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Entretiens : Les entretiens (57 articles)

Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferr? (2)

Photo : Le Seigneur des Anneaux, le retour du roi

Lire la premi?re partie de l'entretien : Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferr? (1)

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Z?rodeconduite.net : Le Livre de Poche a lanc? une importante campagne de promotion du Hobbit de Tolkien en direction des enseignants. Qu’est ce que d'apr?s vous un professeur de coll?ge peut "tirer" de ce roman dans un cadre p?dagogique ?

Vincent Ferr? : Dans le cadre des programmes du coll?ge, trois angles paraissent int?ressants : l’?criture du conte, le roman d’aventure, et le rapport au moyen ?ge. La structure du Hobbit peut vraiment ?tre ?tudi?e selon le sch?ma actantiel du conte, mais avec un ?cart croissant par rapport ? la norme : en m?me temps qu’il mettait par ?crit Le Hobbit, Tolkien r?fl?chissait aux contes de f?es, ? leur histoire et ? leurs codes. Je conseille vivement aux enseignants du secondaire de lire le petit essai Du Conte de F?es, paru dans Fa?rie et autres textes (chez Bourgois et en Pocket). Tolkien y explique que les contes de f?es ne sont pas r?serv?s aux enfants, et qu’il faut que les "conteurs" prennent les enfants au s?rieux, sans les prendre de haut. Tolkien utilise une tr?s belle image, celle du v?tement : quand on donne un v?tement ? un enfant, il faut le choisir un peu plus grand, pour que l’enfant grandisse en ?tant ? l‘aise.? Tel est le r?le du conte de f?es pour Tolkien : il doit aider l’enfant ? grandir, lui donner ? r?fl?chir…?
C‘est aussi un texte id?al pour ouvrir une fen?tre sur la litt?rature m?di?vale : aussi bien au coll?ge d'ailleurs qu‘avec des ?tudiants ? l'universit?. On retrouve quelques th?matiques et sc?nes tr?s "arthuriennes" (alors que ce ne sont pas les r?f?rences directes les plus importantes pour Tolkien) : le r?le du roi, la figure du magicien ? travers Gandalf… On peut aussi creuser du c?t? des l?gendes celtiques et surtout nordiques (? partir de passages de Beowulf). On peut enfin ?largir ? d’autres r?f?rents comme le Roman de Renard pour le c?t? r?aliste et humoristique, pourquoi pas les fabliaux parce que Le Hobbit est un peu une com?die sociale, etc... Toutefois, il est utile que les enseignants consultent la nouvelle traduction du Hobbit parue chez Bourgois, pour ?clairer certains passages de la traduction du Livre de Poche. Beaucoup d’extraits ont ?t? mis en ligne avec l’accord de l’?diteur – y compris des extraits audio lu par Dominique Pinon ou, tr?s r?cemment, Guillaume Galienne. Signalons ?galement la version "annot?e" (et illustr?e) du Hobbit, chez Christian Bourgois, qui est plut?t destin?e aux adultes, avec des renvois au Seigneur des Anneaux, des extraits de lettres, des mises en perspective avec d’autres textes contemporains ou des sources possibles.

Z?rodeconduite.net : Et vos conseils par rapport aux films ?

