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Iranien : site pédagogique et Lumières sur

"Mais comment peut-on être iranien ?" À l'instar de Montesquieu il y a trois siècles dans ses Lettres persanes, le nouveau film de Mehran Tamadon (déjà auteur de Bassidji, documentaire sur les milices du régime iranien) procède à un salutaire retournement de perspective : discuter non pas de la place de l'Islam dans notre république laïque, mais de la place d'un laïc dans la république islamique d'Iran. Le réalisateur, athée autoproclamé, a convaincu quatre mollahs (membres du clergé chi'ite) de passer un week-end dans sa maison de campagne sur les hauteurs de Téhéran, afin d'y discuter d'un hypothétique "vivre ensemble" permettant de concilier les croyances des uns et la non-croyance de l'autre. Il en résulte un film passionnant, autant par le voile qu'il lève sur cette société iranienne à la fois si exotique et si proche, que pour la nouvelle perspective qu'il offre au débat sur la laïcité… La question fondamentale que pose le film, celle de la place du religieux dans nos sociétés, se pose aussi bien dans l'Iran des mollahs que dans l'Amérique du Tea Party, sans oublier bien sûr la France de la Manif pour tous et des débats sur le voile… 

Zérodeconduite consacre un dossier pédagogique au film, rédigé par un enseignant de philosophie (qui propose d'aborder les notions suivantes : La vérité, la religion, la liberté, la conscience, la justice et le droit, la société, l’État), ainsi que le deuxième numéro du magazine Lumières sur (Un film, quatre pages d'éclairage). Celui-ci comporte un entretien avec Didier Mineur, professseur de philosophie politique, ainsi qu'une analyse cinématographique et qu'un focus sur le cinéma iranien. 

Iranien de Mehran Tamadon, au cinéma le 3 décembre

> Le site pédagogique du film
> Lumières sur, le magazine de Zérodeconduite, 4 pages d'éclairages consacrées à Iranien. Disponible (sous format papier) dans le réseau Canopé, et (sous format pdf) aux abonnés du Club Zérodeconduite. Pour tout renseignement : 01 40 34 92 08 ou info@zerodeconduite.net.

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 20.11.14 à 23:20 - Réagir

Cañada Morrison : le site pédagogique

Lila, douze ans, n'a jamais connu son père. Toute sa vie semble tourner autour de ce manque, qui l'empêche de projeter vers l'avenir. Avec l'aide d'une adulte un peu plus compréhensive que les autres et d'un maigre indice (une petite plaque de cuivre à l'enseigne de la compagnie d'électricité pour laquelle il aurait travaillé), Lila va partir à la recherche de ce père inconnu. Depuis ses premiers court métrages (Savana, 2007 et Distancias, 2009), la famille et la route comme espace de quête identitaire sont les thèmes privilégiés du réalisateur argentin Matías Lucchesi (né en 1980). Sous la forme d’un road movie traversant les paysages désertiques de la froide Sierra pampeana de Córdoba en Argentine, Cañada Morrison raconte la quête initiatique d'une toute jeune adolescente, accompagnée de sa professeure de biologie (qui donne son titre original au film, Ciencias naturales).

Ce premier film juste et sensible tire parti de la délicate interprétation des comédiennes (Paula Galinelli Hertzog et Paola Barrientos) mais aussi de ces paysages à la fois magnifiques et austères de la Sierra Pampeana, auxquels la photographie du film rend pleinement justice. Cette quête initiatique, dont le récit est conduit comme une enquête policière, permettra aux élèves de réfléchir sur les origines et la filiation ainsi que sur les moments-clefs de l’adolescence. Cañada Morrison offre aussi l’occasion de leur faire découvrir le genre cinématographique du road movie, ainsi que la diversité des paysages, des langues et des accents de l’Amérique hispanophone. Zérodeconduite.net propose un dossier pédagogique autour du film, plus particulièrement destiné aux classes de 4ème, 3ème et Seconde.

