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Dheepan : ne réveillez pas le tigre qui dort

 

La prison vue de l’intérieur dans Un Prophète, les membres amputés de Marion Cotillard dans De rouille et d’os, le destin d’un ex-guerrier tamoul dans Dheepan : la grande force du cinéma de Jacques Audiard est de se réinventer à chaque film, en investissant des territoires fictionnels inédits, dissimulant une grande continuité stylistique et thématique.  Dheepan commence ainsi au Sri Lanka : devant un bûcher funéraire, un homme (le héros éponyme) se dépouille de ses habits de soldats pour revenir à la vie civile ; dans un camp de réfugiés, une jeune femme recherche une orpheline pour jouer le rôle de sa fille. Les trois personnages (l’homme, la jeune femme et la petite fille) vont se réunir pour émigrer en France sous l’identité d’une famille d’emprunt, et s’établir dans la cité du "Pré" où Dheepan obtient un boulot de gardien d’immeuble.

Avec leur regard naïf d’étrangers (le réalisateur évoque "le regard de l'autre" et notamment les Lettres persanes de Montesquieu) ils découvrent alors une autre réalité sociale, celle —pour aller vite— de ce qu’on appelle les "zones de non-droit" dans les banlieues françaises, à savoir un quartier entièrement tenu et géré par un gang de dealers. Avec le talent d’écriture et de mise en scène qu’on lui connaît, Jacques Audiard entremêle les difficultés quotidiennes de l’intégration (notamment le problème de la maîtrise de la langue française), les tiraillements internes de cette "famille de papier", et les menaces qui s’amoncèlent au dessus de la tête du héros (violence des dealers, retour du refoulé guerrier). Privé de ses repères (psychologiques, sociologiques ou narratifs) habituels, le spectateur est de plain-pied avec ses personnages, il avance avec eux en terrain inconnu, et cette absolue incertitude vaut tous les frissons de cinéma. Ce n’est qu’à la fin, alors que le film bascule dans le thriller, que l’on comprend où Jacques Audiard voulait nous emmener : les effets de réel (la directrice de l'école qui évoque la "classe  d'UPE2A") ont ici pour seul but de donner du poids à la fiction, le propos social et politique s’abolit dans un cinéma de la pure sensation. Audiard est un manipulateur virtuose, qui met le réel au service de la fiction plutôt que l'inverse. L'expérience est jouissive pour le spectateur, mais on pourra préférer cinéma moins fabriqué.

Dheepan de Jacques Audiard, 100 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.15 à 00:56 - Réagir

L'Histoire officielle (La Historia oficial)

Présenté à Cannes Classics dans une superbe copie restaurée, trente ans pile sa sortie (1985), L’Histoire officielle de Luis Puenzo a confirmé son statut de grand classique du cinéma sud-américain, devenu pour certains un peu mythique (cité dans tous les manuels scolaires, le film ne disposait même pas d’une édition DVD française).

Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, ce film fut pourtant écrit et réalisé dans la foulée même de la chute de la dictature (1976-1983), sans recul sur les événements qu’il s’efforçait de relater et d’analyser. L’Histoire officielle raconte les derniers mois de la dictature argentine, à travers le personnage d’Alicia (Norma Aleandro, qui reçut pour ce rôle le prix d’interprétation au Festival de Cannes), professeure d’histoire, épouse d’un dirigeant du régime (interprété par Hector Altiero) et mère d’une petite fille adoptive. Dans le climat fiévreux et inquiet des derniers mois de la dictature (fragilisée par la sanglante défaite des Malouines), Alicia voit ses certitudes remises en cause. Ses étudiants contestent l’enseignement qu’elle leur dispense à partir des manuels officiels ("l'Histoire est écrite par les assassins" lui lance l’un d’eux), et son amie Ana, de retour d’un long exil, lui raconte les tortures que lui a fait subir la junte. Mais c’est surtout un terrible doute qui la taraude en découvrant le combat des mères de la place de Mai : et si la petite Gaby qu’elle a adopté avec son mari, était l’un de ces bébés de disparus, volés par les membres de la junte ?

L'idée forte de Luis Puenzo est de raconter le réveil démocratique d'un pays à travers un personnage sans conscience politique, se tenant prudemment à la marge des événements, mais dont le drame personnel (la stérilité qui la conduit à adopter) lui fait rencontrer la tragédie d’un pays. Le personnage d’Alicia, de par son appartenance à la majorité silencieuse, à la zone grise de "ceux qui ne savaient pas" (ou ne voulaient pas savoir), est finalement le meilleur révélateur d’un pays qui sort à peine de la dictature, permettant d’éviter à la fois le manichéisme et le pathos.

