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Paula : entretien avec Maria Stavrinaki

Chez nous

Célèbre en Allemagne, son pays natal, l'artiste-peintre Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est encore largement inconnue en France. À l’occasion de la sortie du film Paula de Christian Schwochow, qui retrace les moments importants de sa vie, Maria Stavrinaki*, historienne de l’art, nous aide à replacer le travail de cette artiste singulière dans son époque.

Comment caractériseriez-vous le travail de Paula Modersohn-Becker ?

Paula Modersohn-Becker n’appartient, je pense, à aucun mouvement artistique. Son œuvre est, du point de vue stylistique, très éclectique. Par contre, elle répète souvent les mêmes thèmes, par exemple la maternité, ce qui l’amène à affirmer dans sa peinture quelque chose qui n’appartient qu’à elle.
On peut dire que la majeure partie de son œuvre se rapproche du post-impressionnisme, un mouvement dans lequel l’artiste cherche à construire la nature, pas seulement à en donner une impression (ce qui était caractéristique de l’impressionnisme). Paula Modersohn-Becker peint des paysages, ou des gens du peuple, qui ont l’avantage d’être à la fois disponibles et abordables. Mais sa peinture a beaucoup changé dans les deux dernières années de sa vie, quand elle s’est installée, par intermittence, à Paris. Elle a alors découvert des artistes singuliers, comme Gauguin, qui a beaucoup compté pour elle. À ce moment-là, elle s’affirme, elle stylise beaucoup plus ses travaux, et elle commence à souligner l’artificialité de ce qu’elle fait.

Comment expliquer cette évolution ?

Cette évolution est en grande partie liée à ses séjours à Paris. Paula Modersohn-Becker a commencé à peindre dans le giron de la mouvance naturaliste, avec ce fantasme d’une primitivité dans la peinture. Mais quand elle découvre Paris, ce naturalisme est remis en question : la métropole française symbolise à l’époque le règne de l’artifice, de l’ornement. Il y a une opposition très forte entre, d’un côté, l’Allemagne, qui se perçoit comme le pays de la nature, de l’innocence, ainsi que d’un rationalisme très rigoureux, et de l’autre la France, pays de l’artificialité et de la superficialité. À ses débuts, Paula Modersohn-Becker affirmait d’ailleurs la supériorité de son pays natal, lui prêtant une profondeur morale égalée nulle part ailleurs. Mais elle commence peu à peu à penser que l’artificialité française permet une forme de création bien plus poussée et intéressante qu’en Allemagne. Il s’agit d’une réflexion qu’elle évoque dans ses lettres, mais que l’on perçoit également dans sa peinture : elle se détache peu à peu de la nature pour se concentrer sur des scènes d’intérieurs, et représente de plus en plus des objets associés à la frivolité, notamment des bijoux.

On lit souvent à propos de Paula Modersohn-Becker qu’elle peignait à partir de son intériorité. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Peindre à partir de son intériorité, c’est affirmer que la nature n’existe pas en elle-même, que l’artiste doit d’abord la penser pour pouvoir la représenter. Ce rapport à la nature et à la peinture se développe vers la fin du 19e siècle, où l’on commence à affirmer la subjectivité de l’artiste. On le voit très clairement chez Gauguin, qui stylise à l’extrême ses représentations de la nature. Chez Paula Modersohn-Becker, ce n’est pas toujours le cas, cela dépend des tableaux. C’est surtout frappant lorsqu’elle peint des gens, on perçoit là une vraie rencontre avec les personnes qu’elle prend pour modèle.

Peut-on dire que c’était une artiste en avance sur son temps ?

Je ne pense pas qu’elle se soit placée dans une logique avant-gardiste. Par contre, elle était pleinement consciente de son statut de femme, et donc consciente que la tâche serait plus difficile pour elle que pour les autres, qu’elle allait devoir trouver sa voie seule. Elle s’est appliquée avec une incroyable ténacité à ne pas se laisser dicter sa place, et c’est en partie pour cela qu’elle a peint autant de tableaux en si peu de temps.

