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À nous de jouer : le site pédagogique

A nous de jouer

Une autre école est-elle possible ? Dans son documentaire À nous de jouer !, le réalisateur Antoine Fromental a suivi les classes théâtre et rugby du collège Jean Macé de Clichy. Entre répétitions et entraînements, scènes de groupe et discussions intimes, le film nous montre les bienfaits d’une pédagogie de projet qui permet à chaque élève de trouver sa place et de s’épanouir, à rebours d’un système scolaire qu’on présente encore comme un broyeur d’individualités. Si ce projet est porté par un fonctionnaire engagé et exemplaire, le principal Christian Comès, et par son équipe (enseignants, intervenants théâtre et sport), les véritables héros du film sont les élèves du collège. On a rarement vu au cinéma des jeunes gens s’exposer ainsi, confier leur espoirs, décrire leur vie, confronter leurs points de vue sur leur quotidien ou sur une actualité plus lointaine (l’attentat de Charlie Hebdo par exemple). On a rarement senti avec autant d’acuité la vibration particulière de l’adolescence, ce moment charnière où l’on se construit en tant qu’adulte et où l’on dit adieu à l’enfance.

Cette authenticité est bien sûr le résultat d’un travail documentaire de longue haleine : quatre ans d’immersion dans l’établissement, 200 jours de tournage et 700 heures de rushes ont permis à Antoine Fromental de tisser un lien de confiance avec les jeunes et de les habituer à la caméra. Mais on ne peut s’empêcher d’y voir le bénéfice de la pédagogie de projet : en se projetant dans la pratique, qu’elle soit sportive ou artistique, les élèves s’affirment en tant qu’individus autonomes, dignes de confiance et d’intérêt. À travers les cours de théâtre et la réécriture du Roméo et Juliette de Shakespeare, le film montre aussi comment la littérature du XVIe siècle peut toucher les adolescents du XXIe, interroger leur quotidien et leurs représentations.

Au-delà d’une nécessaire réflexion sur l’école qui intéressera tous les éducateurs, parents, ou citoyens, le film permettra de travailler avec des élèves de collège, dans le cadre de l’Enseignement Moral et Civique, ou du cours de Français autour de la réécriture de Roméo et Juliette. Nous lui consacrons un dossier pédagogique qui propose des activités pour le collège (EMC, Français), ainsi qu'un entretien avec Jean-Claude Lallias sur l'enseignement du théâtre à l'école.

À nous de jouer d'Antoine Fromental, au cinéma le 8 novembre

Le site pédagogique

Posté par le 06.11.17 à 11:14 - Réagir

Latifa, le coeur au combat : le site pédagogique

Latifa

Le 11 mars 2012, la vie de Latifa Ibn Ziaten a basculé : son fils Imad, militaire français engagé dans les parachutistes, est la première victime du terroriste Mohammed Merah. Depuis cet événement tragique, cette femme (auparavant) ordinaire a fait de sa vie un combat : un mois à peine après la mort de son fils, elle crée une association (« Imad, pour la jeunesse et la paix ») destinée à promouvoir le vivre ensemble ; quelques semaines plus tard elle commence à sillonner la France pour partager son expérience et défendre les valeurs de tolérance, de respect et de laïcité

