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Detroit : Kathryn Bigelow nous plonge dans la violence raciste au risque de la dépolitiser

Detroit

Cinq ans après Zero Dark Thirty, succès public et critique, la seule réalisatrice oscarisée de l’histoire, Kathryn Bigelow, revient avec un film au sujet brûlant. C’est dire à quel point son Detroit, plongée au cœur des émeutes de l’été 1967, était attendu. Sur 2h25, le film retrace ces jours de chaos, et s’intéresse particulièrement à la nuit du 25 au 26 juillet, au cours de laquelle trois jeunes Afro-Américains furent torturés et tués par des policiers blancs, tandis que neuf autres clients de l’Algiers Motel – sept hommes noirs et deux femmes blanches – étaient battus et humiliés par ces mêmes officiers de police.

Bigelow, aidée de son fidèle scénariste Mark Boal, restitue cette histoire oubliée en trois temps. Elle s’immerge d’abord dans les rues de Detroit pour relater, de manière quasi-journalistique, les émeutes de l’été 1967. Vient ensuite, pendant plus de quarante minutes, la reconstitution des événements de l’Algiers Motel, interminable séquence de torture physique et psychologique, avant que le film ne se referme sur le procès des trois policiers blancs inculpés pour les meurtres de Fred Temple, Aubrey Pollard et Carl Cooper. Detroit apparaît d’abord comme l’aboutissement du talent de réalisatrice de Kathryn Bigelow. La mise en scène, mélange de caméra à l’épaule et de plans très resserrés sur les personnages, est magistrale. Elle permet à Bigelow de filmer au plus près les émotions sur les visages de ses (excellents) acteurs, et d’enfermer son spectateur dans la violence qu’elle dépeint. Dans les scènes d’émeutes, le peu de plans larges donne l’impression que tout s’embrase et explose en hors-champ. À l’intérieur de l’Algiers Motel, l’absence d’horizon indique qu’il n’y aucune échappatoire possible à la violence raciste.

Detroit se vit donc en apnée, le sang glacé, le cœur au bord des lèvres.  Mais saluer cette démonstration de mise en scène n’empêche pas de s’interroger sur ses finalités : quel besoin de montrer une fois de plus le racisme et la violence policières quand les vidéos de jeunes Afro-Américains tués à bout portant par des policiers blancs affluent régulièrement sur nos écrans ? En voulant faire vivre à son spectateur une expérience sensorielle de la violence policière, Bigelow en oublie d’interroger son caractère systémique, de nous faire comprendre ses ressorts (comme le faisait par exemple le très beau documentaire I am not your negro de Raoul Peck). Plus encore, Bigelow dépolitise la violence raciste, et ouvre ainsi la voie à des interprétations ambiguës de cette violence. D’un côté, le policier blanc qui mène les tortures de l’Algiers Motel est dépeint, tout au long du film, comme un pervers. Lui et ses deux collègues sont des brebis galeuses, non les produits d’une société raciste. De l’autre côté, les habitants noirs de Detroit qui se rebellent ne sont pas décrits comme des activistes mais comme une masse d’hommes en colère qu’un rien peut faire basculer dans la violence. L’introduction qui vise à poser le contexte historique des discriminations envers la population noire est bien trop schématique. Au lieu de comprendre pourquoi Detroit s’embrase, on assiste à un déchainement de colère brute. 

