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Entretiens : Les entretiens (55 articles)

Au bord du monde : entretien avec Claus Drexel

Au bord du monde

Dans Au bord du monde, remarquable documentaire sortant dans peu de salles mais encens? par la critique, le cin?aste Claus Drexel est parti ? la rencontre des sans-abri qui hantent la nuit parisienne. Un engagement humain au long cours qui nous permet de nous confronter ? des individus tellement en marge qu'on ne les voit ni ne les ?coute plus, mais aussi une exp?rience de cin?ma port?e par des partis pris esth?tiques tr?s forts. A l'occasion de la sortie du film, nous avons interrog? le r?alisateur sur ses intentions.?

Comment est n? ce film ?

Claus Drexel : J'avais envie de faire ce film parce que j'?tais frapp? par le nombre croissant de sans-abri que l'on voit ? Paris. Ce sont des gens que tout le monde voit mais que personne ne regarde, et surtout que personne n'?coute. M?me dans les reportages ou les documentaires qui leur sont consacr?s, on pr?f?re donner la parole ? des travailleurs sociaux, des associations, des institutionnels, parce que les sans-abri sont difficiles d'acc?s, qu'il faut de la patience pour les faire parler. Que pensent-ils de leur situation, quel est leur regard sur le monde ? Ces interrogations ?taient le point de d?part d'Au bord du monde. Le parti pris du film ?tait de recueillir la parole des sans-abri et rien que leur parole.

Le film se d?marque aussi par ses partis pris visuels tr?s forts…

C.D. : J'avais aussi dans l'id?e de faire un film beau ? regarder, dans lequel chaque plan serait comme un tableau (d'o? le format large et l'utilisation de plan fixes). Il s'agissait de montrer le contraste inoui entre le d?nuement dans lequel vivent ces gens et la richesse et la beaut? des lieux qui les entourent. C'est particuli?rement vrai ? Paris qui est une sorte de ville-mus?e, un des fleurons de la civilisation occidentale. Mon producteur a eu alors l'id?e de me faire travailler non pas avec un chef-op?rateur de cin?ma (qui aurait travaill? avec ses r?flexes, qui aurait peut-?tre voulu des mouvements de cam?ra ou de l'?clairage artificiel) mais avec un photographe. Nous sommes tomb?s sur les photos de Sylvain Leser, qui photographie les sans-abris depuis cinq ans. Elles correspondaient exactement ? ce que je cherchais : des partis pris esth?tiques forts (ses photos rappellent Goya, Le Caravage), mais une volont? de toujours mettre l'humain au centre.

Comment avez-vous approch? les sans-abri ?

C.D : D?s le d?part nous savions qu'il fallait prendre le temps de faire ce film, qu'il ne pourrait pas se faire rapidement. Je cite souvent ce que dit le Renard au Petit Prince : "si tu veux que l'on devienne amis, il faut que l'on prenne le temps de s'apprivoiser". Donc nous sommes partis dans les rues de Paris, notre cam?ra dans le sac, et nous avons commenc? ? aborder les sans-abri et ? leur parler de notre projet (il ?tait essentiel pour moi qu'ils soient pleinement consentants). Je ne m'?tais pas du tout document? avant, je voulais garder un regard innocent, m'ouvrir ? la rencontre avec ces personnes que je ne connaissais pas. Nous avons rencontr? beaucoup de monde, et je me suis rendu compte qu'il y avait plein de probl?matiques diff?rentes, et par cons?quent plein de films possibles ! Ceux qui m'ont le plus frapp?, ce sont les gens qui ont un probl?me qui va au-del? de la question du logement, dont l'exclusion semble renvoyer ? des blessures plus profondes. Nous nous sommes concentr?s sur ces gens-l?…?

Le film commence par le t?moignage de Jeny, qui est peut-?tre le personnage le plus ?loign? de la "normalit?".

C.D : Jeny est un personnage fascinant ? bien des ?gards, je voulais absolument qu'elle soit dans le film. Cette femme qui vit ? m?me le sol sur les grilles d'a?ration du m?tro, ? cinquante m?tres de l'Arc de Triomphe, c'est un symbole qui r?sume tout le film, de m?me que les d?ambulations pied nus d'Henri sur les Champs-?lys?es, ? la toute fin du film. Jeny est une personne tr?s fragile psychologiquement, mais compl?tement inoffensive : c'est pour cela qu'on la laisse l?, que personne ne s'occupe d'elle. Le SAMU social a une brigade psy, mais qui manque terriblement de moyens : ils sont oblig?s de se concentrer sur les cas les plus urgents, ceux qui repr?sentent une menace pour autrui. Les autres sont laiss?s ? leur d?tresse, et c'est aussi cela que je voulais montrer. Avec ma monteuse Anne Souriau, nous avons construit la narration du film comme une ?volution vers la folie. A cet ?gard Jeni ?tait plut?t un personnage de fin de film. Mais cela ne fonctionnait pas, alors on l'a plac? en ouverture, un peu comme ? l'op?ra, pour annoncer le th?me du film. C'?tait une fa?on de placer tout de suite le spectateur dans un monde parall?le au n?tre, avant de revenir ? des t?moignages plus factuels, plus concrets, comme celui de Wenceslas qui s'exprime tr?s clairement sur le quotidien des sans-abri.

Le film est vide de toute pr?sence humaine, ? l'exception des sans-abri.

C.D. : Je voulais vraiment montrer un Paris vid? de toute silhouette humaine, ? part celle des sans-abri : comme si ceux-ci ?taient les derniers survivants de notre civilisation, les derniers gardiens de cette "ville-lumi?re". Nous avons film? en plein cœur de la nuit, ? l'heure o? le m?tro est ferm?, quand Paris devient une ville fant?me. Pour tenir ce parti pris, nous avons d? aussi, sur quelques plans, effacer num?riquement des silhouettes. Je revendique tout ? fait cette stylisation, et le recours ? des trucages. Werner Herzog oppose la "v?rit? du comptable", ? laquelle on voudrait parfois r?duire le documentaire, et la "v?rit? extatique", plus stylis?e, qui est beaucoup plus riche et int?ressante. Je m'inscris dans cette veine-l?…

Le travail du son participe de cette stylisation dans le film.

C.D : Je voulais que la parole soit tr?s pr?sente, tout en ?vacuant les sons de la ville, afin recr?er une sorte de cocon, une intimit? avec les personnages. Techniquement c'?tait une v?ritable gageure, d'autant que l'on travaillait en plans tr?s larges. Du tournage en lui-m?me on n'a gard? que les voix, et on a recr?? toute l'ambiance sonore du film en post-production, en recourant m?me au bruitage, ce qui est rare dans le documentaire.?

