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The Cut : épopée pour mémoire

99 ans, 138 minutes et finalement un film qui reste dans l’entre-deux. De l’aveu même de Fatih Akin, réaliser, à un siècle de distance, un long métrage sur le génocide arménien relève presque de l’insoluble. Quel ton adopter ? Quel genre retenir ? Les hésitations sont nombreuses, et ont conduit Fatih Akin à construire The Cut dans une sorte d'interstice cinématographique. Longue épopée aux accents humanistes, le film vire au parcours initiatique d’un forgeron (Tahar Rahim) qui, à la recherche de ses deux filles jumelles, se relèvera, étape par étape, des souffrances endurées sous la trique turque. Portée par la petite histoire d’une famille arménienne éparpillée aux quatre vents de la Première Guerre mondiale, The Cut ambitionne encore d’éclairer les derniers moments de la grande Histoire ottomane. Fresque historique en costume, le dernier volet de la trilogie de Fatih Akin résonne des thématiques chères aux deux opus précédents : l’amour pour Head-on (2004), la mort pour De l’autre côté (2007). Œuvre courageuse d’un jeune réalisateur turc-allemand à l’heure où le génocide est encore nié par le régime de Recep Tayyip Erdogan, The Cut refuse de virer au pamphlet polémique et préfère oublier, dans sa seconde partie, la question arménienne pour mieux se concentrer sur l’immigration en Amérique. Il ne faut ni provoquer les ultranationalistes turcs ni se couper du public scolaire : la marge de manœuvre semble bien étroite pour rendre « sensible », selon le vœu de Fatih Akin, l’événement du génocide. Pris entre la Charybde des cinéphiles et la Scylla des historiens, The Cut choisit de naviguer à vue le long d’une linéarité descriptive, mi-dramatique mi-didactique.

Rarement porté à l’écran (Ravished Armenia (1919), Ararat (2002), Voyage en Arménie (2006)…), le génocide arménien version Fatih Akin pâtit directement de cet entre-deux. Parmi les plaies du tire-larmes à gros budget, on compte ainsi la description obligée de la minorité pauvre mais heureuse avant d’être emportée par la haine génocidaire, l’esthétisation forcée des heures les plus graves tout comme les fragilités attendues d’un héros amené, d’épreuves en épreuves, à douter de Dieu ou à s'étonner de la méchanceté humaine. Au rang des topoi du film-mémoire destiné à contrer les négationnistes, on dénombre la rigueur et la minutie de la reconstitution (costumes, décors) et surtout la description quasi exhaustive des exactions ottomanes qui seront, clairement et ostensiblement, enchaînées les unes aux autres dans toute la première moitié du film : d’abord la violente arrivée des gendarmes qui emmènent les hommes, puis les travaux forcés, puis les scènes de viol, puis les exécutions sommaires, puis les marches de la mort destinées aux femmes et aux enfants, puis les mouroirs en plein air… et entre-temps quelques scènes de générosité musulmane et de bienveillance humaniste pour ne pas laisser prise aux accusations de manichéisme.

Il ne s’agit pas en effet d’accuser mais de faire comprendre, en rendant accessible la vérité historique au plus grand nombre. Bien documenté, solidement charpenté, politiquement neutre, The Cut se veut comme un récit historien à destination des plus jeunes : une introduction explicite qui pose clairement (mais trop simplement) les enjeux de la Première Guerre mondiale dans l’Empire ottoman, une carte historique pour situer le génocide, un découpage chronologique année après année, des résumés ou des synthèses pour faire régulièrement le point… The Cut endosse le costume pédagogique, son auteur celui de l’intellectuel humaniste qui tient, par-delà la montée de la xénophobie en Europe et les discours anti-immigrés, un propos réconciliateur et propose en partage œcuménique les émotions humaines nées de l’horreur. Suffit-il de considérer son sujet à distance, de chercher à montrer le vrai et de dater son récit pour faire œuvre historienne ? Il manque encore à The Cut une véritable ambition démonstrative voire même une philosophie de l’histoire pour assurer la compréhension des heures les plus sombres du passé turc. Juxtaposer simplement et mécaniquement les événements les uns après les autres, ce n’est pas faire de l’histoire. Ce n’est pas davantage signer une grande épopée cinématographique.