Le film a tout de même le mérite d’aborder un événement historique peu connu (du moins de ce côté-ci de l’Atlantique) et révélateur de la condition noire aux États-Unis. Dans un cadre pédagogique, sa longueur et sa violence le réservent à des classes de Première et de Terminale. Les professeurs d’anglais pourront introduire, grâce au film, la question des discriminations raciales aux États-Unis (thématique « Lieux et formes du pouvoir » : qui a le pouvoir sur qui, comment résister à un pouvoir arbitraire et tyrannique, la justice est-elle un contre-pouvoir efficace, etc.). Le film permettra également de s’interroger sur les émeutes urbaines et leurs déterminants (objet d’étude « Espaces et échanges » : en quoi l’organisation urbaine témoigne-t-elle de choix politique, quelles sont les inégalités de développement intra-urbaines, comment se manifeste la ségrégation spatiale ?). Certaines séquences seront particulièrement propices à une étude approfondie avec les élèves. C’est le cas d’une scène qui intervient au tout début de la séquence de l’Algiers Motel. Un des clients du motel, noir, veut montrer à deux jeunes femmes blanches ce que signifie être Noir aux États-Unis. Il s’empare alors d’un pistolet, qu’il pointe sur un de ses amis, lui aussi noir. La tension monte, et le premier homme tire. Son ami, touché, s’écroule. On ne saurait mieux mettre en image un élément clé de la pensée du célèbre écrivain James Baldwin : le point commun entre toutes les personnes noires aux États-Unis, c’est la peur constante d’être tué·e. Ici, l’illustration en est implacable.

[Detroit de Kathryn Bigelow. 2017. Durée : 143 mn. Distribution : Mars Films. Au cinéma le 11 octobre 2017]

Philippine Le Bret

Posté dans Dans les salles par zama le 15.10.17 à 14:47 - Réagir

"J’aimerais que des jeunes filles noires voient le film car il peut les aider dans leur prise de conscience politique"

Ouvrir la voix

Amandine Gay est universitaire et réalisatrice. Son premier film, Ouvrir la voix, sort ce mercredi en salles. En plans serrés, sans voix off, Ouvrir la voix relaie la parole de 24 femmes noires. Une parole forte et inédite, qui remet en cause tous les a priori et les stéréotypes. À travers les thématiques qu’il aborde (enfance, études, sexualité, religion, maternité, travail), ce documentaire dessine une radiographie de la place des femmes noires en France et en Belgique. Pour prolonger la réflexion proposée par ce très beau documentaire, Zéro de conduite a rencontré sa réalisatrice, Amandine Gay.

[NB : Les enseignants désireux d'organiser une projection avec leurs élèves, ou d'obtenir un lien de visionnage du film, peuvent contacter Zérodeconduite.] 

À quel moment avez-vous ressenti le besoin de faire ce film ?

J’ai commencé à penser à ce film en 2013, au moment où j’ai décidé de partir m’installer au Québec. Comme d’autres femmes noires avant moi, je faisais le choix de quitter la France. Mais je voulais laisser une trace de ma vie ici.

Pourquoi avoir choisi cette forme documentaire ?

C’est une longue histoire ! J’ai travaillé un temps comme comédienne, et on me proposait quasi-exclusivement des rôles de de droguée, de prostituée ou de sans-papiers. Le cinéma français souffre d’un très grand vide dans la représentation des femmes noires par des femmes noires. Lorsqu’il y a des femmes noires dans les films, elles sont quasiment toujours pensées, filmées par des personnes blanches. Ce qui donne naissance à des représentations très stéréotypées, souvent tragiques et sensationnalistes. Dans la majorité des films français, les femmes noires ne sont pas les agentes de leur émancipation, elles sont très passives. Et moi, j’en avais marre de passer des auditions où on me demandait de « faire l’accent africain ».
J’ai donc cherché à écrire mes propres rôles. Mais on est arrivé à un point où la représentation des femmes noires est tellement stéréotypée que le stéréotype devient la réalité que pensent connaître un certain nombre de producteurs. Donc quand on leur amène des récits où évoluent des femmes noires non-stéréotypées, ils nous répondent que ces femmes-là n’existent pas en France. C’est ce qu’on m’a dit quand j’ai commencé à écrire des programmes courts de fiction, dans l’espoir de changer la représentation des femmes noires.
Voyant que je n’arrivais à rien au sein de l’institution, comme comédienne ou comme scénariste, j’ai cherché ce que je pouvais faire en autonomie. Je suis alors revenue au documentaire, par lequel j’étais attirée depuis longtemps. C’est en effet un espace qui laisse le temps d’explorer la réalité, en plus d’être un médium que je pouvais construire avec mes propres moyens.

