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Baccalauréat : Roumanie, no future

Il y a huit ans Cristian Mungiu remportait la Palme d'or avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, sombre tableau de la Roumanie communiste. Le tableau qu'il dresse de l’état du pays, dans Baccalauréat, son troisième film en compétition officielle (après Au-delà des collines) n’est pas beaucoup plus réjouissant.
Chirurgien à l'hôpital, Romeo s'est coulé dans une existence routinière, coincé entre sa femme avec laquelle il ne parle plus, sa maîtresse qui lui reproche ses atermoiements, sa mère vieillissante. Le seul rayon de soleil est sa fille, sur laquelle il fonde beaucoup d’espoirs : brillante élève, Eliza n’a plus qu’à décrocher la mention au baccalauréat qui permettra de valider sa bourse d’inscription dans une prestigieuse université anglaise. Mais à quelques jours de l'examen, Eliza est agressée sur le chemin du lycée. Choquée et blessé au poignet, elle n’est plus dans les meilleures conditions pour décrocher l’indispensable sésame. Craignant que cet événement ne gâche des années d'efforts et d'espoirs, Romeo se résout à remiser ses grands principes moraux au placard, pour assurer à tout prix la réussite de sa fille. Il plonge ainsi le pied dans les eaux nauséabondes qu’il avait toujours voulu éviter, celles des "échanges de bons procédés", des enveloppes données de la main à la main, des dossiers qu’on fait remonter dans la pile. À travers le personnage de Romeo, Cristian Mungiu brosse le tableau d'un pays que le capitalisme n’a pas guéri de la maladie de la corruption (qui apparaissait dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours et les sketchs du film Chansons de l'âge d'or), et le portrait d’une génération désenchantée : Romeo et sa femme sont rentrés à la chute de Ceaușescu, pleins d'espoirs et d'idéaux, pour construire un pays nouveau. Vingt ans plus tard, ils ne croient plus à rien, et misent tout sur leur fille qu’ils pressent de partir à l’étranger, comme s’il n’y avait plus rien à espérer de la Roumanie.

Comment être fidèle à ses principes quand c’est la chair de votre chair qui est en jeu ? Comment continuer à croire en la justice quand celle-ci est quotidiennement bafouée autour de vous ? Comment rester un agneau dans une société de loups ? Cristian Mungiu orchestre en longs plans-séquences parfaitement rythmés (semblable en cela à Cristi Puiu dans Sieranevada, l’autre film roumain de la compétition) la descente aux enfers de Romeo, à qui cette faute initiale va tout faire perdre, jusqu’à l’estime de sa fille. Comme dans un film de Michael Haneke (l'Autriche n'est pas loin), des incidents inexpliqués (une brique lancée à travers la vitre, des essuie-glaces vandalisés) viennent alourdir le climat d'angoisse, et alimenter la paranoïa de Romeo. Le film se hisse ainsi à un niveau métaphysique, donnant l'impression qu'une culpabilité quasi ontologique pesant sur les épaules du personnage principal. 

Baccalauréat de Cristian Mungiu, Roumanie, 2016, Durée : 127 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Dans les salles par zama le 21.05.16 à 19:40 - Réagir

La Fille inconnue : crime et châtiment

Loving de Jeff Nichols

Le cabinet où exerce le docteur Jenny Davin (Adèle Haenel), situé dans un quartier déshérité de Liège, est le réceptacle des misères du monde. Le travail est harassant et mal rémunéré, la violence toujours prête à éclater, et les jeunes confrères ne se bousculent pas pour reprendre le cabinet à l’issue du remplacement de Jenny, qui doit intégrer un centre de santé. Mais un événement tragique va faire dévier Jenny de son itinéraire tout tracé : un soir, une fois n’est pas coutume, elle refuse d’ouvrir quand un patient sonne bien après la fermeture ; elle apprendra le lendemain qu’il s’agissait en fait d’une jeune femme en détresse, fuyant une agression, et dont le corps sans vie a été retrouvé non loin de là. La révélation plonge le docteur dans un abîme de remords : si elle avait ouvert, la "fille inconnue" ne serait pas morte. Endossant la responsabilité de cet être qui n’a pas de nom mais dont la caméra du cabinet a capté l'image, Jenny va se lancer dans une (en)quête obstinée pour retrouver l’identité de la jeune femme, et peut-être éclairer les circonstances de sa mort.

