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"Mary" ne réconciliera pas les spectateurs avec les maths

Mary

Le public du Festival du Film américain de Deauville ne s’est pas trompé en récompensant le film de Marc Webb : quel que soit son âge ou son rapport aux maths, il sera difficile de ne pas s’attacher à ce « Will Hunting junior ».
Il faut dire que le réalisateur américain fait appel à des codes largement identifiés (drame familial et comédie romantique), qui rendent le film parfaitement efficace. Mais l’attendu n’empêche pas la subtilité : Marc Webb accompagne habilement les émotions du spectateur par ses choix de mise en scène (ainsi la palette de couleurs qui s’assombrit à mesure que la tonalité du film se fait plus grave), et refuse tout manichéisme dans son traitement des personnages (la grand-mère de Mary, d’abord présentée comme un monstre froid, avant que ne soit révélée la souffrance qu’elle cache).

Côté pédagogique, Mary pourra très certainement donner lieu à de belles discussions avec les élèves, notamment ceux qui ne se sentent pas parfaitement adaptés à l’école. Le film pose des questions essentielles sur l’institution scolaire, interrogeant par exemple notre définition du « bon élève » : est-ce celui qui sait répondre à toutes les questions ? ou bien celui qui s’épanouit à l’école ? Le rôle de l’école est-il simplement de transmettre des savoirs ou bien des faire des élèves des « être(s) humain(s) décent(s) », comme l'oncle de Mary le demande à la directrice ?

Pour autant, Mary n’aura peut-être pas les faveurs des professeurs de mathématiques. Tout au long du film, les équations présentées à la petite fille sont soustraites à la compréhension du spectateur. Aussi mystérieuses que bizarres, les mathématiques sont du côté des « méchants » du film, ceux qui veulent priver Mary de son enfance pour l’enfermer dans une prison de chiffres. Pourtant, la petite fille semble sincèrement passionnée par les maths, ce sur quoi il aurait été bon d’insister au lieu de faire de cette matière un facteur inéluctable de malheur. À la décharge de Marc Webb, il semble que le cinéma n’ait pas encore réussi à rendre les mathématiques pures sympathiques, à l’inverse des mathématiques appliquées (voir le récent succès des Figures de l’ombre). Les réalisateurs parviendront-ils un jour à relever ce défi ?

[Mary de Marc Webb, 2017. Durée : 101 mn. Distribution : Twentieth Century Fox France. Au cinéma le 13 septembre]

Philippine Le Bret

Merci à Thomas Messias, professeur de mathématiques, pour sa contribution à cet article.

Posté dans Dans les salles par zama le 19.09.17 à 16:41 - Réagir

Les Grands esprits : une vision positive (et naïve) de l'école

Les grands esprits

François Foucault (Denis Podalydès), professeur de lettres au prestigieux lycée Henri IV, est muté contre son gré dans un collège de banlieue classé REP +. Après des débuts difficiles, il prouvera que sa bonne volonté peut faire des miracles. On pouvait craindre le pire de cette énième variation sur une trame déjà largement usée par le cinéma. Mais pour son premier long-métrage, Olivier Ayache-Vidal réussit à éviter un certain nombre de clichés. La classe de banlieue qu’il met en scène n’est pas un repaire de criminels en devenir mais, de manière beaucoup plus réaliste, un assemblage hétéroclite d’élèves plus ou moins attentifs, dont la majorité est disposée à apprendre. Au lieu de céder à la facilité de la noirceur, Ayache-Vidal laisse ainsi place à la légèreté, et le choix du réalisateur de prendre comme comédiens les vrais élèves et parents du lycée Maurice Thorez de Stains apporte au film beaucoup d’authenticité. S’il n’est pas exploitable en classe (il n’est pas beaucoup question de littérature dans Les Grands Esprits, à l’exception d’une séquence où le professeur raconte Les Misérables comme une succession de faits divers entendus au journal de 20h), le film plaira sans doute aux enseignants, auxquels il permettra de s’interroger sur la notion de bienveillance.

Les limites des Grands esprits tiennent à la vision très naïve, voire utopique, que le film donne du pouvoir de l’école. En choisissant de ne presque jamais sortir du collège, le film oublie de prendre en compte le contexte social et géographique dans lequel s’inscrit cet établissement. Or, dans la réalité, les adolescents scolarisés en REP + sont confrontés à de nombreux obstacles, comme la pauvreté ou les discriminations, et n’attendent pas simplement qu’un professeur bienveillant leur redonne le goût d’apprendre pour s’engager sur la voie de la réussite et du bonheur.