Les personnes interrog?es dans le film parlent assez peu de l'avant (comment ils ont bascul? dans cette situation de pr?carit?) et d'un ?ventuel apr?s (comment ils pouraient en sortir)… On a l'impression qu'ils ont enferm?s dans ce pr?sent pr?caire.

C.D. : Je voulais qu'ils ne parlent que de ce qu'ils ont envie d'aborder, j'avais le souci de respecter leur intimit?, m?me si je n'ai pas h?sit? ? poser des questions ? Christine sur ses enfants par exemple.? Il est ?vident qu'il n'y a pas de r?ponse claire et univoque ? la question du "comment devient-on un sans-abri ?". Quand il m'arrivait d'aborder la question, je me rendais compte qu'eux-m?mes ne savent pas vraiment. Leurs r?ponses sont tr?s factuelles, et souvent insatisfaisantes ? nos yeux. Les sp?cialistes ont ?tabli qu'il s'agit dans la plupart des cas de de gens fragilis?s durant leur enfance : beaucoup par exemple sont pass?s par des familles d'accueil. Des ann?es plus tard, un accident de la vie (perte d'emploi ou de logement, divorce ou rupture amoureuse), qu'une personne plus solide aurait pu surmonter, r?active ce traumatisme d'enfance et les fait d?gringoler. Comme il est dit au d?but du film, c'est comme une autre naissance : ils basculent dans un autre monde, et finissent par oublier leur vie d'avant. Chez les personnes que je fais figurer dans le film, je pense que le probl?me du logement n'est qu'un sympt?me. Ils souffrent d'un mal bien plus profond que le seul fait de vivre dans la rue. Dans le cadre de la soci?t? de consommation, ces gens n'ont plus aucune valeur : c'est cela qui les rend fous, plus que de vivre ? la rue. Cela ?tant dit, il ne faut pas minimiser les effets de la crise ?conomique, l'explosion des loyers et la pression sur les salaires, le pr?cariat : les gens se retrouvent ? la rue parce que la soci?t? est devenue impitoyable. La majorit? des sans-abri et des personnes en situation de pr?carit? l'est pour des raisons ?conomiques, mais ce n'?tait pas le sujet du film.

[Au Bord du monde?de Claus Drexel. 2013. Dur?e : 98 mn. Distribution : Aramis Films. Au cin?ma le 22 janvier 2014]?

Posté dans Entretiens par le 25.01.14 à 15:06 - Réagir

L'usine de films amateurs : Entretien avec Michel Gondry

Michel Gondry

Apr?s avoir transform?, ? l'occasion de la r?trospective qui lui ?tait consacr?e, une partie du Centre Pompidou en studio de r?alisation de films "su?d?s", ? l'instar des h?ros de Soyez sympa rembobinez (au programme de Lyc?ens au cin?ma cette ann?e), le cin?aste Michel Gondry annonce aujourd'hui la cr?ation "en dur" de sa d?sormais fameuse "Usine de films d'amateurs". ? Aubervilliers ? partir de 2016, amateurs et amoureux du cin?ma pourront venir donner libre court ? leur imagination visuelle dans les locaux r?nov?s d'une ancienne manufacture d'allumettes !
Nous remettons en ligne, ? l'occasion de cette annonce, l'entretien que Michel Gondry que nous avait accord? pour feu-Cin?lyc?e.fr.?

Comment est n? le projet de l’Usine des films amateurs ?

C’est une id?e que j’ai eu il y a tr?s longtemps, en arrivant ? Paris (je venais de Versailles), et en voyant tous ces salles de quartier laiss?es ? l’abandon. J’avais imagin? un syst?me auto-suffisant permettant de faire revivre ces salles : les gens auraient pay? non pas pour voir les films de la ? grande distribution ? mais leurs propres films, qu'ils auraient cr?? ensemble. Je n’avais pas les moyens de mettre ?a en place ? l’?poque, tout le monde m’aurait pris pour un farfelu. Mais ce projet a nourri, des ann?es plus tard, le sc?nario de Soyez sympas rembobinez (Be kind rewind) : quand dans la derni?re partie du film, c’est tout le quartier qui participe au tournage du petit film sur la vie de Fats Waller, j'ai recr?? cette exp?rience communautaire avec les habitants de la petite ville de Passaic.?

Comment s’est constitu? le ? protocole ? qui est ? l’œuvre actuellement ?

Il s’est constitu? de mani?re empirique, en testant les m?thodes que j'avais imagin?es, en voyant ce qui marchait ou pas. Ainsi apr?s Soyez sympa, rembobinez (Be kind rewind) j’ai voulu poursuivre le travail avec les habitants de Passaic qui avaient particip? au film, et j’ai constitu? une sorte d’atelier d’?criture. Mais je me suis rendu compte que cela ne marchait pas, parce que cela demandait aux gens un investissement sur le long terme : au contraire, il faut que la r?compense soit imm?diate, que le r?sultat soit visible tout de suite. Le principe de l'Usine c'est qu'en trois heures un film a ?t? imagin?, ?crit et tourn?, et tout le monde est l? pour voir le r?sultat ? la fin. Les films sont ?videmment pleins d’erreurs et de maladresses, mais c'est ?a qui fait rigoler tout le monde. Apr?s, l’ensemble des r?gles du protocole n’a qu’un seul objectif : cr?er un espace r?ellement d?mocratique, o? tout le monde puisse s’exprimer et s’amuser.?

Pourquoi ce titre, ? l’usine des films amateurs ? ?

Les termes sont importants. Il ?tait primordial de dire qu’il ne s’agit ni d’une ?cole de cin?ma ni d’une exposition. Ce n’est pas l? que l’on va apprendre ? faire du cin?ma, et les films n’ont pas de valeur intrins?que : la seule chose qui importe c’est le plaisir pris ensemble. A New York l’Usine a ?t? accueillie par une galerie d’art, et il y a eu un malentendu. La galerie a invit? son r?seau de critiques d’art, il y a eu une sorte de vernissage, et les critiques m’ont ? allum? ? ? la sortie. Mais ils n’ont pas compris que le projet ne leur ?tait pas destin?, que le but n'?tait pas de faire de l’art contemporain.?

Le protocole est donc transposable, des petites ? usines de films amateurs ? peuvent-elles essaimer ?