Cañada Morrison de Matías Lucchesi, durée : 71 mn, au cinéma le 19 novembre

Le site pédagogique :
http://www.zerodeconduite.net/canadamorrison

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 14.11.14 à 14:29 - Réagir

L'Homme du peuple : entretien avec le sociologue François Bafoil

Sociologue, François Bafoil est directeur de recherche au CNRS, (CERI-Sciences Po), et enseignant à Sciences Po, spécialiste du communisme est-européen, et des formes de développement en Europe centrale et orientale post communiste. Parmi ses derniers travaux sur la Pologne : La Pologne (Éditions Fayard, 2007), « Poland: a systemic transforming process from state-planned to liberal economy », in Government – Linked Companies and Sustanaible, Equitable Development, Edited by Terence Gomez, François Bafoil, Kee-Cheok Cheong, Routledge (2014) et East European civil societies in the 90’s. A legacy of Solidarnosc or completely different historical paths ? Social Activism, Regime Collapse, and Building a new Society, (Andrzej Rychard, dir., 2014). Il a visionné le film L’Homme du peuple et accepté de répondre aux questions de Zerodeconduite.net

Ayant vécu en Pologne dans les années 80 et connaissant bien le pays, que vous a inspiré le film d'Andrzej Wajda, L’Homme du peuple ?

Le film est d'autant plus intéressant qu'on le replace dans le cadre de la trilogie qu'il forme avec L'Homme de marbre (1977) et L'Homme de fer (1981, Palme d'or). Il y a dans L'Homme du peuple de nombreuses références à ces deux précédents films : la scène où des hommes distribuent des tracts dans le train pour appeler la population à se réveiller est une citation directe de L'Homme de fer. Il y a également un personnage de journaliste qui revient dans les trois films. Dans L’Homme de marbre, une jeune journaliste de télévision (le film se déroule dans les années 70, avant la grande révolution de 1980) enquête sur ce qui s’est passé dans les années 50, au moment de la construction de la Pologne. L'Homme de marbre c'est le stakhanoviste, l'ouvrier qui déplace les montagnes, modèle importé de l'URSS des années 30. La journaliste découvre qu’après avoir été encensé par le parti, cet ouvrier a été traité comme un traître car il refusait de jouer le jeu. Entré dans l'opposition, il meurt en 1970 sous les coups de la milice à Szczecin, au bord de la mer Baltique. Le film constitue une critique du régime qui a trahi son prétendu héros, qui a manipulé les hommes et a faussé l'histoire.

Le personnage de L’Homme de marbre meurt sur les barricades en laissant un fils derrière lui. On retrouve ce fils dans le deuxième opus de la triologie, L’Homme de fer.

L'Homme de fer se déroule dans la période qui précède la soulèvement de 1980 et va s’achever avec le moment historique que représentent les accords de Gdansk fin août 1980 et la création du syndicat Solidarnosc. La journaliste arrive sur les chantiers navals de la ville de Gdańsk et cherche le fils de l'homme de marbre. Dans L'Homme du peuple, on voit également la grève aux chantiers navals, qui avait éclaté suite au licenciement d’une ouvrière, Anna Valentinowicz. Il y a donc continuité entre les trois œuvres de Wajda. Lech Walesa avait lui aussi été licencié des chantiers navals avant de monter sur les grilles et entraîner la révolution mais il n’était pas seul. En 1976 déjà, un groupe d’intellectuels avait crée un comité de défense des ouvriers (en polonais "Komitet Obrony Robotników", "KOR"). Une longue tradition d'opposition au parti communiste existait en Pologne. Le KOR réunit les intellectuels et les ouvriers. Wajda tourne L'Homme de fer au moment même où les choses se déroulent. C'est extraordinaire d'un point de vue historique. L'art de Wajda est de mêler des actualités de l'époque avec son récit. La réalité illumine la fiction.

Président de la République de 1990 à 1995, comment Lech Walesa est-il perçu aujourd’hui en Pologne ?