Pendant de longs mois, les réalisateurs Olivier Peyon et Cyril Brody ont suivi Latifa Ibn Ziaten dans tous ses déplacements, de ses interventions dans les établissements scolaires aux quatre coins de la France, à ses allers-retours au Maroc, sur la tombe de son fils, en passant par la permanence rouennaise de son association. Il s’agissait d’une part, de dresser le portrait empathique d’une femme qui a su mettre son deuil au service d’une cause qui la dépasse ; mais aussi de comprendre la résonance de celle qui est désormais devenue une figure populaire et médiatique. Dans une France secouée par le choc des attentats, menacée par les crispations identitaires, Latifa Ibn Ziaten porte un message d’apaisement, d’espoir, mais aussi de responsabilité qui fait mouche auprès de publics (collégiens et lycéens, militants associatifs, détenus) que les discours officiels ne touchent plus. Le grand intérêt du documentaire d’Olivier Peyon et Cyril Brody est aussi de filmer ces publics et d’écouter leur parole : jeunes lycéens qui se sentent discriminés et remis en question dans leur identité, prisonniers qui s’interrogent sur leur place dans la société, mères de famille qui désespèrent des ratés de « l’intégration », mais aussi, de l’autre côté, militants qui ne comprennent pas qu’une femme musulmane portant un foulard puisse se faire le chantre de la laïcité. À travers leur émotion, leurs colères, leurs questionnements, c’est un portait impressionniste de la France d’aujourd’hui que propose Latifa, le cœur au combat.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique pour analyser les multiples dimensions d’un documentaire particulièrement intéressant pour certains aspects des programmes d’Enseignement Moral et Civique au Collège et au Lycée, mais aussi plus largement dans le cadre du « parcours citoyen de l’élève ». Les trois activités proposées par le dossier permettront de travailler en amont sur le contexte et l’origine de l’action de Latifa Ibn Ziaten, d’aborder le militantisme associatif et l’engagement citoyen, et de s’interroger sur les valeurs républicaines au cœur du « combat » de la présidente de l’association Imad. L’entretien avec l’historien François Durpaire permettra de prolonger la réflexion et de lancer le débat.

Latifa, le cœur au combat d’Olivier Peyon et Cyril Brody, au cinéma le 4 octobre
Le site pédagogique

Posté par le 25.09.17 à 11:02 - Réagir

Nos Patriotes : entretien avec l'historienne Cécile Vast

Nos Patriotes

Cécile Vast est docteure en histoire, membre du conseil scientifique du Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, et enseignante en collège. Parmi ses publications : L’identité de la Résistance. Être résistant, de l’Occupation à l’après-guerre, éditions Payot, 2010.
Pour elle,
Nos Patriotes est un long-métrage aussi romanesque que pertinent, qui démythifie la figure du résistant tout en saluant le sacrifice de ces hommes et femmes ordinaires.

Nos Patriotes commence juste après la débâcle de 1940, au tout début de la Seconde guerre mondiale. Les premiers réseaux de Résistance en France ont-ils vu le jour aussi tôt ?

Les premiers réseaux de Résistance ont, en effet, été créés au cours de l’année 1940, dans l’improvisation et le tâtonnement. Les premiers résistants sont des gens qui, à cause de la défaite, ont dû faire face à un certain nombre de demandes, se retrouvant ainsi dans une situation inédite : ils ont notamment dû aider des compatriotes à passer les frontières ou à se rendre en zone libre, et prendre en charge les prisonniers de guerre qui avaient réussi à s’évader. Un exemple connu est celui de Germaine Tillion, qui, à l’été 1940, héberge chez elle des prisonniers coloniaux évadés. De fil en aiguille, elle rentre en contact avec d’autres résistants, chargés, eux, de récupérer des renseignements ou d’obtenir des armes. Ensemble, ils forment une nébuleuse qui deviendra le Réseau du Musée de l’Homme.

Qu’est-ce qui a poussé ces « pionniers » de la Résistance à agir ?

Ces premiers résistants étaient des gens d’origines très diverses, ce qu’on voit bien dans le film. Leur point commun, qu’ils se trouvent en zone occupée ou en zone libre, était le refus de la défaite et de l’Occupation. Ils étaient donc motivés, avant tout, par leur patriotisme.

On a également l’impression, dans le film, qu’une part importante de la population locale soutient les résistants…

C’est en effet ce que l’historien Pierre Laborie appelle la « société du non-consentement ». Les populations environnantes avaient de nombreux gestes de solidarité envers les maquis. Pour eux, la Résistance représentait une certaine idée du futur. Leurs petits gestes étaient ainsi une manière de reconnaître la légitimité des actions des résistants.

À plusieurs reprises dans le film, le chef du réseau affirme qu’il faut s’organiser avant de passer à l’action, pour assurer la victoire totale contre l’occupant. Les résistants avaient-ils, dès le départ, l’objectif de libérer le territoire français ?