[The Cut de Fatih Akin. 2015. Durée : 138min. Distribution : Pyramide Distribution. Sortie le 14 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 15.01.15 à 15:37 - Réagir

Bébé Tigre : le site pédagogique

Bébé Tigre, c'est Many, dix-sept ans. Un jeune sikh arrivé clandestinement en France (comme nous le montrent la première séquence du film, impressionnante) et pris en charge par la République au titre de Mineur étranger isolé. Parfaitement intégré, Many mène une scolarité brillante, et peut espérer mener des études supérieures. Mais il est tiraillé entre cette promesse d'avenir et la fidélité à ses parents, qui ont payé son émigration au prix fort et attendent de lui qu'il travaille et leur renvoie de l'argent.
Pour son premier film, Cyprien Vial a eu l'intelligence de se focaliser sur un personnage principal, à partir duquel il tire de nombreux fils narratifs et thématiques. Car Many est au centre d'un écheveau complexe de relations (sociales, légales, économiques, sentimentales), d'engagements et de fidélités, au milieu duquel il doit parvenir à trouver sa propre voie, et faire les choix qui le définiront en tant qu'adulte autonome.
S'appuyant sur le charisme de son interprète principal (le jeune Harmandeep Palminder), Cyprien Vial a mené un minutieux travail de documentation et de préparation (notamment avec l'atelier théâtre d'une classe de Collège), qui leste ses personnages d'une remarquable épaisseur. D'un côté et de l'autre de la légalité, on peut citer les figures antagonistes de la famille d'accueil et du passeur, figure paternelle ambiguë contre laquelle Many devra se rebeller.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique (Éducation civique, Géographie, Éducation à l'image) autour de ce premier film très réussi, qui peut être un support pour les programmes d’Éducation civique et de Géographie des classes de Sixième et de Quatrième, notamment dans le cadre des chapitres sur les mobilités humaines, les droits des mineurs ou le droit à l’éducation, et qui, au-delà, permettra également de questionner l’adolescence, ses contraintes, ses difficultés, mais aussi ses potentialités.

[Bébé Tigre de Cyprien Vial. 2014. Durée : 87 mn. Distribution : Haut et Court. Sortie le 14 janvier 2015]

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 14.01.15 à 12:16 - Réagir

Les Règles du jeu : du côté du manche

Dans la filmographie désormais bien fournie des documentaires sur le travail (Ils ne mourraient pas mais tous étaient frappés, La mise à mort du travail…), Les Règles du jeu de Claudine Bories et Patrice Chagnard fait entendre, au propre (les notes aigrelettes des Variations Goldberg de Bach interprétées par Glenn Gould) comme au figuré, une musique originale.
En suivant le parcours de quatre jeunes nordistes coachés par un cabinet de placement dans le cadre Contrat d'autonomie (lancé en 2009 par l'alors Ministre de la Ville Fadela Amara), le film déjoue les clichés attendus d'un film sur le chômage en période de crise : au lieu de la dénonciation rituelle de "l'horreur économique", au lieu de l'opposition manichéenne entre le système (forcément pervers) et l'individu (forcément aliéné), le film décrit une réalité plus nuancée, un monde où, pour reprendre une réplique de La Règle du jeu de Jean Renoir (référence convoquée par le titre du film), "chacun a ses raisons". Le précédent documentaire du duo, Les Arrivants (2009), consacré aux demandeurs d'asile, montrait déjà que "certains clandestins étrangers étaient des manipulateurs et que certaines assistantes sociales pouvaient être insupportables" (les citations sont extraites du dossier de presse du film). Les Règles du jeu rebat les cartes de la même manière : on y découvre des "coachs" d'une société privée (le cabinet Ingeus) à la fois compétents et investis, et des jeunes chômeurs aux comportements d'échec parfois désespérants.

