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Fritz Bauer, un héros allemand : entretien avec Marie-Bénédicte Vincent

Marie-Bénédicte Vincent est Maître de conférences à l’École Normale Supérieure. Spécialiste de l’Allemagne contemporaine et des processus de dénazification, elle est notamment l’auteure de Histoire de la société allemande au XXe siècle. I. Le premier XXe siècle 1900-1949, Paris, La Découverte, mai 2011. Elle a également dirigé Le nazisme, régime criminel, Paris, Perrin, 2015, et La Dénazification, Paris, Perrin, 2008. L’historienne revient sur le contexte du film Fritz Bauer, un héros allemand et l’itinéraire singulier du procureur.

Zéro de conduite : Avant l’arrestation d’Eichmann, Fritz Bauer est déjà une personnalité publique en Allemagne. Quelle est l’origine de sa notoriété ?

Marie-Bénédicte Vincent : Fritz Bauer est rentré d’exil en 1949 en RFA, où il retrouve un poste de procureur à Brunswick. En 1952, il devient célèbre en défendant la mémoire de la résistance allemande au nazisme lors du procès d’Otto Remer. Remer était le chef de la garnison de Berlin en 1944. Il a fait arrêter le comte Klaus von Stauffenberg, l’un des conjurés du 20 juillet 1944, qui a posé la bombe visant à tuer Hitler et a été fusillé le 21 juillet 1944. Aujourd’hui, ces résistants sont considérés comme des héros, notamment le colonel von Stauffenberg. C’est une grande figure, qui jouit d’une stature morale. Mais à l’époque, il est vu comme un traître à sa patrie, car il a rompu son serment d’officier et s’en est pris au chef des armées en temps de guerre.

Très isolé, Bauer dénonce Remer, qui milite dans un parti extrémiste néo-nazi (interdit en 1952), et sauve la mémoire de Stauffenberg. Il montre que le geste du tyrannicide était patriotique, dans la mesure où le régime nazi était un État de non-droit et poursuivait une politique criminelle, et que, dans ce contexte, trahir son serment d’obéissance revenait à servir la cause de la justice.

Bauer est convaincu de la nécessité pour la société allemande de se confronter au passé nazi. Il n’hésite pas à utiliser les médias pour y parvenir. Le procès Remer fait l’objet de comptes rendus dans la presse et, au cours de sa carrière, le procureur fait plusieurs passages remarqués à la télévision. Lors du procès d’Auschwitz en 1963-1965, il encourage la présence des journalistes aux audiences. Il met en œuvre une exposition autour du procès en faisant venir des objets du musée d’Auschwitz en Pologne pour faire connaître le camp au-delà de la salle du prétoire. Il soutient également la pièce de théâtre de Peter Weiss, L’Instruction, jouée sur plusieurs scènes ouest-allemandes dès 1965, qui reprend le procès de façon documentaire et aide à sa publication.

Bauer semble ne disposer que de très peu d’appuis dans son combat.

Bauer est très isolé au sein de son corps professionnel et plus largement dans la société allemande. Il s’adresse beaucoup à la jeunesse : il est assez pessimiste sur sa propre génération et pense que l’avenir de la démocratie repose sur la nouvelle.

Dans le film, Bauer a le soutien de Georg-August Zinn, le chef du gouvernement du Land de Hesse de 1950 à 1969. Leur complicité vient de leur engagement social-démocrate sous la République de Weimar. Bauer a milité dès 1920 dans le mouvement « La bannière du Reich », organisation d’anciens combattants républicains, qui réunissait des sociaux-démocrates, des catholiques du Zentrum et des démocrates. Si Bauer et Zinn ont un passé commun de militants et de résistants au nazisme, Bauer est une personnalité beaucoup plus radicale. Il a été persécuté par les nazis pour ses opinions politiques, mais aussi parce qu’il est d’origine juive. Bauer a été exclu de la fonction publique en 1933. Il a connu l’exil au Danemark, puis en Suède. Quand il revient en RFA, il fait figure d’outsider dans la société.

On peut s’étonner qu’il faille attendre la fin des années 1950 pour que se tienne le procès des criminels nazis poursuivis par Bauer.