Pour tous les résistants, quelles que soient les modalités de leur action, le but ultime est en effet la libération du territoire français. Mais la débâcle de 1940 est un tel traumatisme que l’issue de la guerre apparaît très incertaine. Il y a donc de nombreux débats sur les formes à donner à la Résistance, et en particulier sur la nécessité de recourir à la violence, ce que le film montre avec beaucoup de justesse. Dès 1940, certains résistants veulent s’engager dans la lutte armée. Et à l’été 1941, des attentats sont organisés contre l’occupant allemand, à l’initiative de membres du Front national de lutte pour l’indépendance de la France, mouvement créé par le parti communiste. En représailles, les Nazis mettent en place la politique des otages : pour chaque Allemand tué, ils fusillent cinquante otages internés. C’est notamment la raison pour laquelle Guy Môquet, interné pour communisme, a été fusillé. Mais de manière générale, les actes isolés étaient assez rares.

Il y a donc eu, au sein des mouvements de Résistance, une réflexion intense sur les bonnes actions à mener et le bon moment pour les bons ?

Oui car les résistants se retrouvent dans une situation où ils doivent inventer quelque chose de complètement nouveau, et en même temps de s’adapter aux risques que leurs actions leur font courir et font courir à ceux qui les aident. C’est tout l’enjeu des oppositions entre Baptiste, le chef du réseau dans le film, et Addi Bâ. Je trouve très intéressant que Nos Patriotes restitue cette réflexion car elle est souvent oubliée par le cinéma et la télévision. Les films et les téléfilms ne retiennent généralement que la Résistance des années 1943-1944. À ce moment-là, Résistance et lutte armée se confondent. Mais cette « maquisardisation » de la Résistance laisse de côté tout ce qui a été fait avant, qui est tout aussi important.

Ce qui frappe aussi dans Nos Patriotes c’est le discours de certains membres du réseau sur les Juifs. « Les Juifs, ce n’est pas notre problème », affirme ainsi l’un des personnages. Quel a été le rapport entre la Résistance et le sort des Juifs ?

C’est une question très importante, qui mérite que l’on ne fasse aucun anachronisme. En 1940, personne n’avait idée du sort qu’allaient connaître les Juifs d’Europe (la déportation et l’extermination). Le régime de Vichy met en place ses premières lois antisémites à l’automne 1940, dans le but d’exclure socialement les Juifs français et étrangers. Avec les communistes et les francs-maçons, les Juifs sont en effet considérés comme « l’anti-France », et tenus responsables de la défaite. Mais jusqu’aux premières grandes rafles, qui ont lieu à l’été 1942, le sort des Juifs n’est une priorité ni pour l’opinion publique ni pour la Résistance. La vie des Juifs ne paraît pas plus difficile que celle de l’ensemble des Français, de sorte que la priorité est donnée à la libération du territoire. Après 1942, les choses changent. On prend conscience du danger spécifique qui menace les Juifs. Se développent alors des réseaux de sauvetage, qui font parfois appel à des réseaux de Résistance pour des évasions ou des faux-papiers. Mais ces liens entre réseaux de sauvetage et réseaux de Résistance sont restés informels, ils n’ont jamais été revendiqués.

Quelles étaient les particularités des réseaux de Résistance dans les régions frontalières du Reich (les Vosges dans le film) ?

Les réseaux de Résistance dans ces régions étaient confrontés à deux enjeux spécifiques. La collecte d’informations, permise par un contact très fort entre l’occupant et l’occupé ; et le franchissement des frontières, pour permettre à certains de s’évader et à d’autres de transmettre des informations aux Alliés. Par ailleurs, ce sont des régions où la Libération a été très tardive. L’Alsace n’a été libérée qu’à l’hiver 1945. Jusqu’à la libération de ces territoires, des combats très violents ont opposé les forces nazies aux Alliés et aux maquisards. De nombreux massacres ont par ailleurs visé les populations, comme à Étobon en septembre 1944, où une quarantaine de personnes ont été assassinées par les Nazis en réponse aux actions des résistants.

