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Persepolis : petit bijou persan

Persepolis aura-t-il la Palme ? Il serait en tout cas étonnant que le film de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud reparte sans prix, après la longue ovation qu’il a reçue lors de son unique projection en Sélection Officielle. Peu importe que ce succès couronne moins une nouveauté cinématographique (le film pâtit de la linéarité de sa narration, qui couvre les quatre albums de la série autobiographique, et de quelques baisses de rythme) que la singularité d’une œuvre et d’un parcours : par son talent unique et par ce qu’il symbolise, Marjane Satrapi méritait amplement son triomphe cannois, et l’audience qu’elle lui apportera au-delà du cercle déjà large des lecteurs de la bande dessinée.
Après les protestations très officielles de l’Etat iranien, on ne manquera pas sans doute pas d’enrôler Persepolis sous la bannière de la résistance au fondamentalisme et à l’oppression des femmes. Mais c’est à son regard d’auteure (beauté du graphisme en noir et blanc, que l’animation n’a pas trahi, humour souvent dévastateur, émotion discrète dans les passages les plus intimes) que Marjane Satrapi devra le succès de son film.
S’il est un prix que Persepolis mérite haut la main en tout cas, c’est bien celui de l’Education Nationale. Qu’on l’aborde par le biais de l’Histoire qu’il raconte (le film expose fort pédagogiquement l’histoire de l’Iran, du coup d’état de Reza Khan en 1921 jusqu’à la période contemporaine de la République Islamique), de son écriture (répondant à toutes les caractéristiques du genre, il constitue une façon originale d’aborder l’autobiographie) ou des valeurs qu’il défend (liberté et tolérance), Persepolis est un petit bijou pour les enseignants, d’autant plus précieux qu’il est accessible dès le collège. Dommage qu'il sorte à une période (le 27 juin) où les éleves auront dans leur majorité déserté les établissements.

Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Sélection Officielle

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Français), sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté par le 24.05.13 à 14:07 - Réagir

L'?cume des jours : le parti pris des choses

L'Écume des jours

Difficile d'imaginer quelqu'un de plus légitime que le cinéaste Michel Gondry pour porter à l'écran le roman-culte de Boris Vian, L'Écume des jours. L'inventivité visuelle de l'auteur de La Science des rêves ou Soyez sympa, rembobinez (mais aussi d'une ribambelle de petits chefs d'œuvre), son génie du bricolage, son imaginaire poétique, semblaient le désigner comme l'héritier cinématographique naturel de Boris Vian : comme l'écrit Charlotte Béra dans le dossier pédagogique du film "le traitement que Boris Vian fait subir au langage semble être comparable à celui que Michel Gondry fait subir à l'image, l'un et l'autre concourant à annexer des espaces jusque-là inexplorés."

Les écueils auxquels s'est heurtée sa tentative d'adaptation n'en sont que plus intéressants. L'Écume des jours, le film transpose, traduit et réinvente avec une inventivité souvent extraordinaire les trouvailles langagières du roman ; mais en matérialisant systématiquement le "langage-univers" (J. Bens) de Vian, il provoque vite une sensation étouffante (bien avant le renversement de la seconde partie). A l'image de ces scènes de repas entre Colin et Chick, au dialogue sans cesse interrompu par l'irruption d'un nouveau gadget, la profusion visuelle (décors, accessoires, trucages) orchestrée par Gondry nous empêche d'entrer dans l'histoire et la vie des personnages.