Pendant la période d’occupation qui suit la guerre, un nombre non négligeable de poursuites pénales ont été engagées contre des criminels nazis, tant par les Alliés que par les Allemands eux-mêmes en vertu de la loi du conseil de contrôle allié n°10 du 20 décembre 1945, et ce jusqu’en 1950. Ces procédures sont ensuite interrompues. En effet, autant le procès de Nuremberg avait été bien perçu par la population allemande, qui trouvait légitime de condamner les grands dignitaires nazis, autant les procès qui suivent sont désapprouvés, notamment parce que le droit utilisé est un droit étranger et rétroactif. Les catégories pénales utilisées ont été forgées par le tribunal international de Nuremberg, notamment celle de « crime contre l’humanité ». À partir des années 1950, la plupart des juristes ouest-allemands s’opposent à l’utilisation de ce droit allié. Ces réticences tiennent à une forme de patriotisme et au raisonnement juridique selon lequel on ne condamne pas un individu en utilisant des catégories rétroactives, d’autant que la Loi fondamentale de 1949 interdit celles-ci.

La justice de la RFA utilise donc le Code pénal allemand de 1871, en l’occurrence la catégorie du « meurtre », et non celle de « crime contre l’humanité », y compris lors du procès d’Auschwitz. Cependant, pour établir un meurtre, il faut un témoin qui atteste avoir vu, ce qui rend compliquée l’administration de la preuve.

En 1958 a toutefois lieu à Ulm le procès des Einsatzgruppen, les escadrons de la mort. On prend conscience de l’insuffisance des poursuites engagées contre les Täter, les criminels nazis. Les ministres de la Justice de tous les Länder et du gouvernement fédéral décident alors de créer une administration spécialisée dans la poursuite judiciaire des criminels nazis. C’est un tournant fondamental : établie à Ludwigsburg, cette agence centrale n’a pas le pouvoir de lancer des investigations pénales, mais elle prépare en amont les poursuites, constitue des dossiers, fait des enquêtes, puis les transmet aux parquets. Elle permet ainsi une relance importante des procédures. Ce travail aboutit aux procès des années 1960, et en particulier à celui d’Auschwitz (1963-1965).

La constitution des dossiers de mise en accusation est très longue : il faut trouver des témoins. Souvent les crimes ont été commis sur des territoires sur lesquels l’Allemagne n’a aucune prise dans le contexte de la guerre froide. La préparation du procès de Francfort, sur lequel Bauer travaille déjà lors de la traque d’Eichmann est un travail colossal : il tente de réunir les témoignages de mille cinq cents personnes. Globalement, il est isolé, mais il y a quand même une équipe de trois procureurs qui l’aident, dont certains se rendent à Auschwitz, ce qui est incroyable pour l’époque, parce que c’est au-delà du rideau de fer. Ils y rencontrent le directeur du musée d’Auschwitz. Bauer lui-même ne peut pas faire ces déplacements parce qu’à l’époque il est trop connu pour qu’une telle démarche ne soit pas sur-interprétée politiquement.

Dans ses efforts pour retrouver et arrêter Eichmann, Bauer rencontre de nombreuses résistances de la part de fonctionnaires qui cherchent à protéger le haut responsable nazi. La dénazification est-elle un processus inachevé ?

Il faut distinguer épuration judiciaire et administrative. La dénazification administrative avait visé toute la population adulte des zones d’occupation occidentales. Elle a donné lieu à des arrestations automatiques, à des suspensions pendant quelques mois de fonctionnaires et à des renvois. Cependant, le Parti nazi comptait des millions de membres et les besoins liés à la reconstruction étaient immenses. En 1950-1951, toute une législation est adoptée en RFA pour restaurer les droits des fonctionnaires au passé nazi, qui sont réintégrés. Dans pratiquement toutes les administrations, les agents font une seconde carrière : alors qu’ils étaient déjà actifs sous le nazisme, ils parviennent à se hisser à de hauts postes. La police criminelle fédérale, qui a lancé une enquête sur son passé, a publié en 2011 son histoire qui montre que pratiquement tous ses fonctionnaires de l’après-guerre étaient déjà en poste avant 1945.

Cependant, tous les anciens membres du Parti nazi ne sont pas des idéologues. L’adhésion au parti est le fait de quasiment la totalité des fonctionnaires en 1937. Il serait abusif de dire que tous sont des nazis convaincus. Mais ils ont accepté d’être intégrés, de leur plein gré ou sous contrainte, dans un régime dictatorial et criminel.

