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Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

Allende mi abuelo Allende : mon grand-père ce h?ros

Comment vivre dans l'ombre d'une icône ? Dans ce "home-movie" qui croise la grande histoire, la petite fille de Salvador Allende, président socialiste démocratiquement élu du Chili, renversé par le golpe du général Pinochet, et suicidé dans son palais de la Moneda, le 11 septembre 1973, part à la recherche de son grand-père.

Le film dévoile, à travers images d'archive et albums de famille, le versant intime de "Chico" (le surnom du président chilien pour ses proches). Il explore aussi et surtout la tragédie familiale que constitua la mort du patriarche. Contrainte à l’exil par la répression de Pinochet, la famille se dispersa dans toute l’Amérique latine. Le symbole politique, célébré dans le monde entier, effaça alors l’homme privé et les proches d’Allende mirent un voile pudique sur leur peine. Une figure particulièrement tragique se détache du portrait de famille : celui de Tati, fille et secrétaire personnelle d’Allende, qui après avoir rejoint Cuba pour des raisons politiques (sa sœur et sa mère ayant gagné le Mexique) se suicida en 1977, laissant une fille et un fils âgés respectivement de 6 et 4 ans.

C’est pour secouer la chape de silence qui continuait à peser sur la famille que Marcia Tambutti Allende, biologiste de formation, s’est lancée dans cette entreprise cinématographique. Elle revisite les lieux du bonheur familial, exhume les albums de famille, elle interroge également la mémoire de ses proches, en espérant que la libération de la parole aura un effet cathartique, plus de quarante ans après la disparition d'Allende. Au fil d’entretiens, qui parfois tournent court, avec sa mère ou sa grand-mère très affaiblie, la réalisatrice explore cette dialectique entre curiosité et pudeur, volonté de savoir et peur de froisser. C’est par cette voie que le film atteint l’universel, car dans toutes les familles il y a des enfants qui s’interrogent et des parents qui se taisent. L'émotion culmine lors de la projection à la famille d'une bande super 8 miraculeusement retrouvée, parodie joyeuse de film muet par une bande de vingtenaires fantasques, dont un Allende hilare et juvénile…

Allende, mi abuelo Allende de Marcia Tambutti Allende, 98 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par le 23.05.15 à 00:35 - Réagir

Back home (Louder than bombs) : beaucoup de bruit pour rien

Dans Louder Than Bombs, Joachim Trier dresse le portrait d'une cellule familiale en crise, trois ans après la mort d'une grande photographe-reporter laissant derrière elle un mari et deux fils dévastés, gérant chacun à leur façon ce deuil insupportable. On y retrouve les thèmes chers au cinéaste norvégien, à savoir l'exploration des tourments des classes bourgeoises et intellectuelles, le déchirement des plus jeunes entre pulsion de vie et de mort, la difficulté d'assumer le devenir-adulte...

Car tandis que le père lutte pour communiquer avec eux et rétablir une unité, ses deux garçons passent leur temps à fuir (le fuir lui, la réalité, les responsabilités), l'image manquante de leur mère les obsédant et les empêchant d'avancer. Oslo 31 août avait surmonté l'écueil du deuxième film avec brio, provoquant une attente et une confiance envers son réalisateur que l'on aurait pas imaginées aussi vite déçues. Car Louder Than Bombs n'a pas gardé grand chose de la superbe de son ainé si ce n'est la fluidité d'une mise en scène faisant la part belle aux images mentales, à la multiplication des voix et points de vue. Le problème est que, si dans Oslo 31 août elle venait figurer d'une manière doucement poétique (et aussi plus discrète) la fugacité des sensations, ce rapport d'ultra-sensibilité et porosité au monde d'un homme qui s'apprête à lui dire adieu dans une trame narrative des plus effacées, elle se transforme ici en procédé élégant mais artificiel, en se pliant à un scénario beaucoup plus dramatique et foisonnant.

Le récit, patchwork tissé des souvenirs, rêves et projections de chacun des personnages, enferme ceux-ci dans une caractérisation un peu faible que viennent appuyer lourdement ralentis, flashbacks et voix-offs en tous genres. Cette forme sophistiquée a le mérite de re-lier des êtres isolés dans leur peine par la constitution d'une mémoire commune où les pensées et émotions de chacun tournoient, s'appellent les unes les autres. Simplement, les personnages peinent à y exister, car ils n'y n'acquièrent aucune densité. C'est le personnage du plus jeune frère (Devin Druid) qui convainc le plus malgré sa cristallisation du cliché de l'adolescent romantique et borderline, car il parvient à certains moments à donner forme et émotion au film par son mélange d'extrême mélancolie et de bizarrerie géniale. Au détour de quelques belles scènes qui lui sont consacrées, Joachim Trier rappelle qu'il est un véritable impressionniste, capable d'associations bouleversantes pour figurer le mal-être le plus informe. On se souviendra de cette scène étonnante de premier contact avec la jeune fille désirée qui, éméchée, pisse devant le garçon, la coulée d'urine arrivant jusqu'à ses chaussures et à laquelle se substitue celle de ses larmes à lui, qu'il ne peut plus contenir.