Le film montre aussi ceux qui se sont cachés dans les maquis pour fuir le Service du Travail Obligatoire (STO). Ces gens-là se sont-ils pleinement engagés dans la Résistance ou ont-ils seulement vécu aux côtés des Résistants ?

À partir de la fin de l’année 1942, les résistants doivent prendre en charge les réfractaires du STO. Ils se retrouvent donc responsable de jeunes qui ne savent même pas ce qu’est la Résistance ! Seule une minorité de ces réfractaires sont devenus des maquisards. Il a fallu les former militairement et leur inculquer les idéaux de la Résistance. D’où la nécessité de recruter des militaires, comme Addi Bâ, capables d’encadrer ces nouvelles recrues. Les autres réfractaires ont été accueillis dans des « maquis-refuges » puis cachés par des réseaux familiaux.

Y avait-il une division genrée des rôles au sein de la Résistance ? Certaines tâches pour les femmes, d’autres pour les hommes ?

Oui bien sûr. Les femmes jouaient, dans la Résistance, les rôles traditionnels des femmes dans la première moitié du 20e siècle : hébergement, aide, transmission (ce que fait la jeune bénévole interprétée par Louane Emera). Mais la Résistance a été, pour un certain nombre de femmes, l’opportunité de s’engager dans la Cité. Elles ont pu tenir une place politique qu’elles n’avaient pas jusqu’alors, étant considérées comme mineures. On le voit très bien dans le film avec les personnages de l’institutrice et de la jeune bénévole. Un certain nombre de femmes ont aussi été responsables de réseaux. L’importance des femmes dans la Résistance apparaît très clairement quand on s’intéresse à la répression et en particulier à la déportation. Sur les 90 000 personnes déportées depuis la France pour des faits de Résistance, 9 000 sont des femmes, soit 10%. On est très au-dessus des engagements politiques des femmes à l’époque.

Quelle était la relation des maquis et réseaux français avec Londres ? L’un des personnages du film déplore que Londres ne s’intéresse pas au sort des résistants français…

Il faudrait d’abord savoir de qui parlent les personnages quand ils évoquent Londres : le Général de Gaulle ? Les services secrets anglais ? C’est un peu flou, mais ce n’est pas grave car cela pourrait être les deux.Des maquisards français ont en effet été en contact avec les services secrets anglais, mais ces derniers se montraient très prudents. Ils ne livraient d’armes aux maquis français qu’au compte-goutte. Cela participait d’une stratégie très claire décidée par Churchill : il ne fallait armer les maquis français qu’au moment opportun, celui du Débarquement. Cette décision a suscité beaucoup de frustration et de rancune chez les résistants français. Mais elle n’était pas spécifique à la France : la stratégie était la même pour les maquis des autres pays occupés.Avec les services du Général de Gaulle, les relations étaient plus faciles. De Gaulle souhaitait avoir la main sur ces maquis, et a donc voulu qu’ils intègrent l’armée secrète, pendant militaire du Conseil National de la Résistance. Le général Delestraint s’est ainsi chargé d’unifier les services d’action des différents mouvements de résistance. En parallèle de cette armée secrète, il y avait également les Francs-tireurs et partisans, mouvement d’obédience communiste avec lequel elle a fusionné en 1944 pour former les Forces françaises de l’intérieur.

Le film présente des résistants qui ne sont pas exemplaires. Faut-il, selon vous, continuer à propager une image mythifiée de la Résistance, la plus répandue, ou est-ce important de montrer la complexité des hommes et des femmes qui s’y sont engagés ?

Pour les résistants et les anciens résistants, la part de légendaire est très importante. On le retrouve notamment dans les lettres de fusillés : l’idée d’un récit qui donne sens et qui transcende leurs actions, leur sacrifice et leur mort. Mais il est aussi important de montrer que ces résistants étaient des êtres humains comme les autres. Ils étaient, comme tout un chacun, ambivalents, ce qui n’enlève rien à l’exemplarité de leur engagement. Si l’on nie cette humanité, on risque d’en faire des héros désincarnés. Or, il me paraît important d’affirmer que des gens ordinaires peuvent, dans certaines circonstances, faire des choses extraordinaires.

