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Entretiens : Les entretiens (55 articles)

Guerri?re : entretien avec Patrick Moreau

Guerri?re

N? en R?publique F?d?rale d'Allemagne, r?sidant aujourd'hui ? Berlin, l'historien et politologue fran?ais Patrick Christian Moreau est un des meilleurs sp?cialistes de l'extr?me-droite en Europe, notamment en Allemagne et dans les pays de l'Est. Nous lui avons demand? de nous ?clairer sur le contexte dans lequel s'inscrit le film Guerri?re de David Wnendt (au cin?ma le 27 mars), fiction qui a fait sensation en Allemagne pour sa peinture ?pre et sans concession de la jeunesse n?o-nazie, et notamment sa composante f?minine…

Z?rodeconduite.net : Quelle est l'ampleur du mouvement neonazi en Allemagne actuellement ?

Patrick Moreau : Le n?onazisme pose un r?el probl?me en Allemagne, il divise le pays en deux grandes zones. A l'ouest, les groupes d'extr?me droite sont pr?sents mais faiblement organis?s alors qu'? l'est, ils sont tr?s actifs et r?unissent la majorit? des 25 000 militants. A l'image de la cellule terroriste Clandestinit? nationale-socialiste (Nationalsozialistischer Untergrund, NSU), pr?s de 10 000 activistes pratiquent la violence ouvertement. Ils sont de plus en plus jeunes et les femmes sont plus nombreuses et violentes.

Comment expliquez-vous cette f?minisation du ph?nom?ne ?

Le renforcement de la pr?sence de la femme dans les mouvements politiques se g?n?ralise dans toutes les soci?t?s europ?ennes. En Allemagne, elles se politisent de mani?re tr?s forte, ? droite comme ? gauche. Si elles sont longtemps rest?es en marge des partis n?onazis, elles deviennent aujourd'hui des t?tes pensantes ? l'instar du personnage de Marisa dans le film de David Wnendt. Elles poussent de jeunes hommes ? l'affrontement contre les communistes ou toute personne qui peut ?tre per?ue comme ?tant l'ennemi.??

Comment le mouvement n?onazi allemand a-t-il ?volu? ?

Le comportement des groupes et les choix vestimentaires se sont transform?s. Il y a dix ans, ce sont les skinead qui, avec leurs cr?nes ras?s, leurs blousons bomber et leurs chaussures rangers, incarnaient l'extr?me droite. Mais ils n'existent pratiquement plus. Les groupes les plus violents en Allemagne f?d?rale s'appellent les nationalistes autonomes. Ils ont copi? le style des anciens autonomes d'extr?me gauche v?tus de noir et de cagoules. S'appuyant sur leur r?seau de militants actifs, les "soldats politiques" (Politischer Soldat, terme forg? par l?extr?me droite le NSDAP de la R?publique de Weimar et repris par le NPD dans les ann?e 1990), ils mettent en œuvre une strat?gie d'occupation du terrain et de conqu?te de la rue. Avant la r?unification on avait ? faire ? des n?o-hitl?riens (adorateurs post mortem d'Adolf Hitler), mais depuis 1989, l'anti-capitalisme monte en puissance. Les soldats politiques n?onazis utilisent la violence de mani?re cibl?e pour d?truire l'?tat et le capitalisme. Les nationalistes autonomes se d?finissent en tant que socialistes et nationalistes r?volutionnaires. Ces partis gagnent en dangerosit?. Des groupes terroristes apparaissent, le NSU n'est pas le seul. Il y en a peut-?tre d'autres que nous connaissons mal ou pas du tout.??

Y a-t-il un lien entre immigration et l'implantation de l'extr?me-droite ?

A l'est, o? la densit? de n?onazis est la plus forte, il n'y a quasiment pas d'?trangers. Il n'y a pas de relation forte entre la pr?sence d'?trangers et la mont?e en puissance du n?onazisme. L'antis?mitisme, qui est un bien commun ? l'extr?me-droite depuis toujours, est tr?s intense en Allemagne de l'est alors qu'il y a peu de juifs. Il n'existe pas d'?quivalent du Front National en Allemagne.

Pour quelle raison ?

