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Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

La Fille inconnue : crime et châtiment

Loving de Jeff Nichols

Le cabinet où exerce le docteur Jenny Davin (Adèle Haenel), situé dans un quartier déshérité de Liège, est le réceptacle des misères du monde. Le travail est harassant et mal rémunéré, la violence toujours prête à éclater, et les jeunes confrères ne se bousculent pas pour reprendre le cabinet à l’issue du remplacement de Jenny, qui doit intégrer un centre de santé. Mais un événement tragique va faire dévier Jenny de son itinéraire tout tracé : un soir, une fois n’est pas coutume, elle refuse d’ouvrir quand un patient sonne bien après la fermeture ; elle apprendra le lendemain qu’il s’agissait en fait d’une jeune femme en détresse, fuyant une agression, et dont le corps sans vie a été retrouvé non loin de là. La révélation plonge le docteur dans un abîme de remords : si elle avait ouvert, la "fille inconnue" ne serait pas morte. Endossant la responsabilité de cet être qui n’a pas de nom mais dont la caméra du cabinet a capté l'image, Jenny va se lancer dans une (en)quête obstinée pour retrouver l’identité de la jeune femme, et peut-être éclairer les circonstances de sa mort.

Pure héroïne dardenienne (à l’image de Rosetta, Lorna ou de la Sandra de Deux jours, une nuit), Jenny ne se pose pas de questions, elle fonce bille en tête : c’est l’énergie de leurs héros et héroïnes, ainsi que la lisibilité de sa quête, qui confèrent leur puissance dramatique aux films des frères Dardenne. L’originalité de Jenny est qu’elle est moins aiguillonnée par une nécessité subjective que transcendée par un impératif éthique : moderne Antigone qui entend rendre hommage à la sépulture de sa sœur, et qui ce faisant incarne les valeurs morales universelles. Sans vraiment chercher à le faire (son seul souci est de trouver le nom de la "fille inconnue"), elle va mettre les autres, les médiocres, les égoïstes, les salauds, face à cet universel moral. C’est une très belle idée que ce processus passe par le visage de la fille inconnue, ce visage capté par la caméra de surveillance quelques minutes avant sa mort : ce visage produit un ébranlement moral chez tous ceux à qui elle le montre, comme une réminiscence de la philosophie d’Emmanuel Levinas…

La Fille inconnue est ainsi un film âpre mais profondément optimiste, à l’image de son personnage principal. Jenny est seule, elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas de petit copain, elle passe la nuit dans son cabinet. Mais elle est perpétuellement dans le souci de l’autre, avec ses patients, ses confrères (le généraliste qu’elle remplace, l’interne qu’elle a en stage). Elle fait partie de ces "tisserands" décrits par le philosophie Abdennour Bidar, qui renouent les liens du vivre ensemble, qui réparent le corps social blessé. À l’inverse d’une conception libérale qui proclame la primauté de l’individu sur la société ("There’s no such thing as society" disait Margaret Thatcher), La Fille inconnue nous montre qu’il n’y a pas d’individu sans intersubjectivité, comme l’avait expérimenté Raskolnikov dans Crime et châtiment, pas d’échappatoire à la justice des hommes. 

La Fille inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne, Belgique-France, Durée : 113 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 21.05.16 à 01:39 - Réagir

Loving : l'histoire à hauteur de couple

Loving de Jeff Nichols

On conseillera aux enseignants (sans doute nombreux) qui emmèneront leurs élèves découvrir Loving en salles, de ne pas trop, une fois n'est pas coutume, préparer ceux-ci à la séance. Si le film s'inspire d'un épisode marquant de l’histoire du mouvement des droits civiques, il gagne à être reçu le plus naïvement possible : le parti pris du cinéaste Jeff Nichols, est en effet de mettre en scène ce récit non comme "l'affaire Loving vs Virginie", mais comme le récit de la vie de deux personnages nommés Richard et Mildred, que rien ne destinait a priori à entrer dans les livres d’histoire.

Les amoureux Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) vivent dans un district pauvre où blancs et noirs cohabitent naturellement en osmose, mais dans un état qui en cette année 1958 pratique les lois parmi les plus ségrégationnistes des États-Unis. Quand Richard demande, comme une évidence, sa main à Mildred, enceinte de leur premier enfant, on devine aux réactions mitigées de leur entourage que la décision ne va pas de soi : les unions interraciales sont alors encore strictement prohibées,  et Richard est obligé d’emmener Mildred et leur témoin dans l’état voisin (le District of Columbian) pour officialiser leur mariage. Le couple est bientôt arrêté sur dénonciation anonyme, jeté en prison, et la décision soi-disant "clémente" du juge tombe comme un couperet : la peine d’un an de prison avec sursis dont ils écopent est suspendue, à condition qu’ils quittent immédiatement l’état et n’y remettent pas les pieds, pour une période d’au moins vingt-cinq ans. Pendant des années le taiseux Richard et la sensible Mildred vivront le déchirement de l’exil, les allers et retours clandestins pour aller voir leurs proches, la menace de la police, jusqu’à ce que Mildred se décide à écrire au ministre de la Justice Robert Kennedy pour attirer son attention sur leur situation.