Vincent Ferr? :? Mon sentiment est que le film ? conseiller aux enseignants du secondaire n’est pas Le Hobbit, mais plut?t le premier volet de l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson,? La Communaut? de l’Anneau, sorti en 2001. Ce premier volet nous plonge assez longuement dans le monde des Hobbits et pr?sente l’univers de la Terre du Milieu. On rencontre Gandalf, les Hobbits, avant le d?part vers l’aventure. Avec Le Hobbit, on a l’impression que Peter Jackson refait sa Communaut? de l’Anneau onze ans apr?s, en faisant revenir des personnages de ses films qui n’apparaissent pas dans le livre de Tolkien : il y a des raccords avec Elijah Wood pour Frodo, Cate Blanchett pour Galadriel, Chistopher Lee pour Saruman... qui n’ont rien ? faire dans l’histoire mais que Jackson r?int?gre, comme pour donner des gages ? ceux qui ont aim? sa trilogie pr?c?dente. Il fait une prequel, sa Menace Fant?me en quelque sorte.
Son ambition est tr?s claire, elle concerne le spectaculaire : comme il l’a expliqu?, les jeunes "consomment" d?sormais des films sur tablettes, et il s’agissait de faire un film qui soit plus grand que des tablettes ! Le probl?me est que pour parvenir ? ses fins, Jackson a fait trois films ; et au lieu d’adapter Le Hobbit, il explore l’univers qu’il a lui-m?me cr?? en trois dimensions pour Le Seigneur des Anneaux, avec Alan Lee et John Howe, univers qui est tr?s convaincant.

Z?rodeconduite.net : Avez vous peur que les films ne remplacent les livres, qu'une sorte de sous-culture "Seigneur des anneaux" supplante l'œuvre de Tolkien ?

Vincent Ferr? : Il faut diff?rencier la situation en France (et en Europe plus largement) et la situation aux ?tats-Unis. En France, les m?dias et le syst?me scolaire mettent en avant les livres, ce qui est formidable ! Il faut continuer dans cette direction-l?, en esp?rant que, comme en 2001-2003, les films am?nent les lecteurs ? d?couvrir les textes. Aujourd’hui le discours promotionnel qui proclame que le film est fid?le au livre de Tolkien est compl?tement battu en br?che, par les spectateurs et m?me les journalistes. Aux ?tats-Unis la situation est toute autre : la puissance de frappe de l’industrie cin?matographique associ?e ? la r?volution num?rique (qui n’est pas probl?matique en soi, attention!) fait que le texte de Tolkien pourrait ?tre supplant?. Le danger est qu‘un jour les "romans tir?s du film" se vendent mieux que les œuvres originales de Tolkien ! On ne peut que se r?jouir devant l’?cho que rencontre Tolkien comme auteur dans les m?dias fran?ais, o? l’on commence ? se d?barrasser de quelques clich?s autour de sa vie et de son œuvre.
Mais il n’est pas inutile de distinguer ce rouleau-compresseur de l’industrie cin?matographique, de la r?appropriation de l‘univers tolkienien par les amateurs, qui est absolument louable et estimable. C’est aussi li? au plaisir que l’on a a d?ambuler dans un univers, et ? la plasticit? de celui-ci, qui peut ?tre repris, transform?, d?form? : les auteurs de fantasy ont parfois plagi? Tolkien en reprenant son monde sous une forme simplifi?e, les jeux de r?les se r?clament de lui, nombre d‘illustrateurs s’en inspirent aussi, de m?me que les musiciens (de Led Zeppelin aux Beatles, en passant par le black metal, il y a des groupes entiers qui se r?clament de Tolkien : voir l'article "Tolkien et la musique" dans le Dictionnaire Tolkien).? C'est ?galement ce que fait aujourd'hui Peter Jackson avec Le Hobbit : d?ambuler dans sa propre version du monde de Tolkien.

Z?rodeconduite.net : Qu'avez-vous pens? des avanc?es techniques accomplies avec le Hobbit ?