Pure héroïne dardenienne (à l’image de Rosetta, Lorna ou de la Sandra de Deux jours, une nuit), Jenny ne se pose pas de questions, elle fonce bille en tête : c’est l’énergie de leurs héros et héroïnes, ainsi que la lisibilité de sa quête, qui confèrent leur puissance dramatique aux films des frères Dardenne. L’originalité de Jenny est qu’elle est moins aiguillonnée par une nécessité subjective que transcendée par un impératif éthique : moderne Antigone qui entend rendre hommage à la sépulture de sa sœur, et qui ce faisant incarne les valeurs morales universelles. Sans vraiment chercher à le faire (son seul souci est de trouver le nom de la "fille inconnue"), elle va mettre les autres, les médiocres, les égoïstes, les salauds, face à cet universel moral. C’est une très belle idée que ce processus passe par le visage de la fille inconnue, ce visage capté par la caméra de surveillance quelques minutes avant sa mort : ce visage produit un ébranlement moral chez tous ceux à qui elle le montre, comme une réminiscence de la philosophie d’Emmanuel Levinas…

La Fille inconnue est ainsi un film âpre mais profondément optimiste, à l’image de son personnage principal. Jenny est seule, elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas de petit copain, elle passe la nuit dans son cabinet. Mais elle est perpétuellement dans le souci de l’autre, avec ses patients, ses confrères (le généraliste qu’elle remplace, l’interne qu’elle a en stage). Elle fait partie de ces "tisserands" décrits par le philosophie Abdennour Bidar, qui renouent les liens du vivre ensemble, qui réparent le corps social blessé. À l’inverse d’une conception libérale qui proclame la primauté de l’individu sur la société ("There’s no such thing as society" disait Margaret Thatcher), La Fille inconnue nous montre qu’il n’y a pas d’individu sans intersubjectivité, comme l’avait expérimenté Raskolnikov dans Crime et châtiment, pas d’échappatoire à la justice des hommes. 

La Fille inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne, Belgique-France, Durée : 113 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 21.05.16 à 01:39 - Réagir

Loving : l'histoire à hauteur de couple

Loving de Jeff Nichols

On conseillera aux enseignants (sans doute nombreux) qui emmèneront leurs élèves découvrir Loving en salles, de ne pas trop, une fois n'est pas coutume, préparer ceux-ci à la séance. Si le film s'inspire d'un épisode marquant de l’histoire du mouvement des droits civiques, il gagne à être reçu le plus naïvement possible : le parti pris du cinéaste Jeff Nichols, est en effet de mettre en scène ce récit non comme "l'affaire Loving vs Virginie", mais comme le récit de la vie de deux personnages nommés Richard et Mildred, que rien ne destinait a priori à entrer dans les livres d’histoire.

Les amoureux Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) vivent dans un district pauvre où blancs et noirs cohabitent naturellement en osmose, mais dans un état qui en cette année 1958 pratique les lois parmi les plus ségrégationnistes des États-Unis. Quand Richard demande, comme une évidence, sa main à Mildred, enceinte de leur premier enfant, on devine aux réactions mitigées de leur entourage que la décision ne va pas de soi : les unions interraciales sont alors encore strictement prohibées,  et Richard est obligé d’emmener Mildred et leur témoin dans l’état voisin (le District of Columbian) pour officialiser leur mariage. Le couple est bientôt arrêté sur dénonciation anonyme, jeté en prison, et la décision soi-disant "clémente" du juge tombe comme un couperet : la peine d’un an de prison avec sursis dont ils écopent est suspendue, à condition qu’ils quittent immédiatement l’état et n’y remettent pas les pieds, pour une période d’au moins vingt-cinq ans. Pendant des années le taiseux Richard et la sensible Mildred vivront le déchirement de l’exil, les allers et retours clandestins pour aller voir leurs proches, la menace de la police, jusqu’à ce que Mildred se décide à écrire au ministre de la Justice Robert Kennedy pour attirer son attention sur leur situation.