Après la guerre, ils ne militent pas dans des partis néo-nazis. La plupart adhèrent aux trois principaux partis de la RFA : les chrétiens-démocrate, les libéraux ou les sociaux-démocrates. Ils ne forment pas de forces hostiles à la démocratie qui auraient cherché à la renverser.

Tous les fonctionnaires ne sont pas criminels, mais ils sont tous compromis et il y a une certaine solidarité dans cette compromission. De ce fait, la plupart des fonctionnaires se sont tus sur leur passé. Il y a eu beaucoup de travaux d’historiens sur le silence pendant les années 1950. On ne parle pas du passé, qui est un sujet tabou. C’est compromettant pour tout le monde, et pour ceux qui ne sont pas compromis comme Fritz Bauer, en parler condamne à être isolé et marginalisé. Le silence des années 1950 permet le consensus et l’intégration du plus grand nombre. Il permet de travailler ensemble. En effet, dans chaque administration coexistent des personnes qui ont été persécutées et envoyées en camp de concentration, comme Bauer en 1933, avec des personnes engagées dans la répression.

La présence d’anciens nazis est dénoncée jusqu’au sein du gouvernement, en la personne de Hans Globke.

Hans Globke est le bras droit d’Adenauer à la chancellerie à Bonn. Ce n’est pas un nazi, au sens où il n’a pas été membre du parti. En revanche, il a fait un commentaire des lois raciales de Nuremberg de 1935, qui ôtent la citoyenneté allemande aux Juifs, leur enlèvent un certain nombre de droits civiques et les discriminent juridiquement. Dans les années 1950, Globke fait l’objet de multiples dénonciations de la part de la RDA, qui accuse ce protégé d’Adenauer d’être un ancien nazi. Adenauer le défend pourtant en affirmant que c’est un bon juriste et un fonctionnaire loyal. Il est l’archétype de tous les fonctionnaires qui ont collaboré avec le nazisme.

Certains juristes ont développé un droit racial et une idéologie justifiant l’inégalité raciale, un droit « aryen ». Ce n’est pas le cas de Globke. Il était en poste au ministère de l’Intérieur du Reich et il a répondu à une commande. On comprend cependant que sa présence soit dérangeante dans les années 1950, car il est l’emblème de la compromission de toute une partie de la fonction publique.

Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur le site pédagogique du film.

Propos receuillis par Martin Veber

[Fritz Bauer, un héros allemand de Lars Kraume. 2015. Durée : 106 min. Distribution : ARP Sélection. Sortie le 13 avril 2016]   


Posté dans Entretiens par zama le 04.04.16 à 15:01 - Réagir

No Land's Song : liberté, je chante ton nom

Les causes impossibles font toujours de bons films. Dans le documentaire No Land’s Song, la musicienne Sara Najafi (filmée par son frère Ayat, réalisateur) a pour projet d’organiser un concert de femmes à Téhéran. Or, depuis la Révolution islamique, il est interdit aux femmes de chanter en tant que solistes (en tout cas devant un public mixte) : leur voix doit être couverte par des voix masculines (comme leurs cheveux par le voile), pour ne pas exposer les auditeurs à la tentation. Cela, Sara Najafi le sait parfaitement, mais elle ne s’en satisfait pas. Vaillant petit pot de terre qui se heurte au pot de fer, elle va, avec détermination et opiniâtreté, pousser l'administration dans ses retranchements, questionnant inlassablement l’incohérence de ses interdits et l’arbitraire de ses décisions, enrôlant au passage dans son combat une petite équipe de musiciens français (parmi lesquels la chanteuse Jeanne Cherhal). Le film devient ainsi une épopée tragi-comique dans les méandres de la "Guidance islamique", qui nous fait comprendre au quotidien ce que signifie la censure.

À travers cet argument simple et cet enjeu en apparence modeste (le concert se tiendra finalement dans une petite salle), No Land’s Song déploie une réflexion beaucoup plus vaste : sur la culture d’un peuple que la Révolution islamique a coupé de ses racines culturelles (le film nous entraîne sur les traces du Téhéran des cabarets et des salles de concert), sur les droits de la femme, toujours envisagée comme un objet et jamais un sujet. À cet égard, le film rappelle le passionnant Iranien de Mehran Tamadon (qui entrera en 2016 au Catalogue Lycéens au cinéma), où le réalisateur, laïque déclaré, se confrontait pendant tout un week-end à quatre mollahs partisans de la République islamique. Si No Land’s Song est moins riche d’un point de vue dialectique, il est porté par l’énergie sans faille de son héroïne et par la beauté des musiques, contrepoint et antidote aux tracasseries du régime.