Que sait-on aujourd’hui de l’engagement des tirailleurs sénégalais dans la Résistance ? A-t-on des chiffres ? Des indications sur la façon dont ils ont été perçus au sein des réseaux ?

Honnêtement, je pense qu’un travail historique sur le sujet reste à faire. On a pour l’heure beaucoup de recherches sur les massacres des tirailleurs sénégalais après la débâcle, mais peu de choses sur leur engagement dans la Résistance.

Est-ce à dire qu’il y a eu un « blanchiment » de la Résistance ? Addi Bâ par exemple n’a reçu la médaille de la Résistance qu’en 2003, soixante ans après sa mort…

Quand on parle de blanchiment de la Résistance, cela renvoie surtout au remplacement des armées d’Afrique du Nord qui ont participé à la Libération. Après qu’ils aient libéré certains territoires, les soldats coloniaux ont été déployés sur ces territoires. Mais le Général de Gaulle voulait recomposer une armée régulière, composée de soldats métropolitains et de résistants. Progressivement, les régiments coloniaux ont donc été remplacés par des soldats blancs, et renvoyés dans les colonies.

Nos Patriotes affiche son ambition de parler au grand-public, ne serait-ce que par le choix de certains acteurs (Louane Emera, Alexandra Lamy). Que pensez-vous de la façon dont le cinéma populaire s’empare de ces événements historiques ?

Le film de Gabriel Le Bomin est suffisamment subtil pour qu’il n’y ait pas de contradiction entre le recours à la fiction, qui nécessite une forme de romanesque, et la connaissance historique. Si ce n’est quelques anachronismes, Nos Patriotes raconte avec beaucoup de justesse la Résistance, et me paraît donc être un médium très intéressant pour aborder ce sujet en classe. Au même titre que, par exemple, Au revoir les enfants, que j’utilise très souvent avec mes élèves !   

Posté par le 14.06.17 à 09:30 - Réagir

Paula : entretien avec Maria Stavrinaki

Chez nous

Célèbre en Allemagne, son pays natal, l'artiste-peintre Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est encore largement inconnue en France. À l’occasion de la sortie du film Paula de Christian Schwochow, qui retrace les moments importants de sa vie, Maria Stavrinaki*, historienne de l’art, nous aide à replacer le travail de cette artiste singulière dans son époque.

Comment caractériseriez-vous le travail de Paula Modersohn-Becker ?

Paula Modersohn-Becker n’appartient, je pense, à aucun mouvement artistique. Son œuvre est, du point de vue stylistique, très éclectique. Par contre, elle répète souvent les mêmes thèmes, par exemple la maternité, ce qui l’amène à affirmer dans sa peinture quelque chose qui n’appartient qu’à elle.
On peut dire que la majeure partie de son œuvre se rapproche du post-impressionnisme, un mouvement dans lequel l’artiste cherche à construire la nature, pas seulement à en donner une impression (ce qui était caractéristique de l’impressionnisme). Paula Modersohn-Becker peint des paysages, ou des gens du peuple, qui ont l’avantage d’être à la fois disponibles et abordables. Mais sa peinture a beaucoup changé dans les deux dernières années de sa vie, quand elle s’est installée, par intermittence, à Paris. Elle a alors découvert des artistes singuliers, comme Gauguin, qui a beaucoup compté pour elle. À ce moment-là, elle s’affirme, elle stylise beaucoup plus ses travaux, et elle commence à souligner l’artificialité de ce qu’elle fait.

Comment expliquer cette évolution ?

