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Timbuktu : entretien avec le politologue Michel Galy

Michel Galy est politologue et sociologue. Chercheur au Centre d’Etudes sur les Conflits, liberté et sécurité (CCLS), il est professeur de géopolitique à l'Ileri (Institut des relations internationales) de Paris et membre du comité de rédaction de la revue " Cultures et Conflits ". Coordinateur de l'ouvrage La Guerre au Mali aux éditions La Découverte en 2013, il a accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net, à propos du film d’Abderrahmane Sissako, Timbuktu.

Dans une interview, Abderrahmane Sissako compare le djihad à une auberge espagnole. Qui sont ces combattants ? D’où viennent-ils et pourquoi ?

Comme le montre le film, c’est en effet une internationale de djihadistes combattants qui a occupé Tombouctou en 2012. Ils venaient aussi bien d’Algérie (les plus nombreux) que d’Afghanistan, du Pakistan ou du Nord du Nigéria. Ce qui les fédère, c’est le désespoir. Tout comme ceux qui s'engagent pour le Hamas à Gaza ou auprès des Frères musulmans en Egypte, ces hommes sont des déshérités, des laissés pour compte. N’ayant plus espoir ni dans l’État ou un quelconque système électif, ni dans le développement à l’occidentale, ils se tournent vers une sorte d’islam mythique et rétrograde, qui offre une compensation symbolique à leur situation. Au passage, il est intéressant de s’arrêter sur le nom du mouvement religieux du Nigéria Boko Haram (groupe sunnite pour la prédication et le djihad) : en arabe, le terme « Boko » signifie livre et « haram » signifie interdit. En somme, « l’éducation occidentale est mauvaise ». C’est la raison pour laquelle ils interdisent l’instruction, la lecture, la musique... 

Il y a une problématique spécifique au Mali.

Les islamistes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) qui étaient à Tombouctou, ceux du Mouvement pour l’Unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) à Gao ou d’Ansar Dine, ont des positions très différentes par rapport à l’État malien. Mais ils font leur lit de la faillite du développement et du système occidantal qui l'a porté. A Tombouctou comme à Gao, malgré les milliards de francs CFA déversés ces trente dernières années, depuis les "pseudo-indépendances" de 1960, il n’existe toujours pas d’école, de puits, ni même de système de santé. Les insurgés sont dans une situation doublement périphérique : périphérie politique par rapport à Bamako et périphérie sociale puisque ce sont des nomades, souvent Touaregs, qui nourrissent une rancœur contre les négro-africains du sud dans le cas du Mali. Bien au-delà du Mali, dans toute cette zone saharo-sahélienne, ces touaregs ont l’impression d’être les dupes des temps des indépendances. Celles-ci ont transformé les dominants d'hier en subalternes. Les indépendances les ont dépossédés et placés en situation de subalterne par rapport à l’État central. L’occupation de Tombouctou en 2012, et la tentative jusqu’en janvier 2013 de prendre le pouvoir dans la capitale malienne Bamako, constituent une forme de revanche. Leur tentative a échoué à cause de l’opération Serval menée par les militaires Français en janvier 2013.

Dans quelle situation se trouve le Mali aujourd’hui ?

Les mouvements indépendantistes proches du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) ne tiennent qu’une ville, Kidal, une petite cité-État touareg où ils sont dominants. Les Touaregs ne possèdent que 10 à 20% du Nord du territoire malien. L’avant-garde militante veut un État, comme les kurdes au Proche-Orient. C’est un peuple sans état. Leurs aspirations vont bien au-delà de Kidal et du Nord-Mali. Ce qu’ils appellent l’Azawad est un territoire presque entièrement désertique situé dans le Nord du Mali, recouvrant des zones saharienne et sahélienne, dont des groupes séparatistes Touaregs qui réclament l'indépendance, qu'ils ont proclamée en 2012, avant d'y renoncer le 14 février 2013. Aucun État n'a reconnu cette revendication et le territoire est encore le plus souvent appelé « Nord du Mali ». Les Touaregs veulent un foyer national touareg dans cinq pays, dont la Mauritanie (où le film a été tourné), le Nord du Niger, une partie de la Lybie. C’est leur projet national.