Le protocole peut tout ? fait ?tre r?alis? ailleurs que dans l’Usine. Nous l’avons test? en ext?rieur, donc sans d?cor ni accessoire, avec ce que l’on avait sous la main. On a fait ?a en banlieue parisienne dans un quartier dit ? sensible ?, avec les jeunes qui avaient ?t? contact?s par la MJC locale. Les adolescents ?taient assez m?fiants, ils le sont toujours par rapport ? des gens venus de l’ext?rieur, ils ont peur du regard que l’on va porter sur eux. Et puis pour me pr?senter je leur ai dit que j’?tais le type qui avait film? les clips d’ IAM ou de Daft Punk, cela a aid? ? briser la glace ! Le film a mis du temps ? se mettre en route, les gar?ons n’arr?taient pas de se chambrer, c’?tait ? qui se moquerait le plus des id?es des autres,et puis les filles ont pris les choses en main et la mayonnaise a pris. Ils ont tourn? dans l’urgence parce que la nuit tombait, c’?tait une exp?rience assez magique. Quant ? d?cliner le concept, on me l’a propos? mais je suis toujours tr?s r?ticent : je ne veux surtout pas qu’il soit r?cup?r? ? des fins mercantiles ou de communication, parce qu’immanquablement la dimension utopique du projet (la gratuit?, le fonctionnement d?mocratique) serait sacrifi?e … C’est pour cela que je refuse absolument de mettre les films sur internet, comme tout le monde me le propose. L’internet est un outil de communication extraordinaire, c'est aussi un pr?cieux espace de libert? dans les pays non d?mocratiques. Mais c’est ?galement un univers assez violent : pour un seul projet mis en ligne vous allez g?n?rer des centaines de commentaires, dont la plupart ne sont pas bienveillants. Je voulais ? tout prix ?viter cela : le seul jugement qui importe c’est celui des gens qui ont particip? au film.?

Au Centre Pompidou, l’Usine de films amateurs est accompagn?e d’une r?trospective de vos œuvres mais aussi d’une ? carte blanche ? qui pr?sente quelques films. Le choix s’av?re assez ?clectique : Kes de Ken Loach ou un t?l?film —in?dit en France— de Jane Campion (Two friends) mais aussi des films tr?s populaires comme Hibernatus avec Louis de Fun?s ou Le Magnifique de Philippe de Broca… Qu’est-ce qui relie ces films ?

Ce sont tout d'abord des films qui m’ont marqu?, inspir? d’une mani?re ou d’une autre. Par exemple le Belmondo du Magnifique a beaucoup nourri le r?le qu'interpr?te Seth Rogen dans The Green Hornet. Mais si je r?fl?chis un peu plus, je crois que ce qui relie ces films c’est la notion de cin?ma ? populaire ? : soit ces films parlent du peuple ou de personnages qui en sont issus, soit ce sont des films qui ont touch? ce que l’on appelle le ? grand-public ?. Cette dimension populaire est pour moi consubstantielle ? l’industrie cin?matographique : plus un film co?te cher plus il doit toucher un public large. Quand je r?alise The Green Hornet pour un grand studio hollywoodien, mon contrat est de faire un film qui va plaire au plus grand nombre : le studio a investi pr?s de cent-soixante millions de dollars, il esp?re rentrer dans ses frais et si possible gagner de l’argent ! A l’autre extr?me l’Usine des films amateurs ne rapporte rien, mais ce n’est pas grave, parce que ?a ne co?te pas cher non plus… Je l'avais imagin? comme un syst?me ?conomiquement viable.

La plupart des films que vous avez choisis ne sont pas reconnus comme des chefs d’œuvre de l’histoire du cin?ma, comme faisant partie de la cin?philie ? officielle ? et reconnue. On a l’impression que vous ?tes venu au cin?ma par un autre chemin que celui de la cin?philie…

Je suis venu au cin?ma par l’animation : c’est en faisant les clips de mon groupe Oui Oui, dans lequel j’?tais batteur, que j’ai commenc?. Mes r?f?rences se situaient plut?t du c?t? des films d’animation, notamment de l’animation image par image : je pense aux films extraordinaires de Ladislas Starewitch, qui est le pionnier franco-russe de l’animation en volume, ou ? la s?rie Collargol qui a beaucoup marqu? les gens de ma g?n?ration. Et puis apr?s avoir fait plusieurs clips, essay? plusieurs techniques d’animation, j’ai ressenti le besoin de filmer des ?tres humains, des corps et des visages. Pour ?tre tout ? fait honn?te, c’est aussi qu’? la diff?rence des autres membres du groupe j’avais envie de montrer ma trombine ? l’?cran : quitte ? jouer dans un groupe de rock, autant que les filles puissent vous reconna?tre dans la rue ! C'est ensuite que j'ai (re)d?couvert les grands classiques de l’histoire du cin?ma, gr?ce ? des amis comme Jean-Louis Bompoint qui me faisaient des listes, me donnaient des cassettes VHS : ? Il faut absolument que tu voie ?a, c’est formidable ! ?.?

Vous avez l’image d’un cin?aste extr?mement cr?atif, inventif, inspir?… Comment parvenez-vous ? pr?server cette inspiration dans le syst?me hollywoodien, notamment sur un film comme The green hornet, avec les contraintes extr?mement lourdes qu’impose une superproduction ?

Mais c’est le cin?ma en g?n?ral qui impose ces contraintes : il faut g?rer une ?quipe, un budget, un temps de tournage limit? ! J’aime beaucoup ce que disait le musicien contemporain John Cage de sa musique : qu’elle s’appuyait sur des structures tr?s rigides, presque math?matiques, mais qu’? l’int?rieur de ces structures pr?valait une totale libert?. Quand je tourne un film j’essaye d’atteindre cet id?al : cr?er des petites bulles de chaos ? l’int?rieur d’une structure tr?s rigoureuse. Pour le dire autrement il faut que le r?cit avance, parce que sinon le public d?croche, mais il faut aussi que dans chaque sc?ne il y ait un peu d’impr?vu, de vie, qu’il y ait quelque chose qui ? passe ? entre les com?diens. Je crois que le travail d’un cin?aste est de savoir allier une grande rigueur ? une grande libert?…?

> Voir ?galement nos articles "L'Usine des films amateurs : l'utopie de Michel Gondry", "Soyez sympas, Rembobinez" et "L'?cume des jours : le parti pris des choses"
Les DVD de L'Ecume des jours et de Soyez Sympas, Rembobinez sont disponibles dans la boutique Z?rodeconduite.net.

Posté dans Entretiens par le 20.01.14 à 17:47 - Réagir

R?ves d'or : Entretien avec Jean-Michel Lafleur

Jean-Michel Lafleur est chercheur au Centre d’?tudes de l’Ethnicit? et des Migrations (CEDEM) de l’Universit? de Li?ge. Il s’int?resse ? la dimension transnationale des migrations contemporaines, et plus particuli?rement aux questions de participation et repr?sentation politique des migrants dans leurs pays d’accueil et d’origine. Ses travaux traitent ? la fois ? des cas europ?ens (Italie, Belgique) et latino-am?ricains (Mexique, Bolivie). Il a publi? une s?rie d’articles dans les revues International Migration et la Revue Europ?enne des Migrations Internationales. Ses publications incluent deux monographies sur le transnationalisme intitul?s Transnational Politics and the State. The External Voting Rights of Diasporas (Routledge, 2013) et Le transnationalisme politique. Pouvoir des communaut?s immigr?es dans leurs pays d’accueil et pays d’origine (Academia-Bruylant, 2005). Il a accept? de r?pondre aux questions de Z?rodeconduite.net autour du th?me du film R?ves d’or (La jaula de oro) de Diego Quemada-Diez.?