Une séquence du film L’Homme du peuple montre Lech Walesa dans les bureaux de la police secrète après une manifestation. On lui demande de signer un document établissant qu'il travaille pour la police secrète. Cette accusation le poursuivra durant toute sa carrière politique. Dans le film, il explique à la journaliste pourquoi il a signé : son premier fils est en train de naître et il veut voir sa femme. Cette scène révèle les manières ignobles qu'employait la police secrète pour casser les gens, les forcer à coopérer, dénoncer leurs camarades. Le pire a été fait en RDA à l'époque. Aujourd’hui, Lech Walesa est comme statufié. Les Polonais lui ont donné son congé. Il a essayé de revenir à plusieurs reprises dans le jeu politique mais ça n’a pas marché. Il n’a pas été un très bon président, il était très conservateur sur tout ce qui concernait la sexualité, les jeunes et les femmes. Walesa était un fervent catholique.

Contrairement à ses deux films précédents, Wajda aborde dans L’Homme du peuple, l’histoire de son pays par le biais d’un seul homme.

Lech Walesa est un géant mais l’histoire n’est pas le fait d’un seul homme. La fédération de syndicats polonais Solidarnosc représentait la masse des ouvriers polonais, pas seulement ceux des chantiers navals de la ville de Gdańsk. En 1945, il y avait déjà eu des conseils ouvriers qui reprenaient l'esprit autogestionnaire hérité du XIXème siècle pendant lequel la Pologne, partagée entre la Russie, la Prusse (puis l'Allemagne), et l'Autriche (puis l'Autriche-Hongrie) est marquée par une succession de révoltes et d'insurrections nationales (1830,1848 et 1863). En octobre 1956, lors des grandes révoltes ouvrières, l’idée de conseils ouvriers apparaît de nouveau. L’autogestion ouvrière s’oppose au parti communiste et aux syndicats, qui ont tout fait pour la détruire. À cet égard, la Pologne a une histoire différente de celle des autres régimes communistes. Il y a eu un refus ouvrier de la domination du parti communiste, s'appuyant sur le catholicisme (Jean Paul II a beaucoup soutenu Solidarnosc) et le nationalisme, qui s'est exprimé lors des soulèvements populaires de 1956, 1968, 1970 et 1981.

Pourriez-vous revenir sur cette année 1981, apogée de toute cette série de mouvements contestataires polonais ?

Pendant cinquante ans les soviétiques ont passé leur temps à détruire toutes les solidarités qui pouvaient naître (notamment entre classes) en URSS et dans les pays de l'Est. Il ne fallait surtout pas que les ouvriers s'associent aux paysans, ou aux intellectuels. Hors, le miracle de 1981 en Pologne, c'est justement la jonction des ouvriers, des paysans et des intellectuels comme Tadeusz Mazowiecki, qui deviendra premier ministre. Lui, comme Bronisław Geremek et beaucoup d’autres, sont venus de Varsovie pour se mettre au service du mouvement. Il régnait une émulation extraordinaire. Dans le film, Lech Walesa dit en parlant des intellectuels : ''Ce sont des experts, ils vont nous être utiles''. Mais ils n'étaient pas seulement des gratte-papiers, ils avaient des relais à l'Ouest. Il y avait une réelle symbiose entre Mazowiecki, Geremek et les autres, et Lech Walesa. Le communisme ne meurt pas le 9 novembre 1989 à Berlin mais à Gdańsk, le 31 août 1980, date à laquelle le pouvoir communiste cède et accepte les syndicats libres, la libération des prisonniers, le droit de se réunir et la liberté de parole. C'est pour cela que la lutte a duré quinze mois. Le syndicat Solidarité est légalisé après cet accord de Gdańsk. Ce n’est d’ailleurs plus un syndicat, c'est devenu la nation : il compte 10 millions d’adhérents, soit un tiers de la population polonaise ! Le miracle de Solidarnosc n’a jamais été répété ailleurs. L’apparition des intellectuels est importante car ils n’étaient absolument pas pro-capitalistes. À cette époque, on ne pense pas à la fin du communisme. Pour avoir vécu en Pologne en 1984-85 et ensuite en RDA, afin d'y rédiger ma thèse d’habilitation, je peux témoigner que personne, moi y compris, n'imaginait que le Mur pouvait tomber. Tout le monde était sous l’emprise de ce système qui dominait l'ensemble de la société. Mais les citoyens polonais voulaient défendre les ouvriers, les paysans, le catholicisme. ll n’a jamais été question d’abattre le parti. Tout le monde savait bien qu'abattre le parti, c'était faire débarquer les chars russes. Il régnait une peur terrible en 1981, même à l’ouest. D’août à décembre 1981, la tension est à son comble.