Cette vision très volontariste du rôle du professeur se double d’une gênante hiérarchisation des personnages : il y a d’un côté le sauveur, et de l’autre les sauvés. Seydou, élève turbulent qui s’ouvre peu à peu au savoir, ne le fait ainsi jamais seul. Quand Seydou triche en dictée, François choisit de fermer les yeux ; quand il présente un exposé bâclé, François récompense son audace ; et quand il se fait renvoyer du collège, François menace le proviseur pour qu’il puisse revenir. Tout au long du film, Seydou nous est ainsi présenté comme un petit malin avec un poil dans la main, qui aurait sombré sans les interventions providentielles d’un professeur-héros. Où comment le film retombe, à force de bonnes intentions, dans les clichés qu’il avait su éviter.

Philippine Le Bret

Merci à Anastasia Rostan et Justive Vialle, professeures de Lettres, pour leur contribution à cet article

[Les Grands esprits d’Olivier Ayache-Vidal. 2017. Distribution : Bacfilms. Durée : 106 mn. Au cinéma le 13 septembre 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 18.09.17 à 17:59 - Réagir

Ilan Nguyen : "Ce que veut Katabuchi, c'est décrire la réalité d'une époque"

Dans un recoin de ce monde

Fruit de huit années de travail acharné de la part de son réalisateur, Sunao Katabuchi, Dans un recoin de ce monde est une œuvre d’art autant qu’une somme historique. Ilan Nguyen*, spécialiste de l’animation japonaise, nous parle de la réception du film au Japon et de son importance pour l’histoire du pays.

Zérodeconduite : Qui est Sunao Katabuchi, le réalisateur de Dans un recoin de ce monde ?

Ilan Nguyen : Katabuchi peut être décrit comme un héritier de l’école Ghibli. Il a fait ses débuts auprès de Miyazaki et Takahata, qui ont fortement influencé son travail. Mais il a pris ses distances avec Ghibli à la fin des années 80. Il devait réaliser Kiki la petite sorcière [sorti en 1989, ndlr], mais Miyazaki a repris la réalisation du projet. Katabuchi a été rétrogradé au rang de réalisateur adjoint. Une fois le film terminé, il a donc décidé de partir, présageant que ses perspectives d’évolution au sein de Ghibli seraient limitées.

Comment décririez-vous son travail ?

Katabuchi est un cinéaste qui recherche très peu la flamboyance. Pour lui, l’intérêt de l’animation est de représenter la vie ordinaire des gens, de dépeindre des moments tellement anodins qu’ils échappent habituellement à notre perception. Le détour par l’animation lui permet de redonner un éclat à ces instants quotidiens. Cette absence d’exubérance explique d’ailleurs que Katabuchi ait connu des projets maudits. Il a par exemple réalisé, en 1996, la série d’animation Lassie, chien fidèle, réduite en cours de production à seulement 26 épisodes, alors qu’elle devait en durer 52 !

Dans un recoin de ce monde est-il également un projet maudit ?

Non, le film connaît un succès inattendu au Japon, succès qui doit beaucoup au bouche-à-oreille. Depuis sa sortie en salles, près de 2 millions de spectateurs sont allés le voir ! Le film touche un large public, y compris des personnes âgées. 

Pourquoi parlez-vous d’un succès "inattendu" ?

C’est une heureuse surprise, car il est de plus en rare que des films fassent ainsi confiance à l’intelligence du spectateur. Le Japon produit près de 600 films par an, mais avec très peu d’aides publiques. Les films doivent donc absolument rencontrer le succès en salles, ce qui incite beaucoup de réalisateurs et surtout de producteurs à se tourner vers des recettes toutes prêtes. Par exemple, un bon nombre de films en prises de vue réelles sont des adaptations de romans ou de bandes-dessinées à succès.Le même phénomène est à l’œuvre en animation. Lors d’une conférence qu’il a donné à Tôkyô en 2015, Katabuchi expliquait que le cinéma d’animation est parvenu, au Japon, à une limite en termes de production. Les projets de films sortant du cadre censé permettre de rencontrer le succès sont confrontés à des difficultés toujours plus grandes pour se monter. Prenez par exemple les films de Mamoru Hosoda (Les Enfants loups, Le Garçon et la Bête), ou ceux de Makoto Shinkai (Your Name). Ce sont des films conçus avant tout pour toucher un très large public, calibrés selon un modèle éprouvé voire passablement éculé. Beaucoup de spectateurs japonais vont au cinéma d’abord pour être émus aux larmes. Ces films font donc tout pour manipuler les émotions du public afin de le faire pleurer – fût-ce au prix de certaines invraisemblances scénaristiques.