De nombreux Allemands n'aiment ni les Turcs ni les Vietnamiens et sont hostiles ? l'adh?sion de la Turquie ? l'Europe mais cela ne suffit pas pour cr?er un grand parti du style du Front National. Seul le NPD est populaire mais comme cette formation politique risque de devenir ill?gale, un nouveau parti issu d'une structure n?onazie vient d'?tre cr??. Il se nomme Die Rechte (les droites). Contrairement ? la France, la haine anticapitaliste surpasse largement la haine de l'?tranger. C'est ce qui fait la sp?cificit? du courant national socialiste r?volutionnaire en Allemagne. Evidemment on trouve des dimensions communes ? la totalit? des extr?me-droites europ?ennes. Notamment une violente hostilit? ? l'Am?rique, consid?r?e comme le bastion du capitalisme et ? Isra?l qui, ? travers les banquiers juifs, est vu comme la nation qui dirige plus ou moins les Etats-Unis d'Am?rique. Mais la raison principale de l'adh?sion de ces jeunes militants aux groupes nationalistes demeure le rejet du syst?me.

Quelles actions les jeunes n?onazis m?nent-ils concr?tement contre le capital ?

Ils ont compris qu'une r?volution nationaliste ne serait possible qu'? partir du moment o? ils disposeraient de troupes et de moyens suffisants pour r?sister ? l'appareil de r?pression et ? la police. Ils envoient des soldats politiques qui prennent contact avec les populations des villages. Ils cherchent ? contr?ler politiquement des zones. Ils participent aux ?lections communales. Le NPD poss?de trois cents ?lus communaux. Des ?lus si?gent dans les chambres parlementaires des L?nder. Ils tentent de conqu?rir les esprits des jeunes et les mobiliser pour pr?parer une r?volution nationaliste. Pour la premi?re fois, les activistes n?onazis d?tiennent une strat?gie ?labor?e de conqu?te de l'Etat, m?me s'ils en sont tr?s loin sur le plan politique et militaire.?

L'essor du n?onazisme en Allemagne s'explique-t-il essentiellement par le ch?mage des jeunes et la crise ?conomique ?

L'?conomie n'explique pas tout. C'est un processus complexe n? de la r?unification. Avant, les Allemands vivaient dans un syst?me organis? avec des rep?res tr?s forts, celui du communisme, de l'?tat-RDA. La r?unification a pr?c?d? la disparition de la quasi totalit? du tissu industriel. Le ch?mage s'est accru consid?rablement, provoquant une forte d?sorientation intellectuelle et collective face ? l'arriv?e de valeurs nouvelles et inconnues. Les Allemands de l'est ne se sentent pas repr?sent?s par un parti politique ? l'exception des n?o-communistes. Ainsi, ceux qui sont en mal de protestation, les jeunes en particulier, recherchent un parti exutoire. Et le seul parti pr?sent sur le march?, c'est celui qui repr?sente les n?onazis. Tous les autres partis sont per?us comme des partis de l'?tranger, des partis de l'ouest.

>>>>? Suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film

Guerri?re de David Wnendt, au cin?ma le 27 mars

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Posté dans Entretiens par le 19.03.13 à 23:00 - 12 commentaires

La Religieuse : entretien avec l'historienne Elizabeth Lusset

La Religieuse

Combien y avait-il de femmes ayant "pris l'habit" au XVIII?me si?cle, au moment o? Diderot ?crit son roman La Religieuse ? Les cas de vocations forc?es comme celle de Suzanne Simonin, le personnage de Diderot, ?taient-ils fr?quents ? Quel pouvoir les sup?rieures avaient-elles sur les religieuses qui se montraient r?tives ? leur autorit? ?
En compl?ment de notre dossier p?dagogique autour du film, et du d?bat avec Guillaume Nicloux, Z?rodeconduite.net a interrog? l'historienne Elisabeth Lusset, sp?cialiste des questions de justice et de criminalit? au sein des monast?res (elle dirige le programme de recherche Enfermements) pour offrir un contrepoint historique ? l'?tude cin?matographique et litt?raire de
La Religieuse, et r?pondre aux questions que ne manqueront pas de (se) poser ?l?ves et spectateurs.

Z?rodeconduite.net : Pouvez-vous brosser ? grands traits l'histoire du monachisme f?minin en France jusqu'? la R?volution Fran?aise ? Quand voit-on appara?tre les premiers couvents ?

Elisabeth Lusset : Les premiers couvents apparaissent au Haut Moyen-?ge. A partir du IV?me si?cle, des femmes s’enferment chez elles pour vivre une vie de chastet?, vou?e ? Dieu. L’enfermement monastique devient la r?gle ? partir VI?me si?cle : les religieuses se regroupent dans des monast?res afin de se soustraire au monde, con?u comme un lieu de p?ch?. Ces communaut?s sont plac?es sous l’autorit? de l'?v?que du dioc?se. Les ordres proprement dits, c’est-?-dire les regroupements de monast?res, n'apparaissent en tant que tels qu'au XII?me si?cle. Au XVIIIe si?cle, il existe trois grandes familles d’ordres religieux : ceux qui vivent sous la r?gle de saint Beno?t, ceux qui vivent sous la r?gle de saint Augustin et, enfin, les communaut?s mendiantes comme par exemple les Carm?lites. La plupart des ordres f?minins associent vie contemplative et activit?s pastorales, ?ducatives et caritatives.