On pourra rétorquer que l'intrigue de L'Écume des jours tient sur une feuille de papier à cigarettes (cf Vian lui-même : "Je voulais écrire un roman dont le sujet pourrait tenir en une seule ligne : un homme aime une femme, elle tombe malade, elle meurt."), et qu'elle n'est qu'un prétexte au déploiement de l'univers poétique de Vian. Mais ce qui a séduit des générations de lecteurs jeunes et moins jeunes, c'est aussi le "plus poignant des romans d'amour contemporains" comme le proclamait Raymond Queneau. Or, dans la transposition au cinéma, c'est toute l'émotion dégagée par le roman qui semble s'être évaporée. Comme le rappelle Frédéric Sabouraud (L'Adaptation, Coll. Les petits cahiers), le cinéma (en prise de vues réelles) c'est aussi et surtout "l'inscription d'un corps dans l'espace" : adapter un roman c'est avant tout donner vie à des personnages, enregistrer la présence des acteurs. Le film pêche cruellement de ce côté-là : on n'a que trop rarement le sentiment qu'il "se passe quelque chose" (comme lors de la première rencontre entre Chloé et Colin) entre les personnages…

Comme si, dans le processus de création du film, les objets poétiques de Vian (comme le célèbre "pianocktail") s'étaient lestés d'une concrétude face à laquelle les personnages ne faisaient littéralement pas le poids. Colin, Chloé, Nicolas, sont les parents pauvres d'un film qui a résolument pris le "parti pris des choses" (celles-ci apparaissent "presque plus vivantes que les gens", selon le souhait de Gondry) : laissés par le roman dans une relative indétermination (cf la description de Colin : "Il était assez grand, mince avec de longues jambes, et très gentil" (p. 22)), les personnages n'ont finalement d'autres traits distinctifs que ceux, physiques, des comédiens qui les interprètent. Dans le roman les personnages "sans passé, sans épaisseur psychologique", s'avéraient par là-même "plus perméables à l’identification du lecteur, plus aptes à soutenir ses projections mentales." (Eric Briot dans cette fiche pédagogique sur le roman). On peut se demander si les visages de Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy ou Gad Elmaleh ne provoquent pas l'effet inverse, nous renvoyant moins aux personnages de Vian qu'à leur propres corps d'acteurs, usés par tant d'autres rôles et de surexposition médiatique (voir la campagne d'affichage massive qui a préparé la sortie du film)…

Tout se passe donc comme-ci le processus de production (au sens matériel du terme) du film avait joué directement contre la poésie du livre, et ce malgré la caution d'un réalisateur aussi talentueux que Michel Gondry. Déception de spectateur, le film n'en constitue pas moins un cas d'espèce passionant du point de vue de l'adaptation cinématographique : les enseignants se reporteront avec profit au substantiel dossier pédagogique (pdf) édité par le Livre de Poche.

[L'Écume des jours de Michel Gondry. 2012. Durée : 2 h 05. Distribution : Studio Canal. Sortie le 24 avril 2013]

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels sur la boutique DVD Zérodeconduite.   

Posté par le 25.04.13 à 14:24 - Réagir

Revue de web # 5 : Soft power, World Press Photo, Sattouf?

Oscars et soft power

Un Oscar du meilleur film remis par la "first lady" en personne ? Argo de Ben Affleck (sur la prise d'otages de l'ambassade am?ricaine de T?h?ran en 1979), alors que les autres favoris pour la statuette ?taient une l'hagiographie d'un pr?sident am?ricain (Lincoln), et un film d'action sur la traque d'Oussama Ben Laden par la CIA (Zero Dark Thirty) : jamais sans doute le mariage entre Hollywood et Washington, entre soft et hard power, n'a ?t? aussi flagrant et assum? qu'? cet instant. Le paradoxe ?tant que ces films aux valeurs ouvertement nationalistes continuent d'attirer des foules toujours grandissantes hors des fronti?res am?ricaines. Comme le r?sume un commentateur am?ricain, "…as the world often hates America, it also still loves America, and often - as the Oscars illustrate - for the very same reasons."
C'est l'occasion de r??couter ce num?ro de la Fabrique de l'Histoire intitul? "Histoire du soft power" consacr? aux liens entre l'industrie hollywoodienne et la propagande. C'est aussi celle de se demander comment sont per?us ces films ? l'?tranger, et plus pr?cis?ment dans les pays qu'ils mettent en sc?ne : sur Slate.fr, une franco-iranienne raconte la fa?on dont elle a per?u Argo, partag?e entre le plaisir (de spectatrice) et la g?ne (d'iranienne). Le Courrier international, lui, reprend le point de vue d'un journal pakistanais sur Zero Dark Thirty, per?u comme un "festival de clich?s"

Une photo… trop cin?matographique ?

