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Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

Los Perros : ce passé qui ne passe pas

Los Perros

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Said. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Éte des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains.

C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Marcela, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.
Mais si Manena (l’héroïne de L’Été des poissons volants) avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêche de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Los perros de Marcela Said, 2017, 94 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par le 20.05.17 à 17:29 - Réagir

Okja : frère animal

Okja

Le nouveau film de Bong Joon Ho est arrivé sur la Croisette affublé de l’étiquette controversée de "film Netflix", cheval de Troie du géant de la SVOD dans le Saint des Saints cinéphile. Le débat, légitime, sur la non-diffusion du film en salles (en tout cas en France), ne saurait occulter une réalité cruelle : si le cinéaste coréen s'est adressé au network américain, c’est sans doute faute de pouvoir trouver auprès des circuits classiques à la fois les moyens de sa superproduction et la garantie de son indépendance artistique. Derrière la simplicité de son titre, Okja cache en effet un chef d’œuvre inclassable, mélange de conte pour enfants (on pense à Spielberg et à Miyazaki) et de satire acide du capitalisme contemporain, qui fait écho, dix ans après, à The Host, le plus grand succès de Bong Joon Ho.
Démarrant tambour battant par la keynote d’une multinationale de l’agroalimentaire (menée par une Tilda Swinton survoltée), dévoilant son projet d’élevage d’une nouvelle race de "supercochons", le film raconte les tribulations d’une de ces bêtes de concours, vouées par la firme à un destin funeste, et de la petite fille de l’agriculteur qui l’a élevée, qui tentera à toutes forces de la sauver. Ce ne serait pas rendre justice au film (et service au spectateur) que de dévoiler les rebondissements d’un récit extraordinairement inventif et rythmé, qui fera notamment intervenir un groupe d’activistes de la cause animale, et une jumelle maléfique (la frégolienne Tilda Swinton). On se contentera de rendre hommage au mélange de démesure (notamment dans la bouffonnerie, voir le personnage de Jake Gyllenhaal) et de maîtrise (particulièrement dans les scènes d’action) qui caractérise le style de Bong Jooh Ho ; et de souligner la profondeur d’une œuvre accessible aux plus jeunes (à partir de 10 ans). Au-delà de la satire attendue du greenwashing (l’agrobusiness aime barioler ses emballages de paysages bucoliques pour mieux faire oublier sa réalité industrielle), le film pointe en effet la contradiction fondamentale de notre rapport aux animaux (à la fois objets d’amour et de consommation), contradiction exacerbée par les excès conjugués de l’ère industrielle et de la la société de consommation…

Reste un paradoxe, qui constitue peut-être la limite du film : l’animal en question est une pure créature de synthèse, née non dans les éprouvettes d’un savant fou mais dans les lignes de code des sociétés d’effets spéciaux. Malgré les prouesses de l’animation numérique dans le rendu des mouvements et des textures, il y a là comme un déficit d’incarnation qui nous empêche d’adhérer émotionnellement à la fable. Mais si Okja peine à nous faire pleurer, il nous aura fait vibrer, rire et réfléchir pendant deux heures durant…

Okja de Bong Joon Ho, 118 minutes, 2017
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 19.05.17 à 23:38 - Réagir

Neruda : Mortelle randonnée

Neruda de Pablo Larrain

En 1946 au Chili, le poète Pablo Neruda, qui a adhéré au parti communiste sous l'influence de sa compagne (la peintre Delia del Carril), apporte un soutien décisif à la campagne électorale qui va mener le candidat Gonzalez Videla à la présidence. Deux ans plus tard, rien ne va plus entre les deux hommes, Neruda (Luis Gnecco) dénonçant la violence politique dirigée par le dictateur contre ses alliés d’hier. Afin de le mettre hors d’état de nuire, l'État lance un jeune inspecteur (Gael Garcia Bernal) à la poursuite du poète.

