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Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

Le Redoutable : portrait de l’artiste en misanthrope

Le Redoutable

Après l’échec public et critique de The Search, Michel Hazanavicius renoue avec les styles qui ont fait son succès, le pastiche et la comédie de caractère, consacrant son Redoutable à Jean-Luc Godard période mai 68. S’il brosse un portrait acerbe de l’auteur d'A bout de souffle et du Mépris, icône intouchable du septième art, Hazanivicius rend aussi hommage à une œuvre mythique et à un personnage touchant de par sa misanthropie même.

Le film s'inspire des deux romans autobiographiques d'Anne Wiazemsky, qui relatent sa rencontre avec Godard alors qu'elle est en Terminale (Une année studieuse), puis son mariage avec le cinéaste (Un an après). Interprété par Louis Garrel et Stacy Martin, le couple formé par Godard et Wiazemskzy va s'aimer, vivre et se déliter en neuf séquences chapitrées à la mode Nouvelle vague. La graphie des titres, les couleurs si identifiables des cartons, du bleu Klein au rouge vif, les bons mots et les maximes de Godard, les sous-conversations d'une scène de ménage qui ne dit pas son nom, les regards-caméra prenant à partie le spectateur… Hazanavicius joue avec la grammaire cinématographique novatrice inventée par le cinéaste pour l'appliquer au personnage lui-même. Si le jeu peut parfois sembler superficiel ou artificiel, force est de reconnaître que Michel Hazanavicius rend un bel hommage à l'enfant terrible de la Nouvelle Vague, distillant une nostalgie tenace ; il fait également œuvre de pédagogie (comme il l’avait fait pour le cinéma muet avec The Artist) en ramassant en un même film la plupart de ces procédés et en les affichant comme tels. De ce point de vue, le film est une réussite visuelle, progressant avec élégance tout en restant accessible. Mais cette forme sert aussi le comique du propos, car sous l’hommage perce le déboulonnage de l’idole.

Certains se sont scandalisés ainsi du sort réservé au génie helvète, et il faut dire que l'homme en prend pour son grade : représenté comme possessif, impoli, méprisant et égoïste, humilié dans les scènes où on le voit fuir devant les CRS (après les avoir copieusement insultés) ou s’écraser devant l’insolence d’étudiants pas intimidés pour un sou, ridiculisé dans sa propension à prôner l’émancipation à une jeune fille de vingt ans de moins de lui, qu’il couve par ailleurs d’une jalousie très possessive… Le film fait de Godard, ce regard absolu, un aveugle qui casse paire de lunettes sur paire de lunettes, incapable de poser sur son environnement un oeil complexe et apaisé.
Mais cette humiliation-là est salutaire, c'est la même qu'opérait déjà Molière au XVIIe siècle à travers le personnage d'Alceste, l'atrabilaire amoureux, décidément trop infréquentable pour vivre dans la société des "honnêtes hommes". De fait le spectateur indigné peut avoir la même lecture du Redoutable que celle que Rousseau avait d'Alceste au XVIIIe siècle dans sa Lettre à D'Alembert sur les spectacles : "Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien ; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable." Mais cette lecture-là reposait aussi sur deux contresens, l'un lié à la différences des deux époques, l'autre à la projection de Rousseau, qui se reconnaissait en Alceste.

La comédie s’inscrit par ailleurs, comme les OSS, dans la tradition moliéresque du castigat ridendo mores ("corriger les mœurs par le rire"). En se focalisant sur cette période où Godard tourne le dos au cinéma qui l'a érigé en maître à penser d'une jeunesse rebelle, pour se faire plus révolutionnaire que le roi, jusqu’à s’exiler comme Alceste dans son propre désert (l'expérience de cinéma collectiviste du groupe Dziga Vertov), Hazanavicius interroge le statut de l'artiste dans la société. Godard est celui qui décide de ne plus faire corps (amoureux, amical, social) pour résoudre ses conflits de loyauté intérieurs.
Il va sans dire que ce jubilatoire déboulonnage d'idéaux révolutionnaires met à nu aussi ce qui se joue actuellement, où les envies de révolution citoyenne se heurtent parfois aussi aux attraits du confort moderne ou aux aspirations individualistes. Philippe Caubère l'avait fait lui aussi au théâtre plongeant à la fois dans le grotesque et terrible Mai 68. Le personnage Godard va donc le temps du film se radicaliser et s'éloigner de l'amour, des copains et du succès pour devenir le mythe Godard, et si le film nous fait rire en explorant les méandres de sa misanthropie, en peignant le crépuscule d'une idole, il nous touche également en montrant ce que Godard a également d'humain, trop humain.