Z?rodeconduite.net : A la fin de l'Ancien R?gime, au moment o? para?t La Religieuse, combien y a-t-il de religieuses en France ??

E. L. : En 1790, on recense 55 000 religieuses en France, r?parties dans environ 600 monast?res, sur une population globale de 29 millions d'habitants.?

Z?rodeconduite.net : Le film de Guillaume Nicloux met en sc?ne un contraste frappant entre les diff?rents couvents, aussi bien en termes de r?gles de vie que des conditions mat?rielles.

E.L : Les communaut?s sont r?gies par diff?rentes r?gles et des coutumes qui viennent compl?ter ces r?gles. Selon les ordres religieux, la vie r?guli?re peut ?tre plus ou moins s?v?re : le vœu de pauvret? et le rapport aux biens mat?riels, par exemple, est interpr?t? diff?remment. Certains contrats ?tablis ? l’entr?e des religieuses dans le monast?re pr?voient m?me des ? rentes de douceur ? pour leur permettre de supporter les aust?rit?s d’une vie en rupture avec leur milieu social d’origine.

Z?rodeconduite.net : Au sein de quelles couches sociales recrutaient prioritairement les couvents, et pour quelles raisons ces femmes prenaient-elles l'habit ?

E.L. : La majorit? des religieuses provient de la noblesse, mais ? l'?poque moderne, on constate une pr?sence toujours plus grande des filles de bourgeois et de marchands. Concernant leurs motivations, il est toujours difficile de faire la part entre d?cision personnelle et d?terminations sociales, souvent intimement m?l?es. Certaines religieuses expliquent qu'elles se sont senties appel?es ? Dieu. Il arrive que leurs familles s'opposent ? cette vocation religieuse, au XVIII?me si?cle notamment, car ? cette ?poque l'enfermement volontaire est de plus en plus d?battu. On trouve ?galement le cas de figure inverse, celui de religieuses incit?es plus ou moins fortement par leur famille ? entrer au monast?re, comme dans le roman de Diderot. Il existe quelques cas de violence attest?es, de parents qui forcent physiquement leurs filles ? entrer en religion, mais les incitations sont plus souvent d'ordre psychologique.??

Z?rodeconduite.net : Pourquoi ces jeunes femmes ?taient-elles incit?es ? entrer au couvent ?

E.L : On trouve souvent, comme dans La Religieuse, le d?sir des familles d’avantager un des enfants, qui h?rite de mani?re privil?gi?e du patrimoine, au d?triment du cadet plac? au monast?re. L'entr?e au monast?re signifie en effet la mort civile et donc le renoncement aux droits sur l'h?ritage.? Pour les parents, l’entr?e au monast?re permet d’?loigner l’enfant des affaires de la maison tout en lui assurant une subsistance quotidienne. On peut aussi trouver des familles plus modestes dont les filles entrent au monast?re pour y b?n?ficier d'une ?ducation et d'un mode de vie plus favorable que ce qu'elles auraient pu attendre de la vie s?culi?re.?

Z?rodeconduite.net : La c?r?monie de prise de voeux est particuli?rement spectaculaire dans le film…?

E. L. : La vision que donne le film est assez juste. La position des religieuses (face contre terre avec les bras en croix) et le linceul qui les recouvre signifient leur mort au monde. La profession est assimil?e ? un nouveau bapt?me, au cours duquel la jeune fille rena?t au monde en tant que religieuse, c'est ? dire en tant qu'?pouse du Christ. Mais le film montre tr?s bien qu'au-del? du caract?re spectaculaire de la c?r?monie, auquel assistent les parents, l'accent est plac? sur le consentement des religieuses. Dans le droit canonique, si la novice exprime clairement le fait qu'elle ne consent pas aux voeux, elle n'a pas ? entrer au monast?re : d'o? les questions pos?es ? plusieurs reprises aux novices pendant la c?r?monie. C'est d'ailleurs pour cela que le noviciat existe : il est destin? ? permettre aux jeunes filles de tester leur foi pendant une ann?e, avant de faire profession. Le concile de Trente au XVIe si?cle a pris des mesures pour garantir la libert? d’engagement dans la vie religieuse et surveiller les recrutements des ordres monastiques.