Z?rodeconduite.net : Quelle est l’ampleur du ph?nom?ne des migrations de l’Am?rique centrale vers l’Am?rique du Nord ?

Jean-Michel Lafleur : Selon les donn?es les plus r?centes (2011-2012), trois millions de citoyens originaires d’Am?rique centrale r?sident aux ?tats-Unis. Certains vivent l?galement sur le sol am?ricain mais la plupart d’entre eux sont des clandestins. Ils sont environ 100 000 ? arriver chaque ann?e en provenance et par ordre d’importance, du Salvador, du Guatemala et du Honduras. Ce sont les trois principaux pays concern?s en Am?rique centrale. Parmi ces 100 000 migrants seuls 45 000 environ ont un titre de s?jour valable. Ils b?n?ficient d’un statut type carte verte am?ricaine, permis de travail ou permis de visiteur. Pr?s de 1000 personnes par an re?oivent un statut de r?fugi? politique. La cause principale de cette ?migration est la violence dans l’?tat d’origine. Malgr? le fait que ce soit un motif d’?migration forc?e consid?rable, il n’est pas reconnu comme tel par les ?tats-Unis au vu du nombre peu ?lev? d’individus qui obtiennent le statut de r?fugi?s.??

Existe-t-il un profil type des migrants ?

J-M. L. : Les statistiques officielles ne concernent que les populations entr?es l?galement, ce qui exclue toute une r?alit? de l’immigration clandestine. Nous savons que c’est traditionnellement une migration jeune. Les jeunes migrants partent travailler aux ?tats-Unis dans les secteurs de la construction, de l’agriculture ou de la restauration, ? des postes difficiles. Tous les m?tiers p?nibles rejet?s par les am?ricains natifs sont occup?s par les immigr?s. Il y a ?galement une immigration f?minine qui se retrouve dans les services de soin ? la personne. Les nounous latino-am?ricaines qui s’occupent des enfants, des malades ou des services domestiques sont nombreuses. Ces migrantes sont souvent victimes de viols et d’agressions tout au long de leur long p?riple vers le Nord, ? l’image de ce qui arrive au personnage de Sara dans le film de Diego Quemada-Diez.???

Cette migration concerne les hommes comme les femmes et de tout ?ge ?

J-M. L. : Cela varie mais il faut tout de m?me une bonne condition physique pour effectuer le voyage : traverser la moiti? du continent, prendre des risques, courir pour fuir la police mexicaine et am?ricaine… On peut supposer que la population touch?e par cette ?migration est la plus jeune et la plus d?sesp?r?e car elle est dispos?e ? prendre le plus de risque pour traverser les fronti?res. C'est celle qui subit de plein fouet les effets des crises ?conomiques et de la violence dans les soci?t?s d’origine, qui n’a connu que la violence et que la crise. La situation s’est en effet fortement d?grad?e dans les trois principaux pays d’origine des migrants. Au Salvador, l’?migration vers les ?tats-Unis est deux cent fois plus ?lev?e que ce qu’elle ?tait en 1960, sur un rythme annuel. On parle d’explosion. La d?gradation du contexte de d?part pousse ces jeunes ? partir.??

L’?volution g?n?rale est ? la hausse ?

J-M. L. : En 1990, pr?s d’un million de citoyens issus d’Am?rique centrale habitaient aux ?tats-Unis. Ce chiffre est de trois millions aujourd’hui. La population a tripl? en 20 ans.??

Y a t-il une seule route pour faire ce long p?riple d’Am?rique centrale vers l’Am?rique du Nord ?

J-M. L. : Le passage par l’?tat mexicain du Chiapas est privil?gi? car les contr?les des autorit?s mexicaines y sont peu fr?quents. De plus, les accidents du territoire sont tels que les migrants peuvent facilement passer inaper?us. Les for?ts rendent la travers?e plus discr?te. Les points d’entr?e pour gagner le territoire am?ricain sont un peu toujours les m?mes : Tijuana, Ciudad Juarez, Ciudad Victoria. Tout d?pend du mur, des passages et des tunnels qui existent encore. C’est difficile ? savoir parce que les arrestations entre le Mexique et les ?tats-Unis ont fortement diminu?.??

Pour quelle raison ?

J-M. L. : La r?duction des arrestations sur la fronti?re est une cons?quence du mur ainsi que du renforcement des contr?les. Les migrants d?veloppent des strat?gies habiles et prennent de plus en plus de risques et pour traverser. Les contr?les et les arrestations s’exercent davantage sur le territoire am?ricain. Les descentes dans les entreprises r?put?es pour embaucher du personnel sans papier sont r?guli?res. L’administration Obama a fait sa r?putation en devenant l’administration am?ricaine qui a expuls? le plus de clandestins depuis la Seconde Guerre mondiale. M?me Georges W. Bush n’avait pas ?t? si loin.?

Quelle est la politique des pays touch?s par ce flux migratoire ?

J-M. L. : Le Mexique est mal ? l’aise par rapport ? cette migration car il consid?re que migrer constitue un droit humain. Principal pays concern? par ces migrations, il reconna?t que les populations en d?tresse doivent pouvoir se d?placer. Pr?occup? par cette situation, le gouvernement mexicain ne souhaite pas mettre en place une militarisation de la fronti?re telle que le pays la subit de la part des ?tats-Unis. D’un autre c?t?, il est contraint de d?velopper des politiques publiques pour int?grer les migrants centram?ricains qui ne parviennent pas ? gagner le territoire am?ricain et restent au Mexique. Les autorit?s mexicaines doivent subvenir aux besoins de cette population tr?s pr?caire. La position mexicaine oscille entre reconna?tre le droit ? la migration et se prot?ger en d?fendant ses propres int?r?ts. Les ?tats-Unis exercent ?galement une pression importante sur le gouvernement mexicain pour qu’il ferme sa fronti?re sud.??

Que deviennent ces migrants coinc?s du c?t? de la fronti?re mexicaine ?? Repartent-ils dans leurs pays ?