L'objectif du film n'est évidemment pas d'en conclure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles : en mettant en scène le fossé entre ce que ces jeunes sont dans la réalité et ce que les recruteurs voudraient qu'ils soient, le film ambitionne d'interroger de manière critique les "règles du jeu", celles du marché de l'emploi. A-t-on vraiment besoin de s'habiller comme un cadre pour décrocher un poste d'ouvrier, "d'être passionnée par le commerce" pour faire caissière, de savoir répondre avec esprit à la question piège "Quel est votre pire défaut" ? Le film pointe l'absurdité de critères de recrutement qui n'ont pas pour objectif de tester l'aptitude des candidats mais bien de les trier sur la base la moins subjective possible, il montre le processus d'embauche comme un petit théâtre où il importe avant tout de jouer son rôle sans fausse note…

On peut regretter que ce discours critique se dilue dans un dispositif feuilletonnant ("les aventures de Lolita, Hamid, Kevin et Thierry") certes plaisant, mais qui nous distrait des enjeux proclamés : en nous focalisant sur les défaillances des individus (leur prétendue "inemployabilité"), le risque est de nous faire oublier la faillite du système (le chômage de masse) ; en se coulant dans le cadre défini par l'institution (puisque les jeunes ne sont filmés que lors des entretiens avec leurs conseillers), le danger est de nous faire épouser insidieusement son point de vue. Quand à la fin du film Thierry annonce vouloir renoncer au CDI que lui a trouvé Ingeus, on partage la déception de sa conseillère, et on se surprend à trouver que ce garçon est bien inconstant et ingrat : "Quoi ? On lui a trouvé du boulot et il faudrait en plus qu'il soit bien payé ?!". Les Règles du jeu a ceci de profondément dérangeant qu'il nous place "du côté du manche" : ses intertitres goguenards ("Lolita a un problème", "Kevin n'a pas les mots", "Hamid veut tuer son frère"…), ses gros plans insistants (notamment sur le visage ingrat de Lolita), ses choix de montage instaurent une connivence de dominants. Les formateurs à l'écran, les cinéastes derrière la caméra, les spectateurs dans leur fauteuil (le film s'adressant au public restreint de l'art et essai) : on peut imaginer qu'ils appartiennent tous au même monde. Ils ont la même maîtrise des codes langagiers, les mêmes références culturelles, ils rient des mêmes choses…

La seule chose qui rend le film supportable est la jeunesse de ses protagonistes : imagine-t-on les mêmes rires, la même musique, les mêmes intertitres ("Robert a passé l'âge", "Zohra doit faire garder ses enfants", "Julien a un problème avec l'alcool") concernant des "vieux" chômeurs en fin de droit ? À cet égard Les Règles du jeu est finalement moins un film sur le travail ou l'entreprise que sur l'éducation, une éducation poursuivie par d'autres moyens : ces règles, ces codes, ces mots que des conseillers de placement essayent de leur faire adopter, ce sont ceux que Lolita, Kevin, Hamid et Thierry n'ont pas réussi à apprendre à l'école…

[Les Règles du jeu de Claudine Bories et Patrice Chagnard. 2014. Durée : 106 mn. Distribution : Happiness. Sortie le 7 janvier 2015]

Posté dans Dans les salles par zama le 14.01.15 à 11:59 - Réagir

Exodus : un Moïse musclé mais complexe

Moïse à Noël, Exodus au boxoffice ? Ridley Scott n’a ménagé ni sa peine ni son talent pour transformer son nouveau long métrage en succès commercial. En ces temps de crise, Hollywood vise d’abord à la rentabilité économique. Dans la droite lignée des péplums des années 1950 chargés de ramener dans les salles obscures des spectateurs américains enthousiasmés par la récente arrivée de la télévision dans leurs foyers, Exodus doit lutter contre la concurrence des blockbusters de fin d’année et amortir les 140 millions de dollars investis par la Scott Free Productions. Toute prise de risque est exclue, Exodus respectera à la lettre la loi d’un genre à même de satisfaire le plus grand nombre. Comme souvent dans les péplums, l’histoire est simple mais universelle. Plutôt que le Nouveau Testament, Ridley Scott privilégie ainsi l’Ancien - plus largement ouvert aux trois religions monothéistes -  en magnifiant les étapes attendues du parcours de Moïse, prince d’Égypte déchu pour mieux conduire en Terre promise 600 000 esclaves hébreux. À l’image de ses illustres prédécesseurs, Exodus sort une légende biblique de la gangue érudite pour la livrer, pédagogique et populaire, aux plaisirs d’un large public. Aux fondements du bon péplum, Ridley Scott choisit encore de remplacer le grossier carton-pâte par de grandioses effets numériques et les larges plans fixes par une impressionnante chorégraphie scénique. Des reconstitutions pharaoniques, une bataille de Qadesh sur-vitaminée, des courses de chars dopées à l’adrénaline depuis les sommets escarpés des montagnes égyptiennes jusqu’aux fonds d’une Mer Rouge habilement mis à nus, sans oublier les dix plaies qui s’abattent, monstrueuses et infernales, sur la ville de Memphis… avec Exodus, le démiurge n’est plus à trouver dans les cieux mais bel et bien aux pieds des collines d’Hollywood.

