blog :::

Entretiens : Les entretiens (61 articles)

R?ves d'or : Entretien avec Jean-Michel Lafleur

Jean-Michel Lafleur est chercheur au Centre d’?tudes de l’Ethnicit? et des Migrations (CEDEM) de l’Universit? de Li?ge. Il s’int?resse ? la dimension transnationale des migrations contemporaines, et plus particuli?rement aux questions de participation et repr?sentation politique des migrants dans leurs pays d’accueil et d’origine. Ses travaux traitent ? la fois ? des cas europ?ens (Italie, Belgique) et latino-am?ricains (Mexique, Bolivie). Il a publi? une s?rie d’articles dans les revues International Migration et la Revue Europ?enne des Migrations Internationales. Ses publications incluent deux monographies sur le transnationalisme intitul?s Transnational Politics and the State. The External Voting Rights of Diasporas (Routledge, 2013) et Le transnationalisme politique. Pouvoir des communaut?s immigr?es dans leurs pays d’accueil et pays d’origine (Academia-Bruylant, 2005). Il a accept? de r?pondre aux questions de Z?rodeconduite.net autour du th?me du film R?ves d’or (La jaula de oro) de Diego Quemada-Diez.?

Z?rodeconduite.net : Quelle est l’ampleur du ph?nom?ne des migrations de l’Am?rique centrale vers l’Am?rique du Nord ?

Jean-Michel Lafleur : Selon les donn?es les plus r?centes (2011-2012), trois millions de citoyens originaires d’Am?rique centrale r?sident aux ?tats-Unis. Certains vivent l?galement sur le sol am?ricain mais la plupart d’entre eux sont des clandestins. Ils sont environ 100 000 ? arriver chaque ann?e en provenance et par ordre d’importance, du Salvador, du Guatemala et du Honduras. Ce sont les trois principaux pays concern?s en Am?rique centrale. Parmi ces 100 000 migrants seuls 45 000 environ ont un titre de s?jour valable. Ils b?n?ficient d’un statut type carte verte am?ricaine, permis de travail ou permis de visiteur. Pr?s de 1000 personnes par an re?oivent un statut de r?fugi? politique. La cause principale de cette ?migration est la violence dans l’?tat d’origine. Malgr? le fait que ce soit un motif d’?migration forc?e consid?rable, il n’est pas reconnu comme tel par les ?tats-Unis au vu du nombre peu ?lev? d’individus qui obtiennent le statut de r?fugi?s.??

Existe-t-il un profil type des migrants ?

J-M. L. : Les statistiques officielles ne concernent que les populations entr?es l?galement, ce qui exclue toute une r?alit? de l’immigration clandestine. Nous savons que c’est traditionnellement une migration jeune. Les jeunes migrants partent travailler aux ?tats-Unis dans les secteurs de la construction, de l’agriculture ou de la restauration, ? des postes difficiles. Tous les m?tiers p?nibles rejet?s par les am?ricains natifs sont occup?s par les immigr?s. Il y a ?galement une immigration f?minine qui se retrouve dans les services de soin ? la personne. Les nounous latino-am?ricaines qui s’occupent des enfants, des malades ou des services domestiques sont nombreuses. Ces migrantes sont souvent victimes de viols et d’agressions tout au long de leur long p?riple vers le Nord, ? l’image de ce qui arrive au personnage de Sara dans le film de Diego Quemada-Diez.???

Cette migration concerne les hommes comme les femmes et de tout ?ge ?

J-M. L. : Cela varie mais il faut tout de m?me une bonne condition physique pour effectuer le voyage : traverser la moiti? du continent, prendre des risques, courir pour fuir la police mexicaine et am?ricaine… On peut supposer que la population touch?e par cette ?migration est la plus jeune et la plus d?sesp?r?e car elle est dispos?e ? prendre le plus de risque pour traverser les fronti?res. C'est celle qui subit de plein fouet les effets des crises ?conomiques et de la violence dans les soci?t?s d’origine, qui n’a connu que la violence et que la crise. La situation s’est en effet fortement d?grad?e dans les trois principaux pays d’origine des migrants. Au Salvador, l’?migration vers les ?tats-Unis est deux cent fois plus ?lev?e que ce qu’elle ?tait en 1960, sur un rythme annuel. On parle d’explosion. La d?gradation du contexte de d?part pousse ces jeunes ? partir.??

L’?volution g?n?rale est ? la hausse ?

J-M. L. : En 1990, pr?s d’un million de citoyens issus d’Am?rique centrale habitaient aux ?tats-Unis. Ce chiffre est de trois millions aujourd’hui. La population a tripl? en 20 ans.??

Y a t-il une seule route pour faire ce long p?riple d’Am?rique centrale vers l’Am?rique du Nord ?

J-M. L. : Le passage par l’?tat mexicain du Chiapas est privil?gi? car les contr?les des autorit?s mexicaines y sont peu fr?quents. De plus, les accidents du territoire sont tels que les migrants peuvent facilement passer inaper?us. Les for?ts rendent la travers?e plus discr?te. Les points d’entr?e pour gagner le territoire am?ricain sont un peu toujours les m?mes : Tijuana, Ciudad Juarez, Ciudad Victoria. Tout d?pend du mur, des passages et des tunnels qui existent encore. C’est difficile ? savoir parce que les arrestations entre le Mexique et les ?tats-Unis ont fortement diminu?.??

Pour quelle raison ?

J-M. L. : La r?duction des arrestations sur la fronti?re est une cons?quence du mur ainsi que du renforcement des contr?les. Les migrants d?veloppent des strat?gies habiles et prennent de plus en plus de risques et pour traverser. Les contr?les et les arrestations s’exercent davantage sur le territoire am?ricain. Les descentes dans les entreprises r?put?es pour embaucher du personnel sans papier sont r?guli?res. L’administration Obama a fait sa r?putation en devenant l’administration am?ricaine qui a expuls? le plus de clandestins depuis la Seconde Guerre mondiale. M?me Georges W. Bush n’avait pas ?t? si loin.?

Quelle est la politique des pays touch?s par ce flux migratoire ?

J-M. L. : Le Mexique est mal ? l’aise par rapport ? cette migration car il consid?re que migrer constitue un droit humain. Principal pays concern? par ces migrations, il reconna?t que les populations en d?tresse doivent pouvoir se d?placer. Pr?occup? par cette situation, le gouvernement mexicain ne souhaite pas mettre en place une militarisation de la fronti?re telle que le pays la subit de la part des ?tats-Unis. D’un autre c?t?, il est contraint de d?velopper des politiques publiques pour int?grer les migrants centram?ricains qui ne parviennent pas ? gagner le territoire am?ricain et restent au Mexique. Les autorit?s mexicaines doivent subvenir aux besoins de cette population tr?s pr?caire. La position mexicaine oscille entre reconna?tre le droit ? la migration et se prot?ger en d?fendant ses propres int?r?ts. Les ?tats-Unis exercent ?galement une pression importante sur le gouvernement mexicain pour qu’il ferme sa fronti?re sud.??