Le Redoutable de Michel Hazanavicius, France, 2017, 107 mn
Sélection Officielle, en compétition

 

Posté dans Festival de Cannes par le 24.05.17 à 07:36 - Réagir

The Killing of a sacred deer : père impuissant

The Square

Le grec Yorgos Lanthimos revient à Cannes pour présenter sa Mise à mort du cerf sacré (The Killing of a sacred deer), titre mystérieux évoquant un rite sacrificiel. Après avoir mis en scène le sentiment amoureux comme illusion cimentant le conformisme social dans sa dystopie The Lobster, Lanthimos poursuit sa mise à mort de la société moderne aseptisée, en disséquant à coups de scalpel la cellule familiale.
Steven Murphy (Colin Farrel) est un brillant chirurgien qui fréquente en cachette un mystérieux adolescent, Martin (Barry Kheogan). Un beau jour, il l'invite à manger dans sa somptueuse maison, et l'ordre des choses va se détraquer, révélant l'inhumanité derrière la respectable façade d’une parfaite famille américaine. Entre Steven, sa femme Anna (Nicole Kidman) et leurs deux enfants, le petit Bob et l'adolescente Kim, une existence léthargique s'est installée, figeant dans des codes et préférences un écosystème familial, avec Steven protégeant sa fille d'une part et Anna couvant Bob d'autre part, chaque enfant représentant une promesse de réalisation de l'adulte qui l'a pris sous son aile, la rivalité mère-fille côtoyant l'indifférence père-fils. Rien que de très banal jusque là, mais l'arrivée de Martin, ange de malédiction, peut-être un souvenir du Théorème de Pasolini, va confronter Steven puis sa famille à des choix qui feront voler en éclats les places de chacun, non pas dans la violence des affrontements, mais dans l’outrance des conventions de leurs rôles.
Il y a quelque chose de grec dans la fatalité qui plane, comme lors ces plongées à l'hôpital qui mettent en scène une transcendance en acte, soulignée un peu lourdement par l'allusion à ce devoir sur Iphigénie pour lequel Kim a obtenu un 20 sur 20. Il y a aussi un goût pour le fantastique très européen, quand c'est la réalité qui s'affole, ici la famille Murphy, alors que l'étrange demeure "normal", en la personne de Martin. On se plaît à retrouver l'atmosphère des nouvelles d’E.A. Poe ou des poèmes en prose baudelairiens, mettant en évidence la cruauté du monde moderne, la culpabilité mortifère, les inégalités sociales.  Mais Lanthimos joue aussi ironiquement avec des références plus récentes, aussi diverses que la série Dr House (le médecin brillant et névrotique déjouant les énigmes du corps) ou que le Eyes wide shut de Stanley Kubrick, dans lequel déjà Nicole Kidman révélait la femme sous l'épouse. Cette Mise à mort du cerf sacré est le film cannois à qui il appartient cette année de porter la veine de l'humour noir et du fantastique comme poils à gratter, forcément destabilisants mais toujours nécessaires, des rôles que la société et la famille nous assignent.

The Killing of a sacred deer (La Mise à mort du cerf sacré) de Yorgos Lanthimos, Grande-Bretagne, Irlande, 2017, 109 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 23.05.17 à 16:02 - Réagir

Promised Land : Elvis, une biographie de l'Amérique

The Square

Et si on pouvait lire dans le destin d'Elvis Presley un précipité de l'histoire des Etats-Unis d'Amerique ? Mélange de road movie musical et de film d'archives, Promised Land nous propose un voyage dans le temps et dans l'espace, à la recherche d'une certaine idée de l'Amérique.
À bord d'une Rolls Royce ayant appartenu au "King", Eugène Jarecki sillonne les lieux de la légende, de son Mississippi natal jusqu'au Vegas des dernières années, en passant par New York et Hollywood ; il interroge proches, témoins ou quidams, musiciens ou historiens, alternant passé et présent, témoignages et extraits musicaux. A travers ces éclairages contrastés, Promised Land fait ressortir la richesse symbolique du chanteur devenue icône. Comment cette incarnation parfaite du rêve américain (le garçon parti de rien qui devient une star par la seule grâce de son talent et la force de sa détermination) a-t-elle pu se muer en sa caricature grimaçante, mort à quarante-deux ans d'overdose sur la cuvette de ses toilettes, bouffi de junkfood et de médicaments ? Derrière cette question en affleure une autre : comment l'Amérique, triomphante et optimiste, des fifties a-t-elle pu accoucher de celle, anxieuse et revancharde, qui portera Donald Trump au pouvoir (le film a été tourné pendant la campagne de 2016) ? Et le film d’analyser l’explosion de Presley (dont le rôle — controversé— fut de faire accepter la musique noire au public blanc), son positionnement patriotique (l’opposant, sur la question du service militaire, au réfractaire Mohamed Ali) et la dérive mercantile (sous l’influence du fameux Colonel Parker) qui l’entraîna dans des choix artistiques et personnels systématiquement désastreux. Servi par un montage percutant (notamment dans l’utilisation des archives), Eugene Jarecki propose, bien plus qu’un biopic musical, un jeu de miroir passionnant entre un pays et son idole.

