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Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

Rodin : un si gentil monsieur

Rodin

C'est donc à Jacques Doillon qu’il est revenu de rendre l’hommage cinématographique de rigueur à Rodin, pour le centenaire du sculpteur de génie. Avec Vincent Lindon dans le rôle-titre, on comptait sur un grand film magnifiant le geste artistique, le personnage ogresque à l'image de ses œuvres imposantes, et les méandres de la création. Las, Rodin devient sous l'œil du réalisateur un très gentil monsieur, habité par son désir pour les femmes, les faisant souffrir, comme lui-même souffre, mais recousant un bouton après avoir enguirlandé, Rose, sa régulière.
Le film s’ouvre en 1880, avec la commande faite à Rodin (il a alors quarante ans) de la Porte de l'Enfer, pour s'achever sur l'érection de son Monument à Balzac chez lui à Meudon au début du XXème siècle, projet qui a essuyé refus et moqueries. Entre-temps, Rodin aura aimé sa muse-élève, Camille Claudel, aura travaillé avec elle et s'en sera séparé. Entre l'enfantine Camille (on pourra regretter le jeu de nymphette trop contemporain d'Izia Higelin) et l'immature Rose (monumentale Séverine Caneele), Rodin ne semble pas en proie à un déchirement profond, même si le réalisateur "soigne" le contraste entre les deux femmes, peignant l'une en sculptrice au regard avisé et sûr et l'autre en matrone cousant et jouant à la poupée. Mais quand il est avec une femme, qu'elle soit intelligente ou pas, Rodin l’est entièrement, et Doillon essaie de réhabiliter Rodin en amoureux sincère, voire en érotomane « honnête ».
On ne s'intéresserait pas autant à cette dimension, si elle ne dominait le film d'une couleur sentimentale désuète. Le huis-clos réduit le contexte artistique et historique de l'époque à quelques apparitions (Cézanne, Monet) trop brèves pour ne pas paraître saugrenues. Doillon nous montre un artiste qui cherche sa voie sans essayer d'achever ses sculptures, en butte avec une représentation esthétique officielle, dont on sait qu'elle aura douché les ambitions de plus d'un génie artistique, (voir L'Œuvre de Zola). Les séquences de travail des matériaux ne convainquent pas, Rodin étant plus montré comme un tritureur de glaise que comme un façonneur de chair, ce qu'il a été indéniablement. Les gros-plans sur ses mains caressant des troncs d'arbre ridés ne suffisent pas à faire éprouver au spectateur la dimension alchimique ou mystique qui auréole ses créations. Le seul beau moment du film consiste néanmoins en une érection, celle de son mal-aimé Balzac qui prend dans le jardin de Meudon, des reliefs magiques, comme si le réalisateur était plus doué pour l'ekphrasis (description d'une œuvre d'art) que pour figurer le mythe de Pygmalion. Le spectateur gardera l'image d'un Rodin bien gentil, que les femmes harcèlent alors qu'il tente de créer, même si le film parvient à laisser deviner la modernité absolue de ses oeuvres, qui auront éveillé l'œil des cubistes.

Rodin de Jacques Doillon, France, 2017, Durée : 119 mn
Sélection officielle
Actuellement en salles

Le Réseau Canopé propose un accompagnement pédagogique autour d'extraits du film.

Posté dans Festival de Cannes par le 26.05.17 à 09:39 - Réagir

Nos années folles : trouble dans le genre

Nos années folles

C’est l’une de ces histoires qui paraissent tellement invraisemblables qu’il faut d’emblée préciser au spectateur qu’elles sont vraies. Désertant le front en 1915 après avoir été deux fois blessé, le soldat Paul Grappe s’est travesti en femme, avec la complicité de son épouse Louise, s’inventant une nouvelle vie sous le pseudonyme de Suzanne Langdard, qui perdurera même après l’aministie des déserteurs de 1925. Une histoire qui se terminera tragiquement puisque Louise tuera Paul d’un coup de revolver, crime passionnel qui fera l’objet d’un procès retentissant relaté par les gazettes de l’époque. C’est ce fait divers, raconté et analysé par Fabrice Virgili et Danièle Voldman dans leur livre La garçonne et l'assassin (2011), qu’adapte et réinterprète le cinéaste André Téchiné, auquel le Festival rendait hommage à l’occasion d’une séance spéciale.
La très belle idée du film est d’enchâsser le récit dans une représentation de cabaret (menée par Michel Fau), reprenant le dispositif du Lola Montès de Max Ophüls. Le film s’affranchit ainsi en partie des pesanteurs de la reconstitution, en même temps qu’il bouscule la chronologie du récit. Ce n’est sans doute pas l’histoire (même si l’on croisera une gueule cassée et un aristocrate nostalgique du "feu") ou les mentalités de l’époque (même si, comme l'indique la polysémie du titre, la relative tolérance qui a accompagné le couple a beaucoup à voir avec l'ambiance d'après-guerre) qui intéressent André Téchiné, mais plutôt le récit intemporel d’une passion qui se joua des conventions et des identités de genre. Le film est tout entier construit autour de ses deux interprètes, Pierre Deladonchamps troublant en Paul/Suzanne, et Céline Salette qui interprète subtilement l’épouse, tour à tour complice puis dépassée.
Mais en procédant par ellipses et ruptures, en s’affranchissant de la progression psychologique, le film prend le risque d’égarer le spectateur : comment comprendre ainsi qu’après avoir longuement renâclé au travestissement, Paul/Suzanne bascule en une phrase ("Je vais au Bois…") dans la prostitution ? Comment expliquer que le mari si aimant devienne époux violent ? Le film semble comme le sismographe d’émotions enfouies au plus profond des personnages, nous laissant au final aussi troublé que ses personnages.