Zérodeconduite a consacré un dossier pédagogique au film, qui propose des fiches d’activité en Enseignement Morale et Civique et Histoire des Arts (Collège et Lycée).

[No Land's Song, un film de Ayat Najafi. 2016. Durée : 91 mn. Distribution : Jour2fête. Au cinéma le 16 mars 2016]

Le site pédagogique : www.zerodeconduite.net/nolandssong

Posté dans Dans les salles par zama le 16.03.16 à 16:08 - Réagir

Chocolat : héros d’hier contre racisme d’aujourd’hui

Chocolat, le quatrième long métrage du cinéaste et acteur Roschdy Zem avait de quoi attirer l’historien : choix cinématographique exceptionnel, le scénario s’inspire en effet non d’une œuvre de fiction mais d’une source historienne, à savoir les travaux de Gérard Noiriel sur Rafael Padilla, esclave cubain devenu célèbre dans la France de la Belle Époque sous le nom de Chocolat (voir notamment son ouvrage Chocolat, clown nègre. L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, Paris, 2012).
Allait-il ainsi, la caméra au poing, filmer le racisme en action de la France dans la IIIe République comme l’historien avait placé son enquête sous le sceau d’une microstoria à la Carlo Ginzburg ?
Les bonnes intentions sont évidentes, les tentatives multiples mais les résultat souvent un peu décevant. Le réalisateur conduit effectivement son public dans les rues cosmopolites de la capitale parisienne, l’entraîne dans les allées de l’Exposition universelle pour visiter des zoos humains, le confronte à l’impitoyable univers carcéral républicain, le plonge dans les sordides bidonvilles réservés aux noirs et aux déclassés, l’aguiche avec les plaisirs des nuits de la Belle Époque (café-concert, théâtre avant-gardiste, spectacles du Nouveau-Cirque, tripots mal famés...). Mais il n’évite ni les plans carton-pâte ni les images d’Épinal. Faute de pouvoir rivaliser avec les films à gros budget, Chocolat se contente de brosser rapidement les caractéristiques socio-culturelles d’une société enthousiasmée par le développement de l’industrie du loisirs, et mise en joie par les caricatures racistes, qu’elles apparaissent dans les publicités Felix Potin ou naissent des frasques du célèbre duo de clowns Chocolat et Footit : on apprend ainsi que l’expression « être chocolat » vient de leurs numéros. Systématiquement dupé et frappé par le clown blanc, le clown noir n’obtient jamais satisfaction, il reste « chocolat »
Là réside sans doute le plus grand mérite du film : faire reprendre vie au parcours exceptionnel de Rafael Padilla, tombé dans l’amnésie collective. Ancien esclave cubain devenu, après de multiples péripéties, « cannibale » dans un cirque de province puis clown sur les scènes parisiennes, Chocolat connaît une notoriété tout à fait exceptionnelle au tournant du XIXe et du XXe siècle. Le Figaro l’affuble du titre de véritable artiste, les Parisiens courent à sa rencontre pour obtenir son autographe, Toulouse-Lautrec le caricature, les Frères Lumières en font la vedette de leur Chaise à bascule, Samuel Becket s’en inspire pour imaginer le personnage de Lucky dans En Attendant Godot. Pionnier du clown, il participe ainsi aux premiers pas du cinéma muet et invente même la thérapie par le rire pour les enfants malades. Il doit son succès à sa capacité à se placer à l’avant-garde d’un humour largement inspiré par les minstrels shows américains et à l’habileté avec laquelle le duo comique insère l’actualité dans ses pitreries. Roschdy Zem le sait, le montre parfois mais, comble de la déception pour l’historien, a toujours tendance à placer ces éléments explicatifs à l’arrière-plan.
Outre les quelques libertés historiques perceptibles par leurs seuls spécialistes (le cirque Delvaux n’a jamais existé, le révolutionnaire noir haïtien est inventé de toutes pièces et la femme de Chocolat, Marie Grimaldi, détournée de la réalité…), le long métrage de Roschdy Zem fait trop souvent figure d’auberge espagnole des racismes contemporains. Si la police parisienne a tendance à se comporter comme les forces de l’ordre de l’Amérique ségrégative, elle traque encore les sans-papiers noirs pour les enfermer et les menacer d’expulsion. Roschdy Zem laisse surtout entendre que l’échec au théâtre de Chocolat tient au racisme de ses contemporains.