Quelle est la genèse des mouvements de révolte de 1981 ?

Tout est né sur la mer Baltique, dans la ville portuaire de Gdańsk. Les chantiers navals représentaient l’une des plus grandes réussites du pouvoir communiste installé depuis 1945. Il y avait eu d’autres concentrations ouvrières dans d’autres villes portuaires, notamment Sopot et Szczecin. Lech Walesa en parle dans le film quand il évoque le financement d’un monument érigé devant l’usine en mémoire des dizaines d’ouvriers tués lors de ces soulèvements. On peut voir la croix devant les chantiers navals. C’est Solidarnosc qui l’a financé. En 1981, quand ils se révoltent, ils veulent réintégrer Anna Walentynowicz, mais ils veulent aussi et surtout des syndicats libres. La revendication de syndicats libres était véritablement au cœur de nombreuses révoltes en Europe centrale et même en URSS. Les ouvriers voulaient des syndicats pour défendre leurs intérêts. Dans le système communiste, les syndicats étaient aux ordres du parti. Ils avaient en charge la distribution de biens (comme les appartements ou les denrées alimentaires) que vous ne trouviez pas sur le marché parce qu’il n’y avait pas de marché. La sécurité sociale dépendait d’eux donc vous étiez forcés d’être membre. La première revendication des ouvriers n’est donc pas la liberté politique, la démocratie ou l’Ouest mais la liberté syndicale.

Y a t-il eu des tensions au sein de Solidarnosc ?

Le personnage de Walesa dans le film pourrait laisser croire qu’il était un bonhomme sympathique mais c’était un fin négociateur. Ce n’était pas du tout gagné d’avance qu’il devienne leader de Solidarnosc. Lech Walesa avait beau être charismatique, nombreux contestaient ses manières autoritaires. Le rideau tombe en 1989 et Lech Walesa est élu Président de la République en 1990 au cours des premières élections libres du pays. Le syndicat Solidarnosc irrigue la nouvelle classe politique. Une grande partie des cadres historiques du Syndicat Solidarnosc deviennent députés ou ministres. Puis, le syndicat vire très à droite, héritier du catholicisme et anti-communiste. Plusieurs syndicats vont apparaître en son sein mais se détournent complètement de la maison mère, notamment  Solidarnosc 1981. Leur programme dit : « Vous avez trahi les idéaux, vous avez négocié à la table ronde en 1989 avec les communistes alors qu’il fallait les abattre. Nous sommes résolument anti-communistes. » A cette fameuse table ronde, il y avait le centre, représenté par Mazowiecki, Geremek, Walesa et les autres, et il y avait les extrémistes pour qui il n’était pas question de négocier. En face, le général Wojciech Jaruzelski représentait les modérés, alors que les staliniens ne voulaient rien lâcher. C’était très tendu. On ne voit pas les Russes dans le film, or ils étaient prêts à intervenir. Les communistes et Moscou faisaient ronfler les tanks en 1981. La période était très confuse, tout le monde ou presque était convaincu que ça allait se terminer dans le sang. Evidemment quand Walesa parlait, tout le monde écoutait, mais il y avait énormément de tensions dans le syndicat. Nombreux étaient ceux qui voulaient tout arrêter, notamment les intellectuels. Ils disaient : « Arrêtez, les chars russes sont au bout de la rue ! ».