Vincent Ferr? : J‘ai vu le dernier film (Le Hobbit) en 24 images / seconde et 3D et le recours ? la 3D m’a laiss? sceptique. On voit nettement les proth?ses des acteurs, le c?t? parfois "toc" des d?cors, comme si l’?volution des techniques cin?matographiques prenait en d?faut le r?alisateur par rapport ? la r?ussite qu’offrait La Communaut? de l’Anneau en mati?re de d?cors et d’effets sp?ciaux.Pour des enseignants, il pourrait ?tre judicieux de prendre plut?t certains extraits de La Communaut? de l’Anneau (le premier film de Jackson), pour montrer comment un r?alisateur peut rendre cr?dible un univers merveilleux, et de mettre ces passages en relation avec ceux o? Tolkien explicite son travail litt?raire. Dans Du conte de f?es, il explique travailler ? partir du monde r?el, prendre le jaune du soleil, le vert de l’herbe, le bleu du ciel, et les redistribuer... de fa?on ? d?router le lecteur et de lui permettre de regarder diff?remment le monde r?el.? Sur le plan p?dagogique, une piste peut ?tre creus?e autour du merveilleux comme d?tour pour voir le monde r?el, et une autre autour de la subversion des normes du conte.

Z?rodeconduite.net :? Est ce qu’on peut parler du dictionnaire ? C’est un travail colossal, il y a ?norm?ment d’articles, de contributeurs.?

Vincent Ferr? :? Le dictionnaire est au d?part une commande de CNRS ?ditions, dans l’id?e de constituer un groupe de travail pour proposer un ouvrage un peu "polyphonique", car il n’y a pas de sp?cialiste de Tolkien en France, qui lui consacrerait tout son temps. J’ai donc contact? quelques universitaires comme Leo Carruthers qui est professeur de langue et litt?rature m?di?vales anglaises ? la Sorbonne, et qui ?crit beaucoup sur Tolkien, ou Isabelle Pantin, grande sp?cialiste de litt?rature fran?aise de la renaissance, professeure ? l’Ecole Normale Sup?rieure, qui a ?crit un essai remarquable sur Tolkien (Tolkien et ses l?gendes : une exp?rience en fiction). J’avais aussi envie de contacter des personnes qui s’int?ressaient un peu ? Tolkien au sein de l’Universit?, mais aussi des ?tudiants en master ou en th?se, et des gens hors universit? qui depuis quelques ann?es ont mis en ligne des articles (ou des textes) tr?s int?ressants sur Tolkien.
Il faut en effet savoir qu’en France, celui-ci n’a pas fait l’objet d’?tudes universitaires avant le tournant des ann?es 2000. L’int?r?t pour les films de Jackson, et donc la nouvelle popularit? de Tolkien, coincidant avec l’explosion d’internet, en 1998, beaucoup de personnes ont fr?quent? des forums de discussion qui, dans notre langue, sont d’une qualit? exceptionnelle. En tant qu’enseignant et chercheur, je suis tr?s heureux de cet esprit de partage autour d’un livre ; d’autant que l’oeuvre de Tolkien encore constitue une porte d’entr?e vers la litt?rature m?di?vale, ou vers d’autres formes de litt?rature de l’imaginaire.?
Le dictionnaire Tolkien entend donner aux lecteurs des points de vue assez compl?mentaires et vari?s sur tous les aspects de l’oeuvre, qui ne se limite pas aux seuls Hobbit et Seigneur des Anneaux. Ces derniers sont en fait comme la partie ?merg?e de l’iceberg : environ 10 000 pages de textes de Tolkien ont ?t? publi?es, ? comparer au millier de pages du Seigneur des Anneaux et aux trois cents du Hobbit. Le Dictionnaire Tolkien propose des entr?es sur tous les personnages, tous les textes (avec une petite bibliographie critique pour chaque entr?e), des notices biographiques pour resituer l’homme dans son contexte, mais aussi des entr?es notionnelles. Parmi celles que je pr?f?re figurent celles sur le destin ou le libre arbitre, qui sont magnifiques. D‘autres ?voquent certains clich?s, comme la place des femmes dans l’oeuvre – et l’on apprend qu’il y eu des lectures f?ministes de Tolkien !? Il n’y a aucune question taboue ? partir du moment o? l’on accepte de ne pas simplifier et de ne pas rechercher le "folklorique" a priori – on le sait, certains m?dias s’imaginent encore que les lecteurs de Tolkien se d?guisent en Elfes. Intellectuellement ce genre de projet de vulgarisation scientifique, au sens positif du terme, ?tait in?dit pour moi et a donn? beaucoup de sens aux recherches plus pointues que je peux faire en biblioth?que, que je publie en mon nom ou en collaboration avec d’autres universitaires.