Comment distinguer les indépendantistes Touaregs des djihadistes tels que montrés dans le film ?

Dans le cas de Tombouctou, les djihadistes sont plutôt d’origine étrangère mais dans d’autres zones comme celle de Gao, avec le Mujao et Ansar Dine, des villages entiers sont islamistes. Il ne faut pas voir les islamistes comme un groupe extérieur à la société. À Bamako, on estime qu'ils comptent entre 15 et 20% de sympathisants parmi la population. Ce n’est pas par la seule option militaire que le problème sera résolu. Des réformes en profondeur sont nécessaires. Depuis six mois, des négociations se déroulent d’ailleurs à Alger entre le gouvernement central du président malien Ibrahim Boubacar Keïta et les représentants des groupes touaregs, dont quelques-uns qui sont proches des djihadistes combattants.

Sur quoi portent ces négociations ?

Du côté étatique, il est question d’un désarmement en échangé d'une décentralisation poussée. Les indépendantistes touaregs réclament eux une large autonomie, puisque le mot indépendance est tabou pour l’État central, ainsi que pour une myriade d’organisations internationales qui soutiennent ces négociations. Les djihadistes ne se reconnaissent pas dans ces revendications, même si à titre individuel, ils peuvent se retrouver dans certaines factions indépendantistes. Il n’existe pas de bons Touaregs d’un côté et de méchants djihadistes de l’autre. Il y a une interpénétration entre les groupes, des passerelles notamment par les réseaux familiaux.

Quelles sont les conséquences de l’opération militaire française sur le terrain ?

On peut parler d'un demi-succès, ou d'un demi-échec. Il y avait environ 3000 djihadistes combattants. Un tiers peut-être d’entre eux ont été tués. Une autre partie a été emprisonnée. Ceux de la base, la piétaille, ont été rendus à la vie civile, certains se sont peut-être inscrits au MNLA. Le reste des combattants, peut-être un millier, a reflué vers les pays extérieurs. C’est pourquoi la France a été forcée de former une contre-guérilla, l’opération Barkhane, menée au Sahel depuis le mois d’août 2014. Elle s’étend sur les cinq pays de la zone sahélo-saharienne : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Le plus grave dans ce processus est le fait que les accords de défense signés avec les pays de la zone permettent aux forces françaises de nomadiser, comme les islamistes ou les Touaregs, et donc de franchir les frontières sans en demander l’autorisation. La réponse est pertinente d'un point de vue militaire, mais les conséquences politiques sont graves car ce faisant, on affaiblit les États que l’on prétend défendre. Le problème n’est pas traité en profondeur. Dans notre ouvrage La Guerre au Mali (La Découverte, 2013), le politologue Bertrand Badie appelle à un traitement social du djihadisme qui s’attaquerait à ses causes.

Qu’en est-il de la population civile au Mali ?

Elle pense exactement l’inverse de ce qu’on pense à Paris. Les Français sont contre les méchants djihadistes que le cinéaste met en scène de manière un peu manichéenne. En France, on soutient les Touaregs, ces hommes en bleu filmés de façon très romantique par Abderrahmane Sissako, qui sont également les alliés habituels de l’armée française… Tandis qu’à Bamako, on diabolise les Touaregs : ce sont les anciens seigneurs, les ennemis traditionnels. Les revendications islamiques semblent certes un peu exagérées, mais cela ne les choque pas autant que nous. Ce contraste entre notre vision et celle de la population malienne se focalise sur la ville de Kidal, qui cristallise le nationalisme malien. À Bamako, l'opinion estime qu'il est anormal que Kidal soit en dehors de la République malienne et soupçonne les Français d'être du côté des Touaregs.

En plus des forces françaises, la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali) est également présente au Mali.

L’Union européenne (qui agit un peu comme le cache-nez de la France) a déversé depuis un an un pactole de trois milliards d’euros, destiné à relancer le développement du Mali : cet argent est sensé servir à reconstruire les mausolées détruits de Tombouctou, à faire sortir de terre des routes, des écoles, des dispensaires. Le risque est que cet argent se perde une nouvelle fois dans les sables de la corruption. Le Nord pourrait devenir inaccessible à cause des problèmes de sécurité et les routes, les dispensaires et les écoles ne seront toujours pas construits.