Pourquoi avoir choisi comme sujet « être une femme noire en France et en Belgique » plutôt que « être Noir en France et en Belgique » ?


La spécificité de ce que c’est que d’être une femme noire n’est jamais abordée. Les femmes noires disparaissent soit dans la catégorie « femme » soit dans la catégorie « noir ». Moi, je voulais montrer comment le racisme informe le sexisme, et inversement. On ne vit pas de la même façon le racisme selon qu’on est un homme et une femme. Or, comme je suis moi-même une femme noire, l’expérience du racisme que je connais, c’est celle vécue par les femmes noires. Je voulais donc partir de ce que je connais et vis, et révéler cette articulation entre « femme » et « noire ».

Comment avez-vous trouvé et/ou choisi les 24 femmes qui témoignent dans votre film ?


À partir de septembre 2013, j’ai rencontré 45 femmes pour des pré-entretiens, qui duraient entre deux et trois heures. À chacune, j’expliquais ce que je voulais raconter dans le film. Ensuite, le seul critère de choix a été : est-ce qu’elles veulent en être ou pas ? Comme le film était très écrit et structuré dès le départ, il fallait accepter d’être dans un documentaire qui parle autant de sexualité que de religion, autant de dépression que de rapport à la maternité. Il fallait que les femmes qui allaient témoigner dans le film acceptent de rentrer dans ma narration.

Dans le film, la plupart des femmes que vous interviewez vous tutoient. Ce sont toutes des proches ?

Non, pas toutes. Mais à partir du moment où le groupe de 24 femmes a été constitué, j’ai organisé des soirées chez moi, pour qu’elles se rencontrent et échangent entre elles. J’ai fait un long travail pour gagner leur confiance, et je l’ai gagnée grâce à la qualité de mon travail et l’intégrité de mon propos. Mais cette confiance était essentielle pour atteindre une qualité de parole telle qu’on l’entend dans le film.

« Ouvrir la voix » est un titre clairement militant, puisqu’il incite à une libération de la parole. Comment ce titre vous est-il venu ?

Le premier titre était « Nous sommes la somme de nos différences ». Mais quand, au cours des pré-entretiens, j’ai discuté avec les 45 femmes qui m’avaient contactées, il est systématiquement ressorti qu’elles souhaitaient témoigner parce qu’elles en avaient marre qu’on leur confisque la parole. Cette question de la parole (sa légitimité, sa confiscation) était tellement omniprésente que je me suis dit qu’il fallait que je titre là-dessus plutôt que sur la diversité de nos communautés.

Comment avez-vous décidé des sujets que vous alliez aborder, en entretien et dans le film ?

La narration du film suit mon parcours. Il commence au jour où on découvre qu’on est noir, et où l'on prend conscience de ce que cela signifie dans une société postcoloniale et/ou post-esclavagiste. Et il se termine le jour où on décide, ou non, de quitter la France. Entre les deux, il explore les grandes thématiques auxquelles sont confrontées les femmes noires.
Je voulais également qu’il y ait des échos entre différents thèmes à l’intérieur du film. Par exemple, on parle au début des cheveux crépus comme étant une question intime, qui joue sur l’image de soi, sur le rapport que l’on a à la beauté. Mais ensuite, quand on s’intéresse à la question de la discrimination au travail, on voit que les femmes noires doivent développer des stratégies capillaires pour être employables. Des échos comme celui-ci permettent, sans lourdeur, d’expliquer que le privé est politique.

À quel point a-t-il été difficile pour vous de tourner ce film ? De vous immerger, pendant deux ans, dans la parole de ces femmes ?


Ça a été très intense, à un point que je n’avais pas anticipé. J’ai fait les premiers entretiens en septembre 2013, puis j’ai tourné entre juin et décembre 2014. À la fin du tournage, j’étais épuisée, et complètement démoralisée. Heureusement, certaines contraintes m’ont permis de souffler. Comme nous n’avions plus d’argent à la fin du tournage, nous n’avons pu monter le film qu’en août 2016. Ce temps-là a été salutaire, car j’étais vraiment affectée par tout ce que j’avais entendu pendant le tournage.