J-M. L. : Une population demeure dans la zone frontali?re, un peu en transit. Les migrants attendent le bon moment, le bon passeur pour pouvoir remonter vers le nord mais parfois cela n’arrive pas. Il arrive aussi que le migrant soit bless?, que le voyage ait ?t? si ?prouvant qu’il n’a plus de force pour continuer la route avant plusieurs mois, plusieurs semaines. Le Mexique a longtemps ferm? les yeux face ? cette situation. La police ainsi que des bandes criminelles profitaient de la pr?carit? des migrants pour les d?pouiller. Depuis une dizaine d’ann?es, le pays a l?gif?r? et tente de mettre en place une politique d’immigration. Il n’avait jusqu’ici qu’une politique d’?migration. Mais c’est laborieux. Les centres d’aide aux migrants sont limit?s. M?me si d’un point de vue juridique des am?liorations sont notables, la situation humanitaire est encore tr?s pr?occupante.??

Le mur a donc simplement d?plac? le probl?me ?

J-M. L. : Les migrants d?veloppent d’autres moyens pour immigrer aux ?tats-Unis. Ils essaient par exemple d’obtenir des visas temporaires pour visiter un membre de leur famille et restent au del? du terme du visa. Ils deviennent sans-papiers sur le sol am?ricain. Au vu de l’?volution des statistiques, si la moiti? des migrants centram?ricains arrivent de fa?on l?gale, cela signifie que la migration clandestine continue. Le mur a ?merg? sous l’administration de Georges W. Bush, m?me si l’id?e de s?curiser la fronti?re est une vieille id?e. Des travaux avaient ?t? lanc?s sous son administration. Le pr?sident Obama a mis le hol?. Il ?tait pr?occup? par l’image que cela donnait des ?tats-Unis, terre d’immigration, et par le co?t de cette barri?re entre les deux pays dans le contexte budg?taire difficile ? son arriv?e au pouvoir en 2008. Il a fallu faire des coupes budg?taires et le mur en a fait les frais. Barack Obama n’?tait pas certain de l’efficacit? de ce mur ?tant donn? la multiplication de strat?gies alternatives d’immigration.??

La politique am?ricaine est plut?t ferme face ? ce ph?nom?ne migratoire ?

J-M. L. : Les autorit?s am?ricaines renforcent les lois migratoires sur leur territoire, ce qui est moins visible ? la fronti?re o? demeure un statu quo. Les arrestations et les expulsions sont massives. Les cas de familles divis?es dans lesquels la maman reste avec les enfants sur le sol am?ricain et le papa est expuls? sont nombreux. En 2012, il y a eu 400 000 expulsions. Les migrants l?gaux et ill?gaux subissent de plein fouet la politique de l’administration Obama faite de raids et de traques.??

O? s’?tablissent les clandestins aux ?tats-Unis ?

J.-M. L. : Les principaux ?tats de destination des migrations centram?ricaines sont le Texas, la Californie et la Floride. Les immigr?s s’?tablissent plut?t dans les centres urbains mais pas seulement car au niveau des emplois occup?s, le secteur agricole est tr?s pr?sent. Ce n’est pas juste une migration urbaine. C’est difficile ? mesurer. Les statistiques ne sont pas tr?s fiables. Les grands secteurs dans lesquels ces migrants sont employ?s sont : l’agriculture, le travail manuel difficile dans les usines, la restauration (vaisselle, entretien). Tous les m?tiers consid?r?s comme mal pay?s et d?gradants sont occup?s par la main d’œuvre immigr?e, comme en Europe.??

D’un c?t? les ?tats-Unis renvoient ces migrants chez eux, et de l’autre, ils ont besoin de cette main d’œuvre...

J-M. L. : C’est toute la contradiction de la situation. La r?forme migratoire qui s’annonce souhaite r?gler ce probl?me. Que ces emplois critiques pour l’?conomie am?ricaine trouvent preneur sans pour autant nourrir l’ill?galit? en permanence.

[…] Lire la suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film

Propos recueillis par Magali Bourrel pour le site Z?rodeconduite.net

Posté dans Entretiens par le 26.11.13 à 22:11 - Réagir

La Marche : entretien avec le sociologue Abdellali Hajjat (1)

La Marche de Nabil Ben Yadir

Abdellali Hajjat est sociologue, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-Ouest Nanterre et membre de l’Institut des sciences sociales du politique. Il a publié Islamophobie (avec Marwan Mohammed, La Découverte, 2013), Les Frontières de l’« identité nationale » (La Découverte, 2012), et co-dirigé Histoire politique des immigrations (post)coloniales (avec Ahmed Boubeker, éditions Amsterdam, 2008) ainsi qu'Engagements, rébellions et genre dans les quartiers populaires en Europe (1968-2005) (avec Sophie Béroud, Boris Gobille et Michelle Zancarini-Fournel, EAC, 2011). Son ouvrage La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Amsterdam, 2013) s’interroge sur l’héritage de cette action initiée à l’automne 1983 par des jeunes du quartier des Minguettes à Vénissieux.
A l'occasion de la sortie dans les salles du film La Marche de Nabil Ben Yadir, nous l'avons interrogé sur cet événement historique, son contextes, ses ressorts et ses conséquences…

NB : L'entretien est divisé en deux parties. La première traite de la Marche en elle-même, la seconde de "l'après-Marche", jusqu'à la sortie du film aujourd'hui.

Zérodeconduite.net : Dans quel contexte politique naît la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 ?

Abdellali Hajjat : Les socialistes ont gagné la Présidence de la République et l’Assemblée Nationale en 1981. Le champ politique se transforme et la gauche au pouvoir concentre beaucoup d’espoir. La politique du gouvernement est favorable aux étrangers et aux classes populaires : régularisations massives, suspension des expulsions pour les double-peines, instauration de la retraite à 60 ans, nationalisation des entreprises.... Cependant, le Front national réalise ses premiers succès à l’issue des élections municipales de mars 1983, et lors de l’élection municipale partielle de la ville de Dreux, en septembre. Le candidat frontiste accède au second tour face au candidat de la gauche.

Le film de Nabil Ben Yadir démarre sur fond de rébellions urbaines. Quelle en est l’origine ?

A.H. : Ces révoltes naissent à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. Elles sont le fruit d’un conflit, toujours d’actualité, entre les jeunes des quartiers populaires (pas seulement les enfants d'immigrés) et la police. Les interventions policières, jugées violentes et injustes, déclenchent une contestation de l’autorité policière le 21 mars 1983 dans le quartier des Minguettes. Le préfet de police se retire pour éviter une escalade de la violence. La population adopte ensuite un mode d’action non violent et manifeste entre le quartier, la mairie de Vénissieux et le commissariat. Un groupe de jeunes, onze personnes, entame une grève de la faim le 28 mars pour protester contre la manière dont la mairie communiste, la police et les médias traitent les jeunes du quartier.

