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Stefan Zweig, adieu l'Europe : Entretien avec Jacques Le Rider

En 1936, Stefan Zweig, déjà chassé d’Autriche par la montée du nazisme, décide de quitter une Europe menacée par la guerre. Il ne reverra ni son pays ni le continent européen, puisqu’il se suicidera le 22 février 1942 dans sa maison de Pétropolis au Brésil, désespéré par l’embrasement mondial et l’apparemment irrésistible avancée des pays de l’Axe.
Stefan Zweig, adieu l'Europe de la réalisatrice Maria Schrader retrace les années d’exil de Zweig, hantées par le souvenir de ce "monde d’hier" et la nostalgie de sa terre natale. Construit autour de six épisodes distincts de ce long exil (à New York, en Argentine, au Brésil), avec en point d’orgue le congrès d’écrivains du PEN Club de 1936 à Buenos Aires, le film éclaire subtilement les contradictions déchirantes de Zweig, écartelé entre la beauté des paysages brésiliens et les échos d’un monde à feu et à sang, entre son pacifisme humaniste et le combat contre le nazisme, entre sa sensibilité d’écrivain et ses devoirs d’intellectuel engagé. Stefan Zweig, adieu l'Europe  livre ainsi un bel hommage à un écrivain dont la popularité ne s’est jamais démentie (c’est l’un des écrivains étrangers les plus lus en France), et dont la sensibilité semble profondément en phase avec les inquiétudes de l’époque.
Pour en savoir plus, nous avons interrogé Jacques Le Rider, spécialiste de Stefan Zweig…

Jacques Le Rider, germaniste, est directeur d'études à l'École pratique des hautes études. Il a traduit et préfacé deux volumes d'essais de Stefan Zweig : Derniers messages, Paris: Bartillat, 2013 (réédition Omnia Poche, 2014 ; deuxième tirage 2016) ; et Appels aux Européens, Paris: Bartillat (Omnia Poche), 2014.

Zéro de conduite : Stefan Zweig, adieu l’Europe raconte l’exil sudaméricain de l’écrivain autrichien. Pouvez-vous nous rappeler dans quel contexte Stefan Zweig quitte l’Europe ?

Jacques Le Rider : Le film donne à voir plusieurs moments au cours des dernières années de la vie de Stefan Zweig, du moment où il quitte définitivement l’Europe en 1936 jusqu’à son suicide au Brésil en 1942. En janvier 1933 les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne et à partir de 1934, commence en Autriche une période d’austro-fascisme, un régime autoritaire comparable au fascisme italien. Le 18 février 1934, la police effectue une perquisition dans la maison de Stefan Zweig à Salzbourg, suite à l’insurrection ouvrière viennoise. Stefan Zweig est soupçonné de collusion avec l’opposition sociale démocrate. Mais c’est un prétexte destiné à le déstabiliser. Zweig espérait rester en bons termes avec les autorités le plus longtemps possible, mais l’antisémitisme est si violent que même son statut d’écrivain ne le met pas à l’abri. Il décide alors de quitter le pays et de s’installer en Angleterre. Mais, craignant une extension du conflit, il quitte définitivement l’Europe et commence une vie de nomade.

La première partie de son séjour se déroule au Brésil où il est accueilli de manière exubérante et honorifique, à l’instar de la scène d’ouverture du film.

Depuis longtemps, Stefan Zweig avait imaginé écrire un livre sur le Brésil. Son livre Brésil, terre d’avenir vient juste de paraître quand il pose le pied sur le sol brésilien. Les Brésiliens se réjouissent qu’un écrivain européen leur consacre un livre. Stefan Zweig, qui réfléchissait jusque-là dans un cadre européen, tente désormais d’élargir l’horizon de sa pensée cosmopolite et supra-nationale à une vision mondiale (et non mondialiste). Il pense le monde comme l’Europe, d’un point de vue humaniste, celui de la culture et de la paix. Il plaide pour un cosmopolitisme mondial, une sorte de vision des « nations unies » avant la lettre, dont le Brésil serait un prototype, les États Unis d’Amérique du Sud. Il rêvait déjà des États unis d’Europe dans ses écrits des années 1920. Il voit dans le modèle brésilien d’intégration des noirs, des cultures amérindiennes, de la culture brésilienne d’origine portugaise, un modèle de cohabitation heureuse et pacifique des peuples, des cultures, des ethnies et des religions, puisque le paysage religieux brésilien est très varié.

