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La troisi?me partie du monde : la jeune fille et les trous noirs

Emma, une jeune femme aussi timide qu’intrigante — brillamment incarn?e par Cl?mence Po?sy — souffre d’une particularit? : ses amants disparaissent myst?rieusement ? son contact. C’est en cherchant ? ?lucider la disparition de l’un d’entre eux —Fran?ois, scientifique sp?cialiste des… trous noirs— qu’elle comprendra progressivement qu’elle est responsable de ces disparitions manifestement irr?versibles...
Emprunter une notion ? la physique moderne (au sens post newtonien) pour nourrir une intrigue romanesque, sans c?der au sensationnalisme, telle est la d?marche d’Eric Forestier, qui livre avec La Troisi?me partie du monde un premier film original, aux confins de la science, du fantastique et d’un certain romantisme.
D’un point de vue strictement scientifique, entre autres notions de physique telle que l’entropie, le film tourne principalement autour de la notion de "trou noir" : d?finition, caract?ristiques et questions non r?solues en l’?tat actuel des connaissances scientifiques. Outre les explications scientifiques donn?es dans les dialogues, le trou noir donne m?taphoriquement une bonne partie de ses caract?ristiques ? l’h?ro?ne, dont on ne conna?t et n’apprendra rien en dehors de l’influence qu’elle a sur son environnement : un point de non retour dans la vie de ses amants.
Eric Forestier se heurte ? la figuration d’un ph?nom?ne par d?finition inobservable (le trou noir n'?met pas de lumi?re ; toute forme d’?nergie ou de rayonnement qui passe aux alentours est irr?versiblement absorb?e) : il se contente de filmer des grands espaces ou de saupoudrer le film d’images lentement anim?es de ce qu’on suppose ?tre un fragment d’univers sous l’effet gravitationnel d’un trou noir ; comme pour nous rappeler qu’? l’heure actuelle, les scientifiques n’expliquent pas comment et o? sont converties l’?nergie et l’information ainsi absorb?es.
La Troisi?me partie du monde demeure un premier film appr?ciable par sa libert? de sc?nario et de ton, par son approche romanesque de ph?nom?nes naturels, par la part qu'il laisse au myst?re. Mais c’est sans doute aussi ce dernier point qui fait sa limite : sur ces pr?misses quasi hitchcockiennes, on s’attendait ? davantage de rebondissements, et ? un rythme un peu plus soutenu…
Le film est int?ressant dans le cadre de l’enseignement des sciences physiques, ainsi qu’en philosophie par certains points d’?pist?mologie. Mais c’est dans son "romantisme" et sa po?sie qu’on trouvera la cl? du film : par certains cot?s, le personnage d’Emma rappelle la mani?re dont Apollinaire dans Alcools parvient ? fa?onner les personnages f?minins vus comme une tentation quasi diabolique et in?luctable.

[La Troisi?me partie du monde d’Eric Forestier. Dur?e : 1 h 45. Distribution : Shellac. Sortie le 18 juin 2008]