(…)

>>>> Suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film

La Religieuse de Guillaume Nicloux, au cin?ma le 20 mars

Posté dans Entretiens par le 12.03.13 à 15:14 - Réagir

No : Entretien avec Ren?e Fregosi

No

Directrice de recherche en science politique ? l'Institut des Hautes Etudes de l'Am?rique Latine (Universit? Paris III - Sorbonne Nouvelle), Ren?e Fregosi a beaucoup travaill? sur les dictatures sud-am?ricaines et la transition vers des r?gimes d?mocratiques. Son ouvrage Parcours transnationaux de la d?mocratie. Transition, consolidation, d?stabilisation (?ditions Peter Lang, 2011) raconte l'histoire de la d?mocratie, ses concepts et pratiques ? travers le monde ces trente derni?res ann?es (le deuxi?me chapitre est consacr? aux enjeux des contr?les ?lectoraux). Elle faisait ?galement partie de l'?quipe internationale de contr?le parall?le lors des ?lections g?n?rales du Chili en 1989, et a donc v?cu de pr?s l'histoire racont?e par No. Elle a visionn? le film de Pablo Larra?n pour Z?rodeconduite.net et accept? de r?pondre ? nos questions…?

Z?rodeconduite.net : Comment consid?rez-vous le film d'un point de vue politique et historique ?

Ren?e Fregosi : Tout ce qui est dit dans le film est juste, mais un peu parcellaire… No est une œuvre de fiction, il faut la prendre comme telle. L'histoire romanesque de ce publicitaire est belle, mais les ressorts de la victoire du non lors du r?f?rendum de 1988 furent ?videmment plus complexes. Le personnage de Juan Gabriel Vald?s est central. C'est lui, le responsable politique de la "Concertation des partis pour la d?mocratie" (coalition de 17 partis politiques chiliens du centre et de la gauche, repr?sent?e par le logo arc-en-ciel), qui va chercher le publicitaire et le pousser ? faire ce type de campagne moderne. Il souhaite une campagne qui se tourne vers l'avenir plut?t que le pass?, une campagne qui ne ressasse pas les horreurs commises par la dictature et ?voque la joie ? venir.

Z?rodeconduite.net : Ce n'est pas la campagne publicitaire qui a fait gagner le "non" ??

R. F. : Une campagne publicitaire efficace s'articule autour d'une bonne strat?gie politique. C'est la strat?gie politique qui fait la campagne publicitaire, pas l'inverse. Pourquoi la Concertation a-t-elle accept? cette campagne publicitaire qui choque certains de ses membres ? En son sein il y a alors des jeunes modernistes qui ont impos? la strat?gie consistant ? prendre part au r?f?rendum et de tout faire pour que le non l'emporte, afin de prendre la dictature ? son propre pi?ge. Mais cette campagne pour le "non" succ?de ? une grande campagne d'inscription sur les listes ?lectorales en 1987. Ce qu'on appelait ? l'?poque la croisade pour l'inscription sur les listes ?lectorales. On sent bien, ? travers ce terme, la pr?sence de la d?mocratie chr?tienne (Parti d?mocratie-chr?tien) dans la Concertation. Jusqu'aux grandes manifestations de 1983-1984, on imagine que la chute de la dictature ne peut ?tre que brutale. Mais la forte mobilisation populaire de ces ann?es-l? ne suffit pas ? renverser pas la dictature. C'est pourquoi l'opposition modifie sa tactique. Au niveau r?gional, des transitions pacifiques ? la d?mocratie ont d?j? eu lieu. Les intellectuels et les responsables politiques pensent qu'eux aussi pourraient concevoir une transition pacifique de la dictature ? la d?mocratie en pervertissant le jeu m?me de la dictature.

Z?rodeconduite.net : Comment est n?e cette id?e de pl?biscite ?

R. F. : Ce r?f?rendum n'?tait pas pr?vu. En 1988, les dispositions transitoires de l'installation de la constitution de 1980 se terminaient et Pinochet, qui assumait la transition depuis huit ans, ?tait cens? quitter le pouvoir. La constitution, ?crite par Jaime Guzman, un grand juriste de droite chilien, instaurait une "d?mocratie prot?g?e". Son installation pr?voyait des ?lections : ? partir de 1987, on met en place des listes ?lectorales et des nouveaux partis pour participer ? ces ?lections. Les socialistes, qui n'ont pas le droit d'appara?tre comme tels, forment le parti pour la d?mocratie. Mais Pinochet d?sire finalement se repr?senter, ce qui provoque des remous au sein m?me du groupe dirigeant. Pinochet d?cide alors de se faire l?gitimer par le peuple en demandant par r?f?rendum s'il a le droit d'?tre candidat. Le r?f?rendum de 1988 s'inscrit donc ? la fois ? l'int?rieur et hors du cadre de cette nouvelle constitution.?