Le conflit au Nord Mali a aussi entraîné un exode massif de la population, des réfugiés qui se retrouvent aujourd’hui par milliers dans des camps, au sein des pays limitrophes.

Nombreux Maliens, au moment de la conquête touareg et ensuite djihadiste, ont été obligés de quitter le pays et se réfugier en Mauritanie. Médecins sans frontière a rédigé un rapport terrible nommé Perdus dans le désert à propos de ces camps qui se trouvent au milieu de nulle part, dans une zone saharienne très dure. Les réfugiés y survivent dans des conditions précaires. Près de 80% de réfugiés sont des Touaregs. Les tenants d’un islam fondamentaliste qui essayaient au Mali, non sans résistance, d’empêcher la danse, la musique, d’instaurer un couvre-feu et d’interdire les relations hors mariage, le font aujourd’hui dans les camps de réfugiés hors du Mali.

Pourquoi les djihadistes qui sont issus eux-mêmes de la misère font vivre la terreur à des populations vivant dans le même dénuement ?

Radio France Internationale a publié sur son site un reportage intéressant sur le sujet. Quand l’armée française, entre janvier et avril 2013, a poursuivi les djihadistes depuis Mopti, Gao, Tombouctou, des documents internes du mouvement islamiste ont été retrouvés. Un des leaders qui passait pour un des plus violents, Abou Zaïd, y écrivait qu'il fallait d'abord obtenir la sympathie de la population, conquérir "les cœurs et les esprits", comme le disaient les Américains en Afghanistan, pour pouvoir ensuite imposer progressivement la charia. Pour obtenir la sympathie de la population, les djihadistes ont par exemple fait baisser le prix des aliments de base (tout simplement parce qu’il y avait plus de douane), ils ont salarié les jeunes au chômage… Mais d’autres leaders n’étaient pas d’accord, ils voulaient imposer une charia très violente.

Les djihadistes cherchaient à ébranler l’opinion internationale en détruisant le patrimoine culturel de Tombouctou.

Les saints, les tombeaux, il y en a un peu partout, au Maroc, au Sénégal, mais la ville de Tombouctou est un symbole : c’est une capitale culturelle, elle a constitué pendant des siècles un carrefour entre le Maghreb et l'Afrique noire. Dans le contexte culturel occidental la destruction des mausolées et des manuscrits est un geste très choquant, qui rappelle la destruction des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans afghans en mars 2001. Mais pour comprendre, il faut se resituer dans un contexte musulman, et faire un parallèle avec l'iconoclasme chrétien, byzantin ou protestant. Les idoles ou les saints sont des faux symboles, il faut les détruire pour revenir à une relation directe entre Dieu et les fidèles. La destruction des mausolées, est un peu comme, toute proportion gardée, la lutte contre le paganisme en occident. Pour les islamistes, il s’agit de rétablir un islam orthodoxe contre le culte des saints. Chacun sait qu’en Occident, l'Église a lutté contre le culte des saints, ressenti comme une résurgence du paganisme gréco-romain. Autant pour nous et pour un certain nombre de Maliens (attachés à leurs saints, qui servent d’intermédiaires entre Dieu et les hommes), c’est choquant, autant pour ceux qui ont une vision plus fondamentaliste de l’islam, c’est une démarche qui est vue avec bienveillance. C'est très différent des lapidations, comme celle à laquelle on assiste dans le film et le retour à une charia sanglante.

La lapidation à mort de ce couple ayant eu des enfants hors mariage à Aguelhok en 2012 a été le déclencheur de l’écriture du film Timbuktu. Leurs bourreaux avaient filmé la scène et l’avait diffusé sur internet. La propagande et les mises en scène des djihadistes sont stupéfiantes.

Elles sont moins accentuées que pour l’État islamique DAESH en ce moment, qui en fait une utilisation sidérante. Ils possèdent même une unité axée sur la propagande, sur les réseaux sociaux où ils montent des films ultra violents de décapitations.