Que deviennent ces migrants coinc?s du c?t? de la fronti?re mexicaine ?? Repartent-ils dans leurs pays ?

J-M. L. : Une population demeure dans la zone frontali?re, un peu en transit. Les migrants attendent le bon moment, le bon passeur pour pouvoir remonter vers le nord mais parfois cela n’arrive pas. Il arrive aussi que le migrant soit bless?, que le voyage ait ?t? si ?prouvant qu’il n’a plus de force pour continuer la route avant plusieurs mois, plusieurs semaines. Le Mexique a longtemps ferm? les yeux face ? cette situation. La police ainsi que des bandes criminelles profitaient de la pr?carit? des migrants pour les d?pouiller. Depuis une dizaine d’ann?es, le pays a l?gif?r? et tente de mettre en place une politique d’immigration. Il n’avait jusqu’ici qu’une politique d’?migration. Mais c’est laborieux. Les centres d’aide aux migrants sont limit?s. M?me si d’un point de vue juridique des am?liorations sont notables, la situation humanitaire est encore tr?s pr?occupante.??

Le mur a donc simplement d?plac? le probl?me ?

J-M. L. : Les migrants d?veloppent d’autres moyens pour immigrer aux ?tats-Unis. Ils essaient par exemple d’obtenir des visas temporaires pour visiter un membre de leur famille et restent au del? du terme du visa. Ils deviennent sans-papiers sur le sol am?ricain. Au vu de l’?volution des statistiques, si la moiti? des migrants centram?ricains arrivent de fa?on l?gale, cela signifie que la migration clandestine continue. Le mur a ?merg? sous l’administration de Georges W. Bush, m?me si l’id?e de s?curiser la fronti?re est une vieille id?e. Des travaux avaient ?t? lanc?s sous son administration. Le pr?sident Obama a mis le hol?. Il ?tait pr?occup? par l’image que cela donnait des ?tats-Unis, terre d’immigration, et par le co?t de cette barri?re entre les deux pays dans le contexte budg?taire difficile ? son arriv?e au pouvoir en 2008. Il a fallu faire des coupes budg?taires et le mur en a fait les frais. Barack Obama n’?tait pas certain de l’efficacit? de ce mur ?tant donn? la multiplication de strat?gies alternatives d’immigration.??

La politique am?ricaine est plut?t ferme face ? ce ph?nom?ne migratoire ?

J-M. L. : Les autorit?s am?ricaines renforcent les lois migratoires sur leur territoire, ce qui est moins visible ? la fronti?re o? demeure un statu quo. Les arrestations et les expulsions sont massives. Les cas de familles divis?es dans lesquels la maman reste avec les enfants sur le sol am?ricain et le papa est expuls? sont nombreux. En 2012, il y a eu 400 000 expulsions. Les migrants l?gaux et ill?gaux subissent de plein fouet la politique de l’administration Obama faite de raids et de traques.??

O? s’?tablissent les clandestins aux ?tats-Unis ?

J.-M. L. : Les principaux ?tats de destination des migrations centram?ricaines sont le Texas, la Californie et la Floride. Les immigr?s s’?tablissent plut?t dans les centres urbains mais pas seulement car au niveau des emplois occup?s, le secteur agricole est tr?s pr?sent. Ce n’est pas juste une migration urbaine. C’est difficile ? mesurer. Les statistiques ne sont pas tr?s fiables. Les grands secteurs dans lesquels ces migrants sont employ?s sont : l’agriculture, le travail manuel difficile dans les usines, la restauration (vaisselle, entretien). Tous les m?tiers consid?r?s comme mal pay?s et d?gradants sont occup?s par la main d’œuvre immigr?e, comme en Europe.??

D’un c?t? les ?tats-Unis renvoient ces migrants chez eux, et de l’autre, ils ont besoin de cette main d’œuvre...

J-M. L. : C’est toute la contradiction de la situation. La r?forme migratoire qui s’annonce souhaite r?gler ce probl?me. Que ces emplois critiques pour l’?conomie am?ricaine trouvent preneur sans pour autant nourrir l’ill?galit? en permanence.

[…] Lire la suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film

Propos recueillis par Magali Bourrel pour le site Z?rodeconduite.net

Posté dans Entretiens par le 26.11.13 à 22:11 - Réagir

La Marche : entretien avec le sociologue Abdellali Hajjat (1)

La Marche de Nabil Ben Yadir

Abdellali Hajjat est sociologue, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-Ouest Nanterre et membre de l’Institut des sciences sociales du politique. Il a publié Islamophobie (avec Marwan Mohammed, La Découverte, 2013), Les Frontières de l’« identité nationale » (La Découverte, 2012), et co-dirigé Histoire politique des immigrations (post)coloniales (avec Ahmed Boubeker, éditions Amsterdam, 2008) ainsi qu'Engagements, rébellions et genre dans les quartiers populaires en Europe (1968-2005) (avec Sophie Béroud, Boris Gobille et Michelle Zancarini-Fournel, EAC, 2011). Son ouvrage La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Amsterdam, 2013) s’interroge sur l’héritage de cette action initiée à l’automne 1983 par des jeunes du quartier des Minguettes à Vénissieux.
A l'occasion de la sortie dans les salles du film La Marche de Nabil Ben Yadir, nous l'avons interrogé sur cet événement historique, son contextes, ses ressorts et ses conséquences…

NB : L'entretien est divisé en deux parties. La première traite de la Marche en elle-même, la seconde de "l'après-Marche", jusqu'à la sortie du film aujourd'hui.

Zérodeconduite.net : Dans quel contexte politique naît la Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 ?

Abdellali Hajjat : Les socialistes ont gagné la Présidence de la République et l’Assemblée Nationale en 1981. Le champ politique se transforme et la gauche au pouvoir concentre beaucoup d’espoir. La politique du gouvernement est favorable aux étrangers et aux classes populaires : régularisations massives, suspension des expulsions pour les double-peines, instauration de la retraite à 60 ans, nationalisation des entreprises.... Cependant, le Front national réalise ses premiers succès à l’issue des élections municipales de mars 1983, et lors de l’élection municipale partielle de la ville de Dreux, en septembre. Le candidat frontiste accède au second tour face au candidat de la gauche.

Le film de Nabil Ben Yadir démarre sur fond de rébellions urbaines. Quelle en est l’origine ?

A.H. : Ces révoltes naissent à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. Elles sont le fruit d’un conflit, toujours d’actualité, entre les jeunes des quartiers populaires (pas seulement les enfants d'immigrés) et la police. Les interventions policières, jugées violentes et injustes, déclenchent une contestation de l’autorité policière le 21 mars 1983 dans le quartier des Minguettes. Le préfet de police se retire pour éviter une escalade de la violence. La population adopte ensuite un mode d’action non violent et manifeste entre le quartier, la mairie de Vénissieux et le commissariat. Un groupe de jeunes, onze personnes, entame une grève de la faim le 28 mars pour protester contre la manière dont la mairie communiste, la police et les médias traitent les jeunes du quartier.

Le passage d’une lutte violente à une lutte non-violente permet ainsi le soutien de l’opinion publique ?