Z?rodeconduite.net : Comment r?agit l'opposition ?

R. F. : A partir de 1987, l'inscription sur les listes ?lectorales est volontaire. Les membres de l'opposition se lancent dans une vaste campagne pour pousser les Chiliens ? s'inscrire sur les listes. Le paradoxe est que l'opposition fait ouvertement campagne pour le non, alors que le r?gime continue ses exactions (r?pression, torture…). Cette ambiance un peu incertaine est bien rendue dans le film.

>>> Suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film : www.zerodeconduite.net/no

No, de Pablo Larra?n, au cin?ma le 6 mars 2013.

Posté dans Entretiens par le 28.02.13 à 11:47 - Réagir

Des Abeilles et des hommes : entretien avec Olivier Belval, apiculteur

Olivier Belval est pr?sident de l'Union Nationale des Apiculteurs Fran?ais (UNAF). Apr?s avoir grandi au sein d'une ferme apicole en Ard?che, il d?cide de reprendre l'exploitation familiale. Il g?re 450 ruches et produit du miel en agriculture biologique. Engag? dans la d?fense des abeilles et des apiculteurs, il est membre de la Coordination Europ?enne de l'apiculture cr??e autour de la probl?matique des pesticides. Nous l'avons interrog? sur le film de Markus Imhoof et l'?tat des lieux qu'il dresse.?

Z?rodeconduite.net : En tant qu'apiculteur, constatez-vous ?galement le syndrome d'effondrement des abeilles d?crit dans le film ?

O. B. : A ses d?buts, vers 1995, le syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles ?tait appel? "le mal fran?ais des abeilles". En France, les premiers apiculteurs qui en ont parl? les ont signal? autour des miell?es de tournesols. C'?tait ? l'?poque de la mise sur le march? des n?onicotino?des, le Gaucho en particulier. Et c'est l? que tout a commenc?. Au d?part, on nous regardait, de l'autre c?t? de l'Atlantique avec une esp?ce de sourire de d?dain, sous-entendant : ''Vous les apiculteurs fran?ais, vous ne savez pas ?lever vos abeilles''. Nous ?tions, selon eux, touch?s par un mal bizarre, d'o? l'expression : "Le mal fran?ais des abeilles". A partir du moment o? c'est devenu un mal am?ricain c'est devenu un probl?me plan?taire. Sauf que le probl?me a suivi la mise sur le march? de ces produits sur l'ensemble de la plan?te. Ils ont pour effet de faire perdre la m?moire aux abeilles, de provoquer des probl?mes dans leurs rythmes cardiaques, des probl?mes de rythmes de battement d'ailes (une aile va battre plus ou moins vite que l'autre), des probl?mes de fertilit? des m?les, de fertilit? des reines.??

Z?rodeconduite.net : Pourquoi l'abeille se meurt ?

O. B. : L'abeille meurt ? cause de l'artificialisation de l'environnement. Si l'abeille meurt sur les amandiers californiens, c'est parce qu'ils sont en monoculture g?n?ralis?e et que l'usage des pesticides dans ces cultures est syst?matique. L'apiculteur industriel am?ricain qui revient en acceptant d'avoir sacrifi? des centaines et des centaines de ruches, est un apiculteur qui accepte de mener ses abeilles-marchandises au casse-pipe. Il a vendu son ?me ? l'agrochimie, il n'a plus rien ? faire de la qualit? du vivant. Tout autant que celui qui veut pr?server une pr?tendue "race pure" d'abeilles, Fred Jaggi. Parce que la solidit?, la robustesse de l'abeille est justement li?e au fait que ses g?nes sont m?lang?s. Elle ne r?sistera que mieux aux maladies. Face ? la maladie dans son rucher, cet apiculteur suisse d?truit sa colonie. Il existe d'autres solutions. Faire une apiculture plus en accord avec la nature, avec son environnement. Le probl?me num?ro un ce sont les pratiques agricoles, pas l'apiculteur directement, ? l'exception de quelques industriels de l'apiculture.? La cause principale de la mortalit? des abeilles ce sont les pratiques agricoles, c'est le court-termisme, c'est l'app?t du gain. C'est cela qui nuit aux abeilles. Cette attitude est tr?s r?pandue chez les agriculteurs en g?n?ral. Elle existe chez certains apiculteurs qui utilisent l'abeille comme une marchandise. C'est ce vers quoi certaines politiques publiques voudraient nous pousser et ce contre quoi les apiculteurs de France se r?voltent. L'avenir de l'apiculture ce sont les petites exploitations qui continuent de produire du miel dans un environnement plus sain. Et pour que l'environnement soit plus sain, il nous faut une agriculture plus raisonnable, qui ne soit pas de la production intensive. Vouloir transformer l'apiculture en un ?levage hors sol de plus en plus d?pendant des intrans, c'est dramatique pour l'avenir de l'abeille et de notre alimentation. Et cette derni?re d?pend essentiellement de l'avenir de l'abeille.??