C'est cette traque que le nouveau film de Pablo Larraín retrace, sur un mode onirique qui l’éloigne de ses précédentes œuvres (Tony Manero, Santiago 73 Post mortem, No) et le rapproche du fameux réalisme magique de la littérature sud-américaine de l'après-guerre. Soucieux d’échapper à la lourdeur sentencieuse du biopic, le réalisateur choisit en effet de perdre son spectateur dans les méandres hasardeux d'une narration en voix-off. Celle-ci ne ménage d’abord pas le poète (que l'on suit du Sénat en fêtes orgiaques dignes des plus belles heures du Surréalisme à Paris), ironisant sur son communisme mondain s'accommodant fort bien du confort bourgeois…  Mais la critique comique des communistes de pacotille, se trouve glacialement nuancée quand on comprend que cette voix n’est autre que celle de l'inspecteur Oscar Peluchonneau.  Fine moustache, verres fumés et veste en cuir cintrée : Gael Garcia Bernal arbore la parfaite panoplie des nervis du fascisme sud-américain, telle que le cinéma les a gravés dans la mémoire collective. Mais l'inspecteur se révèle aussi naïf et narcissique, prenant soudain des airs à la Clark Gable, comme si la traque qu'on lui avait confiée était un moyen de se mettre enfin sous le feu des projecteurs. La caméra de Pablo Larraín souligne ces effets, quand la voiture de police amorce un virage irréaliste, ou encore quand elle fait défiler les paysages à travers les fenêtres de la voiture, vieux trucage de film hollywoodien. La voix-off du salaud en service commandé se teinte de notes enfantines, celles d'un bâtard rêvant d'aventures cinégéniques et victorieuses. Mais Pablo Larraín ne se contente pas de brouiller cette piste. Il suit un autre fil, celui qui mène Neruda de planque en planque, abandonnant ses amis, ses compagnons, sa compagne Delia, pour échapper à Peluchonneau. Là encore rien n'est clair, car dans le jeu du chat et de la souris, la proie Neruda semble mener la danse, semant des indices pour mettre l'inspecteur sur sa trace, utilisant sa poésie et le Canto General pour asseoir sa figure d'opprimé rebelle. Le film montre donc le poète comme un grand metteur en scène, qui voit dans sa situation une manière ludique de se construire une image du grand homme harcelé par un pouvoir inique, finalement aussi enfantin que celui qui le pourchasse.

Ces deux parcours se suivent et s'entrecroisent dans les magnifiques paysages chiliens, jusqu'aux sommets enneigés de la Cordillère des Andes, sans que le spectateur sache bien à qui se fier, du poète ou de l'inspecteur. Dans un dernier mouvement, le film amorcera enfin une chute pirandellienne, où l'on se demande si ces deux personnages ne sont pas tout simplement en quête d'auteur. Par bien des aspects, et notamment la voix-off, Neruda éveille le souvenir de Mortelle Randonnée, le film de Claude Miller, où un détective (Michel Serrault) se mettait à poursuivre une jeune femme (Isabelle Adjani) qu'il fantasmait comme étant sa fille… De la même manière, à la fin de ce film poétique mais labyrinthique, le spectateur se demande s'il a vu un film rêvé par Peluchonneau, par Neruda… ou par Pablo Larraín.

Neruda de Pablo Larraín, Chili, 107 mn
Quinzaine des Réalisateurs

[MAJ du 4/01 2017] Retrouvez deux dossiers d'accompagnement pédagogique, un en français (avec notamment le point de vue d'Alain Sicard, spécialiste de Pablo Neruda, et un destiné aux classes d'Espagnol de lycée).

Posté dans Festival de Cannes par le 04.01.17 à 00:23 - Réagir

Paterson : la poésie du quotidien

Paterson de Jim Jarmusch

Paterson est à la fois le nom d'une ville du New Jersey, celui du recueil que lui a consacré le poète William Carlos Williams, et celui du héros du film de Jim Jarmusch, un conducteur de bus (interprété par Adam Driver) qui écrit de la poésie à ses heures perdues. Mais comme l'écrit W.C. Williams dans ses notes : "A man in himself is a city".

Le film suit le découpage cadencé d'une semaine ordinaire, du lundi au lundi, et accompagne Paterson depuis son lit jusqu'au pub le soir, qu'il soit chauffeur de bus-poète ou compagnon réservé de Laura (Golshifteh Farahani), sa femme virevoltante et douce à la fois. Rien de monotone pour autant dans la série des jours qui s'égrènent, car le réalisateur introduit de subtiles variations autour de la répétition, sources d’un humour discret mais aussi d'une atmosphère où l'étrange, voire le surnaturel empruntent les chemins du quotidien. Ainsi il suffit que Laura se réveille le matin avec l'idée d'un rêve-désir, celui d'avoir des des jumeaux pour que, tout au long de la semaine, Paterson croise des jumeaux, comme le signe d'une présence supérieure. Ce jeu de doubles nourrit aussi la représentation du couple à la fois gémellaire et contrasté :  Paterson et Laura sont des créateurs chacun à leur façon, des poètes du quotidien, le premier à travers ses vers, la seconde en confectionnant des cupcakes, ou en repeignant l'appartement en noir et blanc. Mais il est aussi réservé et lunaire qu'elle est exubérante et solaire, sa création n'occupe l'espace que de quelques lignes de vers libres par jour, tandis qu'elle se lance avec joie et sans fatigue dans des projets qui semblent démesurés.

