blog :::

Festival de Cannes : L'actualité du festival (134 articles)

La Loi du marché : working class anti-héros

"À 51 ans, après 20 mois de chômage, Thierry commence un nouveau travail qui le met bientôt face à un dilemme moral. Pour garder son emploi, peut-il tout accepter ? " Le synopsis du nouveau film de Stéphane Brizé est éminemment trompeur. Le "dilemme moral", qu’il présente comme le nœud dramatique du film, n’émergera qu’à la toute fin, et sera résolu de plus anti-spectaculaire des façons. À l'inverse par exemple de Deux jours une nuit des frères Dardenne, le "film social" de l’édition précédente, pas de suspense haletant ou de coup de théâtre, pas de "scène à faire" ou de morceau de bravoure dans le film de Stéphane Brizé. L’âpre beauté de La loi du marché repose justement dans son refus obstiné de la dramatisation, au profit d’une attention aïgue à l’humanité de son personnage et à la richesse des situations.

Tourné à la manière d’un documentaire avec des non-professionnels, dans des lieux parfois trop exigus pour que la caméra y pénètre, le film chronique l’évolution de Thierry (Vincent Lindon), ouvrier licencié dont les allocations chômage touchent bientôt à leur fin, et qui finira par retrouver un job de vigile dans un supermarché, incarnant malgré lui la précarisation de la classe ouvrière et la tertiarisation de l’économie française. Au fil de séquences (souvent des plans-séquences) qui s’enchaînent chronologiquement mais sans transition, comme autant de blocs pris au réel, le film fait alterner l’intime (le repas pris en famille, le cours de danse) et le professionnel (le rendez-vous chez Pôle emploi, l’entretien d’embauche par Skype, les premiers pas dans le métier de vigile). Par petites notations impressionnistes, l’air de ne pas y toucher, Stéphane Brizé dessine cette impitoyable "loi du marché" : celle qui soumet tous les rapports sociaux aux mécanismes de l’offre et de la demande, et transforme chaque individu en produit soumis à leurs fluctuations. Ne pas savoir vendre (cf la scène où il négocie la vente de son mobil-home) ni surtout "se vendre" (l’employeur qui lui conseille de réécrire son CV) c’est le problème de Thierry, et le film montre très finement les ressorts de ce handicap social : une question de posture et d’attitude comme le souligne une cruelle séquence de training vidéo, mais surtout une absence de maîtrise du langage (que Vincent Lindon parvient à faire passer par quelques mots de trop, quelques expressions mal assurées) qui le met en situation d’infériorité face à ses interlocuteurs (c'était également la leçon du documentaire Les Règles du jeu).

Tout cela est montré sans manichéisme aucun : comme le souligne Stéphane Brizé "personne n’est vraiment méchant mais chacun à sa place, sans vraiment le vouloir (ou sans trop oser le voir), participe à la violence du monde". Thierry lui-même n'est ni une victime désemparée ni un "working-class hero". C’est un homme avec ses maigres biens (l’appartement encore à rembourser), ses petits plaisirs (les cours de danse pris avec sa femme, le mobil-home en bord de mer), ses fêlures (le handicap de son fils) et ses espoirs (lui offrir des études supérieures), un homme qui a renoncé à la révolte pour essayer de préserver sa "santé mentale" (comme il l'explique à ses ex-camarades), mais qui pour la même raison préférera retourner à la précarité que se faire le complice de l'horreur économique.

À l'inverse de ces grandes fictions "de gauche" qui soulèvent dans le cœur des festivaliers des indignations aussi violentes qu'éphémères, le film de Stéphane Brizé diffuse une mélancolie qui trace son chemin en nous longtemps après ses dernières images.

La Loi du marché de Stéphane Brizé, 93 mn
Sélection officielle, en compétition
Actuellement en salles

Posté dans Festival de Cannes par le 19.05.15 à 13:45 - Réagir

The Lobster : l'amour est aveugle

Porté par un prestigieux casting international (Colin Farrell, John C. Reilly, Ben Wishaw, Rachel Weisz et la française Léa Seydoux), le troisième long-métrage du grec Yorgos Lanthimos (Canine, Alps) nous propose une cruelle réflexion sur les illusions et les hypocrisies des relations amoureuses, que celles-ci dernières répondent à la satisfaction d’une norme sociale ou qu’elles soient l’expression de sentiments sincères.