Il est donc de plus en plus difficile de produire des films d’animation exigeants ?

Cela demande un certain courage. Comme il n’y a quasiment pas d’aides publiques, la qualité d’un film découle directement de l’investissement personnel très fort de l’ensemble des équipes artistiques : des gens qui travaillent trop souvent pour la moitié du salaire minimum légal, et ne comptent par leurs heures. Mais ce dévouement des artistes pèse de moins en moins dans la balance, car la profession est désormais contrôlée par des personnes qui recherchent avant tout la rentabilité. La beauté du geste et la dévotion aux projets suffisent de moins en moins à les sauver.Certains réalisateurs historiques, dont Katabuchi, se retrouvent donc sur la sellette. D’autant que Katabuchi met environ huit ans à mener un projet de film à son terme. Il se lance à chaque fois dans un travail de documentation sans équivalent. C’est ce qui fait la force de son cinéma, mais cela rend aussi ses projets plus difficiles à produire.

C’est ce qui explique le recours au financement participatif ?

Pour des projets aussi ambitieux que Dans un recoin de ce monde, il faut trouver des nouveaux modes de production. Mais le financement participatif n’était pas prévu au départ par les producteurs du film. Ce n’est que fin 2014 (soit deux ans avant la sortie du film) qu’ils ont envisagé d’y avoir recours. Katabuchi ayant un public fidèle, pourquoi ne pas demander à ce public d’investir ?Et en effet, la campagne de financement participatif a été un succès. Les producteurs voulaient rassembler 20 millions de yens [environ 150 000€], somme qui a été atteinte en seulement 8 jours, puis largement dépassée !

Vous dites que Katabuchi met environ huit ans à préparer ses films. Pourquoi un tel travail en amont ?

Katabuchi, à l’image de Takahata, est avant tout un penseur, un intellectuel. Il considère que faire le tour d’un sujet – par exemple la vie des habitants de Kure pendant la Seconde Guerre mondiale – est presque une fin en soi. Ce qu’il veut avant tout, c’est que ses films décrivent la réalité d’une époque. Mais avec un degré de précision maniaque qui dépasse l’imagination ! Dans un recoin de ce monde restitue par exemple le quartier d’Hiroshima rasé par la bombe, sans que rien n’ait été inventé. Pas une seule façade n’est le fruit de l’imagination de Katabuchi. Il a consulté des archives, des plans, interrogé des habitants… Ce qui rend son travail extrêmement précieux : reconstituer ainsi Hiroshima est un enjeu historique majeur pour le Japon.

Le film est parfois très cru dans sa représentation du bombardement atomique et de ses conséquences. Mais ne pensez-vous pas que les spectateurs sont tellement habitués aux images de guerre (au cinéma comme à la télévision) que l’animation n’est finalement pas assez violente pour faire prendre conscience de l’horreur de l’arme atomique ?

Je pense que la violence qui nous inonde quotidiennement est d’une autre nature que les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Camus l’écrivait d’ailleurs le 8 août 1945 : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». La bombe atomique, par essence, défie l’imagination. Penser la bombe revient à interroger jusqu’à l’extrême notre conception du Mal, et nécessite donc un effort de conscience que relativement peu de gens sont prêts à faire.Dans la société japonaise même, la bombe atomique reste un impensé. Juste après les bombardements, les victimes ont fait l’objet de discriminations, car presque personne ne voulait partager leur fardeau. La présence des forces américaines au Japon après la guerre a également contribué à renforcer, pour un temps, le silence sur ces événements. Même aujourd’hui, ce n’est pas quelque chose sur lequel la société se penche volontiers. D’où l’importance que le cinéma s’empare de cette violence impensable.

L’héroïne de Dans un recoin de ce monde, Suzu, réagit très violemment à l’annonce de la fin de la guerre. Cela peut surprendre le spectateur français, habitué à des héros qui luttaient contre l’Allemagne nazie ou le régime de Vichy.

