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Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

In the fade (Aus dem Nichts) : la haine

Aus des Nichts

Que dire de Aus dem Nichts excepté qu'il ne faudrait rien en dire, sous peine de déflorer l'émotion brute qui va étrangler le spectateur ? On soulignera d’abord que Fatih Akin a offert un magnifique rôle de femme à Diane Krüger (récompensée par le Prix d’interprétation, NDLR), passant par toutes les stations de la souffrance et du combat, sans jamais que le rôle ni l'actrice ne versent dans le pathos. La silhouette de moineau, le regard tendu vers un horizon impossible, les tatouages qui dessinent sur son corps une jeunesse encore rock et rebelle, font de Katja, une jeune Allemande de son temps qui mène une vie heureuse, que la haine va dévaster.

Car In the fade (Aus dem Nichts) est un film sur la haine. Il y a d'abord cette haine collective, invisible, irrationnelle, qui chaque jour gagne du terrain dans les démocraties européennes, alimentées par les programmes et les discours xénophobes et populistes ; cette haine, c’est celle du groupuscule néo-nazi NSU (Nationalsozialisticher Untergrund), responsable d'une vague d'attentats contre les immigrés en Allemagne de 2000 à 2007, dont s'est inspiré Fatih Akin. Entièrement centré sur son héroïne, le film se pose peu sur ces terroristes néo-nazis : à peine saura-t-on que c'est un jeune couple, elle complètement effacée, lui arrogant et sûr de lui, mais on devinera derrière eux, à l’occasion du procès, une vaste toile qui s'étend d’un avocat particulièrement retors jusqu'à un partisan grec d'Aube dorée.
Et puis il y a la haine de Katja, une haine qui ne demande qu'à être entendue pour s'apaiser, un feu de souffrance qui exige justice, condamnation, réparation, prise de conscience. Fatih Akin filme la brûlure du deuil de manière particulièrement émouvante, notamment dans ce plan, qui hantera longtemps par sa beauté et sa violence, où la caméra descend le long de l'ancre d'un bateau d'enfant pour plonger dans la baignoire de Katja et montrer des fleurs de sang s'envoler dans l'eau.
On observera finalement que le découpage en trois temps, respectivement intitulés "La famille", "Justice" et "La mer", redessinent une structure tragique, faite d'échos, jusqu'à une libération qui posera inévitablement question, en ces temps où les actes de barbarie aveugle se multiplient en Europe, immédiatement suivis d’appels à ne pas céder à la haine. Mais peut-être que Fatih Akin interroge justement notre capacité à la comprendre et à la laisser prospérer, et pointe la faiblesse des démocraties qui n'ont pas de réponses fortes face à ce qui constitue leur parfaite négation.
Plus que son impossible dénouement, intarissable source de questionnements éthiques, on retiendra de ce film son premier quart d'heure, qui pose un magistral regard sur tous les préjugés à l'œuvre dans une société et jusqu’au sein de la famille, regard qui de minute en minute nous déroute, nous cueille au vol, nous fait retomber sur un humour plein de grâce… Ce premier quart d'heure c'est le temps du quotidien et de la légèreté, c'est celui que le reste du film nous fera regretter de ne pas avoir assez savouré, et c'est un bel exploit que de créer ainsi en moins de deux heures, un puissant sentiment de nostalgie.

In the fade (Aus dem Nichts) de Fatih Akin, 2017, Allemagne, Durée : 106 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 30.05.17 à 17:33 - Réagir

En attendant les hirondelles : one, two, three, l’Algérie

En attendant les hirondelles

Il est tout d’abord réconfortant d’avoir dans le plus grand festival du monde des nouvelles d’un cinéma que la guerre civile avait quasiment chassé des écrans : d’entendre cet idiome mâtiné de quelques mots de français, de voir ces paysages si longtemps absents des écrans (comme le faisait remarquer l'historien Benjamin Stora, la plupart des films français sur la Guerre d’Algérie ont été tournés hors du pays).
Il n’y a pour le reste pas de quoi se réjouir du tableau de l’Algérie que dresse, pour son premier film, le français Karim Moussaoui. Sur le mode "marabout-bout de ficelle" du passage de témoin, le cinéaste orchestre trois récits qui se succèdent et parfois s’entremêlent : un architecte coupable de non-assistance à personne en danger, une jeune femme acceptant un mariage de raison, un médecin rattrapé par son passé durant la sale guerre… Il construit ainsi, par touches impressionnistes le portrait d’un pays qui attend encore ses "hirondelles", autrement dit qui n’a pas encore connu son printemps démocratique à l’instar du voisin tunisien… À travers ces personnages jeunes et moins jeunes on peut lire la corruption endémique, la domination patriarcale ou les cicatrices de l’histoire (ici en l’occurence de la guerre civile des années quatre-vingt). Mais on sent surtout la sclérose d’une société bloquée, qui décourage toute ambition, tout désir (c’est ainsi que ), tout élan de solidarité… La mise en scène fluide et élégante de Karim Moussaoui, magnifiée par les accords d’une cantate de J.S. Bach, entoure les personnages de son empathie. Mais malgré quelques embardées musicales bienvenues, le film s’en tient trop sagement à l’épure et à l’inachèvement pour susciter mieux qu’un intérêt poli…

En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui, 2017, France, Algérie, Durée : 113 mn
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 27.05.17 à 10:05 - Réagir