Parlons de l’école. À quel point participe-t-elle à la discrimination contre les jeunes filles et les femmes noires ?

Tant qu’on n’aura pas de statistiques ethniques, on ne saura pas à quel point l’école discrimine. Il serait vraiment temps de savoir, par exemple, quelle est la proportion d’enfants noirs envoyés vers les filières techniques et professionnelles, et en particulier vers celles qui ne mènent à rien. Mais pour le moment, nous n’avons pas de chiffres : on ne sait pas ce qu’il se passe, et on ne peut donc pas mettre en place des mesures correctrices d’inégalités.
Cela étant, certaines observations permettent de prendre conscience de l’ampleur des discriminations envers les jeunes filles noires. Quand, autour de moi, j’ai commencé à parler de discrimination à l’orientation, je me suis rendue compte que tout le monde avait une histoire à raconter sur le sujet. On entend certaines de ces histoires dans le film. Mais ce n’est que de l’observation, pas une enquête sociologique. Ce n’est pas comme ça que l’on met en place des changements institutionnels.

Mais l’école, telle qu’elle est aujourd’hui, peut-elle tout de même jouer un rôle dans la lutte contre le racisme ?

J’ai l’impression que la participation de l’école à la lutte contre le racisme repose quasi-uniquement sur les épaules des professeurs. Mais c’est à l’institution de s’en charger ! Une question aussi importante ne peut pas dépendre de la bonne volonté des professeurs. L’Etat doit jouer son rôle dans la mise en place de l’égalité réelle au sein de notre société, notamment à l’école.

Pourquoi, selon vous, est-ce important de montrer le film à des jeunes, notamment des jeunes filles noires ?

J’aimerais que des jeunes filles noires voient le film car il peut les aider dans leur prise de conscience politique. Quand on n’a pas un parcours militant, il est parfois compliqué de comprendre que ce qui nous arrive est politique. On se dit que ceux qui nous maltraitent sont juste des cons, des ignorants. Et les autres nous répètent qu’on est susceptible ou qu’on voit le mal partout. Le film montre que ce n’est pas le cas : les mauvaises expériences que vit une jeune fille noire sont communes à plein d’autres femmes noires. Les jeunes filles qui verront le film se sentiront, je l’espère, moins seules : ce qui m’arrive est arrivé à d’autres, et ces autres disent que ce n’est pas normal ; il est donc légitime pour moi de dire que ce qui m’arrive n’est pas normal. C’est la première étape vers une libération de la parole.

Seulement la première étape ?

Il faut avoir un minimum de réalisme sur ce que peut un film ! Lars Von Trier dit qu’un bon film, c’est comme un caillou dans ta chaussure. Je ne pense pas que les gens, en sortant du film, vont immédiatement libérer leur parole. Mais j’espère que le film fonctionnera comme un caillou dans leur chaussure. On peut aussi penser à une petite molette, que l’on pousserait d’un cran, puis d’un autre, puis d’un troisième. Mon film est un cran dans la prise de conscience de ce qui nous arrive, de qui on est, que l’on appartienne à une minorité ou à une majorité.

Dans votre film, de nombreuses protagonistes parlent des États-Unis de manière très positive. Pourtant, on a l’impression que le racisme y est encore plus fort qu’en France (avec notamment les violences policières qui s’y passent). C’est une vision biaisée ?

Les Blancs ont cette vision là, pas les Noirs. C’est aussi en ça que nos expériences de vie sont très différentes selon qu’on est Noir ou Blanc : pour nous, le racisme commence par la France. On n’a pas besoin de se représenter le racisme comme cette chose très violente qui existe aux États-Unis, parce que le racisme est notre quotidien. Pour le groupe majoritaire (les Blancs), parler du racisme américain permet de ne pas parler du racisme en France, de se dédouaner. Et c’est très intéressant parce qu’au Québec, en Belgique et en Suisse, le pays pointé du doigt comme étant particulièrement raciste, c’est la France. Chacun déplace le problème.