Propos recuillis par Magali Bourrel

Timbuktu de Abderrahmane Sissako, actuellement en salles

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 10.12.14 à 10:39 - Réagir

Les Héritiers : à l'école des (bons) sentiments

Les Héritiers

Les Héritiers fait office de miracle. Tout d’abord celui qui consiste à voir le scénario imaginé par Ahmed Dramé réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar. On se dit en effet que la pratique du scénario en France n’est pour une fois pas l’apanage d’un club très fermé, dont les membres se retrouveraient de collaborations en collaborations. Ahmed Dramé, 21 ans, n’a pas le profil-type : il a remporté en 2007, avec sa classe de seconde du lycée Léon Blum de Créteil, le Concours national de la résistance et de la déportation, et c’est de cette expérience qu’il a tiré ce scénario, en hommage à sa professeure d’Histoire-Géographie d'alors (incarnée à l'écran par Ariane Ascaride). Mais il y a un autre miracle, et celui-là tient à la représentation d’une métamorphose, celle d’une classe de seconde intenable et vouée à l’échec en une équipe de rédaction autonome que ne désavoueraient pas les journalistes des grands hebdomadaires français.

Nous avouerons que ce deuxième miracle nous a moins séduit que le premier et que le titre, faisant référence au célèbre ouvrage de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, s’applique mieux à la trajectoire d’Ahmed Dramé qu’à celle de la classe. On perçoit bien combien dans le contexte actuel de diffusion de l’antisémitisme (soulignée par quelques faits divers sordides) ce film peut paraître salutaire, en donnant à voir des jeunes issus de banlieue, et donc de milieux a priori défavorisés, reprendre le flambeau du devoir de mémoire et se trouver en tant qu’élèves et qu’individus. Mais que de poncifs et d’invraisemblances pour faire jaillir une émotion bien mécanique ! Ainsi le personnage de Mélanie (interprétée par Noémie Merlant, un peu trop grande pour une élève de seconde), censé incarner la "rebelle" de la classe, est tellement caricatural dans la violence qu’il porte qu’on peine à adhérer à la métamorphose qui le transforme en petite sœur de Simone Veil ; ainsi Max, le rigolo du groupe (Stéphane Bak), qui claque une porte parce qu’il vient de découvrir le rôle de l’Etat français dans la déportation des enfants… Tous ces revirements sont excessivement soudains, comme si on était dans un conte pour enfants, ou plutôt un conte pour adultes qui auraient besoin de se rassurer au sujet d’une jeunesse qui leur fait de plus en plus peur.

Dans ce film, hommage est rendu à la professeure, soit, mais en quoi le voit-on agir en tant qu'enseignante ? Anne Guéguen est bienveillante, elle sait répondre aux élèves et distinguer un « génocide » d’un « massacre », mais jamais on ne nous explique par quelle magie pédagogique ces élèves qui n’ont jamais travaillé (tout court, et encore moins ensemble) vont se transformer en équipe d’investigation de choc. C’est par le recours constant à l’émotion que ces élèves de seconde vont prendre en charge leur devoir de mémoire. Que le témoignage du survivant de la déportation Léon Zyguel soit nécessaire, central et intense, cela va de soi, mais que l’une des raisons pour laquelle la réception de ce témoignage passe soit le recours à l’émotion même d’Anne Guéguen (qui déclare, avant la venue du témoin, qu’elle ne supporterait pas que cela se passe mal), démontre la fragilité de la cohésion… Ce qui cimente le groupe dans Les Héritiers c’est l’émotion, la même qui va fédérer le public dans la salle. Or, un travail pédagogique est justement celui qui doit mettre à distance l’émotion, ce que fait si bien l'enseignante quand elle décrypte une image chrétienne du Moyen-Âge, et ce qui ne va pas sans heurts.

À quoi doit servir le devoir de mémoire ? À ce que « cela » ne se reproduise plus, s’est-on entendu répondre pendant des générations. Pour autant, le fait de se rassurer avec des mots ou des concepts qui cloisonnent les événements historiques, tels que « génocide » et « massacre », apparaît aussi de plus en plus artificiel dans un monde où sont diffusées quasi quotidiennement les images de civils massacrés et d'enfants sacrifiés. N’oublions pas qu’aujourd’hui c’est la même émotion qui porte des apprentis djihadistes à s’enrôler et à commettre des actes innommables au nom d’une justice bafouée. Pour être plus convaincant le film n’aurait pas dû reculer devant ces difficultés : comment refuser l’ignoble et l’horreur aujourd’hui ? C’est là aussi que le film ne cesse d’asséner ses clichés : l’élève fraichement converti qui fait la morale aux autres, la jeune fille libérée qui après s'être fait traiter de « pute » revient avec bandeau et jupe longue… Comme si l’intitulé du concours, « Les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi », ne pouvait que se heurter à une jeunesse majoritairement de confession musulmane.