Cette histoire, Jeff Nichols prend le temps de nous la raconter, de donner chair et épaisseur à ses personnages. Il s’attarde sur les moments d'intimité et les gestes de tendresse, les repas en famille et les plaisirs simples, le passage des années et les enfants qui grandissent… L’histoire, la grande, n’entrera dans le film que par la bande, et ne fera jamais dévier le récit de son axe : même quand les avocats de l’ACLU parviendront à porter l’affaire devant la Cour Suprême, Jeff Nichols préfère coller à ses personnages, qui refuseront d'assister à l'audience…

Cette attention accordée à l’humanité de ses personnages, portée par une mise en scène d’une exemplaire sobriété, est le moteur à la fois d’un mélo bouleversant et d’un des plus beaux films sur le mouvement des droits civiques : jamais le cinéma ne nous a fait sans doute ressentir aussi douloureusement l'horreur des lois ségrégationnistes, qui déniaient à certains êtres humains les droits les plus élémentaires.  

Loving de Jeff Nichols, États-Unis, 2016, Durée : 123 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 20.05.16 à 00:40 - Réagir

American Honey : conte cruel de la jeunesse américaine

American honey de Andrea Arnold

"J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie". La célèbre phrase de Paul Nizan pourrait être mise en exergue des trois derniers longs métrages d’Andrea Arnold, qui des HLM du grand Londres (Fish tank) aux suburbs du Sud étasunien (American honey), en passant par les landes du Yorkshire il y a deux siècles (Les Hauts de Hurlevent), explorent avec empathie les affres de la jeunesse déshéritée… Père (ou beau-père ?) incestueux, mère évanouie dans la nature, petite sœur et petit frère à charge : c’est peu de dire que l’horizon de Star (Sasha Lane) est aussi bouché que son prénom est céleste. Aussi l’appel est irrésistible quand elle croise la route du séduisant Jake (Shia LaBeouf), et de sa charismatique bande, qui sillonnent les routes américaines afin de fourguer aux bons samaritains des abonnements à des magazines que plus personne ne lit.

La réalité ne tarde pas à apparaître à Star dans tout ce qu’elle a de sordide : le boulot est dur et humiliant, la paye est congrue (et vite dépensée en défonces de toutes sortes), et le beau Jake se révèle être l’employé zélé en même temps que le toy-boy de Krystal, la patronne. Le petit groupe tient à la fois de la secte (la communauté de jeunes paumés), du bordel motorisé (avec Krystal en mère maquerelle et Jake en recruteur) et de la caricature d’entreprise capitaliste (les méthodes de Krystal pour manager ses vendeurs) ; à moins qu’on y voie un remake contemporain de l’Île aux jeux du Pinocchio de Disney, qui attirait les enfants pour les transformer en bêtes de somme…  Andrea Arnold filme ces laissés pour compte de l'Amérique avec une empathie qui rappelle le cinéma social dont elle est issue, mais elle tempère le misérabilisme des situations par l'énergie des comédiens et de sa mise en scène, portée notamment une bande originale tonitruante.

La grande qualité du film est de ne jamais tomber dans le scabreux, et d’éviter les drames sans cesse annoncés (il se distingue en cela, à partir des mêmes prémisses, de l'outrancier et clippesque Springbreakers d’Harmony Korine), même quand Star se met consciencieusement en danger pour mirer son "reflet dans un œil d’homme" (à la manière de l'héroïne adolescente de Fish tank). Mais c’est au prix d’un certain surplace scénaristique qui nous fait trouver la route (2 h 42 pour la version présentée à Cannes) bien longue.

American Honey d’Andrea Arnold, États-Unis, 2016, Durée : 162 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 19.05.16 à 23:01 - Réagir

Voir du pays : le repos des guerrières

« Voir du pays »… La locution évoque immédiatement l’aventure et le dépaysement, le légionnaire « sentant bon le sable chaud », en un mot une vision romantique de l’armée qui paraît totalement démodée en ce début de XXIème siècle : aujourd’hui les femmes sont présentes dans les unités combattantes, la formation se fait avec des casques de réalité virtuelle et les soldats ont tous des comptes Facebook ; surtout, la guerre est devenue une réalité de plus en plus lointaine (la France n’a pas connu de conflit sur son sol depuis soixante-dix ans) et par conséquent insupportable pour la société.