Nos années folles d’André Téchiné, 2017, Durée : 103 mn
Sélection officielle, Séance Spéciale

Posté dans Festival de Cannes par le 25.05.17 à 11:34 - Réagir

Jeannette ou l'enfance de Jeanne : Highway to hell

Jeannette

Mais quelle mouche a donc piqué Bruno Dumont avec son dernier film, Jeannette, ou l'enfance de Jeanne présenté à la Quinzaine des réalisateurs ? Le réalisateur au cinéma empreint d’une présence évangélique (sur le mode "les derniers seront les premiers"), nous propose une comédie musicale aux paroles signées Charles Péguy sur une musique contemporaine aux accents tour à tour heavy metal ou R&B, mettant en scène Jeanne d'Arc à huit puis quatorze ans dans le décor (somptueux) des plages du Nord déjà arpenté avec Ma Loute.
Bâti en dyptique autour du drame mystique de Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910) reprenant ses personnages, comme Hauviette et Madame Gervaise, le film nous met en présence d'une petite bergère ébranlée par la présence des Anglais sur le sol de France et qui veut partir en guerre pour les en chasser et rétablir le royaume de France comme fille aînée de l'Eglise. On se dit que peut-être Dumont veut réaliser son grand œuvre, comme Pasolini l’athée avec son Évangile selon Saint Matthieu. Mais contrairement à Pasolini, l'anachronisme saute aux yeux de tout spectateur que la foi questionne : qui se soucie en effet aujourd'hui de la place de la France dans la Chrétienté ? Cet anachronisme est rehaussé par une bande-son et des chorégraphies (signées par Philippe Découflé) résolument contemporaines.
Le spectateur s'interroge sur cette réappropriation par Dumont d'une figure du roman national, jusqu'alors préemptée par l’extrême-droite. Les paysages sublimes et la caméra bienveillante posée sur les petites comédiennes ne semblent pas laisser de place à l’ironie, alors que dans le même temps le réalisateur ne nous épargne pas, comme autant de facéties, des passages plus loufoques : madame Gervaise se dédoublant sur du heavy metal, les saints apparaissant à Jeanne sur la chorégraphie d'Uma Thurman dans Pulp Fiction, ou l'oncle de Jeanne joué par un adolescent slammeur, façon Grand corps malade, particulièrement maladroit.
Cet ensemble disparate et déconcertant ne parvient toutefois pas à faire oublier la violence de cet appel à la guerre placé dans la bouche d'une petite puis d'une jeune fille, violence qui s’exprime également à travers des transes dignes du public d'AC/DC. Alors surgit une possible interprétation : ne le reconnaît-on pas autour de nous cet engagement mystique qui frappe des jeunes gens partant s'engager dans une guerre qui ne les concerne pas ? En suivant ce fil, on remarquera que Jeannette, mentant à ses parents pour les protéger, ressemble furieusement à ces jeunes qui pratiquent la taqiyya (la dissimulation), et que la comédie musicale rappelle ces clips diffusés sur le net pour attraper dans les filets de la foi les jeunes esprits avides de justice et de transcendance.
Il y a donc un malaise profond qui naît de ce spectacle, celui qui rapproche l'icône du Front National du comportement de ces jeunes radicalisés que ce même FN abomine. Le nouveau film de Bruno Dumont aura peut-être contribué à démasquer cette imposture. Pour le reste il constitue une expérience pour le moins déroutante.