La question de l’éclairage des peaux noires a fait surface ces derniers temps, notamment pour le film Moonlight ou la série Insecure. Comment avez-vous conçu l’éclairage des visages des femmes que vous filmez ?

Quand j’étais comédienne, on m’a souvent dit qu’on ne m’embauchait pas parce qu’il était plus difficile d’éclairer des peaux noires, et donc plus compliqué d’avoir une personne noire sur un plateau. J’ai donc voulu faire la preuve par l’exemple : vous dîtes que les peaux noires sont difficiles à éclairer, je fais un film en lumière naturelle, avec un esthétisme très poussé, pour vous montrer que les peaux noires réfléchissent très bien la lumière. Le tout est de savoir les photographier. Ce que sait très bien faire mon directeur de la photo, Enrico Bartolucci, qui a longtemps travaillé avec les danseurs noirs des résidences hip-hop de la Villette.

[Ouvrir la voix d'Amandine Gay. 2017. Durée : 124 mn. Au cinéma le 11 octobre 2017. Distribution : Bras de fer]

Posté dans Dans les salles par zama le 11.10.17 à 15:23 - Réagir

"Une suite qui dérange" : l'autocélébration au détriment de la pédagogie

Une suite qui derange

En 2006, le documentaire Une vérité qui dérange avait valu à Al Gore un prix Nobel de la paix. Grâce à des images-choc et à un sens certain de la vulgarisation scientifique, l’ex-vice-président des États-Unis faisait prendre conscience à ses spectateurs de la réalité du réchauffement climatique. Dix ans plus tard, celle-ci fait régulièrement sentir ses effets dramatiques, impactant les vies de millions de personnes à travers le monde. Le « temps de l’action » est venu, nous disent les réalisateurs Bonni Cohen et Jon Shenk, qui ont à nouveau suivi cet infatigable militant de l’écologie dans son combat, de la formation d’ambassadeurs climatiques aux négociations de la COP 21.

Mais l’efficacité du premier opus s’est hélas perdue en route, au profit d'une gênante célébration de l’ancien vice-président nobélisé. À force d’omniprésence et d’autosatisfaction, la personnalité d’Al Gore prend le pas sur son message, pourtant essentiel : dès la première séquence, où l’on observe avec effarement la fonte des glaciers du Groenland, la voix off s’attache moins à décrire ce désastre écologique majeur qu’à expliquer en quoi il prouve, dix ans plus tard, combien Al Gore avait raison. L’agacement ne tarde donc à poindre, ravivé par l’instrumentalisation grossière d’événements dramatiques comme les attentats du 13 novembre 2015, afin de valoriser l’humanité et l’empathie d’Al Gore (qui se trouvait présent à Paris ce soir-là pour l’enregistrement d’une émission de télévision).

Tout cela est d’autant plus dommage que le documentaire avait les moyens d’éveiller un large public à l’urgence d’agir contre le réchauffement climatique, comme le montrent certaines séquences très efficaces (ainsi celle où Al Gore nous emmène dans la ville de Miami qui doit doit surélever ses routes pour s’adapter aux inondations de plus en plus fréquentes). Mais même quand il s’attaque aux questions cruciales, le film semble passer à côté de l’essentiel. Les deux réalisateurs suivent notamment les discussions, avant et pendant la COP21, entre les Américains et les Indiens. La question posée par les Indiens est d’importance : est-ce aux pays en voie de développement de payer pour les actions passées des pays développés ? Mais la rencontre entre Al Gore et deux ministres indiens en charge de ces questions escamote cet aspect fondamental, et verse dans le simplisme le plus grossier en montrant Al Gore gourmandant les deux ministres comme des mauvais élèves, leur demandant « s’ils n’ont pas envie de voir le ciel bleu dans leurs villes ».