Le deuxième film de Muriel et Delphine Coulin (les réalisatrices de 17 filles) montre comment l’Armée s’efforce de gérer le hiatus entre la violence intacte des conflits et les normes d’une société démilitarisée. Comment traiter la phase délicate du retour au pays, désamorcer les « bombes humaines » avant de les rendre au corps social ? Le film raconte un de ces « sas de décompression » organisé au profit des soldats dans un hôtel chypriote, mêlant plages de détente et moments de débrief collectif destinés à exprimer les événements traumatisants, pour mieux s’en débarrasser.

Le projet de Voir du pays est passionnant : le film, comme le roman de Delphine Coulin dont il est adapté, pose nombre de questions très actuelles sur notre rapport à la guerre et à la violence. La coexistence improbable de ces soldats de retour de l’horreur et des touristes cherchant à se vider la tête fonctionne comme une métaphore de notre aveuglement volontaire… Alors qu’à quelques centaines de kilomètres de là la guerre fait rage, alors que le pays est encore coupé en deux par une frontière hérissée de barbelés, alors que les migrants y débarquent par dizaines chaque jour, ses « usines à vacances » promettent les eaux claires de l’oubli luxueux aux voyageurs européens. Mais ces enjeux restent très théoriques, moins vécus qu’exposés par des dialogues trop informatifs et et des métaphores visuelles littérales… De plus, cette réflexion sur la virtualité pose un sérieux problème d'incarnation : il ne suffit pas de faire enfiler un treillis et « parler bidasse » à deux jeunes actrices connues pour que le spectateur croie à leurs personnages de femmes-soldats. Faute sans doute de les avoir vues « en action » (mais le budget n’était pas le même), on n’arrive jamais vraiment à oublier Ariane Labed (vue l’année précédente dans The Lobster) et Soko (l’héroïne d’Augustine) derrière leurs personnages, maladroitement charactérisés par le scénario (copines d’enfance, elles se sont engagées ensemble). En dépit de ses belles intentions, Voir du pays laisse donc le spectateur sur sa faim. Le film pourra néanmoins intéresser les enseignants dans le cadre du programme de lycée d’EMC sur la défense nationale. 

Voir du pays de Delphine et Muriel Coulin, France, Grèce, 2016, 106 mn
Sélection officielle, Un Certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 19.05.16 à 01:02 - Réagir

Grave : Haut le cœur comique

Grave de Julia DucournauDans la série "les filles prennent le pouvoir", la jeune Julia Ducournau (dont c’est le premier long métrage) réussit haut la main l'exploit de réaliser un "film de genre à la française", aussi effrayant que comique. Justine (Garance Marillier, excellente), brillante élève, débarque en école vétérinaire où elle retrouve sa sœur aînée Alexia. Après un bizutage aussi stupide que violent, son corps et son esprit changent, son appétit s'aiguise et la végétarienne qu'elle était se métamorphose peu à peu en carnivore vorace.

Il faut saluer tout d'abord ici l’ambition esthétique de la mise en scène qui porte le film de genre à des hauteurs insoupçonnées ; la séquence d'ouverture est magistrale de simplicité et d'efficacité, tout comme les scènes de bizutage, notamment celle où l'on enferme un première année avec Justine, respectivement aspergés de bleu Klein et de jaune Van Gogh afin d'obtenir un vert, dont on imagine qu'il ne va pas le rester longtemps. Une atmosphère à la Cronenberg, étrange et glaçante, s'installe, que zèbrent des réminiscences de la Carrie de Brian de Palma. L’horizon du film restant l'horrifique, le spectateur est cueilli par quelques scènes-choc, mais jamais quand il l'attend. En effet, l'horreur est constamment désamorcée par une vis comica qui tient à la fois du jeu parodique sur les codes du teen movie et d'une réflexion sur les bouleversements physiques de l’adolescence ("ton corps change"). Grave est plein de rebondissements et de retournements, et qui ne laissent pas les hauts le cœur s'éterniser dans l'œsophage. La naïveté désarmante de Juliette opposée à l'exubérance d'Alexia renouvelle l'étude des relations sororales ; le désir profondément animal qui étreint les corps adolescents n'est pas non plus oublié, et peut-être faut-il y voir l'empreinte profonde qu'aura laissé un roman comme Twilight sur toute une génération d'apprentis-réalisateurs (et peut-être chez Bruno Dumont lui-même, car dans Ma Loute aussi, les estomacs grondent lorsque le désir presse). Le bizutage, la mode vegan, l'esprit de compétition, les parents largués (hilarant Laurent Lucas à la présence discrète) mais trop taiseux pour être blancs comme neige : tout passe à la moulinette de Julia Ducournau, pour notre plus grand plaisir. 

Grave de Julie Ducournau, France, 2016, 95 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par le 17.05.16 à 18:47 - Réagir

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