Posté par le 18.06.10 à 15:49 - 1 commentaire

De l'autre c?t? et Import Export : trafics

Lors du dernier festival on avait constat? ? travers deux productions (Fast food nation et Babel) que les Etats-Unis s’int?ressaient ? leur fronti?re m?ridionale. Cette ann?e, m?me si le lieu est pr?sent chez les fr?res Coen (mais plut?t comme un des param?tres de leur brillante d?monstration que comme enjeu politique), c’est plut?t l’Europe qui regarde vers ses marges ou ses "marches" : dans Import Export, Ulrich Seidl suit en parall?le les itin?raires d’une infirmi?re ukrainienne qui ?migre ? Vienne, et celui d’un jeune ch?meur autrichien qui fait le trajet inverse. De l’autre c?t? (Auf den Anderen Seite) croise les destins d’une jeune activiste turque, oblig?e de fuir en Allemagne, et d’un universitaire allemand.
Il n’y a pas que leur proximit? g?ographique et linguistique qui rapprochent ces deux films. Chass? crois? de personnages (un homme, une femme, un "europ?en", une "?trang?re") qui ne se croiseront jamais, De l’autre c?t? et Import/Export (les deux films pourraient ?changer leur titre) sont obs?d?s par les ?changes et circulations entre l’int?rieur et l’ext?rieur de l’Union : marchandises, corps, sentiments… C’est Olga qui va prodiguer son affection aux vieillards autrichiens tandis que ses copines ukrainiennes rest?es au pays vendent leurs charmes par webcam interpos?e (dans une sc?ne qui elle n’a rien de charmant) ; ce sont les cercueils d’une prostitu?e turque et d’une ?tudiante allemande qui se croisent sur le tarmac de l’a?roport d’Istanbul, suivis par les corps bien vivants et souffrants de leurs proches.
Aux interrogations identitaires (d?j? explor?es dans Head-On, le pr?c?dent Fatih Akin) et ? la construction narrative (sur le mode des rencontres manqu?es) du s?duisant De l’autre c?t?, on avouera avoir pr?f?r? la radicalit? de Import Export, radicalit? qui aura indispos? nombre de festivaliers (lors de l’unique projection d’hier dans le Grand Th??tre Lumi?re, la salle se vidait ? flot continu). Tel est le paradoxe de Cannes, que le film d’Ulrich Seidl souligne avec une violence in?dite : au royaume de l’artifice et du superficiel, c’est dans les salles obscures qu’il faut aller pour se coltiner au r?el. Eprouvant voyage en compagnie des damn?s de la terre, Import Export passe en revue les endroits les plus sordides de l’Est de l’Europe. A la mani?re de son h?ro?ne qui lave les draps des grabataires de l’Ouest, on peut dire que ce film n’h?site pas ? mettre les mains dans la merde.
Mais alors que tant de longs-m?trages sont si prompts ? nous d?signer qui sont les bons et (surtout) qui sont les m?chants en ce bas-monde (Mang Shan, La question humaine, Un cœur invaincu), Ulrich Seidl se garde bien de condamner un seul de ses personnages. Ses plans fixes superbement compos?s, la dur?e qu’il accorde aux sc?nes, son humour pince sans rire constituent une des propositions cin?matographiques les plus fortes et les plus coh?rentes de ce Festival. Et l’humanit? qui ?mane de ses deux personnages (des "non professionnels" comme chez Bruno Dumont, qui retourneront sans doute ? leur anonymat et ? leur gal?re apr?s cette parenth?se cin?matographique) n’est pas pr?s de se laisser oublier.

De l’autre c?t? (Auf den anderen Seite)
de Fatih Akin, S?lection Officielle
Import Export d’Ulrich Seidl, S?lection Officielle (photo)