Le Hobbit, un voyage inattendu de Peter Jackson, 2012, dur?e : 2 h 45, actuellement au cin?ma
Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent Ferr?, 670 p., CNRS ?ditions, 2012, 39,00 €

Posté dans Entretiens par le 25.12.12 à 14:13 - 5 commentaires

Jane : entretien avec Ariane Hudelet

Comme son nom l’indique, Jane de Julian Jarrold est consacr? ? la romanci?re nationale Jane Austen, l’auteure de Raison et sentiments, Mansfield Park, Orgueil et pr?jug?s, autant d’œuvres adapt?es et r?adapt?es au cin?ma (le dernier cit? a m?me ?t? inscrit au programme du CAPES et de l'Agr?gation d’Anglais). Un nouveau biopic (ou biographie film?e) de grand auteur, comme les r?cents Miss Potter ou La Fontaine ? Jane serait plut?t ? Miss Austen ce que Moli?re de Laurent Tirard a ?t? ? Jean-Baptiste Poquelin : une biographie imaginaire, qui extrapole la vie ? partir de l’œuvre, la premi?re ?tant cens?e avoir inspir? la seconde. Le risque de ce genre d’entreprise est de rabattre le litt?raire aux dimensions ?troites du biographique, et de passer par pertes et profits le processus complexe de la cr?ation.
S’appuyant sur la r?cente biographie de Jon Spence, Julian Jarrold s’en tire avec beaucoup plus de subtilit? que Laurent Tirard, en composant une sorte d’? la mani?re de… C’est ? la fois le charme et la limite du film, qui ne ressemble ? rien tant qu’? une… adaptation de Jane Austen.
Pour en avoir le cœur net, et de peur de ne pas rendre justice ? la richesse du film, nous avons pos? quelques questions ? Ariane Hudelet, ma?tre de conf?rences ? l’universit? Paris III-Sorbonne Nouvelle, et sp?cialiste des adaptations de Jane Austen ? l’?cran. Elle est notamment l’auteur d’un manuel sur Pride and Prejudice – Jane Austen et Joe Wright (Armand Colin, 2006), bien utile aux agr?gatifs d’Anglais (voir ?galement ces articles en ligne, en fran?ais et en anglais : "Premi?res impressions et pr?jug?s : le premier regard dans Pride and Prejudice, roman et films", et "Incarnating Jane Austen : the role of sound in the recent film adaptations").

Z?rodeconduite.net : Dans quelle mesure cette biographie est imaginaire ?

Ariane Hudelet : On sait finalement assez peu de choses sur la vie de Jane Austen : les historiens ont d? reconstituer sa biographie ? partir de rares t?moignages contemporains (elle n’?tait pas un personnage public), et surtout de sa correspondance. Or apr?s son d?c?s, sa sœur Cassandra a d?truit les lettres les plus personnelles. Les biographes en sont donc r?duits ? conjecturer, ce qui est finalement plut?t plaisant : cela explique que les biographies se soient multipli?es ces derni?res ann?es. Il y a notamment une contradiction qui excite l’imagination, entre ce destin de vieille fille (elle ne s’est jamais mari?e et on ne lui conna?t pas de liaison), et ses romans, qui explorent la gamme des sentiments amoureux avec une extraordinaire acuit?. Comment peut-elle en parler aussi bien sans l’avoir fait !? La biographie de Jon Spencer dont est adapt? le film sp?cule sur ce myst?re, en lui ? inventant ? une liaison forc?ment secr?te avec un certain Tom Lefroy,
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Posté dans Entretiens par le 17.10.12 à 14:42 - 1 commentaire

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