Des talents, de l’argent, une histoire universelle… tous les ingrédients sont réunis pour hisser Exodus au sommet du genre. Il lui manque cependant l’essentiel. Ridley Scott échoue manifestement à placer sur le plastron de son long métrage les galons du consensus. À moitié oublié par le public américain dès sa sortie en salle, le film a encore été la cible d’une nuée de critiques aussi diverses qu’acerbes. Certaines sont attendues car inhérentes au genre, d’autres invraisemblables car propres aux extrémistes. Au pilori de la critique puriste que l’on amène ainsi le jeu de Ramsès perdu entre l’anachronisme outrancier et les mauvaises mœurs occidentales mais encore les briefings du pharaon en conseil de guerre directement extraits des QG de l’armée américaine. À l’échafaud des minorités ethniques que l’on suspende la représentation raciste des hommes de couleur, condamnés à camper les rôles de voleurs et d’esclaves et non ceux de Pharaon ou même de Moïse. À la question des musulmans extrémistes ou des autorités culturelles marocaines que l’on place Ridley Scott pour avoir osé représenter Dieu et un prophète. À la potence des antisionistes que l’on conduise enfin le scénariste pour attribuer aux Hébreux le rôle de bâtisseurs des grandes pyramides !

Des critiques aussi nombreuses et cruelles que les plaies d’Egypte. Tel est sans doute le lot de tout péplum. Tel est surtout le revers de la médaille des choix scénaristiques audacieux d’Exodus. Une fois n’est pas coutume dans le cinéma populaire, Ridley Scott ne transige pas avec la simplicité. Au diapason d’un monde américain qui, en proie à une crise morale, peine à proposer une lecture claire et réconfortante des Saintes Écritures, le maître de l’épique en costume marche aujourd’hui encore, après Robin des Bois, Kingdom of Heaven et Gladiator, sur un sentier qui brouille volontiers les transpositions morales et historiques. Film d’un entre-deux insaisissable, Exodus s’ouvre à toutes les interprétations. Qui faut-il voir dans cet empire égyptien, miné par la bureaucratie et les sécessions religieuses ? Les États-Unis en difficulté au Proche-Orient ou un despotat oriental intolérant à l’égard des minorités ? Si les États-Unis aiment se représenter comme le peuple élu, comment comprendre dès lors l’intention de Christian Bale de prêter à son personnage, Moïse, la morale et la geste d’un terroriste placé à la tête de camps d’entrainement disséminés dans le désert égyptien ? Les choix religieux de Ridley Scott ne sont guère plus clairs. Si Exodus conduit de miracles en miracles les Hébreux vers la Terre sainte, ils sont à chaque fois exposés à la critique scientifique rationaliste. Héros assurément charismatique, Moïse fait davantage figure de chef de guerre sceptique plutôt que patriarche rassurant. Confronté à Dieu, représenté ici comme un gamin capricieux et colérique (!), le guide des Hébreux découvre la foi après s’être violemment cogné la tête… comme si la religion monothéiste ne pouvait être que l’élucubration onirique d’un esprit profondément traumatisé ! À placer ainsi son film dans un entre-deux complexe et stimulant, Ridley Scott cherche sans doute à plaire aux croyants comme aux sceptiques. Il risque surtout de ne ravir personne… car telle est encore la loi d’un genre populaire qui ne vit que de manichéisme.