Le passage d’une lutte violente à une lutte non-violente permet ainsi le soutien de l’opinion publique ?

A.H. : Ces jeunes renversent leur image de délinquants et désarment symboliquement la police qui n’a pas les moyens de réprimer une grève de la faim ou une marche. Les modes d’action deviennent légitimes et les discours élaborés. L’alliance avec certaines associations de soutien aux travailleurs immigrés comme la Cimade et avec le prêtre Christian Delorme a rendu la Marche possible. Les jeunes s’étaient même fait entendre par le gouvernement puisque le directeur de cabinet du premier ministre, Dominique Figeat, se rend à la préfecture de Lyon le 7 avril 1983 pour négocier avec eux. La tension locale est, en partie, désamorcée par des promesses en matière d’emploi et la création d’une commission de prévention à la délinquance à laquelle les jeunes sont associés. Le noyau de grévistes de la faim fonde l’association SOS Avenir Minguettes, un interlocuteur viable pour discuter avec les pouvoirs publics. La journée du 20 juin 1983 bouleverse cet apaisement. Un policier tire sur le président de SOS Avenir Minguettes, Toumi Djaidja, alors qu’il était en train de secourir un jeune attaqué par le chien du policier. Il reçoit une balle dans l’abdomen qui ne le tue pas. A la suite de cet événement, lui et les autres membres de l’association décident de lancer la Marche pour l’égalité et contre le racisme qui se déroulera entre le 15 octobre et le 3 décembre 1983.

Quelles sont les revendications des marcheurs ?

A.H. : Premièrement, ils réclament l’égalité de traitement devant la police et la justice. Ils veulent en finir avec l’inégalité de traitement dans les peines encourues pour la petite délinquance et l’existence d’une certaine impunité pour des personnes accusées de crimes racistes (courtes peines de prison par rapport à la gravité des faits). Leur deuxième revendication porte sur le droit au travail. Les zones d’éducation prioritaires (ZEP) n’existaient pas encore et toute une génération d’enfants d’ouvriers, née dans les années 60, ne trouve pas de débouchés dans le monde de l’entreprise, la crise économique s’aggravant depuis les années 70. Une surpopulation juvénile se concentre au quartier des Minguettes et peu de structures encadrent cette jeunesse, que ce soit au niveau scolaire, sportif, professionnel ou associatif. La troisième revendication porte sur le droit au logement car une politique discriminatoire d’attribution des logements sociaux prévalait à l’époque. Les bailleurs sociaux et donc la mairie de Vénissieux refusaient d’attribuer certains logements sociaux à des familles maghrébines. Ces trois requêtes existaient déjà au moment de la grève de la faim au printemps 1983.

Qu’en est-il du rôle ambigu des Renseignements généraux (RG), vis à vis de La Marche tel que montré dans le film ?

A.H. : D'un point de vue historique, c’est une erreur. Il n’y a pas eu de volonté de sabotage. La Direction centrale des Renseignements généraux était au service du gouvernement qui lui-même avait une position empathique à l’égard des marcheurs. Georgina Dufoix, la secrétaire d’état chargée de la famille et de l’immigration de l’époque, avait envoyé une circulaire à toutes les préfectures des villes concernées par le passage de la marche pour ordonner aux services de police de veiller à ce que tout se passe bien. Les RG ont donc plutôt participé à une protection policière de Marseille jusqu’à Paris. Réaliser un film sur un fait historique induit forcément une distorsion de la réalité. La question est : à quel degré ? Il y a beaucoup de décalage par rapport aux personnages et certaines revendications qui n’ont jamais existé. En tant que socio-historien, je suis un mauvais spectateur, je me focalise sur les détails qui jurent avec la réalité historique…

Qu’ont pensé les immigrés de première génération de la Marche de 1983 ?

A.H. : Dans mon livre La Marche pour l’égalité et contre le racisme, je décris le lien qui existait entre les mobilisations des immigrés post coloniaux de première génération, dans les années 70, et celles de la génération de la marche, les enfants d’immigrés. L’alliance entre ces deux générations s’est concrétisée par des soutiens mutuels. Pendant les grèves de 1983-1984 de l’usine Talbot-Poissy, dans le Val d’Oise, les travailleurs immigrés étaient disqualifiés et peinaient à obtenir satisfaction. Ils luttaient contre les licenciements et pour améliorer leurs conditions de travail. En janvier 1984, une délégation de marcheurs et des comités d’accueil parisiens de la Marche s'est rendu chez Talbot pour les appuyer.

Lire la seconde partie de l'entretien

Propos recueillis par Magali Bourrel

 

La Marche de Nabil Ben Yadir, au cinéma le 27 novembre

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe, sur la boutique DVD Zérodeconduite.

 

Posté dans Entretiens par le 26.11.13 à 17:11 - Réagir

La Marche : entretien avec le sociologue Abdellali Hajjat (2)

Abdellali Hajjat est sociologue, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-Ouest Nanterre et membre de l’Institut des sciences sociales du politique. Il a publié Islamophobie (avec Marwan Mohammed, La Découverte, 2013), Les Frontières de l’« identité nationale » (La Découverte, 2012), et co-dirigé Histoire politique des immigrations (post)coloniales (avec Ahmed Boubeker, éditions Amsterdam, 2008) ainsi qu'Engagements, rébellions et genre dans les quartiers populaires en Europe (1968-2005) (avec Sophie Béroud, Boris Gobille et Michelle Zancarini-Fournel, EAC, 2011). Son ouvrage La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Amsterdam, 2013) s’interroge sur l’héritage de cette action initiée à l’automne 1983 par des jeunes du quartier des Minguettes à Vénissieux.
A l'occasion de la sortie dans les salles du film La Marche de Nabil Ben Yadir, nous l'avons interrogé sur cet événement historique, son contextes, ses ressorts et ses conséquences…

NB : L'entretien est divisé en deux parties. La première traite de la Marche en elle-même, la seconde de "l'après-Marche", jusqu'à la sortie du film aujourd'hui.

Zérodeconduite.net : Considérant les désillusions qui suivirent la marche, n’aurait-il pas été pertinent que le film traite de l’après-marche ?

Abdellali Hajjat : Le film se termine sur l’entrée des marcheurs à l’Elysée comme si cela avait été leur principale victoire. Toute une dimension de l’histoire n’apparaît pas mais ce sont des choix scénaristiques. A mon avis, un des objectifs de cette fiction consiste à réhabiliter un événement méconnu de l’histoire de France. Le film commence juste après que Toumi Djaidja se soit fait tirer dessus par un policier alors qu’une forte mobilisation existait avant et permet de mieux comprendre la décision des marcheurs. La Marche de 1983 fait actuellement l’objet d’une reconstruction qui révèle la volonté de certains artistes, enfants d’immigrés, que la France prenne en compte les enfants de l’immigration en tant que membres de la communauté nationale.