Z?rodeconduite.net : Qu'avez-vous pens? du documentaire de Markus Imhoof ?

O. B. : J'ai ?t? saisi par la beaut? des images, et s?duit par le ton tr?s personnel. Mais il faut savoir que l'apiculture que filme Markus Imhoof ne correspond pas trop ? l'apiculture telle qu'elle se pratique en France et en Europe : l'apiculteur industriel am?ricain qui transporte ses ruches sur des milliers de kilom?tres dans l'ann?e, la monoculture intensive de l'amandier, la pollinisation factur?e entre 150 et 200 dollars la ruche... De l'autre c?t?, le "papiculteur" suisse (Fred Jaggi) est au premier abord tr?s sympathique ; mais son discours sur la race pure et l'extermination des ruches malades ne l'est pas du tout.? L'apiculture qui existe majoritairement en France et en Europe, et qui n'est pas montr?e dans le film, est repr?sent?e par de petits apiculteurs professionnels qui poss?dent entre 200 et 400 ruches. En France, on produit du miel. Aux Etats-Unis, on vend un service de pollinisation, dont le miel est un sous-produit. J'ai ?galement ?t? tr?s choqu? par les images de pollinisation ? la main en Chine. Je ne comprends pas que le gouvernement chinois n'ait pas r?alis? que les pesticides ont tu? les abeilles. Il devrait les interdire et r?introduire l'abeille.??

Z?rodeconduite.net : Vu l'importance de l'abeille pour l'homme, on est proche d'une catastrophe ?cologique ?

O. B. : L'abeille est ? l'origine de la f?condation de 80 pour cent des plantes et de 35 pour cent de notre alimentation. Cela repr?sente environ trois milliards d'euros pour la France, l'impact direct du service de pollinisation gratuit rendu par les abeilles sur la production agricole. Chaque plante sauvage d?pend de la pollinisation des abeilles et la disparition de l'abeille domestique n'est qu'un facteur d'alerte. Notre abeille est une sentinelle dans ce sens parce que toutes les abeilles sauvages disparaissent ? pr?sent. On est face ? la plus rapide et ? la plus vaste des extinctions d'esp?ces de la plan?te jamais enregistr?es. Si l'abeille disparait, l'humain ne dispara?tra quatre ans apr?s comme on le fait dire ? Einstein. Mais la disparition des abeilles est un signal de la disparition massive d'autres esp?ces qui sont n?cessaires ? la survie de l'humanit?.

Des Abeilles et des Hommes, de Markus Imhoof, au cin?ma le 20 f?vrier 2013.

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Posté dans Entretiens par le 22.02.13 à 15:34 - 2 commentaires

Lincoln : entretien avec Olivier Frayss

Lincoln

Olivier Frayss? enseigne l'anglais ? l'universit? Paris IV-La Sorbonne, o? il dirige le s?minaire "Travail et Propriété aux États-Unis". Sa th?se sur "Abraham Lincoln, la Terre et le Travail, 1809-1860" est parue en 1988 aux Publications de la Sorbonne. Il a accept? de visionner le film de Steven Spielberg pour Z?rodeconduite.net et de r?pondre ? nos questions…

Z?ro de conduite.net : En premier lieu pourriez-vous nous donner votre sentiment g?n?ral sur le film, ? propos notamment de sa v?racit? historique et de sa vraisemblance. Par rapport au Lincoln que vous avez ?tudi?, retrouvez-vous ici un personnage classique ou plus iconoclaste ? On pense par exemple au prologue mettant en sc?ne les deux soldats noirs, qui fait presque explicitement allusion ? l'?lection d'un pr?sident afro-am?ricain. Quel sens a selon vous le film dans le contexte des ?tats-Unis de 2012 ??