Quelle était à l’époque la place accordée au femmes artistes ?

Pour les femmes, la peinture était considérée comme un hobby, qu’elles pouvaient pratiquer pour devenir d’agréables épouses. Mais il était encore impensable qu’une femme se revendique artiste. Les gens de l’époque sont encore imprégnés de cette dualité, héritée de l’Antiquité grecque et de la religion chrétienne, selon laquelle la femme se reproduit tandis que l’homme produit. La femme est perçue comme passive, et l’on considère que la matière ne peut être formée que par l’homme. Cette idée est encore très présente chez les avant-gardes de la fin du 19e et du début 20e, où les femmes n’ont que le rôle, assez marginal, de petite-amie ou d’épouse d’artistes hommes.

Paula Modersohn-Becker s’est beaucoup peinte elle-même. Un autoportrait, par une femme, nue, c’était une grande transgression à l’époque ?

Jusqu’alors, les femmes avaient été peintes en nombre par les hommes, avec déjà beaucoup de nus. Ce qui est intéressant chez Paula Modersohn-Becker, c’est qu’elle est à la fois homme et femme, artiste et muse. Elle se peint souvent de face – face à elle-même -, et met l’accent sur ses yeux, grands ouverts. Cette représentation est une affirmation de sa subjectivité, du monde du moi dans lequel elle vit. On retrouve d’ailleurs une très belle incarnation de ce circuit fermé lorsqu’elle se peint enceinte alors qu’elle ne l’est pas, un tableau que l’on voit dans le film. Peut-être fantasme-t-elle dans cette peinture une maternité rêvée, mais on peut aussi penser que l’enfant dépeint dans ce tableau, c’est son art. Elle n’a plus besoin d’un homme, elle s’est enfantée elle-même, dans une réinterprétation de l’immaculée conception.

Au début du film, Paula Modersohn-Becker intègre la colonie d’artistes de Worpswede en Allemagne. C’était une pratique courante pour les artistes de l’époque de se regrouper en colonie ?

Oui, la pratique était très répandue. Il y avait à l’époque en Allemagne une large méfiance envers la technique, la modernité. Les artistes qui se regroupaient en colonies participaient de cette méfiance, ils exaltaient un rapport plus sain avec la nature. On retrouve également dans leur démarche la recherche d’un idéal communautaire, en opposition directe avec l’individualisme français et anglais. Mais leurs motivations étaient aussi pragmatiques : la campagne était moins chère que la ville. Pour parler spécifiquement de Worpswede, c’était une colonie assez réactionnaire. Y a notamment séjourné Carl Vinnen, qui, en 1911, publia une protestation signée par de nombreux artistes dans laquelle il s’élève contre la place accordée à l’art français dans les musées allemands, au détriment – dit-il – des œuvres allemandes.

Quel a été le destin des tableaux de Paula Modersohn-Becker après sa mort ?

Sa postérité a été extrêmement bien gérée par sa famille. Depuis 1927, Paula Modersohn-Becker possède même son propre musée ! Je pense qu’elle doit cette reconnaissance en partie au fait qu’elle était une femme. C’est en ça, plus que par son apport à l’histoire de l’art, que son destin est singulier.

*Maria Stavrinaki est maître de conférences à l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne.
Ses thèmes de recherche portent sur l’histoire et la théorie de l’art du 20e siècle, l’écriture de l’histoire du modernisme et les avant-gardes historiques. Parmi ses publications : Le sujet et son milieu : huit études sur les avant-gardes en Allemagne, 1910-1930 (Genève, Le Mamco, 2017), Dada Presentism. An Essay on Art and History (Stanford, Stanford University Press, 2016). Elle a également participé à la rédaction du catalogue de l’exposition « Paula Modersohn-Becker, L’intensité d’un regard » (Musée d’art moderne de la ville de Paris, avril-août 2016).