A.H. : Ces jeunes renversent leur image de délinquants et désarment symboliquement la police qui n’a pas les moyens de réprimer une grève de la faim ou une marche. Les modes d’action deviennent légitimes et les discours élaborés. L’alliance avec certaines associations de soutien aux travailleurs immigrés comme la Cimade et avec le prêtre Christian Delorme a rendu la Marche possible. Les jeunes s’étaient même fait entendre par le gouvernement puisque le directeur de cabinet du premier ministre, Dominique Figeat, se rend à la préfecture de Lyon le 7 avril 1983 pour négocier avec eux. La tension locale est, en partie, désamorcée par des promesses en matière d’emploi et la création d’une commission de prévention à la délinquance à laquelle les jeunes sont associés. Le noyau de grévistes de la faim fonde l’association SOS Avenir Minguettes, un interlocuteur viable pour discuter avec les pouvoirs publics. La journée du 20 juin 1983 bouleverse cet apaisement. Un policier tire sur le président de SOS Avenir Minguettes, Toumi Djaidja, alors qu’il était en train de secourir un jeune attaqué par le chien du policier. Il reçoit une balle dans l’abdomen qui ne le tue pas. A la suite de cet événement, lui et les autres membres de l’association décident de lancer la Marche pour l’égalité et contre le racisme qui se déroulera entre le 15 octobre et le 3 décembre 1983.

Quelles sont les revendications des marcheurs ?

A.H. : Premièrement, ils réclament l’égalité de traitement devant la police et la justice. Ils veulent en finir avec l’inégalité de traitement dans les peines encourues pour la petite délinquance et l’existence d’une certaine impunité pour des personnes accusées de crimes racistes (courtes peines de prison par rapport à la gravité des faits). Leur deuxième revendication porte sur le droit au travail. Les zones d’éducation prioritaires (ZEP) n’existaient pas encore et toute une génération d’enfants d’ouvriers, née dans les années 60, ne trouve pas de débouchés dans le monde de l’entreprise, la crise économique s’aggravant depuis les années 70. Une surpopulation juvénile se concentre au quartier des Minguettes et peu de structures encadrent cette jeunesse, que ce soit au niveau scolaire, sportif, professionnel ou associatif. La troisième revendication porte sur le droit au logement car une politique discriminatoire d’attribution des logements sociaux prévalait à l’époque. Les bailleurs sociaux et donc la mairie de Vénissieux refusaient d’attribuer certains logements sociaux à des familles maghrébines. Ces trois requêtes existaient déjà au moment de la grève de la faim au printemps 1983.

Qu’en est-il du rôle ambigu des Renseignements généraux (RG), vis à vis de La Marche tel que montré dans le film ?

A.H. : D'un point de vue historique, c’est une erreur. Il n’y a pas eu de volonté de sabotage. La Direction centrale des Renseignements généraux était au service du gouvernement qui lui-même avait une position empathique à l’égard des marcheurs. Georgina Dufoix, la secrétaire d’état chargée de la famille et de l’immigration de l’époque, avait envoyé une circulaire à toutes les préfectures des villes concernées par le passage de la marche pour ordonner aux services de police de veiller à ce que tout se passe bien. Les RG ont donc plutôt participé à une protection policière de Marseille jusqu’à Paris. Réaliser un film sur un fait historique induit forcément une distorsion de la réalité. La question est : à quel degré ? Il y a beaucoup de décalage par rapport aux personnages et certaines revendications qui n’ont jamais existé. En tant que socio-historien, je suis un mauvais spectateur, je me focalise sur les détails qui jurent avec la réalité historique…

Qu’ont pensé les immigrés de première génération de la Marche de 1983 ?

A.H. : Dans mon livre La Marche pour l’égalité et contre le racisme, je décris le lien qui existait entre les mobilisations des immigrés post coloniaux de première génération, dans les années 70, et celles de la génération de la marche, les enfants d’immigrés. L’alliance entre ces deux générations s’est concrétisée par des soutiens mutuels. Pendant les grèves de 1983-1984 de l’usine Talbot-Poissy, dans le Val d’Oise, les travailleurs immigrés étaient disqualifiés et peinaient à obtenir satisfaction. Ils luttaient contre les licenciements et pour améliorer leurs conditions de travail. En janvier 1984, une délégation de marcheurs et des comités d’accueil parisiens de la Marche s'est rendu chez Talbot pour les appuyer.

Lire la seconde partie de l'entretien

Propos recueillis par Magali Bourrel

 

La Marche de Nabil Ben Yadir, au cinéma le 27 novembre

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe, sur la boutique DVD Zérodeconduite.

 

Posté dans Entretiens par le 26.11.13 à 17:11 - Réagir

La Marche : entretien avec le sociologue Abdellali Hajjat (2)

Abdellali Hajjat est sociologue, maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris-Ouest Nanterre et membre de l’Institut des sciences sociales du politique. Il a publié Islamophobie (avec Marwan Mohammed, La Découverte, 2013), Les Frontières de l’« identité nationale » (La Découverte, 2012), et co-dirigé Histoire politique des immigrations (post)coloniales (avec Ahmed Boubeker, éditions Amsterdam, 2008) ainsi qu'Engagements, rébellions et genre dans les quartiers populaires en Europe (1968-2005) (avec Sophie Béroud, Boris Gobille et Michelle Zancarini-Fournel, EAC, 2011). Son ouvrage La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Amsterdam, 2013) s’interroge sur l’héritage de cette action initiée à l’automne 1983 par des jeunes du quartier des Minguettes à Vénissieux.
A l'occasion de la sortie dans les salles du film La Marche de Nabil Ben Yadir, nous l'avons interrogé sur cet événement historique, son contextes, ses ressorts et ses conséquences…

NB : L'entretien est divisé en deux parties. La première traite de la Marche en elle-même, la seconde de "l'après-Marche", jusqu'à la sortie du film aujourd'hui.

Zérodeconduite.net : Considérant les désillusions qui suivirent la marche, n’aurait-il pas été pertinent que le film traite de l’après-marche ?

Abdellali Hajjat : Le film se termine sur l’entrée des marcheurs à l’Elysée comme si cela avait été leur principale victoire. Toute une dimension de l’histoire n’apparaît pas mais ce sont des choix scénaristiques. A mon avis, un des objectifs de cette fiction consiste à réhabiliter un événement méconnu de l’histoire de France. Le film commence juste après que Toumi Djaidja se soit fait tirer dessus par un policier alors qu’une forte mobilisation existait avant et permet de mieux comprendre la décision des marcheurs. La Marche de 1983 fait actuellement l’objet d’une reconstruction qui révèle la volonté de certains artistes, enfants d’immigrés, que la France prenne en compte les enfants de l’immigration en tant que membres de la communauté nationale.

Quel est le contexte politique au lendemain de la Marche ?