Posté par le 23.05.10 à 19:48 - 6 commentaires

Hors la loi de Rachid Bouchareb

Hors la loi

Trop courte, trop sch?matique, trop partielle… L'historien ne pourra se satisfaire de la repr?sentation exp?ditive que donne Hors la loi de Rachid Bouchareb du massacre de S?tif du 8 mai 1945, et que la pr?-pol?mique a plac? sous les feux des projecteurs. Ces cinq minutes risquent de faire oublier les deux heures et quelques du film de Rachid Bouchareb. C'est bien dommage, car dans la salle de projection, c'est pr?cis?ment l'inverse que l'on a v?cu.
La s?quence d'ouverture donne le "la" : en plans larges, presque leoniens, sur un paysage d?sol?, la s?quence montre l'humiliation coloniale (un agriculteur d?poss?d? de sa terre au profit d'un colon), et introduit trois petites silhouettes fr?les, trois fr?res que l'on retrouvera adultes (le trio Jamel Debbouze, Sami Bouajila et Roschdy Zem).
Cette sc?ne originelle pose l'ambition du film : avec Hors la loi, Rachid Bouchareb signe son Il ?tait une fois en… Alg?rie, entrela?ant les destins de trois fr?res ? la lutte du FLN sur le territoire fran?ais. Bien plus ? l'aise dans le film noir (clair-obscurs, fusillades, h?ros ? chapeau mou) que dans le film de guerre (les s?quences de bataille ?taient le gros point faible d'Indig?nes), le r?alisateur de Little Senegal alterne avec bonheur sc?nes intimistes et morceaux de bravoure (impressionnantes sc?nes de foule). Avec sa construction en chiasme qui embrasse le film entre deux massacres (le 8 mai 1945 ? S?tif, le 17 octobre 1961 ? Paris) et deux combats de boxe, Hors la loi montre une sacr?e ambition romanesque, au m?pris —parfois— de la vraisemblance (la voiture de Said qui arrive ? point nomm? pour secourir ses fr?res) et —souvent—de l'ancrage historique (Rachid Bouchareb n'a que faire de nous donner un cours d'histoire).
Hors la loi n'est pas un film d'histoire : m?me si la fiction se raccroche ? la chronologie historique, les personnages appartiennent clairement ? la mythologie. Cela relativise d'embl?e les critiques que l'on peut lui adresser. L'une d'elles est en tout cas particuli?rement injuste : Hors la loi est tout sauf un film pro-FLN. Il montre la violence du parti ind?pendantiste, notamment dans sa lutte sanglante avec le MNA ou sa prise en main de la communaut? alg?rienne de France. Il montre ?galement le cynisme de ses dirigeants, capables de donner le mot d'ordre de la manifestation du 17 octobre 1961 en comptant bien exploiter le bain de sang qui va en r?sulter.
Hors la loi
est finalement un film sur la mani?re dont l'histoire broie inexorablement les destins individuels, y compris de ceux qui cherchent ? la servir. Le v?ritable h?ros du film est l'id?ologue Abdelkader (Sami Bouajila), cadre du FLN, qui aura tout sacrifi? ? une victoire qu'il ne verra jamais.

Hors la loi de Rachid Bouchareb, S?lection Officielle
Sortie en France le 21/09/2010

Pour en savoir plus :
- Un autre point de vue sur le blog de Jean-Michel Frodon?