Jupiter's moon : parabole européenne

Jupiter's moon

De la Bulgarie (Directions de Stefan Komandarev) à l’Ukraine (Frost de Sharunas Bartas) en passant bien sûr par la Russie (les films d'Andrey Zvyagintsev et Sergei Loznitsa), ce Festival aura dressé des pays de l’ex-"Bloc de l’Est" un tableau effroyable, entre violence sociale, prurit identitaire et déréliction morale… Le magyar Kornél Mundruczó ne fait pas exception, dépeignant, après sa parabole canine sur la dérive totalitaire du régime d’Orban (White God), une Hongrie s’abîmant dans sa gestion indigne des migrants. Le film raconte la rencontre entre un médecin véreux et un jeune migrant miraculé et miraculeux : laissé pour mort par la police des frontières qui l’a tiré comme un lapin, il survit et se découvre le pouvoir de lévitation.
Le film avance de morceaux de bravoures (un plan séquence dans un camp de rétention qui n’est pas sans rappeler ceux du Fils de Saul du compatriote Laslo Nemes) et séquences-choc (un appartement mis sens dessus dessous comme dans Inception de Christopher Nolan). Mais il ne se départit jamais de son ambiance poisseuse, exacerbée par une photographie jaunâtre et le décalage de dialogues postsynchronisés. S’il fait montre une nouvelle fois de sa virtuosité, Kornél Mundruczó ne nous convainc pas de la pertinence de sa parabole européenne (c’est elle, la "lune de Jupiter", comme nous l’annonce le carton liminaire), surtout quand celle-ci flirte avec le douteux (l’un des migrants affranchis par le médecin se révélera être un poseur de bombes)…

Jupiter's moon (La Lune de Jupiter) de Kornél Mundruczó, 2017, Hongrie-Allemagne, Durée : 123 mn
Sélection officielle

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 23:13 - Réagir

El Presidente (La Cordillera) : au sommet

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater… Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente (La Cordillera) distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain. Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un "président normal" manipulé par ses conseillers plus capés ou au contraire un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissaient deviner cette mise en place, pour traiter "l’affaire" qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude "Lieux et formes du pouvoir" en classe d’espagnol au cycle terminal, en même temps qu'il fera réviser la géographie politique des pays du continent et de ses accents…

El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre, 2017, Argentine, Durée : 114 minutes
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 15:18 - Réagir

L'Atelier : hors les murs

L’Atelier

Presque dix ans après sa Palme d’Or, Laurent Cantet revient à Cannes avec L’Atelier, présenté à Un certain Regard. La sélection au Festival de Cannes n’est pas le seul point commun entre ces deux œuvres, qui mettent toutes deux en scène des rapports de transmission et d’opposition entre un professeur et ses élèves. Mais là où Entre les murs avait pour cadre l’Éducation nationale, ses cadres rigides et la réserve qu’elle impose à ses enseignants, L’Atelier s’inscrit dans un dispositif beaucoup plus libre : quelques semaines de stage d'écriture pendant lesquelles des jeunes de La Ciotat, ex-fleuron de l’industrie navale, s’efforcent d’accoucher d'un roman noir avec l’aide d’une écrivaine à succès (Marina Foïs).
Ce changement de cadre permet à Laurent Cantet d’aborder plus frontalement encore des questions brûlantes d’actualité. La grande force de L’Atelier est ainsi de réussir à questionner avec une extrême justesse des thématiques omniprésentes dans les médias : terrorisme (il est notamment question des attentats du 13 novembre 2015), précarisation d’une partie de la société, ou encore montée de l’extrême-droite (le film met en scène les vidéos d'un clone d'Alain Soral). Son originalité et son intérêt sont également de poser ces questions au prisme de la création littéraire, interrogeant la représentation du crime, dialoguant sans jamais les citer avec les grandes œuvres de la littérature (L'Étranger de Camus, Un roi sans divertissement de Giono)… On savait Cantet et son scénariste Robin Campillo dialoguistes hors-pair, et L’Atelier ne fait pas exception à la règle : chaque discussion ou confrontation entre l’écrivaine et ses élèves ainsi qu’entre les jeunes entre eux apparaît comme une vraie séance de maïeutique, où il ne s’agit pas tant de prendre l’ascendant sur l’autre que de l’aider à accoucher de sa pensée. Par la simple force des mots, et en faisant appel à l’intelligence du spectateur, Cantet parvient à faire de ses dialogues des moments d’une intensité dramatique formidable en même temps que d'une grande pédagogie.

Stimulant intellectuellement, le film touche aussi au cœur, notamment lorsque Cantet filme la capacité de l'écriture à susciter l’émotion. Il en est ainsi d’un texte écrit par une des jeunes femmes de l’atelier, qui raconte, d’après les souvenirs recueillis auprès de son grand-père, la mise à l'eau des navires construits dans les chantiers de La Ciotat. La puissance évocatrice de ce court texte est prodigieuse, l'émotion naissant simplement des mots et de la beauté de leur assemblage.
La beauté de l’assemblage, c’est précisément ce qui porte L’Atelier, fort de son collectif de jeunes acteurs. De ce fait, lorsque l’intrigue se resserre autour des deux personnages principaux, l’écrivaine et le plus mutique de ses élèves, agité par de sombres démons, le film perd un peu de sa puissance. Malgré l’interprétation magistrale du jeune Matthieu Lucci, pour la première fois à l’écran, le suspens entretenu tout au long du film se dénoue trop rapidement dans la dernière demi-heure, sans que n’advienne le climax attendu. On regrettera cette fin un peu décevante, mais elle ne saurait amoindrir la puissance du reste du film, qui s’affirme comme une des grandes œuvres politiques de ce Festival 2017.

Philippine Le Bret

L'Atelier de Laurent Cantet, France, 2017, Durée : 113 mn
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 11:58 - Réagir

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