Abdellali Hajjat : Pour la Cimade et SOS Avenir Minguettes, le but de la Marche était de recueillir une adhésion massive de l’opinion publique afin de donner des coudées franches au gouvernement pour mener une politique favorable aux étrangers. Suite à la percée du Front national aux élections municipales de 1983, le gouvernement considère qu’une partie de la population partage les idées du parti d’extrême droite. Avantager les étrangers pourrait lui coûter électoralement. Les marcheurs souhaitaient tordre le cou à cette croyance et prouver qu’il existait une France fraternelle. Après la Marche, ils obtiennent la carte de résident de 10 ans pour les étrangers, une revendication de longue date de la part du mouvement associatif pro-immigrés. Depuis 1972, une série de circulaires remettaient en cause la stabilité des étrangers sur le territoire français et rendaient l’obtention d’une carte de séjour et d’un permis de travail difficile. Cette carte offrait aux étrangers non communautaires la possibilité de se projeter dans l’avenir sans subir l’arbitraire administratif. Il y a eu un consensus lors du vote de la loi en juillet 1984. Même la droite, dirigée par Jacques Chirac avait voté pour.  

Mais les lendemains ont vite déchanté…

A. H. : La plupart des marcheurs sont revenus dans leur quartier, notamment aux Minguettes et leur situation sociale n’a pas évolué. Certains ont réussi à s’en sortir en devenant entrepreneur mais peu d’entre eux ont continué leurs activités associatives ou politiques. Les trois revendications de départ sur la question de la police-justice, le droit au logement et le droit au travail n’ont pas véritablement été traitées par les gouvernements successifs. Les tensions sociales n’ont cessé de s’accroître. Il y a eu une tendance à culturaliser le débat. Pendant et après la Marche, l’enjeu concernait la reconnaissance culturelle. De ce point de vue, les avancées sont notables puisque la Marche correspond symboliquement à l’apparition des enfants d’immigrés post coloniaux dans l’espace public. Auparavant, la figure de l’immigration était celle d’un homme seul qui travaille à l’usine et retourne ensuite dans son pays d’origine.

C’est pour cette raison que vous parlez de la Marche de 1983 comme le Mai 68 des enfants d’immigrés ?

A. H. : Cette marche correspond à une libération de la parole des enfants d’immigrés, une catégorie de la population stigmatisée. Ils font dès lors, l’objet d’un discours positif dans le monde et dans les médias. La Marche a provoqué une explosion du nombre d’associations dans les quartiers populaires entraînant la socialisation politique de milliers de jeunes. Du côté des élites, la tendance est de privilégier la dimension culturelle de la Marche, en occultant la question institutionnelle (police, travail, logement) et du côté de la population concernée, la Marche est une référence, considérée comme un événement fondateur permettant l’éclosion de toute une génération de militants. Il ne faut pas non plus surévaluer son importance dans l’histoire des familles d’immigration car très peu s’en souviennent.

Quel sens peut avoir cette marche et sa commémoration aujourd’hui ?

A. H. : La Marche pour l’égalité et contre le racisme pose une question politique, celle de l’égalité. Que signifie l’égalité au delà du discours généraliste et de la devise Liberté, Égalité, Fraternité ? Que signifie l’égalité dans le traitement vis à vis de la police et de la justice ? Comment faire en sorte qu’il n’y ait plus d’inégalités ou de discriminations notamment dans le monde du travail où elles s’aggravent ? Dans certaines zones urbaines sensibles, le taux de chômage des jeunes dépasse les 50%. La situation s’est détériorée depuis la Marche de 1983. Au delà du film, il s’agit du refus de l’égalité de la part de ceux qui sont dans des positions dominantes.  

Sous quel angle les professeurs peuvent-ils aborder le sujet avec leurs élèves ?

A. H. : Les élèves peuvent s’interroger sur la définition du politique, de l’engagement, de la citoyenneté, de la construction des mobilisations et des rapports de force. Comment obliger les élites politiques et administratives à accorder une place à ceux qui sont dans des positions minoritaires ? Il est possible d’évoquer les révoltes survenues à Clichy-sous-Bois pendant l’automne 2005. La pomme de discorde concernait, à nouveau, une intervention policière. Il y a eu d’autres rébellions avant et après… La définition de la police peut constituer un thème de discussion entre professeurs et élèves. Que devrait-être une bonne police ? Comment les citoyens pourraient-ils contrôler les déviances policières ? Les jeunes pourraient réfléchir à un contrôle démocratique des activités policières, comme cela existe en Grande-Bretagne. En France, c’est un tabou. La proposition d’obliger les policiers à remettre un récépissé à l’issue de chaque contrôle a disparu après avoir suscité un vif débat. Cela renvoie à la légitimité de l’autorité policière, la reconnaissance des violences policières et à la difficulté qu’a la police à les reconnaître. Cela devrait être discuté collectivement dans les classes et dans le milieu politique. Si des solutions ne sont pas trouvées, les mêmes logiques d’exclusion risquent de se reproduire.  

Que pensez-vous de l’essor du FN et l’omniprésence de l’Islam dans le débat public et dans les médias ?

A. H. : Dans notre ouvrage Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman", mon collègue Marwan Mohammed et moi-même tâchons de comprendre pourquoi le thème de l’Islam est devenu central dans le débat public notamment dans les écoles. Dans les années quatre-vingt, des études révèlent que les professeurs sont indifférents vis à vis du voile (hijab) que portent certaines jeunes filles à l’école. La première affaire du voile survient en 1989. Il se construit dès lors une opposition entre les bons "beurs", représentés par les marcheurs, et les "musulmans", dans un sens négatif et péjoratif. L’existence de pratiques religieuses musulmanes parmi les enfants d’immigrés apparaît comme un échec de l'intégration. Entre 1989 et 2003-2004 certains acteurs convainquent le gouvernement, les magistrats et les médias de légiférer. Des intellectuels comme Alain Finkielkraut et Régis Debray se sont mobilisés pour obtenir cette loi de prohibition du port du voile à l’école. Une enquête menée en 2008 par l’Institut National des Études Démographiques (INED) révèle que la reproduction des pratiques religieuses d’une génération à l’autre est plus importante chez les juifs et les musulmans que chez les catholiques. On observe une tendance à être plus attaché à une identité religieuse lorsqu’on se trouve dans une situation minoritaire. Mais ce phénomène sociologique est interprété comme un échec de l'intégration, un signe de la montée en puissance du fondamentalisme religieux. Le port du voile n’est pas considéré comme une pratique religieuse normale mais comme le symbole d’une appartenance à une mouvance politique. Certains intellectuels pensent que les enfants d’immigrés qui maintiennent les pratiques religieuses de leurs parents remettent en cause le modèle assimilationniste et l’homogénéité nationale. C’est le fond de l’affaire de 1989, avec le sentiment d'une trahison de la part des filles. Dans le discours républicain, les filles d’immigrés sont censées être à l’avant garde de l’intégration. La décision de ne pas adopter le modèle culturel dominant est perçue comme une trahison.  

Comment le port du voile à l’école est devenu un problème national ?