L’héroïne de Katabuchi n’est pas un personnage politisé. Elle n’est pas dans une posture déterminée envers la guerre. Mais pendant les longs mois de bombardements, elle accepte les nombreux sacrifices qu’on lui demande. Et sa vie est profondément bouleversée par la guerre. Le 15 août, quand elle entend à la radio le message de l’empereur annonçant la défaite du Japon, la propagande commence tout juste à faire effet sur elle : elle est persuadée que plus ses sacrifices personnels seront importants, plus les chances que le Japon gagne la guerre en seront élevées. D’où la rage qui s’empare d’elle à ce moment-là : elle comprend qu’on lui a menti, et combien tous ses sacrifices ont été vains.
Par ailleurs, si l’on veut comparer avec la France, il faut souligner qu’il n’y a pas eu au Japon de mouvement de résistance pendant la guerre. Tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, auraient pu organiser une forme d’opposition interne ont été éliminés dès les années 1930, et ceux qui auraient pu vouloir mener une résistance depuis l’extérieur, à l’image de de Gaulle, n’avaient tout simplement nulle part où s’exiler. Les Japonais n’avaient donc que deux choix : adhérer aux thèses de leur gouvernement, ou se taire. Quand on raconte cette période du point de vue japonais, il n’est donc pas possible d’adopter une vision manichéenne. En France, il est bien plus facile de désigner des héros et des misérables.

La nourriture et les repas semblent très importants dans le film. Pourquoi ?

Comme je le disais, l’enjeu premier du cinéma de Katabuchi ne se réduit pas à la production d’un récit linéaire. La logique qui sous-tend sa démarche peut être comparée à celle de l’anthropologie culturelle, qui vise à décrire la vie ordinaire des gens d’une époque et d’un milieu donnés. Or, la nourriture constitue un aspect central de ce quotidien, et devient même un enjeu vital lorsque s’installe la pénurie alimentaire. Quand les rationnements ont touché le fond, quelques semaines avant les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, les Japonais ont été contraints de trouver des solutions pour survivre. Là aussi, Katabuchi n’a pas ménagé sa peine pour restituer cette réalité avec fidélité. Certaines plantes sauvages utilisées par Suzu dans ses préparations ne fleurissent que quelques jours par an : ces jours-là, Katabuchi et son équipe organisaient une cueillette pour apprendre à cuisiner ces plantes, et en découvrir ainsi le goût par eux-mêmes.

Dans un recoin de ce monde… est un film d’animation en 2D. Cette 2D est-elle une spécificité de l’animation japonaise ?

Oui, le Japon est sans doute le dernier grand pays producteur d’animation à rester attaché au dessin animé traditionnel. C’est une forme de représentation héritée en partie de l’histoire de l’art japonais : les rouleaux peints et les estampes procédaient d’une même sensibilité au mouvement. La bande dessinée japonaise influence, elle aussi, fortement ce cinéma.

Le film de Katabuchi est adapté aussi bien aux enfants qu’aux adultes, ce qui n’est pas toujours le cas des films d’animation français. Y a-t-il une différent de statut de l’animation au Japon et en France ?

En France, le dessin animé est historiquement associé au public enfantin. L’idée qu’à un moment dans le parcours menant de l’enfance à l’âge adulte, on finit par se détacher des récits en images, est restée dominante. Par conséquent, lorsque, dans les années 70, des revues telles que Métal hurlant ont voulu produire de la BD pour adultes, elles l’ont fait d’une manière assez radicale : chaque dessin ou presque visait explicitement à récuser tout regard enfantin. Au Japon, l’évolution a été plus graduelle. Dans la BD, il y a eu un effet d’escalier : au fur et à mesure que le lectorat gagnait en âge, les éditeurs inventaient des revues en phase avec les inclinations de ce nouveau public. C’est ainsi qu’à la fin des années 1960, on a créé des revues pour adultes. Mais sans pour autant que cela procède d’une volonté systématique d’antagonisme ou de négation du public enfantin. Une progression similaire peut être retracée dans l’évolution du cinéma d’animation japonais, et de son adresse au public.

Ilan Nguyen est chercheur, professeur associé à l’Université des Arts de Tokyo et traducteur. Il est spécialiste de l’animation japonaise.

Posté dans Entretiens par zama le 08.09.17 à 12:50 - Réagir

Dans un Recoin de ce Monde : le site pédagogique

Dans un recoin de ce monde

Véritable phénomène de société au Japon (le film a rassemblé plus de deux millions de spectateurs sans bénéficier du soutien d’un grand studio comme Ghibli), Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi, a également su séduire hors de ses frontières puisqu’il a remporté le Prix du Jury au prestigieux Festival du cinéma d’animation d’Annecy. Au-delà de ses enjeux mémoriels pour la société japonaise (la représentation du traumatisme, jamais guéri, des bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki), Dans un Recoin de ce Monde est en effet une œuvre humaniste aux résonnances universelles. À travers le portrait sur plusieurs années de Suzu, jeune japonaise rêveuse et fantasque, Sunao Katabuchi fait le récit d’une « vie minuscule » percutée par l’Histoire, avec en point d’orgue le bombardement nucléaire de la ville d’Hiroshima le 6 août 1945 : une vie minuscule (à l’échelle des centaines de milliers de morts civils et militaires du conflit), mais non moins singulière et précieuse, avec ses joies, ses peines et ses moments de grâce, merveilleusement rendus par le dessin et les couleurs délicates de Katabuchi.