Posté par le 23.05.10 à 16:26 - 2 commentaires

Documentaires : Inside Job et Countdown to zero

Inside Job"Le meilleur film d'horreur de l'ann?e" : c'est ainsi que Thierry Fr?maux pr?sentait au public Inside Job, documentaire de Charles Ferguson sur la crise financi?re dite "subprimes". Deux jours plus tard et dans la m?me salle, on l'aurait volontiers d?tr?n? au profit de Countdown to zero de Lucy Walker, qui s'attache lui aux dangers de la prolif?ration nucl?aire.
Musique rock ? fond les ballons, infographies spectaculaires, montage survitamin? : les deux documentaires am?ricains pr?sent?s cette ann?e en S?lection Officielle (Hors comp?tition) s'inscrivent dans un genre, le n?o-documentaire militant, lanc? il y a quelques ann?es par Une v?rit? qui d?range "le film d'Al Gore".
Une fois pos?e la comparaison, il faut toutefois reconna?tre que les deux films ne sont pas d'?gale qualit?.
Troisi?me film du festival ? traiter frontalement la question de la crise financi?re (avec la fiction hollywoodienne Wall Street 2 et le documentaire franco-suisse Cleveland contre Wall Street, Inside Job propose un expos? aussi rigoureux que p?dagogique sur le sujet. "Tout ce que vous avez voulu savoir sur la crise des subprimes sans jamais oser le demander" en quelque sorte : on ressort du film avec l'impression d'avoir tout compris aux ph?nom?nes complexes de la haute finance internationale. Inside Job est aussi percutant et corrosif que du Michael Moore (dont le dernier film, Capitalism : a love story, traitait peu ou prou du m?me sujet : la prise de pouvoir de Wall Street sur Washington), sans les d?fauts (approximations, pathos, manich?isme…) que celui-ci a d?velopp?s.
On esp?rait de Countdown to zero une histoire de la dissuasion nucl?aire, du projet Manhattan ? la mont?e des p?rils actuels (?largissement du club des pays possesseurs de la bombe, vuln?rabilit? des anciens arsenaux de l'ex-URSS…). Prenant pour fil rouge une phrase de John Fitzgerald Kennedy ("Every man, woman and child lives under a nuclear sword of Damocles, hanging by the slenderest of threads, capable of being cut at any moment by accident or miscalculation or by madness. The weapons of war must be abolished before they abolish us...”), le film pr?f?re marteler pendant une heure et demi son credo apocalyptique, d?crivant par le menu les effets d'une explosion nucl?aire.
Egr?nant pour faire bonne mesure les incidents de toute sorte (crise des missiles de Cuba mais aussi dysfonctionnements informatiques) qui pendant la Guerre Froide auraient pu mener ? l'an?antissement des deux Grands, le film agite surtout, ? destination du spectateur occidental, la peur d'un attentat dans une grande m?tropole des Etats-Unis ou d'Europe occidentale, et ne se prive pas de d?signer les usual suspects : Al-Qua?da, Iran, Pakistan…
Si le danger est indiscutable et que la d?nucl?arisation totale est la seule solution viable (le film cite la phrase d'Enrico Fermi : "Ce qui n'est pas impossible est in?vitable."), on sait que la peur n'est pas toujours bonne conseill?re : voir le seul film am?ricain en comp?tition, Fair game de Doug Liman.

Inside Job de Charles Ferguson, S?lection Officielle Hors comp?tition (S?ance sp?ciale)
Countdown to zero de Lucy Walker, S?lection Officielle Hors comp?tition (S?ance sp?ciale)

> Le film Inside Job est disponible dans la boutique DVD.

Posté par le 22.05.10 à 20:37 - Réagir

Vincere : ?rotique du fascisme

Vincere

Ambition formelle, profondeur du propos : si l'on s'essayait au petit jeu des pronostics, on placerait assez haut le nouveau film de Marco Bellochio. Vincere raconte l'histoire de la femme et du fils "cach?s" de Mussolini, liaison adult?re dont il tenta d?s son accession au pouvoir de faire dispara?tre toutes les traces : Ida Dalser et son fils Benito moururent enferm?s ? l'asile et furent jet?s ? la fosse commune.
En se pla?ant ainsi dans une alc?ve, Vincere ?claire l'histoire de biais. On y voit le glissement id?ologique de Mussolini, ex militant socialiste, qui jettera sucessivement aux orties pacifisme, internationalisme, anticl?ricalisme pour lancer la "r?volution" fasciste. Mais Vincere met surtout en sc?ne une v?ritable ?rotique du fascisme, le personnage d'Ida Dalser (litt?ralement ravi par Mussolini) personnifiant la fascination de l'Italie pour l'?nergie du futur "Duce".
Utilisant la lumi?re de mani?re quasi-expressionniste (le film est tout en clair-obscurs), int?grant de fa?on magistrale ? sa narration les bandes d'actualit? et les slogans d'?poque ("La seule hygi?ne du monde c'est la guerre"), Vincere proc?de par bonds successifs (ainsi celui qui voit dispara?tre sans transition le Mussolini de fiction au profit de celui des actualit?s film?es), ? la mani?re —violente— du mouvement futuriste dont Bellochio s'est inspir?. Enrichie d'une dimension op?ratique par la musique de Carlo Crivelli, la vision de l'histoire de Bellochio est d'une puissance renversante.

Vincere de Marco Bellochio. Italie, 2009, S?lection Officielle

> Ce film est disponible dans la boutique DVD.

Posté par le 22.05.10 à 20:25 - 2 commentaires

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