A. H. : L’interprétation du port du voile comme une pratique non pas religieuse mais politique, ayant un lien avec un mouvment islamiste est une première raison. La deuxième raison s’explique par la mobilisation d’acteurs, notamment d’associations, de membres du Haut Conseil à l’intégration et du Parti socialiste. Une alliance s’est faite entre la droite, la gauche et des magistrats comme Rémy Schwartz qui était à l’époque au Conseil d’État. Cette alliance s’est cristallisée au moment de la commission Stasi (commission de réflexion sur l'application du principe de laïcité, mise en place le 3 juillet 2003 par Jacques Chirac) et a légitimé l’idée d’interdire le port du hijab à l’école publique. Quelque chose qui était géré localement et ne posait pas de problème en 1989 est devenu un problème national en 2003. La troisième raison est une redéfinition de la laïcité. Historiquement la laïcité est issue de la loi de 1905 qui instaure la séparation de l’Église et de l’État. Cette loi établit le principe de neutralité de l’État à l’égard de n’importe quelle religion. Dans cette loi il y a aussi la garantie des libertés de culte et de conscience, et même de l’expression religieuse dans l’espace public. A partir des années deux mille, la laïcité a été redéfinie dans le sens de l’interdiction de la visibilité religieuse dans l’espace public. Des sondages révèlent qu’aujourd’hui si vous demandez à des enfants ou des lycéens ce qu’est la laïcité, ils répondront spontanément qu'elle concerne l’interdiction de signes religieux dans l’espace public. Alors qu’historiquement, la laïcité, ce n’est pas ça. Or la construction d’un problème et la redéfinition de la laïcité visent spécifiquement les musulmans. Il existe, par exemple, des processions religieuses catholiques dans beaucoup de villes françaises, qui ne posent aucun problème. 

Pourquoi les musulmans ?

A. H. : Il faut remonter à leur origine sociale. Les musulmans sont majoritairement issus des classes populaires. L’islamophobie manifeste une contestation de la légitimité de l’immigration post coloniale sur le territoire français. Le signe religieux est utilisé pour justifier la remise en cause de cette légitimité. Les solutions qui sont proposées sont toujours des solutions d’exclusion. En 1989, au moment de la première affaire du voile, Pierre Bourdieu disait que la question patente était : "faut-il accepter le hijab à l’école publique ?", mais qu’elle occultait la question latente : "Doit-on accepter l’immigration nord-africaine en France ?" Cet enjeu existe toujours. L’islamophobie a tendance à réduire les individus à leur identité religieuse, censée poser problème à la collectivité. A l’école, le refus de certains enfants musulmans de manger du porc est considéré comme une remise en cause de la laïcité et de la République. La question de la compatibilité entre islam et république se pose si l'on admet que les deux seraient contradictoires. De nombreux pays à majorité musulmane ont instauré des régimes républicains : le Sénégal, la Turquie, la Malaisie… Ce sont des pays avec des élections démocratiques, représentatives, avec une alternance. La majorité musulmane n’empêche pas la mise en pratique de la démocratie. Le filtre islamophobe ne permet pas de saisir la complexité de la réalité sociale et de comprendre ce qu’est l’islam.  

Quelle est la juste définition de l’islam ?

A. H. : "L’Islam" en général n’existe pas. Il y a une tendance à mettre en équivalence trois phénomènes distincts. Le premier est la pratique musulmane qui existe et se développe en France. Le deuxième est l’usage politique de la religion par des mouvements associatifs. Le troisième est l’utilisation de la violence physique au nom de la religion, autrement dit le terrorisme. Ces trois phénomènes sont étudiés séparément par des sciences sociales mais l’islamophobie tend à les relier comme s'ils constituaient une réalité unique. Comme si le fait de porter le voile était un signe d’appartenance à une association islamiste, qui elle-même préludait à un acte terroriste.  

Pourquoi le débat se focalise sur l'Islam et la question du communautarisme, alors qu’en 1983, on parlait d’égalité de droits et de lutte contre le racisme ?

A.H. : Cela s’explique par plusieurs dynamiques qui relèvent du champ médiatique et du champ politique. L’Islam est devenu le marronnier de la presse. Les unes sur le sujet sont vendeuses. Sur le plan politique, depuis le début des années quatre-vingt, une convergence idéologique s’opère entre le parti socialiste et l’UMP du point de vue du programme économique. L’enjeu pour les acteurs politiques est de se distinguer notamment autour du thème de l’immigration. Une politique dure à l’encontre des immigrés perçus comme des étrangers compense l’absence d’une politique économique égalitariste, une juste redistribution des richesses. Il existe pourtant de nombreux Français de confession musulmane. Électoralement, le Parti socialiste et l’UMP considèrent qu’une politique d’immigration favorable aux étrangers leur porterait préjudice au profit du Front national.  

D’où la légitimation des idées du Front national ?

A. H. : Les conseillers en communication et les instituts de sondage ont une vision fixe de cet électorat. Des études sociologiques démontrent néanmoins que ceux qui votent systématiquement pour ce parti sont peu nombreux. Parmi ceux qui ont voté pour l’extrême-droite le 21 avril 2002, seulement 3% d’entre eux avaient régulièrement voté FN, les dix années précédentes. Ce vote est flottant, versatile. L’analyse qu’en font les politiques est erronée. Les ouvriers et les classes populaires constitueraient l’électorat frontiste. Hors, le premier parti ouvrier est celui de l’abstention. Les ouvriers qui votent pour le Front national sont presque aussi nombreux que les cadres, les professions libérales, les artisans ou les commerçants qui votent pour le FN. La focalisation sur les ouvriers masque la diversité des profils sociaux de cet électorat. Les stratégies politiques consistent à stigmatiser les musulmans en espérant attirer les électeurs du Front national. En faisant cela, les politiques légitiment le discours d’extrême droite. Le lien entre la légitimation des idées du FN et la manière dont on interprète le succès de ce parti est manifeste.

Lire la première partie de l'entretien

Propos recueillis par Magali Bourrel

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits d'utilisation en classe, sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté dans Entretiens par le 26.11.13 à 17:08 - Réagir

As I lay dying : entretien avec Fr?d?rique Spill

As I lay dying

Quand on demandait ? William Faulkner ce qu'il faisait ? Hollywood, il r?pondait en toute simplicit? : "La pute". L'anecdote r?sume ? elle seule le clich? du grand ?crivain sudiste g?chant son g?nie pour quelques poign?es de dollar dans la Babylone du septi?me art, clich? savoureusement mis en sc?ne par les fr?res Coen dans Barton Fink ? travers leur personnage ? cl? de W.P. Mayhew.