Olivier Frayss? : Le film pr?sente une image de Lincoln qui correspond ? l'?tat de la recherche ; il s'appuie sur des sources primaires bien connues, notamment les journaux intimes de contemporains, des photographies, des d?bats parlementaires, etc. L'historiographie lincolnienne a travers? plusieurs ?tapes, en commen?ant par l'hagiographie (la biographie co?crite par deux des protagonistes du film, les secr?taires de Lincoln, Nicolay et Hay), puis les r?visionnismes (dans les ann?es 1920 et 1970). Depuis une trentaine d'ann?es, l'image de Lincoln fait l'objet d'un large accord parmi les historiens, et c'est ce large accord qui est refl?t? dans le livre de Doris Kearne Goodwin (Abraham Lincoln : L'homme qui r?va l'Am?rique) qui a servi de base ? Spielberg et son sc?nariste. La filmographie est exclusivement hagiographique, y compris implicitement dans Birth of a Nation.
Le r?alisateur a fait le choix d'une tr?s courte p?riode pour ce film assez long, celle des deux mois pendant lesquels Lincoln, tout juste r??lu, a combattu pour obtenir la ratification du 13?me amendement abolissant l'esclavage. Ce fut un combat difficile, men? contre l'opposition d?mocrate et la droite du parti r?publicain, sous la menace constante d'un d?go?t de la guerre qui aurait pu entrainer une paix avec le Sud garantissant l'esclavage. Cette d?limitation du sujet permet de traiter le sujet de mani?re tr?s p?dagogique. Il a aussi une signification politique claire, qui explique sans doute en partie le fait que Barack Obama a vu le film deux fois : Lincoln appara?t en effet comme un homme de principes, grand strat?ge et fin tacticien, aux prises avec une gauche r?publicaine radicale qui ne lui rend pas les choses faciles avec son impatience et sa revendication d'?galit? raciale, une opposition d?mocrate f?roce et born?e, et un ventre mou, repr?sent? par les Blair et nombre d'autres r?publicains des ?tats fronti?res (Border States, fid?les ? l'union mais o? l'esclavage existe), pas compl?tement d?favorables ? une paix avec le Sud qui pr?serverait l'esclavage. Toute ressemblance avec un autre pr?sident issu de l'Illinois, oblig? de composer avec une opposition f?roce et born?e et d?cevant sa gauche est une co?ncidence.??

Z?rodeconduite.net : Lincoln occupe une place ? part dans l'histoire et dans la mythologie am?ricaine. Est-ce le Pr?sident qui a gagn? la guerre de S?cession que l'on c?l?bre, ou celui qui a aboli l'esclavage ? Est-ce une figure reconnue par tous les Am?ricains quelle que soit leur couleur politique ??

Olivier Frayss? : Lincoln est le pr?sident le plus populaire chez les Am?ricains, comme chez les historiens am?ricains, depuis que la question leur est pos?e, c'est-?-dire depuis les ann?es 1950. C'est l'?mancipateur qui est c?l?br?, et aussi le h?ros et le martyr, peut-?tre surtout le chef. De plus, le personnage est sympathique, sauf pour une partie, d?croissante au fil du temps, des habitants du Sud, qui continuent ? pleurer la d?faite. Les R?publicains sont oblig?s de l'encenser, quitte ? utiliser de fausses citations, comme le "vous ne pouvez pas aider le pauvre en ruinant le riche" dont Reagan a fait le cœur de son discours ? la convention r?publicaine de Houston en 1992. D'ailleurs, les fausses citations de Lincoln ?labor?es en 1942 continuent ? faire fureur ? l'?chelle mondiale. Celle que je viens de mentionner ?tait la "citation du jour" en France le 25 janvier 2013. Et les d?mocrates n'ont pas longtemps h?sit? ? annexer Lincoln l'homme d'?tat, Woodrow Wilson en particulier d?s 1902.??

Z?rodeconduite.net : Le spectateur fran?ais retrouve dans le film les termes familiers de "parti r?publicain" et "parti d?mocrate". Mais ce sont des "faux-amis", pourrait-on dire : les r?publicains sont abolitionnistes et plus "? gauche" que le Parti d?mocrate. Pouvez-vous nous expliquer comment se structure le Congr?s de l'?poque et comment il est affect? par la S?cession des ?tats du Sud et la guerre ??

