les musiciens (de Led Zeppelin aux Beatles, en passant par le black metal, il y a des groupes entiers qui se r?clament de Tolkien : voir l'article "Tolkien et la musique" dans le Dictionnaire Tolkien).? C'est ?galement ce que fait aujourd'hui Peter Jackson avec Le Hobbit : d?ambuler dans sa propre version du monde de Tolkien.

Z?rodeconduite.net : Qu'avez-vous pens? des avanc?es techniques accomplies avec le Hobbit ?

Vincent Ferr? : J‘ai vu le dernier film (Le Hobbit) en 24 images / seconde et 3D et le recours ? la 3D m’a laiss? sceptique. On voit nettement les proth?ses des acteurs, le c?t? parfois "toc" des d?cors, comme si l’?volution des techniques cin?matographiques prenait en d?faut le r?alisateur par rapport ? la r?ussite qu’offrait La Communaut? de l’Anneau en mati?re de d?cors et d’effets sp?ciaux.Pour des enseignants, il pourrait ?tre judicieux de prendre plut?t certains extraits de La Communaut? de l’Anneau (le premier film de Jackson), pour montrer comment un r?alisateur peut rendre cr?dible un univers merveilleux, et de mettre ces passages en relation avec ceux o? Tolkien explicite son travail litt?raire. Dans Du conte de f?es, il explique travailler ? partir du monde r?el, prendre le jaune du soleil, le vert de l’herbe, le bleu du ciel, et les redistribuer... de fa?on ? d?router le lecteur et de lui permettre de regarder diff?remment le monde r?el.? Sur le plan p?dagogique, une piste peut ?tre creus?e autour du merveilleux comme d?tour pour voir le monde r?el, et une autre autour de la subversion des normes du conte.

Z?rodeconduite.net :? Est ce qu’on peut parler du dictionnaire ? C’est un travail colossal, il y a ?norm?ment d’articles, de contributeurs.?

Vincent Ferr? :? Le dictionnaire est au d?part une commande de CNRS ?ditions, dans l’id?e de constituer un groupe de travail pour proposer un ouvrage un peu "polyphonique", car il n’y a pas de sp?cialiste de Tolkien en France, qui lui consacrerait tout son temps. J’ai donc contact? quelques universitaires comme Leo Carruthers qui est professeur de langue et litt?rature m?di?vales anglaises ? la Sorbonne, et qui ?crit beaucoup sur Tolkien, ou Isabelle Pantin, grande sp?cialiste de litt?rature fran?aise de la renaissance, professeure ? l’Ecole Normale Sup?rieure, qui a ?crit un essai remarquable sur Tolkien (Tolkien et ses l?gendes : une exp?rience en fiction). J’avais aussi envie de contacter des personnes qui s’int?ressaient un peu ? Tolkien au sein de l’Universit?, mais aussi des ?tudiants en master ou en th?se, et des gens hors universit? qui depuis quelques ann?es ont mis en ligne des articles (ou des textes) tr?s int?ressants sur Tolkien.
Il faut en effet savoir qu’en France, celui-ci n’a pas fait l’objet d’?tudes universitaires avant le tournant des ann?es 2000. L’int?r?t pour les films de Jackson, et donc la nouvelle popularit? de Tolkien, coincidant avec l’explosion d’internet, en 1998, beaucoup de personnes ont fr?quent? des forums de discussion qui, dans notre langue, sont d’une qualit? exceptionnelle. En tant qu’enseignant et chercheur, je suis tr?s heureux de cet esprit de partage autour d’un livre ; d’autant que l’oeuvre de Tolkien encore constitue une porte d’entr?e vers la litt?rature m?di?vale, ou vers d’autres formes de litt?rature de l’imaginaire.?
Le dictionnaire Tolkien entend donner aux lecteurs des points de vue assez compl?mentaires et vari?s sur tous les aspects de l’oeuvre, qui ne se limite pas aux seuls Hobbit et Seigneur des Anneaux. Ces derniers sont en fait comme la partie ?merg?e de l’iceberg : environ 10 000 pages de textes de Tolkien ont ?t? publi?es, ? comparer au millier de pages du Seigneur des Anneaux et aux trois cents du Hobbit. Le Dictionnaire Tolkien propose des entr?es sur tous les personnages, tous les textes (avec une petite bibliographie critique pour chaque entr?e), des notices biographiques pour resituer l’homme dans son contexte, mais aussi des entr?es notionnelles. Parmi celles que je pr?f?re figurent celles sur le destin ou le libre arbitre, qui sont magnifiques. D‘autres ?voquent certains clich?s, comme la place des femmes dans l’oeuvre – et l’on apprend qu’il y eu des lectures f?ministes de Tolkien !? Il n’y a aucune question taboue ? partir du moment o? l’on accepte de ne pas simplifier et de ne pas rechercher le "folklorique" a priori – on le sait, certains m?dias s’imaginent encore que les lecteurs de Tolkien se d?guisent en Elfes. Intellectuellement ce genre de projet de vulgarisation scientifique, au sens positif du terme, ?tait in?dit pour moi et a donn? beaucoup de sens aux recherches plus pointues que je peux faire en biblioth?que, que je publie en mon nom ou en collaboration avec d’autres universitaires.