Jeannette ou l'enfance de Jeanne de Bruno Dumont, 2017, France, Durée : 105 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par le 25.05.17 à 08:38 - Réagir

La Familia : le fils

La Familia

Le premier mot du jeune Gustavo Rondon Cordova, présentant son film en ouverture de la projection à la Semaine de la Critique, a été pour son pays : il était heureux et fier de présenter, avec son premier film La Familia, une autre image du Venezuela que celle donnée par les actualités, d’une nation au bord de la guerre civile. L’état de déshérence et de tension d’un pays ruiné par l’effondrement des cours du pétrole, on le sent pourtant très fortement dans La Familia, drame néo-réaliste qui explore la relation entre un père et un fils cherchant à échapper à la violence des quartiers pauvres de Caracas.
Livré à lui même alors que son père tente désespérément de joindre les deux bouts, le jeune Pedro blesse mortellement un garçon de la favela qui voulait lui voler son portable. Pour protéger son fils de la vendetta, Andrés, son père, l’emmène avec lui dans une cavale incertaine… Ce point de départ est le moyen d’une plongée sous tension dans la mégalopole vénézuélienne, et du portrait in vivo d’une société en crise. Ici tout s’achète, se trafique, se négocie (le film multiplie obsessionnellement les scènes de transaction), et les nécessités de la survie comme la violence des inégalités semblent dissoudre toute solidarité. L’affermissement progressif et semé d'embûches du lien entre père et fils n’en est que plus émouvant, même si on aurait aimé que le film fasse preuve d’un peu moins de pudeur, celle-ci tournant parfois à la sécheresse…

La Familia de Gustavo Rondon Cordova, Vénézuela, 2017, Durée : 82 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par le 24.05.17 à 20:50 - Réagir

Jeune Femme : Bienvenue dans la vraie vie !

Jeune femme

Dans ce premier film réalisé par Léonor Serraille, une jeune femme de 31 ans, Paula (Laetitia Dosch) se remet d'une rupture après dix ans passés auprès d'un photographe de renom (Grégoire Monsaingeon)… en se plongeant dans la vraie vie.

Paula n'a jamais rien fait, sa vie n'a tenu depuis dix ans qu'à celui qui l'a aimée, le temps d'en faire sa muse, le temps de voir la femme "éclore en elle" comme il le lui a dit ; elle a quitté ses parents, est partie au Mexique, a aimé profondément cet homme qui la jette sans ménagements de son bel et immense appartement parisien. Au début, le spectateur se dit que Paula n'est pas un cadeau, enfant gâtée dans un corps d'adulte, en souffrance, harcelante, égoïste avec ses ami(e)s. Sans un sou, au bord du désespoir et de la marginalité, elle erre de canapés en chambres d'hôtel, jusqu'à ce qu’à la faveur quelqu’un accepte de l’héberger et la lance, au gré des fables qu'elle s'invente (tour à tour experte en baby-sitting, étudiante en art ou vendeuse chevronnée de petites culottes) dans la vraie vie. 
Vivre sa vie cela commence par trouver un chez-soi, même vétuste et riquiqui, car comme l'écrit Virginia Woolf, l'émancipation passe avant toutes choses par Une Chambre à soi. Le film fait un beau portrait d'une femme qui s'échappe de sa prison dorée, de son aliénation amoureuse et économique, sur un mode à la fois comique et touchant de fragilité. Dans le dernier tiers du film, le spectateur porte un nouveau regard sur Paula : l’agacement et la compassion laissent la place au respect et à une forme d’admiration, car son caractère enfantin semble enfin dire oui à la vie, dans ce qu'elle a de plus humble mais aussi de plus respectable.
Quelle est-elle cette vie ? À la différence des vernissages où l'on porte robe longue et talons hauts, des soirées où l'on s'enivre de musique en compagnie d'inconnus aussi immatures qu'inquiétants, c'est celle du petit boulot précaire où se nouent des rencontres authentiques, de la vie imparfaite loin d'être ultra-contrôlée. Les autres portraits de femme du film soulignent les impasses de leur vie, depuis le pavillon de banlieue de la mère de Paula dont la peinture s'effrite, au magnifique appartement d'une femme qui élève seule sa fille sans jamais s'en occuper. Toutes ces femmes seules semblent vivre avec le fantôme d'un homme qui les a abandonnées. À ce titre, le film en rejoint d'autres comme Le Redoutable de Michel Hazanavicius ou Le Jour d'après de Hong Sangsoo, en représentant une domination culturelle qui emprisonne la femme, prise aux pièges de personnages masculins forts de leur supériorité artistique ou intellectuelle. Une domination qui va se révéler violence et manipulation dans le film de Léonor Serraille, à travers le personnage de Joachim Deloche auquel s'oppose celui du vigile, Ousmane, expert en économie, en relations humaines et en cuisine, à l'écoute sans pour autant s'en laisser compter.

Jeune Femme est donc un film féministe non pas tant parce qu'il met au cœur de son film son héroïne (et de fait Laetitia Dosch est de tous les plans) que parce qu'il dénonce la domination intellectuelle des artistes sur les femmes, les aliénant et les empêchant de s'émanciper. En ce sens, on pourrait voir en Paula une petite sœur de la Holly Golightly de Breakfast at Tiffany's, à la différence près que l'art des hommes ne sauve pas, mais enfonce les femmes.

Jeune femme (Montparnasse-Bienvenue) de Leonor Ferraille, France, 2017, Durée : 97 mn
Sélection Officielle, Un Certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 24.05.17 à 16:39 - Réagir

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