Il serait dommage de s'en tenir ? ?a pour r?sumer les rapports entre Faulkner et le cin?ma : d'un c?t?, l'auteur du Bruit et la fureur a notamment co-?crit cinq films avec Howard Hawks, dont Le Grand sommeil et Le Port de l'angoisse, comme le rappelle Philippe Garnier ; de l'autre, ses romans et nouvelles ont inspir? des cin?astes comme Douglas Sirk (La Ronde de l'aube, 1957, d'apr?s Pyl?ne), Martin Ritt ou Tony Richardson… Aujourd'hui, c'est le jeune James Franco qui s'attaque ? un des chefs d'œuvre de Faulkner, Tandis que j'agonise, et au d?fi que pose sa narration ?clat?e et son style touffu… On a beaucoup parl?, notamment lors de la pr?sentation du film au dernier Festival de Cannes, du choix du split-screen pour retranscrire la multiplicit? des points de vue. Mais la grande r?ussite du film de J. Franco est sans doute d'avoir r?ussi ? donner chair cin?matographique, ? travers les com?diens et la mise en sc?ne, ? ce petit coin de Tennessee qui constitue le d?cor de la quasi totalit? de son œuvre de fiction : le comt? de Yoknapatowpha.

Nous avons interrog? l'universitaire Fr?d?rique Spill, Ma?tre de conf?rences en litt?rature am?ricaine ? l'universit? de Picardie, et sp?cialiste de Faulkner (L'idiotie chez William Faulkner, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2009), pour mieux cerner l'univers fictionnel de Faulkner et sa place dans l'histoire litt?raire. Cet entretien est ? retrouver en int?gralit? sur le site p?dagogique du film, avec un dossier p?dagogique destin? aux enseignants d'anglais.

Pouvez-vous nous pr?senter l'?crivain William Faulkner ?

F. Spill : Faulkner est un ?crivain du sud des ?tats-Unis. Il est n? en 1897 dans l'?tat du Mississippi et y a pass? presque toute sa vie, ? quelques excursions pr?s ? la Nouvelle Orl?ans ou en Europe au moment o? il ?tait un ?crivain en herbe. Lorsqu'il re?oit le prix Nobel de litt?rature en 1949, il est amen? ? voyager mais il conserve un fort attachement ? sa r?gion. Il est tr?s ancr? dans son terroir, notamment dans la ville d'Oxford au Mississippi qui se situe ? quelques dizaines de kilom?tres de Memphis (Tennessee).?

L'oeuvre de Faulkner se d?roule essentiellement dans le sud des Etats-Unis.

F. Spill :? L'auteur a recr?? cet environnement sp?cifique dans sa fiction. Toute son oeuvre, ? quelques exceptions pr?s, se passe dans le comt? fictif du Yoknapatawpha, nomm? pour la premi?re fois dans le roman As I lay dying. Il a ?tabli, ? plusieurs moments de sa carri?re, une carte du comt? qui retrace les lieux majeurs de l'oeuvre. Dans ce comt?, les personnages se croisent et reviennent d'un roman ? l'autre. Cela ressemble un peu ? une com?die humaine balzacienne. Dans le film de James Franco, il y a une allusion ? Snopes, le personnage qui vend l'attelage de mules. Cette famille Snopes prend de l'ampleur ? mesure que l'oeuvre de Faulkner s'accro?t. Une trilogie lui est enti?rement consacr?e.

Le roman As I lay dying a ?t? ?crit dans les ann?es 30. Quel est le contexte historique ?

F. Spill : Les ?tats-Unis traversent la Grande D?pression qui suit le krach de Wall Street de 1929. Le ch?mage augmente, c'est la crise. Une s?rie de temp?tes de poussi?re, appel?e le Dust Bowl, affecte le sud du pays et plonge les paysans dans la mis?re. Les visages des personnages du film le rendent tr?s bien. Ils rappellent les photographies de Dorothea Lange. Quant au roman, la l?gende veut qu'il ait ?t? ?crit en quelques semaines et d'un seul jet, au moment o? William Faulkner n'?tait pas encore un ?crivain connu. Il travaillait comme gardien dans la centrale ?lectrique d'Oxford au Mississippi.

William Faulkner est une figure embl?matique de la litt?rature moderne.

F. Spill : Les deux premiers romans qu'on associe traditionnellement au modernisme sont les romans faulkn?riens Le Bruit et la Fureur (The Sound and the Fury) et Tandis que j'agonise (As I lay dying) ainsi que le roman d'Ernest Hemingway, Le soleil se l?ve aussi (Fiesta). De l'autre c?t? de l'Atlantique, le pr?c?dent des auteurs comme James Joyce ou Virginia Woolf, qui ont donn? corps et ?me ? ce mouvement d'apr?s-guerre qu'est le modernisme. Il se caract?rise par la fragmentation de ses choix esth?tiques. Il rend compte d'un monde d?truit, fait de morceaux et de fragments, ? l'issue de la Premi?re Guerre Mondiale.

Comment se traduit la fragmentation dans la litt?rature de William Faulkner ?

F. Spill : C'est la fin du narrateur omniscient qui conna?t le pass?, le pr?sent et l'avenir de ses personnages, et ce qu'ils pensent. Il n'y a plus de narrateur fiable auquel on peut faire confiance dans les informations qu'il v?hicule. L'incertitude est permanente. Le lecteur est livr? ? la subjectivit? d'un narrateur et puis d'un autre.

(…) (Lire la suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film)

[As I lay dying de James Franco. 2013. Dur?e : 1 h 50. Distribution : Metropolitan Filmexport. Sortie : 9 octobre 2013]

Posté dans Entretiens par le 08.10.13 à 23:12 - Réagir

Vandal : Entretien avec Alain Milon

Vandal / Faites le mur

Alain Milon est professeur de philosophie ? l'universit? Paris Ouest Nanterre La D?fense. Il travaille sur la ville depuis les ann?es 80 et s'int?resse aux expressions murales illicites dont le graffiti. Il porte ? la fois un regard de sociologue et de philosophe comme le r?v?lent ses divers ouvrages et articles : L' Etranger dans la Ville. Du rap au graff mural. (1999, Paris, PUF, col. "Sociologie d'aujourd'hui "), ? Les expressions murales illicites : le graff dans l’espace public ? dans Fronti?res et esth?tisation de l’espace public (dir. F. Soulages, Paris, L’Harmattan, 2013. (ouvrage collectif)).
A l'occasion de la sortie de
Vandal, le premier film d'H?lier Cisterne (en salles mercredi 9 octobre), nous avons voulu l'interroger sur la culture du graff. Il a visionn? Vandal, mais ?galement l'excellent documentaire de Banksy, Faites le mur (Exit through the gift shop, 2007).

Z?rodeconduite.net : Quelle est l’origine de l'art urbain ?

Alain Milon : L'art mural a toujours exist?, vous pouvez remonter aux grottes de Lascaux. Il ?tait d?j? question d’ombres port?es et de d?tourage de main 17 000 ans avant J.C. Etait-ce alors une expression artistique ? Jacques Villegl? d?tournait des affiches de r?clame dans les ann?es 50 ! Ernest Pignon-Ernest, G?rard Zlotykamien et Daniel Buren, consid?r?s comme les initiateurs de l’art urbain, oeuvraient dans les ann?es 60. Le mouvement se renouvelle, se d?place mais il n’est pas neuf. C’est la m?diatisation qui a chang? le regard sur ce mouvement.

Le mouvement street art a le vent en poupe.