Cette évolution est en grande partie liée à ses séjours à Paris. Paula Modersohn-Becker a commencé à peindre dans le giron de la mouvance naturaliste, avec ce fantasme d’une primitivité dans la peinture. Mais quand elle découvre Paris, ce naturalisme est remis en question : la métropole française symbolise à l’époque le règne de l’artifice, de l’ornement. Il y a une opposition très forte entre, d’un côté, l’Allemagne, qui se perçoit comme le pays de la nature, de l’innocence, ainsi que d’un rationalisme très rigoureux, et de l’autre la France, pays de l’artificialité et de la superficialité. À ses débuts, Paula Modersohn-Becker affirmait d’ailleurs la supériorité de son pays natal, lui prêtant une profondeur morale égalée nulle part ailleurs. Mais elle commence peu à peu à penser que l’artificialité française permet une forme de création bien plus poussée et intéressante qu’en Allemagne. Il s’agit d’une réflexion qu’elle évoque dans ses lettres, mais que l’on perçoit également dans sa peinture : elle se détache peu à peu de la nature pour se concentrer sur des scènes d’intérieurs, et représente de plus en plus des objets associés à la frivolité, notamment des bijoux.

On lit souvent à propos de Paula Modersohn-Becker qu’elle peignait à partir de son intériorité. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Peindre à partir de son intériorité, c’est affirmer que la nature n’existe pas en elle-même, que l’artiste doit d’abord la penser pour pouvoir la représenter. Ce rapport à la nature et à la peinture se développe vers la fin du 19e siècle, où l’on commence à affirmer la subjectivité de l’artiste. On le voit très clairement chez Gauguin, qui stylise à l’extrême ses représentations de la nature. Chez Paula Modersohn-Becker, ce n’est pas toujours le cas, cela dépend des tableaux. C’est surtout frappant lorsqu’elle peint des gens, on perçoit là une vraie rencontre avec les personnes qu’elle prend pour modèle.

Peut-on dire que c’était une artiste en avance sur son temps ?

Je ne pense pas qu’elle se soit placée dans une logique avant-gardiste. Par contre, elle était pleinement consciente de son statut de femme, et donc consciente que la tâche serait plus difficile pour elle que pour les autres, qu’elle allait devoir trouver sa voie seule. Elle s’est appliquée avec une incroyable ténacité à ne pas se laisser dicter sa place, et c’est en partie pour cela qu’elle a peint autant de tableaux en si peu de temps.

Quelle était à l’époque la place accordée au femmes artistes ?

Pour les femmes, la peinture était considérée comme un hobby, qu’elles pouvaient pratiquer pour devenir d’agréables épouses. Mais il était encore impensable qu’une femme se revendique artiste. Les gens de l’époque sont encore imprégnés de cette dualité, héritée de l’Antiquité grecque et de la religion chrétienne, selon laquelle la femme se reproduit tandis que l’homme produit. La femme est perçue comme passive, et l’on considère que la matière ne peut être formée que par l’homme. Cette idée est encore très présente chez les avant-gardes de la fin du 19e et du début 20e, où les femmes n’ont que le rôle, assez marginal, de petite-amie ou d’épouse d’artistes hommes.

Paula Modersohn-Becker s’est beaucoup peinte elle-même. Un autoportrait, par une femme, nue, c’était une grande transgression à l’époque ?

Jusqu’alors, les femmes avaient été peintes en nombre par les hommes, avec déjà beaucoup de nus. Ce qui est intéressant chez Paula Modersohn-Becker, c’est qu’elle est à la fois homme et femme, artiste et muse. Elle se peint souvent de face – face à elle-même -, et met l’accent sur ses yeux, grands ouverts. Cette représentation est une affirmation de sa subjectivité, du monde du moi dans lequel elle vit. On retrouve d’ailleurs une très belle incarnation de ce circuit fermé lorsqu’elle se peint enceinte alors qu’elle ne l’est pas, un tableau que l’on voit dans le film. Peut-être fantasme-t-elle dans cette peinture une maternité rêvée, mais on peut aussi penser que l’enfant dépeint dans ce tableau, c’est son art. Elle n’a plus besoin d’un homme, elle s’est enfantée elle-même, dans une réinterprétation de l’immaculée conception.

Au début du film, Paula Modersohn-Becker intègre la colonie d’artistes de Worpswede en Allemagne. C’était une pratique courante pour les artistes de l’époque de se regrouper en colonie ?