 

Propos recueillis par Magali Bourrel

L'Homme du peuple, un film de Andrzej Wajda, au cinéma le 19 novembre

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 13.11.14 à 16:25 - Réagir

Interstellar : nouvelle frontière

Interstellar

De quelle étoffe nos rêves sont-ils faits ? Dans son chef d'œuvre Inception, Christopher Nolan nous perdait dans les abymes insondables du monde onirique. Dans son dernier long-métrage, il nous projette aux confins de l'univers et des lois de la physique.
On n'a pas manqué de comparer Interstellar au récent Gravity, autre blockbuster de science-fiction "adulte". L'ambition des deux films est en effet comparable : renouveler un genre usé jusqu'à la corde (la SF) en le prenant au sérieux, revivifier en quelque sorte la fiction par la science. Mais là où Alfonso Cuaron, se limitant à notre orbite proche, faisait ingénieusement de son réalisme même (absence de son et de frottement dans le vide cosmique) un élément spectaculaire, Christopher Nolan échafaude un scénario plus "bigger than life" que jamais : alors qu'une catastrophe écologique condamne l'humanité à l'extinction, un petit groupe de scientifiques s'efforce de trouver une autre planète habitable… à l'autre bout de l'univers. C'est là qu'interviennent les notions de trou noir et de trou de ver (sorte de raccourci dans l'espace-temps qui donne un accès direct à une galaxie lointaine), et leur corrolaires théoriques : la relativité einsteinienne, les notions de courbure de l’espace et du temps, le fameux paradoxe des jumeaux, etc (on préférera renvoyer aux nombreuses analyses parues sur internet des soubassements scientifiques du film, du plus simple au plus compliqué). Si Gravity, comme son titre l'indique ("gravité"), s'appuyait sur les lois familières de la physique newtonienne, le scénario d'Interstellar se place dans une perspective théorique autrement plus absconse (celle de la physique post-einsteinienne), qui met la représentation cinématographique au défi. Dans sa volonté de nous faire saisir ces notions, Interstellar se heurte sans cesse à deux écueils : la sécheresse de l'exposé théorique (le film compte quelques tunnels explicatifs) d'un côté, et le caractère déceptif de la mise en images de l'autre. Comment ne pas être déçu, après les promesses d'un si long voyage, par les planètes découvertes par nos explorateurs ? Comment croire à un personnage censé vieillir de vingt-trois ans en quelques minutes de film ? Il manque à Interstellar des images au pouvoir de sidération suffisamment fort pour nous faire "gober" tout ça, celles qui faisaient la nouveauté et la réussite d'Inception dans sa mise en scène du monde onirique.

Heureusement (ou pas), cette dimension n'est que le premier étage d'une fusée narrative qui quitte les hypothèses scientifiques pour partir dans le romanesque le plus échevelé… Se jetant sans espoir dans le trou noir, le Cooper de Nolan se retrouvera miraculeusement sauvé, permettant des retrouvailles avec sa fille aussi improbables qu'attendues. Ce sont finalement moins les lois de la physique qui prévalent dans Interstellar que celles du storytelling hollywoodien. Autant que dans le genre de la science-fiction, le film s'inscrit dans la tradition du mélodrame hollywoodien à grand spectacle, celle d'Autant en emporte le vent ou de Titanic : les épopées les plus grandioses, les cataclysmes les plus terribles, n'y sont que le véhicule des histoires et des sentiments les plus simples. James Cameron coulait un paquebot pour faire naître l'amour de Jack et de Rose, Christopher Nolan condamne l'humanité pour éprouver le lien entre Cooper et sa fille. C'est donc dans les scènes les plus modestes (les tête à tête entre le père et la fille) qu'Interstellar est le plus émouvant, mais aussi qu'il pose les questions les plus universelles. Comment et pourquoi sauver l'humanité si c'est pour la nier en soi-même ? Que nous importe l'avenir de l'espèce humaine quand on ne peut même pas sauver ses propres enfants ? À l'amour inextinguible de Cooper pour sa fille le scénario oppose deux contre-modèles, qui se rejoignent dans une forme d'inhumanité : l'absolu individualisme de l'astronaute (Matt Damon) qui cherche à sauver sa peau au détriment de celle des autres, et l'idéalisme froid du scientifque (Michael Caine) qui se sacrifie lui et ses proches sur l'autel de la survie de la race.