Cette histoire, Jeff Nichols prend le temps de nous la raconter, de donner chair et épaisseur à ses personnages. Il s’attarde sur les moments d'intimité et les gestes de tendresse, les repas en famille et les plaisirs simples, le passage des années et les enfants qui grandissent… L’histoire, la grande, n’entrera dans le film que par la bande, et ne fera jamais dévier le récit de son axe : même quand les avocats de l’ACLU parviendront à porter l’affaire devant la Cour Suprême, Jeff Nichols préfère coller à ses personnages, qui refuseront d'assister à l'audience…

Cette attention accordée à l’humanité de ses personnages, portée par une mise en scène d’une exemplaire sobriété, est le moteur à la fois d’un mélo bouleversant et d’un des plus beaux films sur le mouvement des droits civiques : jamais le cinéma ne nous a fait sans doute ressentir aussi douloureusement l'horreur des lois ségrégationnistes, qui déniaient à certains êtres humains les droits les plus élémentaires.  

Loving de Jeff Nichols, États-Unis, 2016, Durée : 123 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.16 à 00:40 - Réagir

American Honey : conte cruel de la jeunesse américaine

American honey de Andrea Arnold

"J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie". La célèbre phrase de Paul Nizan pourrait être mise en exergue des trois derniers longs métrages d’Andrea Arnold, qui des HLM du grand Londres (Fish tank) aux suburbs du Sud étasunien (American honey), en passant par les landes du Yorkshire il y a deux siècles (Les Hauts de Hurlevent), explorent avec empathie les affres de la jeunesse déshéritée… Père (ou beau-père ?) incestueux, mère évanouie dans la nature, petite sœur et petit frère à charge : c’est peu de dire que l’horizon de Star (Sasha Lane) est aussi bouché que son prénom est céleste. Aussi l’appel est irrésistible quand elle croise la route du séduisant Jake (Shia LaBeouf), et de sa charismatique bande, qui sillonnent les routes américaines afin de fourguer aux bons samaritains des abonnements à des magazines que plus personne ne lit.

La réalité ne tarde pas à apparaître à Star dans tout ce qu’elle a de sordide : le boulot est dur et humiliant, la paye est congrue (et vite dépensée en défonces de toutes sortes), et le beau Jake se révèle être l’employé zélé en même temps que le toy-boy de Krystal, la patronne. Le petit groupe tient à la fois de la secte (la communauté de jeunes paumés), du bordel motorisé (avec Krystal en mère maquerelle et Jake en recruteur) et de la caricature d’entreprise capitaliste (les méthodes de Krystal pour manager ses vendeurs) ; à moins qu’on y voie un remake contemporain de l’Île aux jeux du Pinocchio de Disney, qui attirait les enfants pour les transformer en bêtes de somme…  Andrea Arnold filme ces laissés pour compte de l'Amérique avec une empathie qui rappelle le cinéma social dont elle est issue, mais elle tempère le misérabilisme des situations par l'énergie des comédiens et de sa mise en scène, portée notamment une bande originale tonitruante.

La grande qualité du film est de ne jamais tomber dans le scabreux, et d’éviter les drames sans cesse annoncés (il se distingue en cela, à partir des mêmes prémisses, de l'outrancier et clippesque Springbreakers d’Harmony Korine), même quand Star se met consciencieusement en danger pour mirer son "reflet dans un œil d’homme" (à la manière de l'héroïne adolescente de Fish tank). Mais c’est au prix d’un certain surplace scénaristique qui nous fait trouver la route (2 h 42 pour la version présentée à Cannes) bien longue.