Quel est le contexte politique au lendemain de la Marche ?

Abdellali Hajjat : Pour la Cimade et SOS Avenir Minguettes, le but de la Marche était de recueillir une adhésion massive de l’opinion publique afin de donner des coudées franches au gouvernement pour mener une politique favorable aux étrangers. Suite à la percée du Front national aux élections municipales de 1983, le gouvernement considère qu’une partie de la population partage les idées du parti d’extrême droite. Avantager les étrangers pourrait lui coûter électoralement. Les marcheurs souhaitaient tordre le cou à cette croyance et prouver qu’il existait une France fraternelle. Après la Marche, ils obtiennent la carte de résident de 10 ans pour les étrangers, une revendication de longue date de la part du mouvement associatif pro-immigrés. Depuis 1972, une série de circulaires remettaient en cause la stabilité des étrangers sur le territoire français et rendaient l’obtention d’une carte de séjour et d’un permis de travail difficile. Cette carte offrait aux étrangers non communautaires la possibilité de se projeter dans l’avenir sans subir l’arbitraire administratif. Il y a eu un consensus lors du vote de la loi en juillet 1984. Même la droite, dirigée par Jacques Chirac avait voté pour.  

Mais les lendemains ont vite déchanté…

A. H. : La plupart des marcheurs sont revenus dans leur quartier, notamment aux Minguettes et leur situation sociale n’a pas évolué. Certains ont réussi à s’en sortir en devenant entrepreneur mais peu d’entre eux ont continué leurs activités associatives ou politiques. Les trois revendications de départ sur la question de la police-justice, le droit au logement et le droit au travail n’ont pas véritablement été traitées par les gouvernements successifs. Les tensions sociales n’ont cessé de s’accroître. Il y a eu une tendance à culturaliser le débat. Pendant et après la Marche, l’enjeu concernait la reconnaissance culturelle. De ce point de vue, les avancées sont notables puisque la Marche correspond symboliquement à l’apparition des enfants d’immigrés post coloniaux dans l’espace public. Auparavant, la figure de l’immigration était celle d’un homme seul qui travaille à l’usine et retourne ensuite dans son pays d’origine.

C’est pour cette raison que vous parlez de la Marche de 1983 comme le Mai 68 des enfants d’immigrés ?

A. H. : Cette marche correspond à une libération de la parole des enfants d’immigrés, une catégorie de la population stigmatisée. Ils font dès lors, l’objet d’un discours positif dans le monde et dans les médias. La Marche a provoqué une explosion du nombre d’associations dans les quartiers populaires entraînant la socialisation politique de milliers de jeunes. Du côté des élites, la tendance est de privilégier la dimension culturelle de la Marche, en occultant la question institutionnelle (police, travail, logement) et du côté de la population concernée, la Marche est une référence, considérée comme un événement fondateur permettant l’éclosion de toute une génération de militants. Il ne faut pas non plus surévaluer son importance dans l’histoire des familles d’immigration car très peu s’en souviennent.

Quel sens peut avoir cette marche et sa commémoration aujourd’hui ?

A. H. : La Marche pour l’égalité et contre le racisme pose une question politique, celle de l’égalité. Que signifie l’égalité au delà du discours généraliste et de la devise Liberté, Égalité, Fraternité ? Que signifie l’égalité dans le traitement vis à vis de la police et de la justice ? Comment faire en sorte qu’il n’y ait plus d’inégalités ou de discriminations notamment dans le monde du travail où elles s’aggravent ? Dans certaines zones urbaines sensibles, le taux de chômage des jeunes dépasse les 50%. La situation s’est détériorée depuis la Marche de 1983. Au delà du film, il s’agit du refus de l’égalité de la part de ceux qui sont dans des positions dominantes.  

Sous quel angle les professeurs peuvent-ils aborder le sujet avec leurs élèves ?

A. H. : Les élèves peuvent s’interroger sur la définition du politique, de l’engagement, de la citoyenneté, de la construction des mobilisations et des rapports de force. Comment obliger les élites politiques et administratives à accorder une place à ceux qui sont dans des positions minoritaires ? Il est possible d’évoquer les révoltes survenues à Clichy-sous-Bois pendant l’automne 2005. La pomme de discorde concernait, à nouveau, une intervention policière. Il y a eu d’autres rébellions avant et après… La définition de la police peut constituer un thème de discussion entre professeurs et élèves. Que devrait-être une bonne police ? Comment les citoyens pourraient-ils contrôler les déviances policières ? Les jeunes pourraient réfléchir à un contrôle démocratique des activités policières, comme cela existe en Grande-Bretagne. En France, c’est un tabou. La proposition d’obliger les policiers à remettre un récépissé à l’issue de chaque contrôle a disparu après avoir suscité un vif débat. Cela renvoie à la légitimité de l’autorité policière, la reconnaissance des violences policières et à la difficulté qu’a la police à les reconnaître. Cela devrait être discuté collectivement dans les classes et dans le milieu politique. Si des solutions ne sont pas trouvées, les mêmes logiques d’exclusion risquent de se reproduire.  

Que pensez-vous de l’essor du FN et l’omniprésence de l’Islam dans le débat public et dans les médias ?

A. H. : Dans notre ouvrage Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman", mon collègue Marwan Mohammed et moi-même tâchons de comprendre pourquoi le thème de l’Islam est devenu central dans le débat public notamment dans les écoles. Dans les années quatre-vingt, des études révèlent que les professeurs sont indifférents vis à vis du voile (hijab) que portent certaines jeunes filles à l’école. La première affaire du voile survient en 1989. Il se construit dès lors une opposition entre les bons "beurs", représentés par les marcheurs, et les "musulmans", dans un sens négatif et péjoratif. L’existence de pratiques religieuses musulmanes parmi les enfants d’immigrés apparaît comme un échec de l'intégration. Entre 1989 et 2003-2004 certains acteurs convainquent le gouvernement, les magistrats et les médias de légiférer. Des intellectuels comme Alain Finkielkraut et Régis Debray se sont mobilisés pour obtenir cette loi de prohibition du port du voile à l’école. Une enquête menée en 2008 par l’Institut National des Études Démographiques (INED) révèle que la reproduction des pratiques religieuses d’une génération à l’autre est plus importante chez les juifs et les musulmans que chez les catholiques. On observe une tendance à être plus attaché à une identité religieuse lorsqu’on se trouve dans une situation minoritaire. Mais ce phénomène sociologique est interprété comme un échec de l'intégration, un signe de la montée en puissance du fondamentalisme religieux. Le port du voile n’est pas considéré comme une pratique religieuse normale mais comme le symbole d’une appartenance à une mouvance politique. Certains intellectuels pensent que les enfants d’immigrés qui maintiennent les pratiques religieuses de leurs parents remettent en cause le modèle assimilationniste et l’homogénéité nationale. C’est le fond de l’affaire de 1989, avec le sentiment d'une trahison de la part des filles. Dans le discours républicain, les filles d’immigrés sont censées être à l’avant garde de l’intégration. La décision de ne pas adopter le modèle culturel dominant est perçue comme une trahison.  