L'attribution du World Press Photo (r?compense qui distingue les meilleurs photos de presse de l'ann?e) au su?dois Paul Hansen (travaillant pour le Dagens Nyheter) pour sa photo d'un enterrement ? Gaza, a provoqu? un d?but de pol?mique dans les miieux du photojournalisme et la presse. On a reproch? ? Hansen le caract?re spectaculaire d'une photo trop parfaitement compos?e pour ?tre honn?te, la renvoyant aux codes de la peinture ou au cin?ma plut?t qu'au photojournalisme. Ainsi T?l?rama.fr d?nonce l'abus suppos? des retouches sur Photoshop, ?crivant que Hansen "cherche ? sortir son clich? de l’instantan?, ? le rendre comparable ? une peinture.", et le site Arr?t sur images consacre une ?mission enti?re au clich? (acc?s payant). Sur son blog L'Atelier des images, Andr? Gunthert, professeur ? l'EHESS et chercheur en "culture visuelle", ?l?ve le d?bat en interrogeant ses pr?suppos?s : une photo d'actualit? doit-elle forc?ment ?tre transparente, in-discutable (et rares sont les occasions de d?battre d'une image photographique, ? la diff?rence des images cin?matographiques) ? "Qu’on l’appr?cie ou qu’on la critique, ?crit Andr? Gunthert, la version de l’image diffus?e par le World Press Photo a apparemment suscit? un certain sentiment d’irr?alit?. C’est cette impression qui explique le recours au vocabulaire de la retouche, utilis? n?gativement pour disqualifier l’image. (…) L’aspect le plus frappant de la discussion, de la part de deux qui critiquent la photo de Hansen, est le recours ? l’argument de la retouche comme outil de disqualification esth?tique, dans le contexte d’une revendication de la virginit? photographique."
> "Oublier Photoshop ? Le World Press Photo fait d?bat."

Riad Sattouf et la domination masculine

Dans un registre beaucoup plus l?ger, "M" le magazine du Monde, d?voile les coulisses du prochain film de Riad Sattouf, l'auteur de bande dessin?e et r?alisateur du tr?s dr?le Les Beaux gosses (2009), Jacky au royaume des femmes : une fantaisie swiftienne bas?e sur le renversement des codes et des signes de la domination masculine ; ou l'histoire de la "r?publique d?mocratique et populaire de Bubunne", dans laquelle "les femmes ont le pouvoir, commandent et font la guerre, et les hommes portent le voile et s'occupent de leur foyer" (r?sum? d'Allocine.fr). "Jacky au royaume des filles est un conte burlesque et cauchemardesque situ? dans un monde enti?rement fantasm? par son auteur, lequel s'est appropri?, pour le fabriquer, toutes sortes de signes ostentatoires de l'oppression. L'abaya en est un. Les ?crans de t?l?vision allum?s en permanence dans tous les foyers qui ?voquent le roman de George Orwell, 1984, en sont un autre. (…) Fondus et transform?s dans un grand m?li-m?lo syncr?tique, les signes avec lesquels il joue sont au service d'une relecture d?lirante du mythe de Cendrillon, m?tin?e de Chaplin et de Tex Avery et pass?e au filtre des th?ories des philosophes Michel Foucault et Judith Butler."
> "M" : Riad Sattouf inverse les r?les

A voir ?galement : le dossier p?dagogique (anglais) r?alis? par l'APLV autour de Shadow Dancer de James Marsh, une fiche sur Rocky IV et la fin de la guerre froide sur Cin?hig.