American Honey d’Andrea Arnold, États-Unis, 2016, Durée : 162 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 19.05.16 à 23:01 - Réagir

Paterson : la poésie du quotidien

Paterson de Jim Jarmusch

Paterson est à la fois le nom d'une ville du New Jersey, celui du recueil que lui a consacré le poète William Carlos Williams, et celui du héros du film de Jim Jarmusch, un conducteur de bus (interprété par Adam Driver) qui écrit de la poésie à ses heures perdues. Mais comme l'écrit W.C. Williams dans ses notes : "A man in himself is a city".

Le film suit le découpage cadencé d'une semaine ordinaire, du lundi au lundi, et accompagne Paterson depuis son lit jusqu'au pub le soir, qu'il soit chauffeur de bus-poète ou compagnon réservé de Laura (Golshifteh Farahani), sa femme virevoltante et douce à la fois. Rien de monotone pour autant dans la série des jours qui s'égrènent, car le réalisateur introduit de subtiles variations autour de la répétition, sources d’un humour discret mais aussi d'une atmosphère où l'étrange, voire le surnaturel empruntent les chemins du quotidien. Ainsi il suffit que Laura se réveille le matin avec l'idée d'un rêve-désir, celui d'avoir des des jumeaux pour que, tout au long de la semaine, Paterson croise des jumeaux, comme le signe d'une présence supérieure. Ce jeu de doubles nourrit aussi la représentation du couple à la fois gémellaire et contrasté :  Paterson et Laura sont des créateurs chacun à leur façon, des poètes du quotidien, le premier à travers ses vers, la seconde en confectionnant des cupcakes, ou en repeignant l'appartement en noir et blanc. Mais il est aussi réservé et lunaire qu'elle est exubérante et solaire, sa création n'occupe l'espace que de quelques lignes de vers libres par jour, tandis qu'elle se lance avec joie et sans fatigue dans des projets qui semblent démesurés.

En soulignant ces oppositions de jour en jour, le film montre deux manières d'appréhender le quotidien, soit en le modifiant constamment (Laura), soit en s'y coulant sans se morfondre (Paterson). À ce titre, Paterson est le film à la fois le plus métaphysique et le plus proche du réel parmi ceux qui ont jusqu'alors concouru. Ainsi la structure est plus complexe qu'il n'y paraît puisqu'elle mêle la variation et l'opposition dans la répétition. Peut-être a-t-elle été inspirée par le nom même du poète dont le patronyme répète le prénom (William) en variant (Williams) et qui joue sur l'opposition (l'ascendance anglophone de Williams contrastant avec celle hispanique de Carlos).  C'est aussi un film d'art humaniste, où les poèmes s'impriment sur l'écran, soutenus par la voix intérieure de Paterson, des poèmes qui relèvent du haïku, naissant de pensées de l'infra-ordinaire. D'ailleurs Laura glisse toujours dans la gamelle de Paterson une représentation de Dante ou d'autres poètes illustres ; elle magnifie son grand poète, qu'elle compare à Pétrarque, et dont elle espère bien pouvoir être la Laure, la muse. Le film se ferme ainsi sur un très beau message, à travers la rencontre surnaturelle de Paterson et d'un mystérieux Japonais, lui aussi féru de poésie : celui-ci rappelle à Paterson que de grands artistes ont aussi exercé d'autres métiers pendant qu'ils créaient, comme si la vie simple et le quotidien nous exhortaient à faire entendre leurs résonances sur notre voix intérieure, et que, définitivement, un conducteur de bus pouvait cacher un grand poète.

Paterson de Jim Jarmusch, États-Unis, 2016, Durée : 113 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 19.05.16 à 16:04 - Réagir