 

Posté par le 01.03.17 à 11:03 - Réagir

Brooklyn : le site pédagogique

La banlieue, les jeunes, le rap… Depuis une trentaine d’années, le cinéma a charrié un certain nombre de fantasmes et de poncifs sur ces thématiques, poncifs reproduits et recopiés d’un film à l’autre et par conséquent de moins en moins questionnés. C’est sans doute pourquoi Brooklyn, le premier long métrage de Pascal Tessaud, tranche par sa fraîcheur et sa justesse
Le film suit le personnage de Coralie, jeune rappeuse suisse qui s’installe dans la ville de Saint-Denis et cherche à se faire un nom (« Brooklyn ») dans le milieu du rap. Récit d’apprentissage portée par une jeune comédienne charismatique, film musical qui laisse une large place à ses interprètes et à leurs performances, Brooklyn est aussi un quasi-document sur un milieu (celui du rap et du slam) et sur un territoire (comme son titre ne l’indique pas, le film a été entièrement tourné à Saint-Denis). Auto-produit hors des circuits de financement traditionnel (à l’instar de Rengaine de Rachid Djaïdani ou Donoma de Djinn Carrénard), mais ayant gagné par sa qualité son accès aux salles de cinéma, Brooklyn a l’immense qualité de nous offrir un regard de l’intérieur, débarrassé des clichés habituels sans tomber dans un angélisme lénifiant, sur la banlieue. Les élèves ne manqueront pas de s’identifier aux espoirs et aux déboires de Coralie, et seront sans doute interpelés par un film qui a l’intérêt de filmer le rap à travers un autre prisme que celui de la culture dominante. Zérodeconduite propose un dossier pédagogique autour de Brooklyn, qui pourra être étudié au Collège, en classe de Quatrième ou de Troisième, comme point de départ d’une réflexion sur le « quartier » au sens large du terme, ses habitants, ses habitudes. Brooklyn peut ainsi s’intégrer dans une démarche de pédagogie de projet, en équipe ou dans une seule matière.

Brooklyn de Pascal Tessaud, au cinéma le 23 septembre 2015
Le site pédagogique du film

[Brooklyn de Pascal Tessaud. 2015. Durée : 83min. Distribution : UFO Distribution. Sortie le 23 septembre 2015]

Posté par le 14.09.15 à 18:17 - Réagir

Jeunes critiques : Shoot the Moon

Pour sa quatrième édition, le site Zérodeconduite.net s'est associé avec le Champs Elysées Film Festival pour la création d'un Jury Etudiant. Les jeunes cinéphiles d'Hypokhâgne et de Khâgne option cinéma des lycées Jean-Pierre Vernant à Sèvres et Léon Blum à Créteil ont arpenté la 'plus belle avenue du monde' pour assister aux projections du festival et décerner le Prix du jury Etudiant à l'un des films de la sélection TCM Cinéma. Nous publions leurs critiques sur ces films qu'ils ont découvert ou redécouvert en versions restaurées, et qui ressortiront en salle prochainement, ainsi que leurs coups de coeur pour d'autres films de la programmation.

Shoot the Moon d'Alan Parker, par Kenza Vannoni :

Ce qui frappe en premier lieu dans ce film c’est sa vérité, sa justesse quant aux émotions et aux réactions de chacun des personnages. Et pourtant les coups d’éclat menacent souvent de nous faire basculer avec eux dans la folie, l’irréel, en somme la fiction.  C’est peut-être la raison pour laquelle il vaut mieux parler ici de vraisemblance, de compréhension sensible du pourquoi des événements. C’est l’irrationalité qui nous est montrée sous la lumière du réel, l’irrationalité d’un homme usé. Usé par le temps. [...]