Promised Land de Eugene Jarecki, États-Unis, 2017, 117 mn
Sélection Officielle, Séance spéciale

 

Posté dans Festival de Cannes par le 23.05.17 à 15:52 - Réagir

The Square : la déconfiture du mâle occidental

The Square

"De riches suédois perdant leur dignité" ("rich swedish men losing their dignity") : c’est ainsi que Ruben Östlund proposait, par boutade, d’intituler la rétrospective que lui avait consacré l'année dernière le Lincoln Center (finalement intitulée "In case of no emergency").
Nul ne pourrait mieux cette définition que Cristian, le "héros" de son nouveau film The Square. Conservateur d'un grand musée d'art contemporain, père divorcé mais attentif de deux filles, Cristian est le parfait exemple du grand bourgeois progressiste, tentant tant bien que mal de concilier son mode de vie ultra-privilégié avec ses généreux principes. Le film orchestre toute une série de dérèglements (le vol d’un portable, une rencontre amoureuse, une erreur de communication) qui vont le faire tomber de son piédestal, l’obligeant à se dévoiler dans sa très humaine médiocrité.
Servie par un implacable sens du cadre et du rythme, la satire réserve de francs éclats de rire et pose de nombreuses question philosophiques. Mais, à force d’accumuler les humiliations sur la tête de son personnage, sans jamais lui (et nous) offrir d’issue, The Square montre l’aporie qui menace le cinéma de Ruben Östlund, obsessionnelle mise à nu de nos travers par le décapage du vernis social.
Cette impression de circularité est encore renforcée par la dimension réflexive introduite dans The Square par le choix du cadre muséal et la mise en scènes d’autres œuvres (installations, vidéos, happenings…), à commencer par celle qui donne son titre au film. La scène du happening de l’homme singe (photo) est à cet égard révélatrice : à voir les invités du musée terrorisés par cette performance qui ne semble plus avoir de limites, on se rend compte que notre position de spectateur est par contraste bien confortable, et notre plaisir bien vain…

The Square de Ruben Östlund, Suède, 142 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 23.05.17 à 10:44 - Réagir

120 battements par minute : les combattants

120 battements par minute

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… Celui de ce qu'on appelle parfois les "années SIDA", soit l’effroyable hécatombe qui décima la France (et notamment la communauté homosexuelle) entre le début de l'épidémie du VIH et la mise au point des traitements par trithérapie… Ces années terribles, 120 battements par minute les raconte non du point de vue des victimes ou des témoins, mais de celui des combattants : les militants d’Act-Up Paris, association fondée en 1989 pour lutter contre l’inertie des pouvoirs publics et économiques et redonner le pouvoir aux malades…
Ample fresque des premières années de l’association, nourrie par les souvenirs du réalisateur (qui y fut bénévole) et de son co-scénariste Philippe Mangeot (qui en fut un des présidents), le film de Robin Campillo vaut d’abord pour sa recréation minutieuse de ce que fut Actup : ses méthodes d’action novatrices et spectaculaires (les "zap", les "die-in"…), son utopie de démocratie interne (le travail en commission, les assemblées hebdomadaires), dont les enseignements continuent à irriguer le militantisme d’aujourd’hui (il serait intéressant d’en traquer les traces dans L’Assemblée, le documentaire que Mariana Otero a consacré au mouvement Nuit Debout) ; sans oublier le formidable travail d’empowerment de populations discriminées (homosexuel-le-s, prostitué-e-s, toxicomanes) pour leur affirmation dans l’espace public, étape nécessaire à la mise en place de politiques de prévention efficaces… Car si 120 battements par minute est un vrai "film d’époque", c’est moins par son usage — discret —du décorum (costumes, décors, musique) que par sa reconstitution des mentalités d’une époque où, comme le rappelle le réalisateur, "l’homophobie était la norme".
On ne saurait toutefois réduire le film de Robin Campillo à sa dimension documentaire. Rendant hommage à des gens qui firent "de la politique à la première personne" (comme le dit un des personnages du films), 120 battements par minute ne fait pas l’économie du romanesque. Embrassant dans sa première heure le groupe et ses méthodes, le film se resserrera ensuite sur le couple formé par Nathan (Arnaud Valois) et Sean (Nahuel Perez Biscayart). L’un est séropositif, l’autre pas, et le spectateur sait d’emblée ce que cela signifie. Consacré à la lente agonie de Sean, la dernière partie du film réunira à nouveau, in extremis, la communauté militante, autour d'une des actions les plus marquantes du groupe. La beauté du film est ainsi d’embrasser jusqu'au bout le politique et l’intime, le corps et l’esprit, Eros et Thanatos, fondant en un continuum bouleversant manifestations, scènes de danse et scènes d’amour. Ovationné longuement par le public et la critique, 120 battements par minute constitue l’un des premiers chocs de ce Festival de Cannes…

120 battements par minute de Robin Campillo, France, 2017, 140 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 21.05.17 à 23:20 - Réagir

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