Après le Brésil, il se rend en Argentine, à Buenos Aires, à un rassemblement international d’écrivains durant lequel il ne semble pas très à l’aise.

Stefan Zweig accepte l’invitation du PEN Club d’Argentine pour patronner de son nom célèbre le congrès international des gens de lettres. Ce congrès a une signification particulière puisque l’Allemagne est à l’honneur. Il n’est pas encore question de l’Autriche qui ne sera annexée par l’Allemagne qu’en 1938. Stefan Zweig est attendu aux côtés de l’écrivain Emile Ludwig, le représentant de l’Allemagne en exil. Tous deux sont sensés donner voix à tous ces écrivains dissidents, qu’ils soient des écrivains républicains comme Thomas Mann ou des sympathisants socialistes ou communistes comme le frère et le fils de Thomas Mann, Heinrich et Klaus Mann, ou encore Bertold Brecht. Stefan Zweig est lui plutôt réticent face à l’engagement politique. Depuis le début de l’année 1933, il a déçu de nombreux admirateurs par sa réserve, renâclant à signer des pétitions ou à intervenir dans des rassemblements politiques. Issu d’un milieu social aisé, bien intégré, il n’a pas une culture politique de gauche militante. Jusqu’à 1938, il espère toujours pouvoir sauver ses intérêts éditoriaux et assurer la diffusion de ses travaux, sinon en Allemagne, en tout cas en Autriche. Il est très sceptique sur l’idée même de l’intellectuel engagé, comme on le voit bien dans le film : pour lui, face à la violence des dictatures, la parole et l’écrit des intellectuels n’ont aucun poids. De plus, quand on prêche la paix et l’entente entre les peuples, on ne peut pas en même temps déchaîner à l’étranger, sur le sol argentin, une sorte de haine anti-allemande. Son souci est de faire le distinguo entre les Nazis et les Allemands, entre la barbarie nationale socialiste et la civilisation allemande. Il a un gros problème éthique, moral, et politique

Que représente la figure de l’intellectuel engagé à l’époque de Stefan Zweig ?

Le XXème siècle aura été le siècle des intellectuels. Depuis l’affaire Dreyfus durant laquelle l’écrivain français Émile Zola interpelle directement le président de la République, on trouve normal qu’ils interviennent dans les débats politiques et de société. Ce modèle "voltairien" de l'écrivain, du philosophe, du savant qui met son autorité au service d'une cause politique retrouve une actualité brûlante à partir de 1914 : il s’agit alors de mettre en garde contre la guerre, ou au contraire soutenir l'effort de mobilisation nationale. Stefan Zweig s’inscrit dans une tradition qui remonte à Goethe et que Thomas Mann avait lui-même incarnée au moment de la Première Guerre mondiale. Dans Considérations d’un apolitique celui-ci expliquait que l’écrivain doit influencer ses contemporains par ses écrits humanistes plutôt que par ses prises de position politiques. C’est ainsi que Stefan Zweig a multiplié, pendant les années de montée du nazisme, des essais historiques donnant vie à de grands personnages humanistes, ayant défendu la cause de la paix, comme Erasme ou Castellion. Dans les années 1920, Zweig défend l'idée européenne contre les nationalismes mais il reste un cosmopolite idéaliste, refusant de s'engager aux côtés d'un parti politique. À partir de 1933, il déçoit les intellectuels antifascistes qui espéraient de lui des prises de position antinazies plus fermes. Zweig préfère en rester à ses plaidoyers humanistes et cosmopolites, tout en mesurant lucidement les limites d'une telle attitude, ce qui accentue en lui le sentiment de ne plus appartenir à ce monde de violence, de haine nationaliste et raciste qui s'est imposé à partir de 1933. Cela peut sembler paradoxal. Il apparaît dans le film comme un homme sensible et mélancolique qui se replie sur lui-même de manière défensive dès qu’on essaie de le pousser à prononcer des paroles politiques. D’un autre côté il signe des essais extrêmement engagés dans la défense de l’idée européenne.

Comment la question européenne et internationaliste est-elle perçue dans une telle situation de repli nationaliste ?