On pourrait s'abandonner à cette vision sentimentale si elle ne se doublait pas d'une idéologie ambiguë. Il est frappant de constater à quel point le film s'ancre dans un imaginaire exclusivement américain, à rebours des films catastrophes s'astreignant à un minimum d'œcuménisme (dans la représentation de l'apocalypse planétaire ou l'origine des personnages) : la mise en scène de la catastrophe écologique planétaire (puisant dans l'imagerie du Dust bowl des années 30) restera circonscrite aux champ du Midwest, tandis que le projet d'exploration de la NASA (contrainte d'agir en secret en ces temps de décroissance forcée) renoue avec l'épopée glorieuse de la conquête spatiale américaine (le cowboy astronaute composé par Matthew Mac Conaughey rappelle les pionniers de l'aéronautique de L'Étoffe des héros de Philip Kaufman). À rebours de Gravity là encore (qui en montrant la Terre vue d'un espace inhospitalier nous faisait prendre conscience de la finitude et de la fragilité de notre planète) le film délivre ainsi un message idéologique ambigu : inutile de se préoccuper de préserver notre planète, la science nous permettra d'en trouver une autre !

[Interstellar de Christopher Nolan. 2014. Durée : 169 mn. Distribution : Warner. Sortie le 5 novembre 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 13.11.14 à 12:56 - Réagir

De l'autre côté du Mur : entretien avec l'historienne Corinne Defrance

Corine Defrance est historienne, directrice de recherche au CNRS, (IRICE, Paris) et membre du LabEx « Ecrire une Histoire nouvelle de l’Europe ». Ses domaines de recherche principaux sont les relations franco-allemandes au XXème siècle, l’histoire de l’Allemagne depuis 1945, les processus de rapprochement et de réconciliation » en Europe. Elle a publié notamment Les Alliés occidentaux et les universités allemandes, 1945-1949, CNRS Éditions, Paris, 2000. Elle a visionné le film De l'autre côté du Mur de Christian Schwochow et accepté de répondre aux questions de Zerodeconduite.net.

Entretien complet sur le site pédagogique du film : www.zerodeconduite.net/delautrecotedumur

Qu'avez-vous pensé du film de Christian Schwochow, De l'autre côté du mur ?

Le film saisit le moment où les réfugiés de l'Allemagne de l'Est arrivent dans le camp de transit de Marienfelde à Berlin-Ouest. Ils croient être au bout du voyage mais de nouvelles difficultés commencent. Le réalisateur montre leur désarroi et leur inquiétude, la solidarité qui existe au sein du camp ainsi que la suspicion qui y règne. Le scénario de Heide Schwochow est fidèle à la réalité historique, il met en lumière la complexité de cette zone de transit. En cela, il nourrit la mémoire et la connaissance de cette période, qui a duré de 1949 à 1989.

Pouvez-vous rappeler les étapes qui ont précédé la construction du mur ?

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, après la défaite du Troisième Reich, il n'y avait plus d'État allemand mais des zones d'occupation. La zone d'occupation soviétique devient à l'automne 1949 la République Démocratique Allemande (RDA) et les trois zones occidentales deviennent en mai 1949 la République Fédérale d'Allemagne (RFA). La ville de Berlin se divise en quatre secteurs, chacun étant dirigé par un des Alliés (Russes, Français, Américains, Britanniques). Jusqu'en 1949, la liberté de circulation demeure, du moins à Berlin. A partir de 1949, un certain nombre de citoyens est-allemands quittent la RDA pour des motifs personnels, économiques, familiaux et/ou politiques. En réaction, la RDA ferme sa frontière avec la RFA (en mai 1952), qu'elle transforme en no man's land, gigantesque cicatrice dans le paysage : des forêts sont rasées, des barbelés sont déployés, des miradors sont érigés. Berlin demeure le lieu par lequel les passages continuent massivement (ils s’accélèrent en 1958/59 avec la « crise de Berlin ») jusqu'au 13 août 1961, date de la construction du Mur.