La critique intégale en PDF

Shoot the Moon, d'Alan Parker, 1982, 124 mn

Posté par le 25.06.15 à 12:10 - Réagir

Jeunes critiques : The Blues Brothers

Pour sa quatrième édition, le site Zérodeconduite.net s'est associé avec le Champs Elysées Film Festival pour la création d'un Jury Etudiant. Les jeunes cinéphiles d'Hypokhâgne et de Khâgne option cinéma des lycées Jean-Pierre Vernant à Sèvres et Léon Blum à Créteil ont arpenté la 'plus belle avenue du monde' pour assister aux projections du festival et décerner le Prix du jury Etudiant à l'un des films de la sélection TCM Cinéma. Nous publions leurs critiques sur ces films qu'ils ont découvert ou redécouvert en versions restaurées, et qui ressortiront en salle prochainement, ainsi que leurs coups de coeur pour d'autres films de la programmation.

The Blues Brothers de John Landis, par Aurélia Thouret :

The Blues Brothers, Aussi vite que la musique.

Trente-cinq ans après leur apparition sur les écrans les Blues Brothers n'ont pas pris une ride. Sans qu'on y trouve un seul brin de poussière, le film se déploie selon une partition composée dans la tonalité du plaisir cinématographique.
Dès les retrouvailles des deux frères, le moteur et les cuivres sont lancés. Rien n'arrêtera l'improvisation délirante du fameux duo : ces derniers restent impassibles derrière leurs lunettes noires, qu'ils fassent des claquettes dans une église, que leur voiture décolle ou que leur hôtel explose. [...]

La critique intégale en PDF

The Blues Brothers, de  John Landis, 1980, 133 mn

Posté par le 15.06.15 à 10:25 - Réagir

Jeunes critiques : Sorcerer

Pour sa quatrième édition, le site Zérodeconduite.net s'est associé avec le Champs Elysées Film Festival pour la création d'un Jury Etudiant. Les jeunes cinéphiles d'Hypokhâgne et de Khâgne option cinéma des lycées Jean-Pierre Vernant à Sèvres et Léon Blum à Créteil ont arpenté la 'plus belle avenue du monde' pour assister aux projections du festival et décerner le Prix du jury Etudiant à l'un des films de la sélection TCM Cinéma. Nous publions leurs critiques sur ces films qu'ils ont découvert ou redécouvert en versions restaurées, et qui ressortiront en salle prochainement, ainsi que leurs coups de coeur pour d'autres films de la programmation.

Sorcerer (Le Convoi de la peur) de William Friedkin, par Tristan Lesage :

Sorcerer, ou quand les convoyeurs de l'extrême rencontrent le cinéphile.

Derrière les apparences du film d'action, William Friedkin nous offre un véritable film de cinéma, livrant une œuvre personnelle, prenante, qui pose une véritable réflexion sur l'identité. La question que ce film peut à mes yeux soulever est la suivante : que reste-t-il de ce que l'on est, quand on a tout perdu ? Et c'est pour moi le véritable enjeu de ce film : oui, les scènes au cœur de l'action sont prenantes, voire époustouflantes, mais avant de vous concentrer là-dessus, essayez de vous demander pourquoi elles sont présentes, qu'est-ce qui dans le film a permis leur existence : tout ce qui nous est donné est déterminé par le fait que les personnages n'ont plus rien, plus rien à perdre. [...]

La critique intégrale en PDF

Sorcerer (Le Convoi de la peur) de William Friedkin, par Charly Lehuédé :

Remake du film de Clouzot de 1952, Le Convoi de la Peur offre un nouveau traitement à l'histoire développée dans le roman de Georges Arnaud, issu cette fois de la créativité de William Friedkin. Le réalisateur américain signe ici un remake qui, tout en s'inscrivant dans la lignée de son primé prédécesseur, s'en émancipe afin de faire preuve d'un esprit et d'une narration qui lui sont propres. [...]

La critique intégrale en PDF

Sorcerer de William Friedkin 1977, 121 mn

Posté par le 14.06.15 à 15:23 - Réagir

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