Dans la dystopie, aussi loufoque que glaçante, imaginée par Lanthimos, et ancrée dans le décor réaliste de l’Angleterre contemporaine, le célibat est interdit. Le film s’ouvre sur une scène de rupture : David (un Colin Farrell méconnaissable, dont la moustache, la bedaine et le look ringard évoque Flanders, le voisin des Simpsons) est quitté par sa femme. Comme tous les solitaires, il est immédiatement envoyé dans un étrange hôtel où il se voit administrer une cure de choc destinée à lui faire retrouver l’âme sœur sous un délai maximum de quarante-cinq jours, faute de quoi il sera transformé en animal de son choix (ceci expliquant le titre du film, David ayant choisi le homard). En marge de cet univers, dans la forêt avoisinante, s’est organisée une contre-société, aux valeurs diamétralement opposées mais à l’organisation tout aussi totalitaire : les "Solitaires", sortes de sauvageons en ponchos imperméables et sacs à dos, tentent d’échapper aux flèches hypodermiques des curistes. Si d’un côté on est forcé de vivre en couple au prix de ruses, de mensonges et de compromis, selon la loi parfois absurde du "qui se ressemble s’assemble", de l’autre toute relation sentimentale est proscrite et tout rapport sexuel sévèrement châtié.

Puisant son inspiration à des sources aussi variées que Le Meilleur des mondes, 1984, Les Chasses du comte Zaroff ou… Les Métamorphoses d’Ovide, The Lobster réussit à nous projeter dans cet univers étrange et inquiétant sans le moindre effet spécial : un simple grille-pain posé avec flegme sur une table de restaurant suffit à lancer une des scènes les plus glaçantes du film. Dès lors le film repose grandement sur le jeu des acteurs, incarnant pour certains des êtres maladroits, mal dans leur peau et dans leurs corps, pour d’autres des humains mécanisés et comme vidés de tout sentiment. D’un côté comme de l’autre, la norme sociale commande tout un jeu d’impostures qui piège ceux qui n’ont pas compris les « règles du jeu » (on se met à penser à toutes ces émissions de télé-réalité de Koh-Lanta à La Belle et ses princes charmants). Ce sont justement leurs maladresses et incapacités qui révèlent l’humanité des personnages, là où on exige d’eux une perfection illusoire. Petit bijou d’humour noir, The Lobster fait méditer sur la sincérité des relations humaines (amour et amitié) prises dans la toile des conventions sociales.

The Lobster de Yorgos Lantimos, 118 mn
Sélection Officielle, En compétition

Posté dans Festival de Cannes par le 18.05.15 à 23:18 - Réagir

Tale of Tales : les monstres

Après deux films fortement ancrés dans la réalité contemporaine (Gomorra, adaptation du livre du journaliste Roberto Saviano sur la Camorra, et Reality, parabole sur la télé-réalité), le réalisateur transalpin Matteo Garrone aura surpris son monde en annonçant le sujet de son nouveau film, Tale of tales (le film a été tourné dans la langue de Shakespeare) : l'adaptation de trois contes tirés du Pentamerone, recueil du napolitain Basile publié au XVIIe siècle. Comme s'il se réfugiait dans le rêve après avoir scruté la réalité. Faut-il renoncer pour autant à toute exégèse, tout rapprochement avec l’actualité, comme l’ont proclamé certains critiques, invitant plutôt à applaudir la réussite visuelle du film ou au contraire déplorant son esthétique trop lisse ?