A.M. : C’est le cas depuis les ann?es 2007-2008, lorsque les gali?ristes ont occup? le cr?neau. Le street wear, le street quelque chose, la publicit?, la mode. Tout le monde s’y est mis. Regardez le lettrage du TGV de la SNCF, c’est un tag ! Je me souviens de l'exposition sur le graffiti de la Fondation Cartier ''N?s dans la rue", en 2009. C’?tait leur plus grosse exposition en terme de nombre de visiteurs. A cette occasion, la Fondation m’avait demand? d’organiser des promenades sociologiques dans Paris. Nous partions des Ateliers de la Forge, rue Ramponneau dans le XX?me arrondissement et allions jusque dans le XI?me, sur la Place Verte, o? le collectif "Une nuit" r?alise des collages, tous les 15 jours. Deux grapheurs m’accompagnaient : Mazout, membre d'un collectif d'artistes de Bagnolet et Jean Faucheur, un des fondateurs du collectif Une nuit. Ce dernier a cr?? une association qui s'appelle le M.U.R, acronyme de Modulable, Urbain et R?actif, qui fait la promotion de ce genre d'expression murale. A chaque fois j’avertissais les visiteurs que ce que la Fondation Cartier montrait n'avait rien ? voir avec le ph?nom?ne. Le graffiti est hors cadre, hors champ, tandis qu'une exposition se d?roule dans un cadre. Ce n'?tait pas tout ? fait compatible. La Fondation n'avait aucun propos sur le graff ou l'art urbain. Elle a simplement occup? un segment de march?.

Comment expliquez-vous cet engouement ?

A.M. : A la fin des ann?es 70, il y a un grand mouvement lanc? par Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat, avec l'id?e que la rue est une galerie. Ce n'est pas un lieu d'exposition habituel donc on sort du cadre. Plusieurs artistes vont occuper la rue et l’utiliser comme leur galerie. Un autre ph?nom?ne est conjugu? ? cela : l'apparition de la culture hip-hop. Cela ne signifie pas pour autant que le graff est inh?rent ? la culture hip-hop. Des graffeurs revendiquent une appartenance ? la culture hip-hop mais tous n'appartiennent pas ? cette culture. Les premiers clips vid?o de rap repr?sentaient la ville. Sur sc?ne, on apercevait les chanteurs derri?re eux les danseurs et derri?re eux les graffeurs.

Comment les gali?ristes ?valuent un graff ?

A.M. : Comme n'importe quelle autre œuvre d'art. C'est la loi de l'offre et de la demande. Un discours pseudo-conceptuel va faire que tel ou tel artiste est en vogue. Il suffit de voir Thierry Guetta dans le documentaire de Banksy dire : ? C'est grand, non c'est moyen, allez 35 000 dollars. ? Ce sont des marchands de tapis. La question de la valeur d'une œuvre d'art se pose d?s le d?but, ce n'est pas propre au graffiti. Comment d?finir la valeur d'une œuvre ? Les marchands d’art affirment qu’ils permettent ? cette forme artistique d'?tre reconnue. L’ambigu?t? r?side dans le fait qu’un graffiti est hors cadre, hors champ et que d?s l'instant o? vous le faites entrer dans une galerie, vous modifiez le rapport au hors cadre. Le graffiti est ?ph?m?re, anonyme. La plupart du temps il est collectif. Il est destin? ? ?tre effac?. Le mur est un palimpseste, une page d'?criture sur laquelle on ?crit, on efface et on r??crit. C'est le propre de la vie de la ville. Ces diff?rentes couches apparaissent. D?s que vous d?tourez un mur pour l’exposer dans une galerie, vous changez de registre.??

Cela peut para?tre ironique qu'un art consid?r? comme marginal car hors cadre vienne s'exposer dans les galeries aux c?t?s d'arts plus conventionnels.

A.M. : L'art est une figure de r?sistance. Les impressionnistes, en totale rupture avec l'art n?o-classique, ?taient consid?r?s comme des marginaux. Une v?ritable forme artistique est forc?ment une expression de r?sistance. Le graff n'est pas plus ou moins r?sistant qu'une autre forme d'art, quand il a un propos.

A travers ses œuvres, Banksy transmet des messages anticapitalistes et antimilitaristes.

A.M. : Banksy a un propos quand il va sur le mur qui s?pare la Cisjordanie d'Isra?l ou le mur de Berlin. Le fait de choisir un mur, ce n'est pas anodin. Le mur est une surface lisse. Est-ce que le graff est une cicatrice ou un visage de la ville ? Certains pr?f?rent les villes grises, les chromophobes, d'autres pr?f?rent la couleur, les chromophiles. Cela a ? voir avec notre culture latine ? l'imaginaire de la propret?, de la propri?t?. Les deux sont li?s. Ce mur est ? moi, il est propre. Si quelqu'un pose quelque chose dessus, c'est v?cu comme une violence.?

Le graff est donc consid?r? comme un acte de violence. Dans le film Vandal, on per?oit le go?t pour l’interdit de la part des jeunes graffeurs.

A.M. : Quand vous ?tes propri?taire d'un pavillon et que votre mur est graff?, vous le vivez comme une agression. Cela porte atteinte ? l'imaginaire de la propri?t?. Dans notre culture jud?o-chr?tienne propri?t? et propret? sont symboliques. D?s qu'on pose quelque chose sur un mur immacul?, on le salit. Certaines formes de salissures sont accept?es, comme les peintures murales command?es par la ville. Ce sont des commandes d'artistes mais qui ne disent rien. Je pense ? des choses de J?r?me Mesnager, rue M?nilmontant dans le XX?me arrondissement de Paris.

Comment d?finit-on un graff ?

A.M. :? C’est difficile ? dire, il y a une telle vari?t? de formes. Un pochoiriste est-il un graffeur ? Une ombre port?e rel?ve-t-elle du graff ? Est-ce que le gravity - toutes ces formes de gravures sur les vitres du RER ou du train - appartient ? l’univers du graff ? Est-ce que les anti-pubs sont des graffeurs ? Est-ce que l’artiste Space Invader, avec ses mosa?ques, est un graffeur ? Juridiquement oui puisqu’un graffiti se d?finit comme une expression murale illicite. Les graffitis pornographiques ou politiques des toilettes publiques ou des salles de classes peuvent-ils ?tre consid?r?s comme du graff ? Est-ce que le graff est uniquement un lettrage ???

Les graffeurs sont-ils consid?r?s comme des artistes ?

A.M. : Je ne les appellerais pas des artistes mais plut?t des surligneurs, des gens qui surlignent la ville, qui montrent des choses qu'on ne voit pas. Nous sommes habitu?s dans notre culture ? voir des murs propres. Si vous posez un tag ici, il va tout de suite ?tre effac?. On va dire que c'est un mur d?grad?, que c'est du vandalisme, on va ?voquer l'ins?curit?. Dans les quartiers est de Paris, lorsqu’un promoteur immobilier lance un programme et construit un appartement t?moin, la premi?re chose qu'il fait est de faire nettoyer tout graffiti sur 200 m?tres ? la ronde. Si les potentiels nouveaux acqu?reurs voient des graffitis autour du logement, ils vont tout de suite y associer, dans leur imaginaire, le trafic de drogue et la d?linquance.??