[Exodus de Ridley Scott. 2014. Durée : 154min. Distribution : 20th Century Fox France. Sortie le 24 décembre 2014]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 05.01.15 à 15:04 - Réagir

Timbuktu : entretien avec le politologue Michel Galy

Michel Galy est politologue et sociologue. Chercheur au Centre d’Etudes sur les Conflits, liberté et sécurité (CCLS), il est professeur de géopolitique à l'Ileri (Institut des relations internationales) de Paris et membre du comité de rédaction de la revue " Cultures et Conflits ". Coordinateur de l'ouvrage La Guerre au Mali aux éditions La Découverte en 2013, il a accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net, à propos du film d’Abderrahmane Sissako, Timbuktu.

Dans une interview, Abderrahmane Sissako compare le djihad à une auberge espagnole. Qui sont ces combattants ? D’où viennent-ils et pourquoi ?

Comme le montre le film, c’est en effet une internationale de djihadistes combattants qui a occupé Tombouctou en 2012. Ils venaient aussi bien d’Algérie (les plus nombreux) que d’Afghanistan, du Pakistan ou du Nord du Nigéria. Ce qui les fédère, c’est le désespoir. Tout comme ceux qui s'engagent pour le Hamas à Gaza ou auprès des Frères musulmans en Egypte, ces hommes sont des déshérités, des laissés pour compte. N’ayant plus espoir ni dans l’État ou un quelconque système électif, ni dans le développement à l’occidentale, ils se tournent vers une sorte d’islam mythique et rétrograde, qui offre une compensation symbolique à leur situation. Au passage, il est intéressant de s’arrêter sur le nom du mouvement religieux du Nigéria Boko Haram (groupe sunnite pour la prédication et le djihad) : en arabe, le terme « Boko » signifie livre et « haram » signifie interdit. En somme, « l’éducation occidentale est mauvaise ». C’est la raison pour laquelle ils interdisent l’instruction, la lecture, la musique... 

Il y a une problématique spécifique au Mali.

Les islamistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) qui étaient à Tombouctou, ceux du Mouvement pour l’Unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) à Gao ou d’Ansar Dine, ont des positions très différentes par rapport à l’État malien. Mais ils font leur lit de la faillite du développement et du système occidantal qui l'a porté. A Tombouctou comme à Gao, malgré les milliards de francs CFA déversés ces trente dernières années, depuis les "pseudo-indépendances" de 1960, il n’existe toujours pas d’école, de puits, ni même de système de santé. Les insurgés sont dans une situation doublement périphérique : périphérie politique par rapport à Bamako et périphérie sociale puisque ce sont des nomades, souvent Touaregs, qui nourrissent une rancœur contre les négro-africains du sud dans le cas du Mali. Bien au-delà du Mali, dans toute cette zone saharo-sahélienne, ces touaregs ont l’impression d’être les dupes des temps des indépendances. Celles-ci ont transformé les dominants d'hier en subalternes. Les indépendances les ont dépossédés et placés en situation de subalterne par rapport à l’État central. L’occupation de Tombouctou en 2012, et la tentative jusqu’en janvier 2013 de prendre le pouvoir dans la capitale malienne Bamako, constituent une forme de revanche. Leur tentative a échoué à cause de l’opération Serval menée par les militaires Français en janvier 2013.

Dans quelle situation se trouve le Mali aujourd’hui ?

Les mouvements indépendantistes proches du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) ne tiennent qu’une ville, Kidal, une petite cité-État touareg où ils sont dominants. Les Touaregs ne possèdent que 10 à 20% du Nord du territoire malien. L’avant-garde militante veut un État, comme les kurdes au Proche-Orient. C’est un peuple sans état. Leurs aspirations vont bien au-delà de Kidal et du Nord-Mali. Ce qu’ils appellent l’Azawad est un territoire presque entièrement désertique situé dans le Nord du Mali, recouvrant des zones saharienne et sahélienne, dont des groupes séparatistes Touaregs qui réclament l'indépendance, qu'ils ont proclamée en 2012, avant d'y renoncer le 14 février 2013. Aucun État n'a reconnu cette revendication et le territoire est encore le plus souvent appelé « Nord du Mali ». Les Touaregs veulent un foyer national touareg dans cinq pays, dont la Mauritanie (où le film a été tourné), le Nord du Niger, une partie de la Lybie. C’est leur projet national.