Dans les années 1920, l'idée d'un nouvel ordre international, et européen en particulier, fait son chemin (Société des Nations, rapprochement franco-allemand). Stefan Zweig accompagne cet espoir d'une paix durable de ses discours ardemment européens, très idéalistes et aussi "supra-politiques" que supra-nationaux. À partir de la grande crise de 1929 et de 1933, cet idéalisme "au-dessus de la mêlée politique" apparaît comme décalé, voire anachronique. Mais Stefan Zweig parle au nom d'une conviction profonde qui n'a rien perdu de son actualité : si l'enracinement de chacun dans une identité culturelle, linguistique et dans un pays natal (sens étymologique de nation) est à la fois naturel et souhaitable, le nationalisme est en revanche une des illusions les plus dangereuses de l'Humanité. Le nationalisme promet le bonheur à chaque peuple dans le repli sur soi et contre les autres nations, mais il n'apporte que le malheur et la guerre, économique et commerciale d'abord, et presque inévitablement aussi la guerre tout court. Voilà le message de Stefan Zweig : l'Europe doit protéger la vie de ses peuples contre la pulsion agressive et mortifère du nationalisme. Son histoire prouve que le nationalisme l'a toujours ruinée et tuée et que la civilisation européenne ne vit que grâce à ses transferts culturels, commerciaux et économiques, à ses migrations et ses brassages démographiques, à son intégration transnationale. C'est la parole d'un idéaliste "antipolitique" qui a beaucoup plus d'importance que tous les discours des soi-disant réalistes politiques dont on constate l'impuissance et l'échec.

Propos recueillis par Magali Bourrel

[Stefan Zweig, adieu l'Europe de Maria Schrader. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 10 août 2016]   

 

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 07.07.16 à 14:07 - Réagir

Baccalauréat : Roumanie, no future

Il y a huit ans Cristian Mungiu remportait la Palme d'or avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, sombre tableau de la Roumanie communiste. Le tableau qu'il dresse de l’état du pays, dans Baccalauréat, son troisième film en compétition officielle (après Au-delà des collines) n’est pas beaucoup plus réjouissant.
Chirurgien à l'hôpital, Romeo s'est coulé dans une existence routinière, coincé entre sa femme avec laquelle il ne parle plus, sa maîtresse qui lui reproche ses atermoiements, sa mère vieillissante. Le seul rayon de soleil est sa fille, sur laquelle il fonde beaucoup d’espoirs : brillante élève, Eliza n’a plus qu’à décrocher la mention au baccalauréat qui permettra de valider sa bourse d’inscription dans une prestigieuse université anglaise. Mais à quelques jours de l'examen, Eliza est agressée sur le chemin du lycée. Choquée et blessé au poignet, elle n’est plus dans les meilleures conditions pour décrocher l’indispensable sésame. Craignant que cet événement ne gâche des années d'efforts et d'espoirs, Romeo se résout à remiser ses grands principes moraux au placard, pour assurer à tout prix la réussite de sa fille. Il plonge ainsi le pied dans les eaux nauséabondes qu’il avait toujours voulu éviter, celles des "échanges de bons procédés", des enveloppes données de la main à la main, des dossiers qu’on fait remonter dans la pile. À travers le personnage de Romeo, Cristian Mungiu brosse le tableau d'un pays que le capitalisme n’a pas guéri de la maladie de la corruption (qui apparaissait dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours et les sketchs du film Chansons de l'âge d'or), et le portrait d’une génération désenchantée : Romeo et sa femme sont rentrés à la chute de Ceaușescu, pleins d'espoirs et d'idéaux, pour construire un pays nouveau. Vingt ans plus tard, ils ne croient plus à rien, et misent tout sur leur fille qu’ils pressent de partir à l’étranger, comme s’il n’y avait plus rien à espérer de la Roumanie.

Comment être fidèle à ses principes quand c’est la chair de votre chair qui est en jeu ? Comment continuer à croire en la justice quand celle-ci est quotidiennement bafouée autour de vous ? Comment rester un agneau dans une société de loups ? Cristian Mungiu orchestre en longs plans-séquences parfaitement rythmés (semblable en cela à Cristi Puiu dans Sieranevada, l’autre film roumain de la compétition) la descente aux enfers de Romeo, à qui cette faute initiale va tout faire perdre, jusqu’à l’estime de sa fille. Comme dans un film de Michael Haneke (l'Autriche n'est pas loin), des incidents inexpliqués (une brique lancée à travers la vitre, des essuie-glaces vandalisés) viennent alourdir le climat d'angoisse, et alimenter la paranoïa de Romeo. Le film se hisse ainsi à un niveau métaphysique, donnant l'impression qu'une culpabilité quasi ontologique pesant sur les épaules du personnage principal. 