À ce titre la scène la plus intéressante du film est son ouverture : une ancienne élève voilée vient réclamer son diplôme, qu'on lui refuse sous prétexte qu’elle ne veut pas ôter son voile. La caméra ne juge pas, elle prend ce risque, le spectateur ne sait pas de quel côté elle penche, tant les discours qui s’opposent semblent l’un et l’autre violents et obtus… L’École devrait être le lieu du dialogue, de l’apaisement, de l’effort offert à l’autre et non pas de l’affrontement vociférant et stérile : l’exemple de cette classe de seconde qui va se fédérer en est la preuve démonstrative, artificielle voire simpliste. Il est dommage d’avoir renoncé à montrer une École « sport de combat », façon Entre les murs, pour promouvoir ainsi une « école des bons sentiments ».

[Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar. 2014. Durée : 105 mn. Distribution : UGC. Sortie le 3 décembre 2014]

Pour aller plus loin

Le dossier pédagogique du film
Une analyse critique du Concours National de la Résistance et de la Déportation

 

Posté dans Dans les salles par comtessa le 08.12.14 à 16:39 - Réagir

White god : la révolte des animaux

Il faut croire que le climat n'est pas des plus légers dans la Hongrie de l'ultra-réactionnaire Viktor Orban, pour avoir inspiré au cinéaste Kornél Mundruczó cette étonnante parabole canine, qui a remporté le Prix Un Certain Regard du dernier Festival de Cannes. Le film prend d'ailleurs pour point de départ une mesure fiscale réellement imaginée par le gouvernement Fidesz en 2011, qui consistait à taxer les propriétaires de chiens, en exonérant les seules races hongroises. Dans la dystopie imaginée par Mundruczó, la distinction s'établit entre chiens de pure race et bâtards : abandonnés par leurs propriétaires, livrés à eux-mêmes dans les rues, les seconds sont pourchassés pour être regroupés dans des chenils avant d'être euthanasiés…  jusqu'au jour où un Spartacus à quatre pattes lance le signal d'une immense révolte.

Le film y gagne des séquences littéralement stupéfiantes, au cours desquels une meute gigantesque (plus de 300 chiens ont été utilisés par le tournage) déferle dans les rues désertes, s'attaque aux habitants, s'affronte à la police anti-émeutes… Une référence vient immédiatement, celle des Oiseaux : comme le film d'Hitchcock, qui fit date en son temps, White god joue sur cette peur viscérale de l'animalité, le "meilleur ami de l'homme" se transformant ici en bête sauvage. Hélas, le film ne pouvant tenir seulement sur ces scènes extraordinaires (qui ont sans doute permis au film de remporter son prix à Cannes), le scénario les a enchâssées dans une intrigue beaucoup plus conventionnelle, mettant en scène notre fameux Spartacus (le chien Hagen) et sa maîtresse (une toute jeune fille prénommée Lili). Une fois que le père de l'a obligé à se séparer de son fidèle compagnon, le film se divise en deux histoires parallèles : les malheurs du chien (qui tombe dans les mains d'un organisateur de combats canins clandestins) et les états d'âme de la jeune fille (ostracisée par ses camarades), tous deux confrontés à la cruauté des hommes… Si l'on a du mal à s'intéresser, faute d'enjeux dramatiques forts, à la partie mettant en scène les humains, la fiction animalière souffre elle des maux habituels du genre, déjà pointés par André Bazin ("Montage interdit", texte paru en 1957 dans les Cahiers du cinéma) : les artifices du montage (qui permet d'échafauder une histoire "sans que les protagonistes aient presque jamais fait autre chose que se tenir tranquilles dans le champ de la caméra") et du fameux effet Koulechov n'arrive pas toujours à compenser l'absence de direction "d'acteurs"… Surtout, dans le cas de White God, l'anthroporphisme inhérent au genre entre en contradiction avec les scènes de sauvagerie qui constituent l'acmé du film…

White god est donc un film hybride, et quelque peu bancal. La parabole est en tout cas suffisamment transparente pour se passer d'explication : cette chasse aux "sang-mêlés" dans une société crispée métaphorise la dérive xénophobe d'un régime national-populiste… Comme le dit le proverbe, "The more I see men, the more il like dogs."