Existe t-il des chiffres concernant ce flux migratoire dans l'Allemagne divisée ?

L'exode est massif. La RDA se vide de sa substance. Presque trois millions d'allemands fuient l'Allemagne de l'Est jusqu'en août 1961, soit environ 1/6ème de sa population. Qui plus est, ceux qui partent sont les jeunes, les intellectuels, les forces vives du pays. Il s'agit d'une terrible hémorragie pour la RDA (et le bloc de l'Est en général), et d'une remise en cause de l'idéologie socialiste. La construction du Mur débute en août 61, deux mois après que Walter Ulbricht, le dirigeant est-allemand de l'époque, ait déclaré : ''Personne ici n'a l'intention d'ériger un mur'', un des plus grands mensonges de l'histoire.

Le régime est-allemand ne s'est-il jamais remis en cause ?

Selon lui, les citoyens est-allemands étaient attirés par les leurres du capitalisme. Il n'a pas pris la mesure de l'avertissement de juin 1953, date d'une insurrection populaire à Berlin. De nombreux départs vers Berlin-Ouest ont suivi cet évènement. C'est à ce moment là, en avril 1953, qu'est fondé le camp de Marienfelde, dont il est question dans le film. Il y avait déjà un camp d'accueil à Berlin-Ouest, dans le quartier de Charlottenburg, ainsi que dans les villes de Giessen et Uelzen. Mais après l'apparition de ce rideau de fer inter-allemand, les passages se sont faits essentiellement par Berlin. Il était donc urgent d'établir un camp d'accueil pour ceux qui arrivaient du secteur oriental de Berlin. Ce camp existe encore aujourd'hui : il accueille des demandeurs d'asile originaires de pays en guerre, comme la Syrie ou l'Afghanistan. Au total plus de 1 350 000 personnes sont passées par Marienfelde de 1953 à 1990. Le camp a connu une très forte activité de 1953 à 1961, jusqu'à la construction du Mur. Ensuite les effectifs ont chuté parce que les passages se faisaient au compte-goutte. Il y a un nouveau pic d'arrivées au cours des semaines précédant la chute du Mur de Berlin, en 1989, pic qui se poursuivra jusqu'en 1992-93.

Qui sont tous ces réfugiés du camp de Marienfelde ?

Ce sont essentiellement des réfugiés de RDA mais il y a également des ressortissants russes, polonais ou hongrois, qui ont des origines allemandes et veulent obtenir la nationalité (à l'instar, dans le film, de la camarade russe de Alexej ou de ses voisins de palier polonais). De 1961 à 2010 près de 96 000 personnes d'origine allemande, ne venant pas de RDA, sont passées par le camp de Marienfelde.

Est-ce que les conditions de vie correspondaient à celles montrées dans le film ?

L'arrivée dans ce camp était éprouvante, ce que le film montre bien. Les arrivants étaient soumis à des interrogatoires très durs, ils devaient dévoiler leur vie privée. Tous ces gens, qui avaient le sentiment d'avoir réussi, d'être enfin arrivés à l'Ouest, étaient replongés dans une ambiance de surveillance et de suspicion. Depuis 1993, il existe un mémorial à Marienfelde. On peut visiter une partie du camp et écouter des témoignages d'anciens réfugiés. En 2013, Joachim Gauck, le président de la République fédérale d’Allemagne, a prononcé un discours à l'occasion du 60ème anniversaire de la fondation de Marienfelde. Ce camp est un lieu de mémoire de la Guerre Froide et de la division de l'Allemagne.