Baccalauréat de Cristian Mungiu, Roumanie, 2016, Durée : 127 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Dans les salles par zama le 21.05.16 à 19:40 - Réagir

La Fille inconnue : crime et châtiment

Loving de Jeff Nichols

Le cabinet où exerce le docteur Jenny Davin (Adèle Haenel), situé dans un quartier déshérité de Liège, est le réceptacle des misères du monde. Le travail est harassant et mal rémunéré, la violence toujours prête à éclater, et les jeunes confrères ne se bousculent pas pour reprendre le cabinet à l’issue du remplacement de Jenny, qui doit intégrer un centre de santé. Mais un événement tragique va faire dévier Jenny de son itinéraire tout tracé : un soir, une fois n’est pas coutume, elle refuse d’ouvrir quand un patient sonne bien après la fermeture ; elle apprendra le lendemain qu’il s’agissait en fait d’une jeune femme en détresse, fuyant une agression, et dont le corps sans vie a été retrouvé non loin de là. La révélation plonge le docteur dans un abîme de remords : si elle avait ouvert, la "fille inconnue" ne serait pas morte. Endossant la responsabilité de cet être qui n’a pas de nom mais dont la caméra du cabinet a capté l'image, Jenny va se lancer dans une (en)quête obstinée pour retrouver l’identité de la jeune femme, et peut-être éclairer les circonstances de sa mort.

Pure héroïne dardenienne (à l’image de Rosetta, Lorna ou de la Sandra de Deux jours, une nuit), Jenny ne se pose pas de questions, elle fonce bille en tête : c’est l’énergie de leurs héros et héroïnes, ainsi que la lisibilité de sa quête, qui confèrent leur puissance dramatique aux films des frères Dardenne. L’originalité de Jenny est qu’elle est moins aiguillonnée par une nécessité subjective que transcendée par un impératif éthique : moderne Antigone qui entend rendre hommage à la sépulture de sa sœur, et qui ce faisant incarne les valeurs morales universelles. Sans vraiment chercher à le faire (son seul souci est de trouver le nom de la "fille inconnue"), elle va mettre les autres, les médiocres, les égoïstes, les salauds, face à cet universel moral. C’est une très belle idée que ce processus passe par le visage de la fille inconnue, ce visage capté par la caméra de surveillance quelques minutes avant sa mort : ce visage produit un ébranlement moral chez tous ceux à qui elle le montre, comme une réminiscence de la philosophie d’Emmanuel Levinas…

La Fille inconnue est ainsi un film âpre mais profondément optimiste, à l’image de son personnage principal. Jenny est seule, elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas de petit copain, elle passe la nuit dans son cabinet. Mais elle est perpétuellement dans le souci de l’autre, avec ses patients, ses confrères (le généraliste qu’elle remplace, l’interne qu’elle a en stage). Elle fait partie de ces "tisserands" décrits par le philosophie Abdennour Bidar, qui renouent les liens du vivre ensemble, qui réparent le corps social blessé. À l’inverse d’une conception libérale qui proclame la primauté de l’individu sur la société ("There’s no such thing as society" disait Margaret Thatcher), La Fille inconnue nous montre qu’il n’y a pas d’individu sans intersubjectivité, comme l’avait expérimenté Raskolnikov dans Crime et châtiment, pas d’échappatoire à la justice des hommes. 

La Fille inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne, Belgique-France, Durée : 113 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 21.05.16 à 01:39 - Réagir

Loving : l'histoire à hauteur de couple

Loving de Jeff Nichols

On conseillera aux enseignants (sans doute nombreux) qui emmèneront leurs élèves découvrir Loving en salles, de ne pas trop, une fois n'est pas coutume, préparer ceux-ci à la séance. Si le film s'inspire d'un épisode marquant de l’histoire du mouvement des droits civiques, il gagne à être reçu le plus naïvement possible : le parti pris du cinéaste Jeff Nichols, est en effet de mettre en scène ce récit non comme "l'affaire Loving vs Virginie", mais comme le récit de la vie de deux personnages nommés Richard et Mildred, que rien ne destinait a priori à entrer dans les livres d’histoire.