[White god de Kornél Mundruczó. 2014. Durée : 119 mn. Sortie le 3 décembre 2014]

Posté dans Dans les salles par zama le 05.12.14 à 16:27 - Réagir

Iranien : entretien avec Didier Mineur

Peut-on discuter de laïcité avec le partisan d’une république théocratique ? Didier Mineur, professeur de philosophie politique, éclaire les enjeux du débat qui dans le film Iranien oppose le cinéaste, athée déclaré, à quatre mollahs.

Cet entretien est extrait du n° 2 du magazine Lumières sur, édité par Zérodeconduite en partenariat avec le réseau Canopé.

Voir également notre site pédagogique sur le film : www.zerodeconduite.net/iranien

Zérodeconduite.net / Lumières sur : On pourrait résumer le débat mis en scène dans le film Iranien à la question suivante : la laïcité est-elle, comme le prétendent les mollahs, une religion comme une autre ou, comme l’exprime le réalisateur, un cadre où toutes les religions peuvent s’exprimer ?

Didier Mineur : La laïcité s’enracine dans le projet philosophique libéral des Lumières, qui fonde notre modernité politique. La philosophie libérale pose deux principes fondamentaux : l’égalité entre tous (notamment entre homme et femme, même s’il a fallu du temps pour que le principe d’égalité s’applique au rapport entre les sexes) et la liberté ou l’autonomie individuelle. Toutes les constructions institutionnelles de nos «démocraties libérales» se basent sur ces principes fondamentaux. Ainsi la nécessité d’une séparation du religieux et du politique découle du principe de liberté de l’individu : pour que je puisse adhérer librement à une philosophie de l’existence (qu’elle soit religieuse ou pas), il ne faut pas que l’on m’en impose une dans l’espace public.

Zdc / LS : La laïcité est donc une invention des Lumières ?

DM : Le principe de séparation du religieux et du politique a des racines historiques beaucoup plus lointaines dans la culture occidentale. Le principe chrétien selon lequel il y a deux pouvoirs, temporel et spirituel, qui sont également légitimes, est sans doute l’une de ses origines. La nécessité d’assurer la coexistence de populations qui ne partagent plus la même croyance, au moins depuis les guerres de religion, a plus tard contribué à renforcer la séparation. Mais l’idée d’une sphère publique neutre garante de la liberté de l’individu a en effet été pensée par les philosophes des Lumières.

Zdc / LS : Pourtant, la laïcité est parfois présentée comme l’ennemie des religions.

DM : Tout dépend de quelle laïcité on parle. On peut établir une distinction entre une version anglo-saxonne de la laïcité, traditionnellement plus favorable aux religions, et une laïcité «à la française» qui chercher à limiter leur influence. Ces deux conceptions partent du même principe fondateur, celui de l’autonomie individuelle, mais l’interprètent différemment. Dans la conception anglosaxonne, celle par exemple qui animait les Pères fondateurs des Etats-Unis, on considère que la religiosité est une manifestation naturelle de la liberté individuelle. La «laïcité à la française» qui trouve ses origines radicales sous la Troisième République, considère au contraire qu’une autonomie réelle de l’individu suppose son émancipation vis à vis de la religion.

Zdc / LS : Quelle est la conception dominante aujourd’hui dans le monde ?

DM : Il y a une multitude de nuances liées à l’histoire de chaque pays, mais force est de constater que la laïcité «offensive» du début du siècle est en perte de vitesse, y compris en France. On considère aujourd’hui que la laïcité peut abriter toutes les religions, pourvu qu’elles souscrivent à ce principe d’autonomie individuelle.

Zdc / LS : Est-ce un principe à portée universelle ?