Ce qui sauve in extremis le film, c'est aussi son humour triste qui transpire dès la scène d'ouverture ; une drôlerie désarmante car inséparable de la douleur, qui le nuance et le fait respirer, comme lorsque le père (Gabriel Byrne) se crée un personnage dans le jeu vidéo auquel joue son fils pour tenter de communiquer avec lui mais se fait massacrer lorsqu'il le rencontre enfin. Cela ne suffit pas à faire un grand film, mais rassure quant à l'intelligence de cinéaste de Trier, que l'on espère retrouver plus inspiré la prochaine fois.

Louder than bombs (Plus fort que les bombes) de Joachim Trier, 109 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 22.05.15 à 17:01 - Réagir

Youth : spleen et idéal

Tension hugolienne entre sublime et grotesque (ici plutôt en sourdine), recherche permanente d’épiphanies visuelles et sonores (le cinéaste n’a pas son pareil pour accorder images et musiques) qui s’insèrent dans une trame narrative assez lâche : l’esthétique de Paolo Sorrentino, reconnaissable entre toutes, n’a guère changé depuis ses premiers films. Elle continue de diviser critiques et cinéphiles, ses images chic et choc ayant tôt fait de s’abolir dans un clinquant publicitaire, quand elles ne sont pas portées par un propos intelligible.

Or, en remplaçant la fureur des orgiaques nuits romaines pour le calme d’un luxueux hôtel thermal suisse, un personnage de mondain superficiel (le Jep Gambardella de La grande Belleza) par deux artistes prolifiques (Jack le compositeur et Mick le cinéaste), Sorrentino troque l’agitation pour la sérénité, le superficiel pour la profondeur, le vide pour le plein. Un hôtel rempli de curistes, un (ou plutôt deux) créateur(s) en plein doute : difficile de ne pas penser qu’après sa Dolce Vita, le cinéaste italien s’est attaqué avec Youth à son Otto et mezzo. Mais Jack et Mick sont moins saisis par le démon de la création que par le désarroi du vieillessement (ce qui explique l’antiphrase du titre). Tandis que l’un s’agite à la recherche de son "rosebud" (la dernière réplique de son futur film-testament), l’autre, "gros meuble à tiroirs encombré de bilans / De vers, de billets doux, de procès, de romances", s’enfonce dans la "morne incuriosité" que décrivait Baudelaire (Spleen : J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans).

Cet hôtel de luxe peuplé par une faune de riches excentriques (un acteur préparant son prochain rôle, Miss Univers, un Maradona ventripotent…), qui rappelle le Berghof de Thomas Mann (La Montagne magique, 1924) devient ainsi pour Sorrentino le moyen d’une réflexion sur, pêle-mêle la création, l’amour, la grâce et le temps qui passe… Faisant comme à son habitude feu de tout bois, le réalisateur rate parfois sa cible mais touche souvent à l’émotion, portée notamment par les deux monstres sacrés Harvey Keitel et Michael Caine. On n’oubliera pas le visage marmoréen de ce dernier, une fois délaissé par son compère, qui rappelle là encore les derniers vers du poème de Baudelaire : "Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche."

Youth de Paolo Sorrentino, 118 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 22.05.15 à 15:50 - Réagir

Carol : l'anti-Adèle

À la veille des fêtes de Noël 1953, Carol (Cate Blanchet) grande bourgeoise de Manhattan en instance de divorce, rencontre dans un grand magasin new-yorkais, Therese (Rooney Mara), jeune préposée au rayon jouets. Le coup de foudre est immédiat, même si délicat et tout en non-dits, et les deux femmes décident de partir quinze jours vers l’ouest. C’est sans compter le mari de Carol qui ne supporte ni que sa femme le quitte ni qu’elle soit attirée par les femmes, et qui compte sur une enquête de moralité pour emporter la garde de leur petite fille. 

Esthétiquement, Carol se rattache aux canons popularisés par la série Mad Men : on y conduit de belles américaines, les tenues évoquent le "new-look" de Dior, on y fume beaucoup et partout… Mais le flamboyant Todd Haynes pousse la reconstitution jusqu’à transformer les deux personnages en avatars des stars de l’époque : Carol évoque ainsi la femme fatale, telle qu’interprétée par Lauren Bacall, vêtue d’atours aussi luxueux que visibles (manteaux de fourrure, bijoux énormes, parfum capiteux), tandis que Therese, avec sa frange, sa grâce juvénile, sa timidité si franche qu’elle n’est jamais niaise, se présente comme un sosie d’Audrey Hepburn.