Comment distinguer le graff du tag ?

A.M. : J'ai commenc? ? travailler sur la question du graffiti aux Etats-Unis, dans les ann?es 80. L? bas, le tag, qui est simplement une signature monochrome, a une revendication territoriale. L'urbanisme am?ricain est construit par blocs et le tag est un marqueur de territoire. Par ce tag, le bloc "appartient ?" ou "est la propri?t? de". Derri?re ce bloc, qui est un ensemble de rues, vous avez une gestion financi?re : trafic, racket, prostitution.??

Dans le film Vandal, on voit une sorte de guerre des murs entre graffeurs qui se disputent les meilleurs emplacements.

A.M. : En Europe, la rue est aussi le territoire, bien s?r, mais nous n'assistons pas ? des appropriations territoriales. Le plus souvent les graffeurs agissent le long de leur chemin, ? l’image de ces jeunes dans le film. Il suffit de les suivre. C’est pour cette raison que le graffeur le Petit Poucet s’est fait attraper. Ils sortent de chez eux et se mettent ? graffer. Mais ce n'est pas du tout la m?me revendication territoriale que les taggeurs aux Etats-Unis. Ce qui est montr? dans le film Vandal est juste. Il ne faut pas s'imaginer que le graffiti concerne uniquement les jeunes d?favoris?s, issus des banlieues, d'un foyer monoparental et en ?chec scolaire. Ces clich?s ont conduit la presse ? forger une esp?ce de slogan ''bons graffs, mauvais tags''. Le tag est sale, vite fait et monochrome tandis que le graff est acceptable parce qu'il y a de la couleur. C'est le propos des mass media. Pourtant certains tags sont bien sup?rieurs aux graffs, d'un simple point de vue calligraphique. Tous les graffeurs sont pass?s par le tag mais tous les taggeurs ne sont pas des graffeurs.??

Il n’y a donc pas un profil type du graffeur/tagger ?

A.M. : Tout le monde tagge. Nous sommes tous graffomaniaques lorsque nous gribouillons sur une feuille avec un stylo. Certains travaillent leur lettrage, vont sur un support plus large. Ceux qui s'imaginent artistes utilisent le mur comme affiche publicitaire, comme une campagne de pub gratuite. Ils posent leur marque partout. D'autres graffeurs ont une autre lecture de la ville. Pour les surligneurs qui ont un propos, il n'est pas question de graffer parce que tout le monde graffe ou de tagger parce que tout le monde tagge. Ils r?fl?chissent sur un emplacement particulier et sur ce qu’ils veulent essayer de montrer ? l'habitant.??

Le r?alisateur du film Vandal parle d’une contradiction entre la vanit? du geste gratuit et le risque encouru par les graffeurs.

A.M. : Les peines sont lourdes, le pseudo permet l’anonymat. La plupart des graffs sont des lettrages. Je graffe ma signature, je cherche ? ?tre le plus visible possible. Le discours est quelque peu narcissique. Les graffeurs l'Atlas et Moze se sont introduits dans le milieu de la mode. Moze fait des blousons. L'Atlas fait des t-shirts et d?core les boutiques Agn?s b. C’est d’ailleurs apr?s avoir graff? les camions d'Agn?s b qu'il a ?t? contact?. Les graffeurs essaient de se faire conna?tre.??

Que trouvez-vous int?ressant dans ce moyen d’expression ?

A.M. : Les expressions murales illicites interpellent la ville. Sont-elles des cicatrices ? Habillent-elles ou ab?ment-elles la ville ? Est-ce qu'elles lui donnent un visage ? Les anti-pubs font ?galement des d?tournements d'affiches. Pourquoi un tag serait illicite et donc condamnable alors que lorsque je prends le m?tro, je me trouve face ? de la pornographie soft que je ne recherche pas quand j'ach?te un ticket. C'est justement le discours des anti-pubs. Pourquoi les anti-pubs ne seraient pas des graffeurs ? La publicit? est dans le cadre, elle est l?galis?e. La SNCF et de la RATP pr?tendent que c’est gr?ce aux revenus de la publicit? qu'ils peuvent diminuer le prix du billet. Mais les anti-pubs sont pr?ts ? payer plus pour ne pas ?tre assailli par la publicit? dans le m?tro ou le RER. La publicit? peut sembler aussi agressive qu'un tag et pourtant on l'accepte car elle rapporte de l’argent.??

Constatez-vous une ?volution dans les expressions murales illicites ?

A.M. : Les formes de lettrage et les techniques utilis?es ?voluent : la bombe, le rouleur, le collage, la fa?ence, le stylo, les pochoirs... Et les surligneurs se d?placent vers d’autres supports car la ville de Paris fait syst?matiquement nettoyer les murs. Les pochoiristes s’expriment de plus en plus sur le trottoir. Si le mur a presque toujours un propri?taire, le trottoir non. Le rapport ? la salissure n'est pas le m?me et puis on marche dessus, entre les crottes de chien et les chewing-gums. Certains pochoirs sont int?ressants. Devant une entr?e de m?tro, vous pouvez lire : ? Zone de harc?lement publicitaire ?. L’Atlas dessine des boussoles avec du gaffer, ce scotch noir ou blanc utilis? par les ?quipes de tournage. Avec la chaleur, le gaffeur impr?gne le goudron du trottoir. Il situe pr?cis?ment sa localisation au GPS en indiquant des distances.

Le mouvement se d?place mais ne s'essouffle pas.

A.M. : Il a toujours exist? mais il est fortement m?diatis? aujourd’hui, et puis on s’y habitue. Le gravity se substitue au tag. Ces gravures se pratiquent avec une pointe diamant, une bougie de voiture ou un sticker ? l'acide. L'encre de ces gros feutres est vid?e et remplac?e par de l'acide. Une large t?te permet d’attaquer le verre. Depuis peu, certains gravity sont r?alis?s avec de la cire de bougie. On peut les effacer. Les expressions murales illicites sont symptomatiques des mutations de la ville. Corps vivant, la ville a des couleurs, du gris et des cicatrices qu’on essaie de dissimuler. Certaines sont plus ?ph?m?res comme les graffs invisibles de Zevs ou les graffs propres qui interpellent le visage de la ville.

Des graffs propres ou invisibles ?

A.M. : Sur un mur sale, si je prends un karcher et que je fais une signature, mon graff est vu comme propre. C’est une mani?re de renverser la lecture de la ville. La peinture des graffs invisibles ne se voit qu'aux ultra-violets.

Propos recueillis par Magali Bourrel, Octobre 2013?

> Vandal d'H?lier Cisterne, 2013, dur?e : 1 h 24. Au cin?ma le 9 octobre
> Faites le mur (Exit through the gift shop) de Banksy, 2010, dur?e : 1 h 27. Disponible en DVD dans la boutique Z?rodeconduite.net avec droits d'utilisation en classe et dossier p?dagogique

Posté dans Entretiens par le 07.10.13 à 11:57 - 1 commentaire

new site