Oui, la pratique était très répandue. Il y avait à l’époque en Allemagne une large méfiance envers la technique, la modernité. Les artistes qui se regroupaient en colonies participaient de cette méfiance, ils exaltaient un rapport plus sain avec la nature. On retrouve également dans leur démarche la recherche d’un idéal communautaire, en opposition directe avec l’individualisme français et anglais. Mais leurs motivations étaient aussi pragmatiques : la campagne était moins chère que la ville. Pour parler spécifiquement de Worpswede, c’était une colonie assez réactionnaire. Y a notamment séjourné Carl Vinnen, qui, en 1911, publia une protestation signée par de nombreux artistes dans laquelle il s’élève contre la place accordée à l’art français dans les musées allemands, au détriment – dit-il – des œuvres allemandes.

Quel a été le destin des tableaux de Paula Modersohn-Becker après sa mort ?

Sa postérité a été extrêmement bien gérée par sa famille. Depuis 1927, Paula Modersohn-Becker possède même son propre musée ! Je pense qu’elle doit cette reconnaissance en partie au fait qu’elle était une femme. C’est en ça, plus que par son apport à l’histoire de l’art, que son destin est singulier.

*Maria Stavrinaki est maître de conférences à l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne.
Ses thèmes de recherche portent sur l’histoire et la théorie de l’art du 20e siècle, l’écriture de l’histoire du modernisme et les avant-gardes historiques. Parmi ses publications : Le sujet et son milieu : huit études sur les avant-gardes en Allemagne, 1910-1930 (Genève, Le Mamco, 2017), Dada Presentism. An Essay on Art and History (Stanford, Stanford University Press, 2016). Elle a également participé à la rédaction du catalogue de l’exposition « Paula Modersohn-Becker, L’intensité d’un regard » (Musée d’art moderne de la ville de Paris, avril-août 2016).

 

Posté par le 01.03.17 à 11:03 - Réagir

Brooklyn : le site pédagogique

La banlieue, les jeunes, le rap… Depuis une trentaine d’années, le cinéma a charrié un certain nombre de fantasmes et de poncifs sur ces thématiques, poncifs reproduits et recopiés d’un film à l’autre et par conséquent de moins en moins questionnés. C’est sans doute pourquoi Brooklyn, le premier long métrage de Pascal Tessaud, tranche par sa fraîcheur et sa justesse
Le film suit le personnage de Coralie, jeune rappeuse suisse qui s’installe dans la ville de Saint-Denis et cherche à se faire un nom (« Brooklyn ») dans le milieu du rap. Récit d’apprentissage portée par une jeune comédienne charismatique, film musical qui laisse une large place à ses interprètes et à leurs performances, Brooklyn est aussi un quasi-document sur un milieu (celui du rap et du slam) et sur un territoire (comme son titre ne l’indique pas, le film a été entièrement tourné à Saint-Denis). Auto-produit hors des circuits de financement traditionnel (à l’instar de Rengaine de Rachid Djaïdani ou Donoma de Djinn Carrénard), mais ayant gagné par sa qualité son accès aux salles de cinéma, Brooklyn a l’immense qualité de nous offrir un regard de l’intérieur, débarrassé des clichés habituels sans tomber dans un angélisme lénifiant, sur la banlieue. Les élèves ne manqueront pas de s’identifier aux espoirs et aux déboires de Coralie, et seront sans doute interpelés par un film qui a l’intérêt de filmer le rap à travers un autre prisme que celui de la culture dominante. Zérodeconduite propose un dossier pédagogique autour de Brooklyn, qui pourra être étudié au Collège, en classe de Quatrième ou de Troisième, comme point de départ d’une réflexion sur le « quartier » au sens large du terme, ses habitants, ses habitudes. Brooklyn peut ainsi s’intégrer dans une démarche de pédagogie de projet, en équipe ou dans une seule matière.

Brooklyn de Pascal Tessaud, au cinéma le 23 septembre 2015
Le site pédagogique du film

[Brooklyn de Pascal Tessaud. 2015. Durée : 83min. Distribution : UFO Distribution. Sortie le 23 septembre 2015]

Posté par le 14.09.15 à 18:17 - Réagir

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