C’est oublier un peu trop vite que les contes s’adressent aux parents autant qu'aux enfants et qu’ils soulèvent les continents d’un inconscient collectif noyé dans l’amnésie. Ces trois récits qui se croisent avec légèreté, comme par hasard, mettent en scène avant tout… des monstres, le film renouant en cela avec l'une des plus vieilles fonctions du cinéma. On retrouve ici un monstre marin digne d’Ovide, deux vieilles sœurs aux peaux tannées mais aux voix de sirène, une puce géante et un ogre… Mais dans une dialectique bien connue, le film nous montre que ces monstres n’en sont pas : la créature sous-marine est assassinée dans un paisible sommeil, les vieilles sœurs sont harcelées par un roi libidineux, la puce géante est un doux animal de compagnie, et l’ogre, comme King Kong en son temps, n’est qu’amoureux de la princesse. La monstruosité physique s’oppose ainsi, dans un schéma classique, à la monstruosité morale : celle de cette reine qui sacrifie tout, y compris son mari, à son désir d’enfant ; celle de ce roi libidineux qui n’est pas sans évoquer un Berlusconi ou un Strauss-Kahn ; celle encore de cet autre souverain plus attentif à sa puce domestiquée qu’à son unique fille… Comment ne pas lire dans le choix de ces trois récits la critique de dérives très contemporaines ? N’a-t-on pas entendu parler de ces italiennes qui enfantent à l’âge d’être grand-mères, grâce aux talents d’apprentis sorciers, quoi qu’il doive leur en coûter ? Le rêve de jeunesse éternelle n’est-il pas à l’heure actuelle la source de profits colossaux, et ne voit-on pas dans La vieille écorchée, la folie du bistouri qui s’empare de personnes âgées ? Enfin combien d’animaux domestiques accaparent nos vies au détriment de nos proches ou de notre sensibilité à la misère du monde ? Le monstrueux n’est là que pour rappeler que la vraie monstruosité se tapit au fond de nos âmes. Mais cela serait réduire aussi le propos du film dont le goût pour le sanguinolent évoque crûment une violence archétypale liée à celles de l’enfantement et de la mort. 

On retrouve bien des éléments des Contes de ma mère l’Oye, de cette "bibliothèque bleue" des temps passés, éminemment populaire, que les colporteurs diffusaient dans les campagnes et que Perrault en France a définie comme "moderne" contre une éducation classique, comme les frères Grimm afin de fixer le volkgeist allemand. Les lieux somptueux des Pouilles fournissent ainsi des décors qui échappent au temps, le seul regret demeurant que, production et casting internationaux obligent, l’italien ou ses dialectes aient laissé place à l’anglais. À l’heure de la crise, qu’est-ce que les contes peuvent nous dire de notre monde actuel ? La question posée par le film de Matteo Garrone semble traverser en filigrane cette édition cannoise, dont les sélections ont fait la part belle aux contes de toutes sortes (La Forêt des songes de Gus van Sant, Les Mille et une nuits de Miguel Gomes)… 

Tale of tales de Matteo Garrone, 120 mn
Sélection officielle, en compétition
Date de sortie en France : 1er Juillet 2015

Posté dans Festival de Cannes par le 17.05.15 à 13:04 - Réagir

L'Étreinte du serpent : les odyssées du chaman perdu

Le superbe film colombien de Ciro Guerra, projeté à la Quinzaine des réalisateurs, narre à quarante ans d’écart les deux odyssées sur l’Amazonie de Karamakate, un chaman amazonien, à la recherche de son Graal, la yakruna, une mystérieuse plante capable de guérir et d’apprendre à rêver.

C’est tout d’abord un captivant film d’aventures qui met face à face Karamakate, jeune chaman qui vit seul dans la jungle amazonienne et un ethnologue allemand au début du siècle (le néerlandais Jan Bijvoet, déjà vu dans Borgman et Alabama Monroe). D’abord défiant, le jeune chaman refuse d’aider l’homme blanc, saisi d’une fièvre inguérissable, que lui amène Manduca, le fidèle Indien qui l’accompagne. Il acceptera de les guider en pirogue, le long de l’Amazone, pour retrouver sa tribu perdue détentrice de la Yakruna. Au détour d’un plan, le film nous projette alors dans un autre face à face qui met aux prises le même Karamakate, quarante ans plus tard, et un jeune botaniste américain, également à la recherche de cette miraculeuse Yakruna. Mais le vieux Karamakate ne sait alors plus qui il est. Il a oublié la symbolique de son savoir, il n’est plus qu’une coquille vide, un "chullachaqui"… Le film entrelace ainsi les deux odyssées, épousant le cours sinueux de l’Amazone et du mythique anaconda, répétant les mêmes étapes tantôt burlesques, tantôt cauchemardesques et tragiques, qui évoquent à la fois les films de Werner Herzog ou le Mission de Roland Joffé (avec une puissance d’évocation bien supérieure) autant que le roman Au cœur des ténèbres de Conrad. En effet, le film se focalise sur le personnage magnifique de Karamakate, ultime mémoire d’une nature que l’homme blanc a vidée de ses habitants, massacrés, torturés ou réduits en esclavage pour exploiter l’hévéa. Fier et distant,  le personnage inonde tous les plans d’une présence magnétique, grâce à l’incarnation saisissante des acteurs Antonio Bolivar et Nilbio Torres aux corps nus, vigoureux et beaux, qui l’incarnent à quarante ans de distance : ses silences valent toutes les armes, ses rires enchantent, ses paroles sont empreintes d’une mélancolie profonde et d’une poésie amère.