DM : La laïcité s’ancre dans le projet des Lumières, celui d’une rationalité universelle. Ce projet postule que les principes fondamentaux que j’évoquais plus haut sont partageables par tous. Les religions où les systèmes culturels qui ne les acceptent pas, et qui n’accepteraient pas de se concevoir elles-mêmes comme un produit de l’autonomie privée de l’individu, auquel celui-ci peut librement souscrire, sont dès lors traditionnellement considérées par ce projet rationnel et libéral comme irrationnelles. Dans cette optique, la seule limite à l’extension du principe de laïcité serait l’adhésion à la rationalité elle-même.

Zdc / LS : Pourtant, les arguments que le mollah oppose au laïc sont justement des arguments rationnels.

DM : L’habileté du religieux est de se placer sur le terrain de son adversaire. Il ne cherche pas à démontrer rationnellement la supériorité de sa propre croyance (ce qui serait impossible, puisqu’il s’agit précisément d’une croyance), il se borne à pointer des contradictions dans la position du laïc. Ainsi, il pointe l’incohérence qu’il y a en France à condamner le voile islamique au nom du principe de liberté individuelle, tout en édictant d’autres normes vestimentaires tout aussi contraignantes («Accepterais-tu qu’une femme aille dans la rue seins nus ? Non ? Donc tu limites sa liberté»).

Zdc / LS : Comment résoudre la contradiction ?

DM : L’interdiction de la nudité dans l’espace public ne peut pas s’expliquer autrement que par la culture et la tradition, car la nudité n’est pas en soi une atteinte à la liberté d’autrui. En prenant cet exemple, le mollah met en évidence une limite du libéralisme politique : certaines normes sont arbitraires, elles ont une origine culturelle. Les bornes mises à la liberté ne sont en effet pas seulement rationnelles, en ce sens que l’on ne peut pas toujours en rendre raison en faisant appel à ce que le philosophe John Rawls appelait la «réciprocité équitable», concept que la sagesse populaire exprime par l’adage «La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres.» L’habileté du mollah est d’invalider la prétention à l’universalité des grands principes du libéralisme, en montrant qu’ils sont entachés de contingences culturelles.

Zdc / LS : Dans un retournement assez étonnant, le mollah en vient même à traiter le laïc de «dictateur» et de «fasciste».

DM : Dès lors que le laïc ne parvient pas à établir que ses principes sont rationnellement nécessaires, il s’expose à l’accusation selon laquelle il cherche à imposer un point de vue particulier aux autres. Le mollah dit «dictateur» ou «fasciste», il pourrait également dire «impérialiste». C’est un reproche qui est souvent fait par leurs adversaires aux démocraties occidentales : leurs principes soi-disant universalistes (démocratie, droits de l’homme, laïcité) ne seraient que le masque de leur impérialisme. Dès lors que le libéralisme occidental ne parvient pas à faire la preuve de son universalité réelle, il s’expose à ce genre de critiques.

Zdc / LS : Pour revenir sur la question du voile, le mollah ne se contente pas de démonter l’incohérence des arguments de son adversaire. Il va également en appeler à la science…

DM : Il est établi, prétend-il, que les hommes ont plus de difficulté à contenir leurs désirs que les femmes. Cela justifie donc que les contraintes vestimentaires s’imposent aux femmes plus qu’aux hommes. Il serait facile de remettre en cause la validité scientifique de cet argument. Mais ce qu’il me semble important de remarquer ici, c’est que la prétention de déduire directement une norme d’un fait est toujours fallacieuse. On prétend fonder une norme sur un fait quand on veut lui donner l’apparence de la naturalité : il faut faire ceci parce que la science montre que… Or, comme l’a démontré Hume, on ne peut inférer de «l’être» un «devoir-être». Dans ce saut de l’être au devoir être se cache nécessairement un système de valeurs, une idéologie implicite. Quand bien même il serait prouvé que les hommes sont moins aptes à contrôler leur désir que les femmes, cela ne suffirait pas à justifier que les femmes doivent se voiler.