Quelques séquences pourront toutefois être isolées par les professeurs de SVT. En Seconde générale, ils pourront reprendre une séquence sur l’énergie solaire pour l’inscrire dans le thème 2 du programme scolaire, « Enjeux planétaires contemporains : énergie, sol ». En spécialité en Terminale S, ils pourront aussi illustrer la thématique « Évolutions récentes du climat » grâce aux images spectaculaires de l’effondrement des glaciers et de la fonte des glaces au Groenland. Un dossier pédagogique propose par ailleurs des pistes très fouillées pour travailler autour du film au collège et au lycée, en SVT, mais également dans le cadre d’un EPI associant l'EMC et Français.

[Une suite qui dérange de Boni Cohen et John Shenk. Durée : 98 mn. Distribution : Paramount Pictures France. Sortie le 27 septembre 2017]

Pour aller plus loin
Le dossier pédagogique du film

Philippine Le Bret

Merci à Armand Audinos, professeur de SVT, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 06.10.17 à 16:58 - Réagir

Raoul Peck donne un coup de jeune à Marx et à sa pensée

Le Jeune Karl Marx

Neruda, Jackie, Dalida, Django, Barbara… l'année 2017 n’aura pas manqué de biopics. On irait même jusqu’à dire que certains d’entre eux (Jackie, Barbara, Neruda) permettront à l’année 2017 de rester dans les annales comme celle où un genre poussiéreux a trouvé une vitalité. Car si les biopics souffrent souvent des mêmes travers (représenter l’intimité d’une personnalité sans s’intéresser à ce qui a fait son génie), Raoul Peck, dans la lignée de Larrain ou d’Amalric, évite le piège. Son Jeune Karl Marx parle autant de la pensée de Marx que de sa vie. Le cinéaste haïtien reconstitue le contexte politique, social et idéologique de l’époque, permettant à son spectateur de comprendre comment Karl Marx, un jeune Allemand issu de la bourgeoisie, est devenu "Marx", un des plus grands penseurs de son siècle. Peck navigue à travers la pensée marxiste, en explique les ramifications et, surtout, en montre les applications concrètes. C’est d’ailleurs bien là le cœur du film : faire comprendre au spectateur que la pensée de Marx n’existe pas seulement pour que l’on comprenne le monde, mais aussi pour qu’on agisse sur lui. Chez Marx, la pensée est action politique, et a donc de nombreuses répercussions sur le mode de vie du penseur. Cela explique pourquoi Peck inclut dans son film de nombreuses scènes d’action (une course-poursuite avec la police, une bagarre dans un bar ouvrier), et pourquoi il insiste tant sur la misère dans laquelle vivent Marx et sa famille, ces scènes de vie quotidienne permettant également d’humaniser une figure devenue presque abstraite.

Malheureusement, Le Jeune Karl Marx s’avère trop académique dans sa forme pour pleinement convaincre. Raoul Peck voudrait que son film, situé au XIXe siècle, parle du présent. Il le dit en interview, et l’exprime aussi à la fin de son film, dans une séquence où il fait défiler des images d’archives montrant des événements plus ou moins contemporains (de la guerre du Vietnam à la crise des subprimes en passant par l’élection de Nelson Mandela). Il existe évidemment un lien entre la pensée marxiste et les événements représentés. La crise des subprimes par exemple fait directement écho à cette célèbre phrase de Marx : « Le capitalisme porte en lui les germes de sa propre destruction ». Mais le film est un peu trop engoncé dans sa reconstitution historique pour incarner pleinement la modernité de Marx. Rythme un peu lent, film un peu long, mise en scène très sage… l’ennui pointe souvent le bout de son nez, et gêne alors l’identification.

Pour autant, la façon dont Peck met en scène la pensée marxiste est très intéressante pour les enseignants. En Histoire en Première, le film pourra être utilisé pour illustrer la thématique « Croissance économique, mondialisation et mutations des sociétés depuis le milieu du XIXe siècle ». En particulier, les séquences à Manchester, où l’on suit le jeune Friedrich Engels dans sa découverte de la classe ouvrière irlandaise, permettront aux élèves de comprendre l’émergence de l’industrialisation. En Terminale, les professeurs d’Histoire pourront introduire la séquence « Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne de 1876 à nos jours » grâce au film. Le Jeune Karl Marx leur permettra en effet de revenir sur la naissance de la pensée marxiste, pensée qui a largement influencé le socialisme et le syndicalisme allemands entre 1876 et 1950. En Philosophie, le film constituera un très bon point d’entrée pour les élèves, notamment dans les sections ES et L. Bien que Raoul Peck s’en tienne au catéchisme du marxisme, sans rentrer dans les finesses de cette pensée, son portrait d’un Marx jeune et souvent mordant devrait donner envie à certains élèves de se plonger dans écrits (puisqu’on y retrouve, il faut le préciser, le même mordant que dans le film). 