Mais El Abrazo de la serpiente est aussi un film poétique, dont le noir et blanc (à l’exception d’une brève "illumination" colorée) magnifie paradoxalement la "forêt d’émeraude" amazonienne. Ce procédé, en évoquant les photographies qui trônent dans tous les musées ethnographiques du monde, rapproche bien évidemment le film d’un documentaire (à la manière de Miguel Gomes dans Tabou). Mais comme Miguel Gomes, Ciro Guerra échappe à la reconstitution, mi-Tintin mi-Lévi-Strauss, d’un monde perdue, pour infuser une merveilleuse nostalgie pétrie d’une humanité à la fois déchue et sublime, où le rêve affleure à travers un jaguar énigmatique, comme le cauchemar sous les traits de serpents avalant des serpents. L’expérience est totale si l’on prête attention aux bruissements de la nature faisant écho à ceux des langues qui s’entremêlent, quand l’Eden se mue en Babel. La beauté des paysages, les personnages complexes et touchants, le périple aventureux, la quête symbolique et la conception d’un temps cyclique font de ce film un sommet poétique et humaniste, à l’image de ce volcan au pied duquel la seconde odyssée s’achève, comme un rappel de l’arbre gigantesque incendié au pied duquel s’achève la première.

On ne saura trop conseiller ce film à des lycéens, qui étudient la figure de l’Autre, notamment en cours de Littérature et Société, puisqu’il évoque aussi bien Voltaire (à travers la rencontre avec un malheureux Indien amputé et estropié) que Montaigne et Jean de Léry, mais surtout parce qu’il nous fait entrer par le biais des sensations dans un monde, dont nous, Occidentaux, nous éloignons à grand pas, celui d’une nature lyrique et magique.

El abrazo de la serpiente de Ciro Guerra, 125 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par le 17.05.15 à 12:08 - Réagir

Jeunes critiques : Fantasia

Pour la seconde ann?e, ? l'occasion du Festival de Cannes, Z?rodeconduite.net ouvre ses pages aux ?l?ves de la kh?gne option cin?ma du lyc?e Paul Val?ry de Paris. En direct du Festival, ils prennent la plume pour nous faire part de leurs coups de coeur et de leurs avis de jeunes cin?philes, ? chaud, sur les films pr?sent?s !
Nous proposons ici des extraits, regroup?s par film, de chacune de leurs critiques tandis que les textes int?graux sont disponibles en pdf.

Fantasia

Fantasia de Wang Chao, par Jordan L'H?te :?

"Wang Chao donne ? voir un film doux-amer, qui cherche ? approfondir les rapports d’une famille en difficult? ? une soci?t? indiff?rente. Les personnages affrontent tant bien que mal une r?alit? cruelle et finissent parfois par s’?chouer dans le r?ve.?
Une famille recompos?e, dans une grande ville de Chine, qui se voit confront?e ? la leuc?mie du p?re, ouvrier industriel. L’usine qui couvrait la totalit? des frais d’hospitalisation et de transfusion se trouve en difficult? et ne pourra d?sormais en rembourser que la moiti?. Les difficult?s ?conomiques ne touchent pourtant pas uniform?ment tout le monde. Le film s’emploie ? confronter deux univers, qui s’opposent et s’interp?n?trent au gr? des mouvements de chacun. La Chine de l’endroit, enj?leuse, festive, luxueuse, sur fond de Jeux Olympiques et de m?dailles d’or ; la Chine de l’envers, aux usines qui annoncent par haut-parleur que tel ou tel ouvrier a ?t? ? glorieusement licenci? ? pour le salut de la patrie."
(...)

La critique int?grale en pdf

Fantasia de Wang Chao, Chine, 85 mn.
S?lection officielle, Un Certain Regard.?

Posté dans Festival de Cannes par le 30.05.14 à 14:47 - Réagir

new site