Zdc / LS : Il faut pour le justifier postuler l’infériorité des femmes…

DM : Sans doute. Ce passage est assez révélateur de la tension qui traverse tout le film. Le mollah essaye de débusquer les présupposés idéologiques qui sont au fondement de la pensée de son adversaire, mais il passe totalement sous silence ses propres présupposés idéologiques. Or ceux-ci sont évidemment fondamentaux puisque tout son système de valeur repose sur des croyances. La croyance est ce qui accepté comme tel par définition, ce qui n’est pas le fruit d’une déduction rationnelle. Au principe de l’autonomie libérale s’oppose celui d’une hétéronomie radicale : la vérité, la morale, la loi ne peuvent venir que d’une source transcendante.

Zdc / LS : Le mollah joue donc un rôle ?

DM : Il accepte la discussion, sans doute en partie pour le plaisir («Je vais te plumer» dit-il). Il est manifestement cultivé, et il ne recourt jamais à des arguments d’autorité (le Coran dit que…) qui mettraient fin à la conversation. Mais le dialogue ne mène nulle part pour lui, puisque la vérité est déjà acquise. On peut y voir une métaphore de la république théocratique qu’est l’Iran, qui organise une pseudo-démocratie avec des élections, des débats, mais sous l’autorité absolue d’un Guide Suprême religieux.

Didier Mineur est professeur de philosophie politique à Sciences Po Rennes et chercheur à PHILÉPOL (Université Paris Descartes). Il est également membre du comité de rédaction de la revue Cités. Il est notamment l’auteur d’Archéologie de la représentation politique. Structure et fondement d’une crise, Presses de Sciences Po, 2010.

Propos recueillis par Vital Philippot pour Lumières sur et Zérodeconduite.net

Iranien de Mehran Tamadon, au cinéma le 3 décembre

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 02.12.14 à 17:28 - Réagir

Timbuktu : le site pédagogique

En juillet 2012, dans la petite ville d’Aguelhok au Mali, un couple d’une trentaine d’années a été lapidé en place publique sur décision du tribunal mis en place par les combattants islamistes qui tenaient la ville. Leur seul crime était d'avoir eu des enfants hors mariage. Parvenue aux oreilles du réalisateur mauritanien (né au Mali) Abderrahmane Sissako, cette terrible histoire est devenue le point de départ du film Timbuktu. Envisagé au départ comme un documentaire sur l'occupation de la grande ville malienne par les djihadistes, de juin 2012 à janvier 2013 (date de la libération de la ville par l'armée française), le film est devenu une fable sur l'obscurantisme et la manière d'y résister. Autour de l'intrigue principale (qui met en scène le touareg Kidane et sa famille), le film nous place au cœur des ténèbres, dans une succession de scènes frappantes où se confrontent des djihadistes très humains, trop humains, et la population qui tente de résister à l’iniquité et à l’absurde. Tout le talent de l'auteur de Bamako est là, dans sa capacité à parler du monde contemporain avec très fortes images de cinéma, de mêler la fiction et le documentaire, le politique et le poétique.

L’intérêt pédagogique principal de Timbuktu est, on s’en doute, de nous mettre en présence d’un phénomène contemporain de la géopolitique mondiale : le djihadisme international, et son idéologie, le salafisme ; à ce titre, il illustre avec justesse certains thèmes d’étude dans les programmes d’histoire de 3ème ou de Première ES et L. Deux ans après le tournage, le film trouve d’ailleurs un tragique écho dans l’actualité, cette fois à travers les exactions du groupe Daech en Syrie et en Irak. Mais, pour exploiter toute la richesse de ce film, on saura également y trouver, en décalant légèrement le regard, nombre d’indices qui permettront de sensibiliser les élèves aux thèmes de géographie de 4ème (sur la mondialisation ou les pays pauvres) et surtout de Terminale générale (sur la mondialisation ou le Sahara).

Zérodeconduite propose un site pédagogique pour aider à étudier le film en classe : les enseignants y trouveront un dossier pédagogique réalisé par un enseignant d'Histoire-Géographie, ainsi qu'une interview du politologue Michel Galy, spécialiste du Mali. Timbuktu fait également partie de la liste des films sélectionnés pour le Prix Jean Renoir des Lycéens 2015, qui mettra prochainement en ligne une fiche pédagogique axée sur les questions de cinéma.

Timbuktu, un film d'Abderrahmane Sissako, au cinéma le 10 décembre

> Le site pédagogique

 

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 02.12.14 à 11:21 - Réagir