Le Hobbit, un voyage inattendu de Peter Jackson, 2012, dur?e : 2 h 45, actuellement au cin?ma
Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent Ferr?, 670 p., CNRS ?ditions, 2012, 39,00 €

Posté dans Entretiens par le 25.12.12 à 14:13 - 5 commentaires

Jane : entretien avec Ariane Hudelet

Comme son nom l’indique, Jane de Julian Jarrold est consacr? ? la romanci?re nationale Jane Austen, l’auteure de Raison et sentiments, Mansfield Park, Orgueil et pr?jug?s, autant d’œuvres adapt?es et r?adapt?es au cin?ma (le dernier cit? a m?me ?t? inscrit au programme du CAPES et de l'Agr?gation d’Anglais). Un nouveau biopic (ou biographie film?e) de grand auteur, comme les r?cents Miss Potter ou La Fontaine ? Jane serait plut?t ? Miss Austen ce que Moli?re de Laurent Tirard a ?t? ? Jean-Baptiste Poquelin : une biographie imaginaire, qui extrapole la vie ? partir de l’œuvre, la premi?re ?tant cens?e avoir inspir? la seconde. Le risque de ce genre d’entreprise est de rabattre le litt?raire aux dimensions ?troites du biographique, et de passer par pertes et profits le processus complexe de la cr?ation.
S’appuyant sur la r?cente biographie de Jon Spence, Julian Jarrold s’en tire avec beaucoup plus de subtilit? que Laurent Tirard, en composant une sorte d’? la mani?re de… C’est ? la fois le charme et la limite du film, qui ne ressemble ? rien tant qu’? une… adaptation de Jane Austen.
Pour en avoir le cœur net, et de peur de ne pas rendre justice ? la richesse du film, nous avons pos? quelques questions ? Ariane Hudelet, ma?tre de conf?rences ? l’universit? Paris III-Sorbonne Nouvelle, et sp?cialiste des adaptations de Jane Austen ? l’?cran. Elle est notamment l’auteur d’un manuel sur Pride and Prejudice – Jane Austen et Joe Wright (Armand Colin, 2006), bien utile aux agr?gatifs d’Anglais (voir ?galement ces articles en ligne, en fran?ais et en anglais : "Premi?res impressions et pr?jug?s : le premier regard dans Pride and Prejudice, roman et films", et "Incarnating Jane Austen : the role of sound in the recent film adaptations").

Z?rodeconduite.net : Dans quelle mesure cette biographie est imaginaire ?

Ariane Hudelet : On sait finalement assez peu de choses sur la vie de Jane Austen : les historiens ont d? reconstituer sa biographie ? partir de rares t?moignages contemporains (elle n’?tait pas un personnage public), et surtout de sa correspondance. Or apr?s son d?c?s, sa sœur Cassandra a d?truit les lettres les plus personnelles. Les biographes en sont donc r?duits ? conjecturer, ce qui est finalement plut?t plaisant : cela explique que les biographies se soient multipli?es ces derni?res ann?es. Il y a notamment une contradiction qui excite l’imagination, entre ce destin de vieille fille (elle ne s’est jamais mari?e et on ne lui conna?t pas de liaison), et ses romans, qui explorent la gamme des sentiments amoureux avec une extraordinaire acuit?. Comment peut-elle en parler aussi bien sans l’avoir fait !? La biographie de Jon Spencer dont est adapt? le film sp?cule sur ce myst?re, en lui ? inventant ? une liaison forc?ment secr?te avec un certain Tom Lefroy,
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Posté dans Entretiens par le 17.10.12 à 14:42 - 1 commentaire

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