"La Historia es la memoria de los pueblos" ("l’Histoire est la mémoire des peuples") explique Alicia à ses étudiants. Sorti l’année même du procès de Jorge Videla, tourné juste après la publication du rapport “Nunca más” (Jamais plus) de la Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP), L’Histoire officielle participa à ce travail de mémoire qui permit à l'Argentine de retrouver durablement le chemin de la démocratie.

L’Histoire officielle (La historia oficial) de Luis Puenzo, 1985, 110 mn
Cannes Classics

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.15 à 00:47 - Réagir

Allende mi abuelo Allende : mon grand-père ce héros

Comment vivre dans l'ombre d'une icône ? Dans ce "home-movie" qui croise la grande histoire, la petite fille de Salvador Allende, président socialiste démocratiquement élu du Chili, renversé par le golpe du général Pinochet, et suicidé dans son palais de la Moneda, le 11 septembre 1973, part à la recherche de son grand-père.

Le film dévoile, à travers images d'archive et albums de famille, le versant intime de "Chico" (le surnom du président chilien pour ses proches). Il explore aussi et surtout la tragédie familiale que constitua la mort du patriarche. Contrainte à l’exil par la répression de Pinochet, la famille se dispersa dans toute l’Amérique latine. Le symbole politique, célébré dans le monde entier, effaça alors l’homme privé et les proches d’Allende mirent un voile pudique sur leur peine. Une figure particulièrement tragique se détache du portrait de famille : celui de Tati, fille et secrétaire personnelle d’Allende, qui après avoir rejoint Cuba pour des raisons politiques (sa sœur et sa mère ayant gagné le Mexique) se suicida en 1977, laissant une fille et un fils âgés respectivement de 6 et 4 ans.

C’est pour secouer la chape de silence qui continuait à peser sur la famille que Marcia Tambutti Allende, biologiste de formation, s’est lancée dans cette entreprise cinématographique. Elle revisite les lieux du bonheur familial, exhume les albums de famille, elle interroge également la mémoire de ses proches, en espérant que la libération de la parole aura un effet cathartique, plus de quarante ans après la disparition d'Allende. Au fil d’entretiens, qui parfois tournent court, avec sa mère ou sa grand-mère très affaiblie, la réalisatrice explore cette dialectique entre curiosité et pudeur, volonté de savoir et peur de froisser. C’est par cette voie que le film atteint l’universel, car dans toutes les familles il y a des enfants qui s’interrogent et des parents qui se taisent. L'émotion culmine lors de la projection à la famille d'une bande super 8 miraculeusement retrouvée, parodie joyeuse de film muet par une bande de vingtenaires fantasques, dont un Allende hilare et juvénile…

Allende, mi abuelo Allende de Marcia Tambutti Allende, 98 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par zama le 23.05.15 à 00:35 - Réagir

Louder than bombs : beaucoup de bruit pour rien

Dans Louder Than Bombs, Joachim Trier dresse le portrait d'une cellule familiale en crise, trois ans après la mort d'une grande photographe-reporter laissant derrière elle un mari et deux fils dévastés, gérant chacun à leur façon ce deuil insupportable. On y retrouve les thèmes chers au cinéaste norvégien, à savoir l'exploration des tourments des classes bourgeoises et intellectuelles, le déchirement des plus jeunes entre pulsion de vie et de mort, la difficulté d'assumer le devenir-adulte...

Car tandis que le père lutte pour communiquer avec eux et rétablir une unité, ses deux garçons passent leur temps à fuir (le fuir lui, la réalité, les responsabilités), l'image manquante de leur mère les obsédant et les empêchant d'avancer. Oslo 31 août avait surmonté l'écueil du deuxième film avec brio, provoquant une attente et une confiance envers son réalisateur que l'on aurait pas imaginées aussi vite déçues. Car Louder Than Bombs n'a pas gardé grand chose de la superbe de son ainé si ce n'est la fluidité d'une mise en scène faisant la part belle aux images mentales, à la multiplication des voix et points de vue. Le problème est que, si dans Oslo 31 août elle venait figurer d'une manière doucement poétique (et aussi plus discrète) la fugacité des sensations, ce rapport d'ultra-sensibilité et porosité au monde d'un homme qui s'apprête à lui dire adieu dans une trame narrative des plus effacées, elle se transforme ici en procédé élégant mais artificiel, en se pliant à un scénario beaucoup plus dramatique et foisonnant.