Comment distinguer les indépendantistes Touaregs des djihadistes tels que montrés dans le film ?

Dans le cas de Tombouctou, les djihadistes sont plutôt d’origine étrangère mais dans d’autres zones comme celle de Gao, avec le Mujao et Ansar Dine, des villages entiers sont islamistes. Il ne faut pas voir les islamistes comme un groupe extérieur à la société. À Bamako, on estime qu'ils comptent entre 15 et 20% de sympathisants parmi la population. Ce n’est pas par la seule option militaire que le problème sera résolu. Des réformes en profondeur sont nécessaires. Depuis six mois, des négociations se déroulent d’ailleurs à Alger entre le gouvernement central du président malien Ibrahim Boubacar Keïta et les représentants des groupes touaregs, dont quelques-uns qui sont proches des djihadistes combattants.

Sur quoi portent ces négociations ?

Du côté étatique, il est question d’un désarmement en échangé d'une décentralisation poussée. Les indépendantistes touaregs réclament eux une large autonomie, puisque le mot indépendance est tabou pour l’État central, ainsi que pour une myriade d’organisations internationales qui soutiennent ces négociations. Les djihadistes ne se reconnaissent pas dans ces revendications, même si à titre individuel, ils peuvent se retrouver dans certaines factions indépendantistes. Il n’existe pas de bons Touaregs d’un côté et de méchants djihadistes de l’autre. Il y a une interpénétration entre les groupes, des passerelles notamment par les réseaux familiaux.

Quelles sont les conséquences de l’opération militaire française sur le terrain ?

On peut parler d'un demi-succès, ou d'un demi-échec. Il y avait environ 3000 djihadistes combattants. Un tiers peut-être d’entre eux ont été tués. Une autre partie a été emprisonnée. Ceux de la base, la piétaille, ont été rendus à la vie civile, certains se sont peut-être inscrits au MNLA. Le reste des combattants, peut-être un millier, a reflué vers les pays extérieurs. C’est pourquoi la France a été forcée de former une contre-guérilla, l’opération Barkhane, menée au Sahel depuis le mois d’août 2014. Elle s’étend sur les cinq pays de la zone sahélo-saharienne : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Le plus grave dans ce processus est le fait que les accords de défense signés avec les pays de la zone permettent aux forces françaises de nomadiser, comme les islamistes ou les Touaregs, et donc de franchir les frontières sans en demander l’autorisation. La réponse est pertinente d'un point de vue militaire, mais les conséquences politiques sont graves car ce faisant, on affaiblit les États que l’on prétend défendre. Le problème n’est pas traité en profondeur. Dans notre ouvrage La Guerre au Mali (La Découverte, 2013), le politologue Bertrand Badie appelle à un traitement social du djihadisme qui s’attaquerait à ses causes.

Qu’en est-il de la population civile au Mali ?

Elle pense exactement l’inverse de ce qu’on pense à Paris. Les Français sont contre les méchants djihadistes que le cinéaste met en scène de manière un peu manichéenne. En France, on soutient les Touaregs, ces hommes en bleu filmés de façon très romantique par Abderrahmane Sissako, qui sont également les alliés habituels de l’armée française… Tandis qu’à Bamako, on diabolise les Touaregs : ce sont les anciens seigneurs, les ennemis traditionnels. Les revendications islamiques semblent certes un peu exagérées, mais cela ne les choque pas autant que nous. Ce contraste entre notre vision et celle de la population malienne se focalise sur la ville de Kidal, qui cristallise le nationalisme malien. À Bamako, l'opinion estime qu'il est anormal que Kidal soit en dehors de la République malienne et soupçonne les Français d'être du côté des Touaregs.

En plus des forces françaises, la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali) est également présente au Mali.

L’Union européenne (qui agit un peu comme le cache-nez de la France) a déversé depuis un an un pactole de trois milliards d’euros, destiné à relancer le développement du Mali : cet argent est sensé servir à reconstruire les mausolées détruits de Tombouctou, à faire sortir de terre des routes, des écoles, des dispensaires. Le risque est que cet argent se perde une nouvelle fois dans les sables de la corruption. Le Nord pourrait devenir inaccessible à cause des problèmes de sécurité et les routes, les dispensaires et les écoles ne seront toujours pas construits.