Il règne dans le camp une ambiance de forte méfiance…

Le camp était le lieu d'une véritable lutte entre les services de renseignement des deux blocs. Les services secrets des puissances alliées (qui ont administré Berlin-Ouest jusqu'en 1990), interrogeaient les nouveaux arrivants, puis les services de renseignement ouest-allemands prenaient le relais, et parfois ensuite des associations anti-communistes non officielles. Mais, comme le montre le film, le camp était aussi infiltré par des informateurs de la Stasi. Les autorités ouest-allemandes demandaient ainsi aux arrivants de ne pas parler entre eux des réseaux qu'ils avaient utilisés pour fuir la RDA, car la Stasi cherchait, via ses agents, à identifier et à démanteler ces filières.

Jusqu'à la fin du film, on ne sait pas si Hans est un informateur de la Stasi.

Le film montre bien la déstabilisation psychologique provoquée par cette incertitude. Nelly ne sait plus à qui faire confiance, cela menace même la relation avec son fils. Elle-même est lourdement soupçonnée car elle ne rentre pas dans les cases. Il valait mieux raconter qu'on fuyait la RDA pour des raisons politiques, c'est le discours que l'Ouest voulait entendre. Dès lors que les raisons de l'exil n'étaient pas politiques ou économiques mais d'ordre personnel, comme c'est le cas pour Nelly dans le film, cela attirait les soupçons des services secrets.

Quelles ont été les réactions des pays occidentaux à la construction du mur ?

Willy Brandt, le maire de Berlin-Ouest de l'époque, est consterné par l'absence de réaction de la part des occidentaux, face au drame humain que provoque le mur de Berlin. Mais il comprend que les occidentaux, politiquement, n'ont pas le choix. Américains, Français, Britanniques et Konrad Adenauer (premier chancelier fédéral de la République fédérale d’Allemagne) comprennent que ce mur est un aveu de faiblesse de la part de l'Allemagne de l'Est, contrainte d'enfermer sa population. Il s'agit aussi d’une forme de normalisation de la guerre froide et de la fin des prétentions est-allemandes et soviétiques sur Berlin-Ouest et sur l'Allemagne dans son ensemble. Ils ne réagissent pas davantage car ils veulent éviter que la Guerre Froide ne devienne une guerre chaude. Il a fallu plus de dix jours pour que le chancelier allemand Adenauer se rende à Berlin-Ouest !

Quid de l'opinion publique occidentale ?

L'opinion internationale est bouleversée par les drames qui se produisent après la construction du Mur, comme celui de Peter Fechter, un jeune Allemand de l'Est de 18 ans. Alors qu'il tente de franchir le Mur, le 17 août 1962, les gardes-frontières est-allemands lui tirent dessus, le blessant grièvement. Les soldats américains ne peuvent lui porter secours car il se trouve sur le territoire est-allemand. Le jeune garçon meurt devant les caméras du monde entier. Les images font la une des plus grands magazines américains. C'est à partir de ce moment là que l'expression ''Mur de la honte'' est employée. Plus de 130 personnes ont été abattues en tentant de franchir le mur. Sur l'ensemble des 27 ans d'existence du mur, de 1961 à 1989, quelques centaines de personnes seulement ont réussi à passer clandestinement à l'Ouest, soit par les tunnels sous le mur, soit en ballon, soit par la mer Baltique. Un autre moyen de passer à l'Ouest pour les ressortissants du bloc de l'Est était de profiter d'un voyage professionnel pour ne pas revenir. Mais dans ce cas, la famille était arrêtée, contrôlée et harcelée par la Stasi. Il ne valait mieux pas laisser quiconque derrière soi afin d’éviter les représailles.

Propos recueillis par Magali Bourrel

De l'autre côté du Mur, un film de Christian Schwochow, au cinéma le 5 novembre

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 03.11.14 à 11:48 - Réagir