[Le Jeune Karl Marx de Raoul Peck. 2017. Durée: 118 mn. Distribution : Diaphana. Sortie le 27 septembre 2017]

Philippine Le Bret 

Merci à Marc Charbonnier, professeur d’histoire et membre de l’APHG, et à Jérôme Panais, professeur de philosophie, pour leur contribution à cet article

Pour aller plus loin
Un dossier très complet sur le film

Posté dans Dans les salles par zama le 03.10.17 à 12:09 - Réagir

Latifa, le coeur au combat : le site pédagogique

Latifa

Le 11 mars 2012, la vie de Latifa Ibn Ziaten a basculé : son fils Imad, militaire français engagé dans les parachutistes, est la première victime du terroriste Mohammed Merah. Depuis cet événement tragique, cette femme (auparavant) ordinaire a fait de sa vie un combat : un mois à peine après la mort de son fils, elle crée une association (« Imad, pour la jeunesse et la paix ») destinée à promouvoir le vivre ensemble ; quelques semaines plus tard elle commence à sillonner la France pour partager son expérience et défendre les valeurs de tolérance, de respect et de laïcité

Pendant de longs mois, les réalisateurs Olivier Peyon et Cyril Brody ont suivi Latifa Ibn Ziaten dans tous ses déplacements, de ses interventions dans les établissements scolaires aux quatre coins de la France, à ses allers-retours au Maroc, sur la tombe de son fils, en passant par la permanence rouennaise de son association. Il s’agissait d’une part, de dresser le portrait empathique d’une femme qui a su mettre son deuil au service d’une cause qui la dépasse ; mais aussi de comprendre la résonance de celle qui est désormais devenue une figure populaire et médiatique. Dans une France secouée par le choc des attentats, menacée par les crispations identitaires, Latifa Ibn Ziaten porte un message d’apaisement, d’espoir, mais aussi de responsabilité qui fait mouche auprès de publics (collégiens et lycéens, militants associatifs, détenus) que les discours officiels ne touchent plus. Le grand intérêt du documentaire d’Olivier Peyon et Cyril Brody est aussi de filmer ces publics et d’écouter leur parole : jeunes lycéens qui se sentent discriminés et remis en question dans leur identité, prisonniers qui s’interrogent sur leur place dans la société, mères de famille qui désespèrent des ratés de « l’intégration », mais aussi, de l’autre côté, militants qui ne comprennent pas qu’une femme musulmane portant un foulard puisse se faire le chantre de la laïcité. À travers leur émotion, leurs colères, leurs questionnements, c’est un portait impressionniste de la France d’aujourd’hui que propose Latifa, le cœur au combat.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique pour analyser les multiples dimensions d’un documentaire particulièrement intéressant pour certains aspects des programmes d’Enseignement Moral et Civique au Collège et au Lycée, mais aussi plus largement dans le cadre du « parcours citoyen de l’élève ». Les trois activités proposées par le dossier permettront de travailler en amont sur le contexte et l’origine de l’action de Latifa Ibn Ziaten, d’aborder le militantisme associatif et l’engagement citoyen, et de s’interroger sur les valeurs républicaines au cœur du « combat » de la présidente de l’association Imad. L’entretien avec l’historien François Durpaire permettra de prolonger la réflexion et de lancer le débat.

Latifa, le cœur au combat d’Olivier Peyon et Cyril Brody, au cinéma le 4 octobre
Le site pédagogique

Posté par zama le 25.09.17 à 11:02 - Réagir

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