Comment le port du voile à l’école est devenu un problème national ?

A. H. : L’interprétation du port du voile comme une pratique non pas religieuse mais politique, ayant un lien avec un mouvment islamiste est une première raison. La deuxième raison s’explique par la mobilisation d’acteurs, notamment d’associations, de membres du Haut Conseil à l’intégration et du Parti socialiste. Une alliance s’est faite entre la droite, la gauche et des magistrats comme Rémy Schwartz qui était à l’époque au Conseil d’État. Cette alliance s’est cristallisée au moment de la commission Stasi (commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité, mise en place le 3 juillet 2003 par Jacques Chirac) et a légitimé l’idée d’interdire le port du hijab à l’école publique. Quelque chose qui était géré localement et ne posait pas de problème en 1989 est devenu un problème national en 2003. La troisième raison est une redéfinition de la laïcité. Historiquement la laïcité est issue de la loi de 1905 qui instaure la séparation de l’Église et de l’État. Cette loi établit le principe de neutralité de l’État à l’égard de n’importe quelle religion. Dans cette loi il y a aussi la garantie des libertés de culte et de conscience, et même de l’expression religieuse dans l’espace public. A partir des années deux mille, la laïcité a été redéfinie dans le sens de l’interdiction de la visibilité religieuse dans l’espace public. Des sondages révèlent qu’aujourd’hui si vous demandez à des enfants ou des lycéens ce qu’est la laïcité, ils répondront spontanément qu'elle concerne l’interdiction de signes religieux dans l’espace public. Alors qu’historiquement, la laïcité, ce n’est pas ça. Or la construction d’un problème et la redéfinition de la laïcité visent spécifiquement les musulmans. Il existe, par exemple, des processions religieuses catholiques dans beaucoup de villes françaises, qui ne posent aucun problème. 

Pourquoi les musulmans ?

A. H. : Il faut remonter à leur origine sociale. Les musulmans sont majoritairement issus des classes populaires. L’islamophobie manifeste une contestation de la légitimité de l’immigration post coloniale sur le territoire français. Le signe religieux est utilisé pour justifier la remise en cause de cette légitimité. Les solutions qui sont proposées sont toujours des solutions d’exclusion. En 1989, au moment de la première affaire du voile, Pierre Bourdieu disait que la question patente était : "faut-il accepter le hijab à l’école publique ?", mais qu’elle occultait la question latente : "Doit-on accepter l’immigration nord-africaine en France ?" Cet enjeu existe toujours. L’islamophobie a tendance à réduire les individus à leur identité religieuse, censée poser problème à la collectivité. A l’école, le refus de certains enfants musulmans de manger du porc est considéré comme une remise en cause de la laïcité et de la République. La question de la compatibilité entre islam et république se pose si l'on admet que les deux seraient contradictoires. De nombreux pays à majorité musulmane ont instauré des régimes républicains : le Sénégal, la Turquie, la Malaisie… Ce sont des pays avec des élections démocratiques, représentatives, avec une alternance. La majorité musulmane n’empêche pas la mise en pratique de la démocratie. Le filtre islamophobe ne permet pas de saisir la complexité de la réalité sociale et de comprendre ce qu’est l’islam.  

Quelle est la juste définition de l’islam ?

A. H. : "L’Islam" en général n’existe pas. Il y a une tendance à mettre en équivalence trois phénomènes distincts. Le premier est la pratique musulmane qui existe et se développe en France. Le deuxième est l’usage politique de la religion par des mouvements associatifs. Le troisième est l’utilisation de la violence physique au nom de la religion, autrement dit le terrorisme. Ces trois phénomènes sont étudiés séparément par des sciences sociales mais l’islamophobie tend à les relier comme s'ils constituaient une réalité unique. Comme si le fait de porter le voile était un signe d’appartenance à une association islamiste, qui elle-même préludait à un acte terroriste.  

Pourquoi le débat se focalise sur l'Islam et la question du communautarisme, alors qu’en 1983, on parlait d’égalité de droits et de lutte contre le racisme ?

A.H. : Cela s’explique par plusieurs dynamiques qui relèvent du champ médiatique et du champ politique. L’Islam est devenu le marronnier de la presse. Les unes sur le sujet sont vendeuses. Sur le plan politique, depuis le début des années quatre-vingt, une convergence idéologique s’opère entre le parti socialiste et l’UMP du point de vue du programme économique. L’enjeu pour les acteurs politiques est de se distinguer notamment autour du thème de l’immigration. Une politique dure à l’encontre des immigrés perçus comme des étrangers compense l’absence d’une politique économique égalitariste, une juste redistribution des richesses. Il existe pourtant de nombreux Français de confession musulmane. Électoralement, le Parti socialiste et l’UMP considèrent qu’une politique d’immigration favorable aux étrangers leur porterait préjudice au profit du Front national.  

D’où la légitimation des idées du Front national ?

A. H. : Les conseillers en communication et les instituts de sondage ont une vision fixe de cet électorat. Des études sociologiques démontrent néanmoins que ceux qui votent systématiquement pour ce parti sont peu nombreux. Parmi ceux qui ont voté pour l’extrême-droite le 21 avril 2002, seulement 3% d’entre eux avaient régulièrement voté FN, les dix années précédentes. Ce vote est flottant, versatile. L’analyse qu’en font les politiques est erronée. Les ouvriers et les classes populaires constitueraient l’électorat frontiste. Hors, le premier parti ouvrier est celui de l’abstention. Les ouvriers qui votent pour le Front national sont presque aussi nombreux que les cadres, les professions libérales, les artisans ou les commerçants qui votent pour le FN. La focalisation sur les ouvriers masque la diversité des profils sociaux de cet électorat. Les stratégies politiques consistent à stigmatiser les musulmans en espérant attirer les électeurs du Front national. En faisant cela, les politiques légitiment le discours d’extrême droite. Le lien entre la légitimation des idées du FN et la manière dont on interprète le succès de ce parti est manifeste.

Lire la première partie de l'entretien

Propos recueillis par Magali Bourrel

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe, sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté dans Entretiens par le 26.11.13 à 17:08 - Réagir

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