En soulignant ces oppositions de jour en jour, le film montre deux manières d'appréhender le quotidien, soit en le modifiant constamment (Laura), soit en s'y coulant sans se morfondre (Paterson). À ce titre, Paterson est le film à la fois le plus métaphysique et le plus proche du réel parmi ceux qui ont jusqu'alors concouru. Ainsi la structure est plus complexe qu'il n'y paraît puisqu'elle mêle la variation et l'opposition dans la répétition. Peut-être a-t-elle été inspirée par le nom même du poète dont le patronyme répète le prénom (William) en variant (Williams) et qui joue sur l'opposition (l'ascendance anglophone de Williams contrastant avec celle hispanique de Carlos).  C'est aussi un film d'art humaniste, où les poèmes s'impriment sur l'écran, soutenus par la voix intérieure de Paterson, des poèmes qui relèvent du haïku, naissant de pensées de l'infra-ordinaire. D'ailleurs Laura glisse toujours dans la gamelle de Paterson une représentation de Dante ou d'autres poètes illustres ; elle magnifie son grand poète, qu'elle compare à Pétrarque, et dont elle espère bien pouvoir être la Laure, la muse. Le film se ferme ainsi sur un très beau message, à travers la rencontre surnaturelle de Paterson et d'un mystérieux Japonais, lui aussi féru de poésie : celui-ci rappelle à Paterson que de grands artistes ont aussi exercé d'autres métiers pendant qu'ils créaient, comme si la vie simple et le quotidien nous exhortaient à faire entendre leurs résonances sur notre voix intérieure, et que, définitivement, un conducteur de bus pouvait cacher un grand poète.

Paterson de Jim Jarmusch, États-Unis, 2016, Durée : 113 mn
Sélection Officielle, en compétition
[MAJ du 20/12/2016 : Au cinéma le 21 décembre 2016]

Posté dans Festival de Cannes par le 20.12.16 à 16:04 - Réagir

Tour de France : le vieil homme et le rappeur

On aurait beaucoup pardonné à Rachid Djaïdani, après l’éclatante surprise qu’avait présenté Rengaine, diamant poétique patiemment taillé pendant huit années solitaires, avant d’éclater lors de la Quinzaine des Réalisateurs.
Mais son deuxième long-métrage, Tour de France, écrit, produit et distribué cette fois dans les replis du système (qui lui a offert une tête d’affiche en la personne de Gérard Depardieu), déçoit conscienscieusement toutes les attentes suscitées par ce premier opus.

À la fois road et buddy movie, Tour de France envoie sur les routes de l’Hexagone un couple antithétique, métonymie de la France divisée d’aujourd’hui : d’un côté Far’hook (Sadek), jeune rappeur obligé de quitter Paris pour échapper à une vendetta ; de l’autre, Serge, ouvrier retraité, acariâtre et raciste, qui veut refaire in situ la série de vues de ports de France que Louis XV commanda au peintre Joseph Vernet. Le vieil homme et le rappeur finiront, comme de juste, par s’apprivoiser, le film organisant leur rapprochement entre objets transitionnels (la gastronomie de nos terroirs, la chanson française ou L’Albatros de Baudelaire) et ressorts sentimentaux (Far’hook est en manque de père, André s’est éloigné de son fils). Il y avait du panache ou, au choix, de l’inconscience, à s’attaquer aussi frontalement aux fractures françaises (politiques, géographiques, générationnelles, ethniques) d’aujourd’hui pour livrer cette ode presque anachronique (tant la situation est aujourd'hui tendue) au « vivre ensemble ». Passé son beau titre (qui renvoie moins à la « Grande Boucle » cycliste qu’au compagnonnage — à travers le personnage d’André, artiste-artisan — voire, dans sa visée édifiante, au Tour du France de deux enfants), Tour de France ne fait hélas pas avancer le débat, entre blagues éculées (Far’hook pense que Joseph Vernet est un peintre du XVIIIème… arrondissement), clichés rebattus (Depardieu qui « rappe » la Marseillaise), rebondissements téléphonés et personnages secondaires caricaturaux ou insipides. On pourra revendiquer, comme le font certains pour sauver le soldat Djaïdani, la « naïveté » et la « candeur » du film. Mais la jeunesse de France n’est rien moins que naïve, comme on peut le voir dans Swagger d’Olivier Babinet, présenté à l'Acid, regard autrement moins candide et plus vivifiant sur les banlieues d'aujourd'hui.

Tour de France de Rachid Djaïdani, France 2016, Durée : 95 mn.
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par le 23.05.16 à 15:28 - Réagir

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