Le conflit au Nord Mali a aussi entraîné un exode massif de la population, des réfugiés qui se retrouvent aujourd’hui par milliers dans des camps, au sein des pays limitrophes.

Nombreux Maliens, au moment de la conquête touareg et ensuite djihadiste, ont été obligés de quitter le pays et se réfugier en Mauritanie. Médecins sans frontière a rédigé un rapport terrible nommé Perdus dans le désert à propos de ces camps qui se trouvent au milieu de nulle part, dans une zone saharienne très dure. Les réfugiés y survivent dans des conditions précaires. Près de 80% de réfugiés sont des Touaregs. Les tenants d’un islam fondamentaliste qui essayaient au Mali, non sans résistance, d’empêcher la danse, la musique, d’instaurer un couvre-feu et d’interdire les relations hors mariage, le font aujourd’hui dans les camps de réfugiés hors du Mali.

Pourquoi les djihadistes qui sont issus eux-mêmes de la misère font vivre la terreur à des populations vivant dans le même dénuement ?

Radio France Internationale a publié sur son site un reportage intéressant sur le sujet. Quand l’armée française, entre janvier et avril 2013, a poursuivi les djihadistes depuis Mopti, Gao, Tombouctou, des documents internes du mouvement islamiste ont été retrouvés. Un des leaders qui passait pour un des plus violents, Abou Zaïd, y écrivait qu'il fallait d'abord obtenir la sympathie de la population, conquérir "les cœurs et les esprits", comme le disaient les Américains en Afghanistan, pour pouvoir ensuite imposer progressivement la charia. Pour obtenir la sympathie de la population, les djihadistes ont par exemple fait baisser le prix des aliments de base (tout simplement parce qu’il y avait plus de douane), ils ont salarié les jeunes au chômage… Mais d’autres leaders n’étaient pas d’accord, ils voulaient imposer une charia très violente.

Les djihadistes cherchaient à ébranler l’opinion internationale en détruisant le patrimoine culturel de Tombouctou.

Les saints, les tombeaux, il y en a un peu partout, au Maroc, au Sénégal, mais la ville de Tombouctou est un symbole : c’est une capitale culturelle, elle a constitué pendant des siècles un carrefour entre le Maghreb et l'Afrique noire. Dans le contexte culturel occidental la destruction des mausolées et des manuscrits est un geste très choquant, qui rappelle la destruction des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans afghans en mars 2001. Mais pour comprendre, il faut se resituer dans un contexte musulman, et faire un parallèle avec l'iconoclasme chrétien, byzantin ou protestant. Les idoles ou les saints sont des faux symboles, il faut les détruire pour revenir à une relation directe entre Dieu et les fidèles. La destruction des mausolées, est un peu comme, toute proportion gardée, la lutte contre le paganisme en occident. Pour les islamistes, il s’agit de rétablir un islam orthodoxe contre le culte des saints. Chacun sait qu’en Occident, l'Église a lutté contre le culte des saints, ressenti comme une résurgence du paganisme gréco-romain. Autant pour nous et pour un certain nombre de Maliens (attachés à leurs saints, qui servent d’intermédiaires entre Dieu et les hommes), c’est choquant, autant pour ceux qui ont une vision plus fondamentaliste de l’islam, c’est une démarche qui est vue avec bienveillance. C'est très différent des lapidations, comme celle à laquelle on assiste dans le film et le retour à une charia sanglante.

La lapidation à mort de ce couple ayant eu des enfants hors mariage à Aguelhok en 2012 a été le déclencheur de l’écriture du film Timbuktu. Leurs bourreaux avaient filmé la scène et l’avait diffusé sur internet. La propagande et les mises en scène des djihadistes sont stupéfiantes.

Elles sont moins accentuées que pour l’État islamique DAESH en ce moment, qui en fait une utilisation sidérante. Ils possèdent même une unité axée sur la propagande, sur les réseaux sociaux où ils montent des films ultra violents de décapitations.

Propos recuillis par Magali Bourrel

Timbuktu de Abderrahmane Sissako, actuellement en salles

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 10.12.14 à 10:39 - Réagir