Le récit, patchwork tissé des souvenirs, rêves et projections de chacun des personnages, enferme ceux-ci dans une caractérisation un peu faible que viennent appuyer lourdement ralentis, flashbacks et voix-offs en tous genres. Cette forme sophistiquée a le mérite de re-lier des êtres isolés dans leur peine par la constitution d'une mémoire commune où les pensées et émotions de chacun tournoient, s'appellent les unes les autres. Simplement, les personnages peinent à y exister, car ils n'y n'acquièrent aucune densité. C'est le personnage du plus jeune frère (Devin Druid) qui convainc le plus malgré sa cristallisation du cliché de l'adolescent romantique et borderline, car il parvient à certains moments à donner forme et émotion au film par son mélange d'extrême mélancolie et de bizarrerie géniale. Au détour de quelques belles scènes qui lui sont consacrées, Joachim Trier rappelle qu'il est un véritable impressionniste, capable d'associations bouleversantes pour figurer le mal-être le plus informe. On se souviendra de cette scène étonnante de premier contact avec la jeune fille désirée qui, éméchée, pisse devant le garçon, la coulée d'urine arrivant jusqu'à ses chaussures et à laquelle se substitue celle de ses larmes à lui, qu'il ne peut plus contenir.

Ce qui sauve in extremis le film, c'est aussi son humour triste qui transpire dès la scène d'ouverture ; une drôlerie désarmante car inséparable de la douleur, qui le nuance et le fait respirer, comme lorsque le père (Gabriel Byrne) se crée un personnage dans le jeu vidéo auquel joue son fils pour tenter de communiquer avec lui mais se fait massacrer lorsqu'il le rencontre enfin. Cela ne suffit pas à faire un grand film, mais rassure quant à l'intelligence de cinéaste de Trier, que l'on espère retrouver plus inspiré la prochaine fois.

Louder than bombs (Plus fort que les bombes) de Joachim Trier, 109 mn
Sélection officielle, en compétition

par Théo Hoch

Posté dans Festival de Cannes par Zéro de conduite le 22.05.15 à 17:01 - Réagir

Youth : spleen et idéal

Tension hugolienne entre sublime et grotesque (ici plutôt en sourdine), recherche permanente d’épiphanies visuelles et sonores (le cinéaste n’a pas son pareil pour accorder images et musiques) qui s’insèrent dans une trame narrative assez lâche : l’esthétique de Paolo Sorrentino, reconnaissable entre toutes, n’a guère changé depuis ses premiers films. Elle continue de diviser critiques et cinéphiles, ses images chic et choc ayant tôt fait de s’abolir dans un clinquant publicitaire, quand elles ne sont pas portées par un propos intelligible.

Or, en remplaçant la fureur des orgiaques nuits romaines pour le calme d’un luxueux hôtel thermal suisse, un personnage de mondain superficiel (le Jep Gambardella de La grande Belleza) par deux artistes prolifiques (Jack le compositeur et Mick le cinéaste), Sorrentino troque l’agitation pour la sérénité, le superficiel pour la profondeur, le vide pour le plein. Un hôtel rempli de curistes, un (ou plutôt deux) créateur(s) en plein doute : difficile de ne pas penser qu’après sa Dolce Vita, le cinéaste italien s’est attaqué avec Youth à son Otto et mezzo. Mais Jack et Mick sont moins saisis par le démon de la création que par le désarroi du vieillessement (ce qui explique l’antiphrase du titre). Tandis que l’un s’agite à la recherche de son "rosebud" (la dernière réplique de son futur film-testament), l’autre, "gros meuble à tiroirs encombré de bilans / De vers, de billets doux, de procès, de romances", s’enfonce dans la "morne incuriosité" que décrivait Baudelaire (Spleen : J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans).

Cet hôtel de luxe peuplé par une faune de riches excentriques (un acteur préparant son prochain rôle, Miss Univers, un Maradona ventripotent…), qui rappelle le Berghof de Thomas Mann (La Montagne magique, 1924) devient ainsi pour Sorrentino le moyen d’une réflexion sur, pêle-mêle la création, l’amour, la grâce et le temps qui passe… Faisant comme à son habitude feu de tout bois, le réalisateur rate parfois sa cible mais touche souvent à l’émotion, portée notamment par les deux monstres sacrés Harvey Keitel et Michael Caine. On n’oubliera pas le visage marmoréen de ce dernier, une fois délaissé par son compère, qui rappelle là encore les derniers vers du poème de Baudelaire : "Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche."

Youth de Paolo Sorrentino, 118 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 22.05.15 à 15:50 - Réagir