Ce film d’animation devrait toucher les élèves par sa poésie et son message d’espoir : suivre le personnage principal, Suzu, c’est suivre un parcours initiatique porteur d’une leçon humaniste toujours d’actualité, la menace du nucléaire (qu’il soit civil ou militaire) n’ayant hélas pas disparu. C'est pourquoi Zérodeconduite consacre au film un dossier pédagogique, qui propose d'étudier le film dans le cadre des programmes de Français du Collège : en quatrième avec « Individu et société : la confrontation des valeurs », mais surtout en classe de troisième avec l’axe « Dénoncer les travers de la société », en liaison évidemment avec l’enseignement d’Histoire.

Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi, 2017
Au cinéma à partir du 6 septembre
Le site pédagogique du film

Posté dans Dans les salles par zama le 05.09.17 à 17:50 - Réagir

Nothingwood : quand l'Afghanistan fait son cinéma

Nothingwood

« Bollywood, Hollywood, Nothingwood ! » La formule est de Salim Shaheen, cinéaste afghan aussi prolifique (111 films au compteur) que fauché, qui débarque cette année dans les salles françaises (après un passage remarqué à Cannes à La Quinzaine des réalisateurs) à la faveur d’un documentaire dont il est le héros. « Nothingwood » car le cinéma de Shaheen est celui du (presque) rien : quelques bouts de ficelles, une équipe qui ne dépasse jamais les cinq personnes, trois-quatre jours de tournage en moyenne. Mais c’est un cinéma du rien qui peut tout : produire à la chaîne des films de série Z dans un pays en guerre, et rassembler à chaque fois des centaines d’Afghans dans des salles de projection improvisées. Un cinéma du rien qui dit tout, aussi : le pays en guerre, les conservatismes sociaux, et même les traumatismes enfantins d’un réalisateur apparemment invincible.

Sonia Kronlund, qui a découvert Shaheen il y a une dizaine d’années, explique qu’il donne dans ses films un visage et une voix aux Afghans. Dans ses films, « les gens du peuple sont des héros. Les pauvres réussissent à vaincre les riches. Les faibles sortent vainqueurs. Les puissants sont punis. » Un cinéma de la catharsis donc, sous des allures de franche bouffonnerie – combats outranciers, intermèdes chantés, drames familiaux aux airs de commedia dell’arte. Shaheen crie dans chacun de ses films son amour pour le cinéma, de manière à ce point irrésistible que même les Talibans connaissent ses films par cœur, eux qui voient pourtant dans le cinéma un instrument du diable. 

Embarquer aux côtés d’une telle célébrité était forcément une aventure. Pour filmer Shaheen, Kronlund s’est embarquée de Kaboul à Bamiyan, sur des routes où le danger (enlèvement, attentat, mines) est constant. On est d’ailleurs ému de découvrir à l’écran les sublimes paysages afghans dans lesquels plus aucun touriste ne s’aventure. Là est aussi la puissance magique du cinéma : montrer ce que presque plus personne ne peut voir. Kronlund pourtant ne se met jamais en avant, et préfère laisser le beau rôle à Shaheen. Pour ménager la sensibilité du réalisateur, dont on comprend vite qu’il veut tout contrôler, elle joue de bon cœur la comédie de l’afghan valeureux et de l’occidentale peureuse. Sans non plus s’effacer : seul personnage féminin dans un monde sans femmes, Kronlund et son voile rose se détachent. Elle n’hésite d’ailleurs pas à mettre Shaheen face à ses contradictions, lui qui refuse que ses femmes et ses filles apparaissent dans le documentaire. Kronlund évite ainsi le safari orientalisant : au lieu de filmer Shaheen comme un exotique excentrique, elle ne le traite sans condescendance et le laisse se dévoiler dans toute sa complexité. Le portrait final de ce monstre du cinéma afghan est aussi drôle qu’émouvant, parfois irritant mais toujours généreux.

Philippine Le Bret

[Nothingwood de Sonia Kronlund. Durée : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 14 juin 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 15.06.17 à 14:04 - Réagir

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