Interview de Gérard Noirel par Nathalie Levisalles, Libération, 6 janvier 2016

Les analyses de Gérard Noiriel rappellent au contraire les dangers à plaquer sur une réalité ancienne des schémas de pensée contemporains. Porté par une naïve volonté d’émancipation, Chocolat ne se heurte pas tant au racisme de ses contemporains qu’aux frontières d’une société fragmentée interdisant aux marginaux de pénétrer les lieux réservés à l’élite. Victime d’une myopie historique qui le condamne à oublier l’affaire Dreyfus comme l’influence grandissante de la culture américaine du spectacle, le film explique ainsi par le seul racisme la mort sociale de Chocolat à la dissolution de son duo en 1905. Or, la France postdreyfusienne ne cherche plus tant à rire au spectacle de la stigmatisation raciale qu’à celui des prouesses scéniques américaines attribuant aux Noirs le rôle de danseurs ou de sportifs hors du commun.
Doit-on pour autant instruire le procès en anachronisme du film de Roschdy Zem ? Gérard Noiriel reconnaît lui-même qu’une frontière nette sépare la culture historique des historiens à celle du grand public qui tend toujours vers la mémoire. Et c’est bien un enjeu de mémoire, celui d’exhumer un héros positif noir (les anglo-saxons parlent de « role models ») à destination des jeunes générations, qui a donné envie à l’historien de poursuivre et d’aprofondir son travail sur Chocolat : « J’ai construit ce livre pour montrer qu’on avait affaire à un héros. Cela permettra peut-être à certains de s’identifier alors qu’ils ne s’identifieraient pas à Jeanne d’Arc ou à Napoléon. On est dans une société très diversifiée, mais ce sont toujours les mêmes héros qui sont mis en avant. Il ne suffit pas de rajouter des chapitres dans les manuels d’histoire, il faut aussi créer des héros. » Porté par LA star noire du cinéma français contemporain (Omar Sy), bénéficiant d’une exposition médiatique confortable, Chocolat remplit parfaitement cet office.

[Chocolat de Roschdy Zem. 2015. Durée : 110 mn. Distribution : Gaumont. Sortie le 3 février 2016]

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 10.02.16 à 11:45 - Réagir

Experimenter : le site pédagogique

Au début des années 1960, Stanley Milgram (1933-1984), chercheur en psychologie sociale à Yale, demande à des cobayes sélectionnés par petite annonce d’infliger des chocs électriques d’intensité croissante à d’autres individus, dans le cadre fictif (les chocs électriques sont simulés, la victime est un complice) d’une expérience scientifique (censément consacrée à l’influence de la punition sur l’apprentissage). Dans la variante la plus connue de l’expérience, 65% des individus allèrent jusqu’à la tension maximale (potentiellement mortelle) de 450 volts, prouvant de manière inquiétante la capacité de l’être humain à commettre, sous l’effet d’un conditionnement psychologique léger, des actes cruels et inhumains.

Cette expérience, documentée dans l’ouvrage intitulé Soumission à l’autorité, mais plus connue sous le nom « d’Expérience de Milgram », eut un retentissement mondial. Contemporaine du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem (1961-1962) et des réflexions de la philosophe Hannah Arendt sur la « banalité du mal » (Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963), elle participait du retour réflexif sur le génocide des Juifs par l’Allemagne nazie, et notamment sur la participation (ou l’absence de résistance) des citoyens allemands au processus génocidaire. L’expérience sera reproduite plusieurs fois par d’autres équipes scientifiques, aboutissant à des résultats sensiblement identiques. Elle inspirera le cinéma (I comme Icare d’Henri Verneuil, 1979) et la télévision (Le Jeu de la mort de Christophe Nick, 2010, transposant l’expérience dans le cadre d’une émission de téléréalité).