Olivier Frayss? : L'histoire des partis politiques am?ricains commence par l'opposition, dans la derni?re d?cennie du 18?me si?cle (et premi?re de l'histoire des ?tats-Unis) entre F?d?ralistes, emmen?s par Alexander Hamilton et R?publicains D?mocrates, sous la banni?re de Thomas Jefferson. Les F?d?ralistes repr?sentent les int?r?ts du Nord-Est non-esclavagiste, industriel, des banques, ils sont favorables ? un ?tat f?d?ral fort, au protectionnisme, ? la Grande Bretagne dans son conflit avec la France, m?fiants vis-?-vis de l'immigration, etc. Les R?publicains-D?mocrates, men?s par Jefferson, repr?sentent plut?t les int?r?ts agricoles du Sud esclavagistes et de l'Ouest en mouvement, ils sont plus favorables ? l'immigration. Les R?publicains-D?mocrates deviennent rapidement les D?mocrates tout court et dominent la vie politique am?ricaine jusqu'en 1860, avec une implantation nationale. Entre 1800, victoire de Jefferson et 1860, victoire de Lincoln, l'opposition au Parti D?mocrate, pro-esclavagiste, prend des formes diverses et finit par aboutir ? la fusion de courants h?t?roclites en 1854 pour former le parti R?publicain. C'est ce parti, qui comprend aussi bien des abolitionnistes comme Thaddeus Stevens que des esclavagistes comme Blair qui porte Lincoln ? la pr?sidence. Pendant la crise qui pr?c?de la S?cession, le parti d?mocrate lui-m?me explose entre unionistes plus ou moins pro-esclavagistes au Nord et s?cessionnistes au Sud. Avec la s?cession, le Congr?s est amput? des repr?sentants des ?tats rebelles, ce qui donne une large majorit? aux r?publicains au S?nat (plus des deux tiers, ce qui permet de voter des amendements ? la constitution), moins large ? la Chambre. Les ?lections de 1864 reconduisent Lincoln et lui assurent d'avoir une majorit? des deux tiers ? la Chambre des Repr?sentants … d?s la prise de fonction des nouveaux ?lus. Mais le temps presse, l'opinion est lasse de la guerre, les d?mocrates, qui ont fait campagne pour la paix, et les r?publicains de droite veulent traiter avec les rebelles… Voil? pourquoi Lincoln veut ? tout prix que l'amendement soit ratifi? par l'ancienne chambre des repr?sentants, imm?diatement, afin de fermer la porte ? une paix avec les rebelles qui reviendrait sur la proclamation d'?mancipation du 1er janvier 1863.?

Z?rodeconduite.net : Le film donne une image peu reluisante de la politique au Congr?s : corruption, pr?bendes, client?lisme, m?diocrit? intellectuelle… Cette image fait ?cho avec les critiques actuelles du blocage l?gislatif. Le peuple am?ricain a-t-il toujours eu une aussi mauvaise image de sa repr?sentation parlementaire ??

"Nous avons le meilleur congr?s que l'argent puisse acheter", disait l'acteur am?ricain Will Rogers dans les ann?es 1930, refl?tant une vision tr?s r?pandue depuis les origines du syst?me politique am?ricain, et perceptible dans les enqu?tes d'opinion depuis qu'elles existent. "L'assembl?e de demi-dieux", qui ?labora la constitution de 1787, selon l'expression utilis?e par Jefferson, comptait d?j? nombre de "politiciens" au sens moderne et p?joratif du terme, qui avaient fait leurs preuves dans les assembl?es coloniales. La naissance du "syst?me des d?pouilles" (spoil system) qui donnait aux nouveaux arriv?s au pouvoir la possibilit? de remplacer tous les "fonctionnaires" par des fid?les aggrava le ph?nom?ne ? l'?chelle f?d?rale, dans les ann?es 1830. Lincoln lui-m?me disait en 1837 des politiciens qu'ils "ont des int?r?ts diff?rents de ceux du peuple, et, pour la plupart et dans l'ensemble, sont assez diff?rents des honn?tes gens." Il ajoutait d'ailleurs : "Je dis cela d'autant plus librement que je suis moi-m?me un politicien". Lincoln ?tait ? la fois pragmatique et id?aliste, il avait lui-m?me cherch? - vainement - un emploi public lucratif pour prix de sa fid?lit? aux Whigs en 1848. Une fois pr?sident, il se plaignait sans cesse des solliciteurs, mais veillait personnellement ? ce que toutes les pr?bendes soient distribu?es intelligemment pour faire avancer sa politique. La corruption, sous toutes ses formes, est toujours un des piliers du syst?me.?

Lincoln, de Steven Spielberg, au cin?ma le 30 janvier 2013.

> Voir ?galement notre fiche p?dagogique : "Travailler ? partir de la bande-annonce de Lincoln de Spielberg"

Posté dans Entretiens par le 30.01.13 à 08:16 - Réagir

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