Les amoureux Richard (Joel Edgerton) et Mildred (Ruth Negga) vivent dans un district pauvre où blancs et noirs cohabitent naturellement en osmose, mais dans un état qui en cette année 1958 pratique les lois parmi les plus ségrégationnistes des États-Unis. Quand Richard demande, comme une évidence, sa main à Mildred, enceinte de leur premier enfant, on devine aux réactions mitigées de leur entourage que la décision ne va pas de soi : les unions interraciales sont alors encore strictement prohibées,  et Richard est obligé d’emmener Mildred et leur témoin dans l’état voisin (le District of Columbian) pour officialiser leur mariage. Le couple est bientôt arrêté sur dénonciation anonyme, jeté en prison, et la décision soi-disant "clémente" du juge tombe comme un couperet : la peine d’un an de prison avec sursis dont ils écopent est suspendue, à condition qu’ils quittent immédiatement l’état et n’y remettent pas les pieds, pour une période d’au moins vingt-cinq ans. Pendant des années le taiseux Richard et la sensible Mildred vivront le déchirement de l’exil, les allers et retours clandestins pour aller voir leurs proches, la menace de la police, jusqu’à ce que Mildred se décide à écrire au ministre de la Justice Robert Kennedy pour attirer son attention sur leur situation.

Cette histoire, Jeff Nichols prend le temps de nous la raconter, de donner chair et épaisseur à ses personnages. Il s’attarde sur les moments d'intimité et les gestes de tendresse, les repas en famille et les plaisirs simples, le passage des années et les enfants qui grandissent… L’histoire, la grande, n’entrera dans le film que par la bande, et ne fera jamais dévier le récit de son axe : même quand les avocats de l’ACLU parviendront à porter l’affaire devant la Cour Suprême, Jeff Nichols préfère coller à ses personnages, qui refuseront d'assister à l'audience…

Cette attention accordée à l’humanité de ses personnages, portée par une mise en scène d’une exemplaire sobriété, est le moteur à la fois d’un mélo bouleversant et d’un des plus beaux films sur le mouvement des droits civiques : jamais le cinéma ne nous a fait sans doute ressentir aussi douloureusement l'horreur des lois ségrégationnistes, qui déniaient à certains êtres humains les droits les plus élémentaires.  

Loving de Jeff Nichols, États-Unis, 2016, Durée : 123 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.16 à 00:40 - Réagir

American Honey : conte cruel de la jeunesse américaine

American honey de Andrea Arnold

"J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie". La célèbre phrase de Paul Nizan pourrait être mise en exergue des trois derniers longs métrages d’Andrea Arnold, qui des HLM du grand Londres (Fish tank) aux suburbs du Sud étasunien (American honey), en passant par les landes du Yorkshire il y a deux siècles (Les Hauts de Hurlevent), explorent avec empathie les affres de la jeunesse déshéritée… Père (ou beau-père ?) incestueux, mère évanouie dans la nature, petite sœur et petit frère à charge : c’est peu de dire que l’horizon de Star (Sasha Lane) est aussi bouché que son prénom est céleste. Aussi l’appel est irrésistible quand elle croise la route du séduisant Jake (Shia LaBeouf), et de sa charismatique bande, qui sillonnent les routes américaines afin de fourguer aux bons samaritains des abonnements à des magazines que plus personne ne lit.

La réalité ne tarde pas à apparaître à Star dans tout ce qu’elle a de sordide : le boulot est dur et humiliant, la paye est congrue (et vite dépensée en défonces de toutes sortes), et le beau Jake se révèle être l’employé zélé en même temps que le toy-boy de Krystal, la patronne. Le petit groupe tient à la fois de la secte (la communauté de jeunes paumés), du bordel motorisé (avec Krystal en mère maquerelle et Jake en recruteur) et de la caricature d’entreprise capitaliste (les méthodes de Krystal pour manager ses vendeurs) ; à moins qu’on y voie un remake contemporain de l’Île aux jeux du Pinocchio de Disney, qui attirait les enfants pour les transformer en bêtes de somme…  Andrea Arnold filme ces laissés pour compte de l'Amérique avec une empathie qui rappelle le cinéma social dont elle est issue, mais elle tempère le misérabilisme des situations par l'énergie des comédiens et de sa mise en scène, portée notamment une bande originale tonitruante.

La grande qualité du film est de ne jamais tomber dans le scabreux, et d’éviter les drames sans cesse annoncés (il se distingue en cela, à partir des mêmes prémisses, de l'outrancier et clippesque Springbreakers d’Harmony Korine), même quand Star se met consciencieusement en danger pour mirer son "reflet dans un œil d’homme" (à la manière de l'héroïne adolescente de Fish tank). Mais c’est au prix d’un certain surplace scénaristique qui nous fait trouver la route (2 h 42 pour la version présentée à Cannes) bien longue.

American Honey d’Andrea Arnold, États-Unis, 2016, Durée : 162 mn
Sélection Officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par zama le 19.05.16 à 23:01 - Réagir