Posté par le 02.03.13 à 15:00 - Réagir

Reality : en salles

Reality

Le film de Matteo Garrone, Grand Prix du dernier Festival de Cannes, arrive dans les salles. Nous l'avions vu et appr?ci? lors de son passage au Festival :
"De son impuissance frustrante ? conqu?rir l’utopie m?diatique, Luciano ne gagnera qu’un autre enfermement : celui de sa propre claustration mentale. Les yeux fix?s toute la journ?e ? l’?cran de t?l?vision, incompris des siens, vite revenus de leurs espoirs chim?riques, Luciano se perd dans une parano?a nourrie ? la source de la t?l?r?alit?. Dans la rue, ce ne sont que des espions envoy?s par la cha?ne pour contr?ler ses faits et gestes, au plafond de son salon, un grillon venu pour le surveiller de l’int?rieur. Pr?s de quinze ans apr?s The Truman Show, film annonciateur de la t?l?r?alit?, l’enfermement est devenu mental, triste m?taphore de notre ali?nation. Truman n'imaginait pas ?tre film?, Luciano ne supporte pas de ne pas l'?tre.? Ouvrant et achevant son film sur un plan a?rien (le film pose aussi la question de la religion et du regard de Dieu), d?laissant l'?pre style documentaire de Gomorra pour d’amples mouvements de cam?ra port?s par la majestueuse partition d’Alexandre Desplat, Matteo Garrone livre un conte ironique plus profond et plus actuel (car la t?l?r?alit? pourrait para?tre comme un ph?nom?ne d?pass?) qu’il n’y para?t…"
Lire l'article en entier.

[Reality de Matteo Garrone. 2012. Dur?e : 1 h 55. Distribution : Le Pacte. Sortie le 3 octobre 2012]

Posté par le 03.10.12 à 23:02 - Réagir

The We and the I en salles

The We and the I

The We and the I de Michel Gondry (qui termine actuellement une adaptation de L'?cume des jours de Boris Vian) sort aujourd'hui en salles. Nous avions vu et appr?ci? le film lors du dernier Festival de Cannes :

" (…) Toute l’œuvre du r?alisateur fran?ais peut ?tre lue au prisme de cette dialectique entre la singularit? de l’individu (dont l’imaginaire foutraque et enchant? est le plus beau t?moignage) et la force des liens sociaux (la notion de "communaut?" est au cœur de films comme Soyez sympa, rembobinez). On peut voir The We and the I ? la fois comme un prolongement de son projet L’Usine des films amateurs (parce que r?alis? dans le cadre d’un projet collectif, avec la participation active d’adolescents volontaires) et comme son exact oppos? : l? o? l’Usine mettait en œuvre toute une s?rie de protocoles pour permettre un fonctionnement d?mocratique apais?, et la participation effective de tous les participants, le microcosme roulant de The We and the I ressemble ? l’?tat de nature hobbesien, celui de la guerre de tous contre tous, et d'une totale amoralit? (du moins en apparence). Les comportements montr?s dans The We and the I (? l’int?rieur du bus ou ? la faveur de courtes s?quences en flash-backs, bricol?s dans le style artisanal de Gondry) pourront choquer les adultes : binge drinking (alcoolisation massive), sexting (envoi d’images sexuelles par internet), bullying (harc?lement), le catalogue des maux de l’adolescence est presque au complet. Mais la force du film est ne pas porter un regard moralisateur ou alarmiste sur ces comportements. Le film montre la cruaut? des adolescents mais aussi leur extraordinaire plasticit? : cette capacit? ? oublier, aussit?t encaiss?es, les brimades et les humiliations pour se projeter dans l'avenir. (…) "
Lire l'article en entier

[The We and the I de Michel Gondry. 2012. Dur?e : 1 h 43. Distribution : Marsfilms. Sortie le 12 septembre 2012]

> Voir ?galement en salles Des hommes sans loi (Lawless) de John Hillcoat, ?galement chroniqu? ? Cannes…

Posté par le 12.09.12 à 12:33 - Réagir

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