S’ouvrant sur la fameuse expérience, dont le protocole est mis en scène de manière détaillée, Experimenter de Michael Almereyda s’en détache pour suivre la carrière et la vie (notamment conjugale) de Milgram jusqu’à sa mort en 1984. Le choix est judicieux : si cette expérience a assuré la renommée à Milgram, elle a aussi éclipsé sa carrière ultérieure (marquée pourtant par des travaux riches et variés). Il offre l’avantage d’éviter au film de tomber dans le travers des récents biopics de scientifiques produits par Hollywood : la réduction mélodramatique à un drame personnel (la schizophrénie de John Nashl’homosexualité contrariée d’Alan Turing, ou la maladie de Stephen Hawking), censé nous rapprocher d’un personnage dont les travaux nous sont incompréhensibles. S’appuyant certes sur un matériau beaucoup plus accessible (les expériences en psychologie sociale), Experimenter cherche au contraire à nous installer, avec beaucoup de pédagogie (une pédagogie non dénuée d’humour, comme lors des apartés face caméra de Milgram), au cœur de la réflexion et du travail du scientifique.

Experimenter est donc tout à fait recommandable à un public de lycéens, et pourra donner l’occasion d’un riche travail interdisciplinaire : le film permettra d’aborder plusieurs notions des programme de Sciences Économiques et Sociales et de Philosophie, en collaboration avec l’enseignant d’Anglais. Sur le site pédagogique consacré au film, propose plusieurs fiches d'activités dans les disciplines citées. Elles pourront être complétées par la participation au jeu-concours (en partenariat avec Zérodeconduite et Alternatives économiques), qui propose aux classes de reproduire certaines des expériences de Milgram.

Experimenter de Michael Almereyda, au cinéma le 27 janvier

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 27.01.16 à 17:10 - Réagir

Mon maître d'école : mon instit, ce héros

Il s’appelle Burel, Jean-Michel Burel. Il n’est qu’un chiffre dans les statistiques, un des 800 000 et quelques enseignants français, cette profession qu’on a l’habitude de traiter dans les grandes masses. Mais pour ses élèves il a été pendant plus de trente ans « maître Burel », celui qui leur délivrait le savoir et les ouvrait au monde, celui qui leur a donné confiance en eux et en l’école.

En revenant, plus de trente ans après, filmer l’instituteur de son enfance, toujours en poste dans la même école à classe unique du même village rural (Saint-Just-et-Vacquières dans le Gard) Émilie Thérond livre véritable « feel-good movie » qui touche droit au cœur en ces temps troublés. Le film est porté par le charisme de Monsieur Burel : son autorité tranquille, sa bonhommie, sa faconde toute pagnolesque (avec l’accent méridional). La dramaturgie du documentaire s’appuie sur le compte-à-rebours de cette dernière année avant la retraite, qui confère aux dernières scènes du film une émotion vibrante.

Mon maître d’école fleure évidemment bon la nostalgie : celle d’une école rurale, bucolique et sereine, encore préservée de la crise sociale et de violence ; d’une époque où l’instituteur était un notable dont personne ne se serait avisé à contester l’autorité ; d’une liberté pédagogique pas encore entamée par les normes suprotectrices ou une administration trop présente. On s’étonne ainsi de la présence discrète et émouvante, au fond de la classe, de Lionel, adulte handicapé qui continue à assister aux cours de Monsieur Burel. Mais l’enseignant, qui lui aussi a évolué avec le temps (il s’en rend compte en regardant les photos ou le vieux carnet de notes que lui présente la réalisatrice), se défend de tout passéisme. Il tient aussi et surtout à ne pas apparaître comme un donneur de leçons, insistant sur la singularité profonde de chaque enseignant : ce qui marche avec lui et avec cette classe n’est pas forcément transposable ailleurs, et ne sera pas forcément valable l'année suivante… Émilie Thérond se tient à cette modestie comme à un viatique, livrant une chronique toute en simplicité, bercée par le rythme des saisons et la musique de Yodelice, et se concentrant sur un lumineux portrait d’enseignant, qui porte haut les valeurs (respect, tolérance, bienveillance) de l’École de la République.

Zérodeconduite est partenaire du film, et lui consacre un site pédagogique. Si le film touchera et intéressera d’abord les maîtres eux-mêmes (ils ne sont pas si fréquents les films qui mettent en scène l’acte d’enseigner), il peut également donner lieu à un travail en classe : nous proposons un dossier pédagogique destiné au Cycle 3, qui permettra de travailler en amont (étude de l’affiche) et en aval du film, notamment sur la comparaison entre une école urbaine et une école rurale, le portrait du maître et le passage au collège.

[Mon maître d’école de Emilie Thérond. 2015. Durée : 82 mn. Distribution : The Walt Disney Company France. Au cinéma le 13 janvier 2016]

Le site pédagogique

Posté dans Dans les salles par zama le 13.01.16 à 20:37 - Réagir