Abdellatif Kechiche ayant secoué la Croisette il y a deux ans avec une autre passion lesbienne, on ne peut s’empêcher de voir dans le film de Todd Haynes une anti-Adèle. Tandis que dans la Palme d’or 2013, Kechiche montrait le poison des différences sociales sous le feu de la passion, le réalisateur américain n’exploite pas le fossé social qui sépare ses deux héroïnes (à l’exception d’une brève scène où Therese, sentant le poids des regards, se fait passer en une réplique pour la camériste de Carol). Carol, qui est de vingt ans l’aînée de Therese, se borne à jouer le rôle de mentor en l’encourageant à faire de la photographie, en lui offrant le matériel qu’elle ne peut se payer. Mais la différence des goûts et des couleurs, d’une classe à l’autre, d’un âge à l’autre, n’est pas évoquée, comme noyée dans la beauté des actrices. Le réalisateur veut-il nous dire que l’homosexualité, en tant que sexualité plus libre car marginale, transcende les classes ? Peut-être si l’on considère le moment où Therese, introduite au Time par l’un de ses amis, se fait voler un baiser, comme si l’ascension sociale promise par les hommes n’était qu’un guet-apens sexuel ; mais la scène où Therese repousse avec froideur une lesbienne qui l’avait abordée dans une party, infirme cette hypothèse.

C’est donc bien plutôt la passion qui est ici en jeu, passion mystérieuse alimentée par l’assurance sophistiquée de Carol et par la timidité compatissante de Therese. Car n’est-ce pas le statut de Carol qui fascine Therese ? N’est-ce pas la candeur virginale de Therese, qui ne résiste jamais à l’image des poupées qu’elle est chargée de vendre, qui séduit Carol ? Dès sa scène d’ouverture, le film joue d’ailleurs avec la symbolique genrée des jouets, aujourd’hui dans le collimateur des mouvements féministes : à Carol venue acheter une poupée pour sa fille, Therese conseille plutôt un train électrique. À la même époque, Simone de Beauvoir entreprend de démontrer dans Le Deuxième Sexe (paru en 1949) "qu’on ne naît pas femme, on le devient", en s’appuyant notamment sur une observation critique des jouets pour enfants. Le goût partagé des deux femmes pour ce train électrique signale tout autant l’attirance sexuelle qu’une aspiration partagée à la liberté de mener leur vie comme elles l'entendent. Mais le film ne se veut pas démonstratif comme si le réalisateur était lui-même fasciné par ses actrices et la nostalgie qu’elles évoquent en lui ; à ce titre la représentation de la sexualité est, elle aussi, élégante et idéalisée : rien de la fougue crue qui embrasait les deux actrices de Kechiche, ici une chevelure blonde se mêle à une chevelure brune comme une réminiscence de la fameuse scène de Mulholland Drive qui rendait hommage de manière fantasmatique à Hollywood.

Si le film est plastiquement superbe, on peut s’interroger sur le message qu’il porte : la série Mad Men a creusé plus avant dans la critique de l’Amérique puritaine et phallocrate des fifties ; le film de Kechiche a été plus loin dans l’autopsie contemporaine de la passion lesbienne… Peut-être s’agit-il pour Todd Haynes de conférer élégance et délicatesse à un sujet qui n’a été envisagé que sur le plan du naturalisme, et d’élever la représentation de cet amour lesbien au rang de "classique", dans tous les sens du terme.

Carol de Todd Haynes, 118 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 21.05.15 à 19:02 - Réagir

Les Élues (Las Elegidas) : cris et halètements

Chaque année, le Festival de Cannes nous donne des nouvelles de l'Amérique centrale, et on ne peut pas dire qu'elles soient réjouissantes. Misère galopante et inégalités abyssales, corruption et faillite de l'état, violence généralisée... Après Amat Escalante (Los bastardos, Heli) ou Michel Franco (Daniel y Ana, Después de Lucía) — présent cette année en sélection officielle pour Chronic, un film anglophone — les éditions précédentes, le jeune cinéaste David Pablos nous livre avec son premier long-métrage un nouvel aperçu sordide de la réalité mexicaine.

Les "élues" qui donnent leur titre au film ce sont les adolescentes victimes d'un réseau de prostitution situé à Tijuana, ville-frontière avec les États-Unis, également tristement connue pour ses narco-trafiquants. À travers les personnages d’Ulises, cadet de la famille qui tient le réseau, et de sa première victime (Sofia, 14 ans), Las elegidas montre les procédés par lesquels les proxénètes parviennent à piéger les jeunes filles : la ruse d’abord (les jeunes hommes du clan s'efforçant de séduire les jeunes filles), puis la violence (qu’ils s’exercent sur les jeunes filles ou leurs familles). Mais Ulises est encore jeune, il a sinon des scrupules, du moins des sentiments pour Sofia. Alors que celle-ci cherche un moyen d’échapper à son enfer, Ulises s’emploie à la sauver… en la remplaçant par une autre victime.

Sur un sujet aussi scabreux (la prostitution forcée des adolescentes) David Pablos s’affronte à la difficile question de la représentation : comment dénoncer l’horreur sans nourrir le voyeurisme du spectateur ? Le jeune réalisateur mexicain essaye de s'en tirer avec les honneurs, laissant hors-champ à la fois les coups et les passes. Ce faisant, il tourne hélas parfois au complaisant exercice de style, comme dans ces scènes où, pour figurer les passes de Sofia sans les montrer, le réalisateur colle cris et halètements sur des plans fixes, face caméra, de la jeune prostituée et de ses clients successifs.

Les élues (Las elgidias) de David Pablos, 105 mn
Un Certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par le 21.05.15 à 18:12 - Réagir

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