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Avec "Coco", Pixar livre un bel hommage à la culture mexicaine

coco

Le studio Pixar serait-il en train de faire éclater les frontières du cinéma d’animation ? La révolution à l’œuvre depuis la sortie en 2017 de Vice-Versa, qui donnait forme et vie à des émotions, trouve dans Coco sa suite logique. L’animation n’est plus seulement un moyen de réinterpréter le visible ; elle devient également une façon d’inventer l’invisible. Coco nous plonge dans le monde des morts, monde dont il ne peut, évidemment, exister aucune description autre qu'imaginaire. Il faut tout créer, de A à Z, et cette page blanche est un terrain de jeu idéal pour les dessinateurs de génie des studios Pixar et Disney. Et c’est probablement cette alliance d’une qualité de dessin extraordinaire et de la mise en images de l’invisible qui explique le sentiment de vertige qui saisit le spectateur lorsqu’il pénètre, en même temps que le jeune héros du film, dans ce monde des morts.

Mais comment en est-on arrivés là, à franchir cette barrière mystérieuse – et sacrée pour certains – entre le monde des vivants et celui des morts ? Le plus simplement du monde ! Car l’histoire racontée dans Coco va droit au but : un petit garçon, qui a grandi dans une famille où la musique est bannie, rêve de devenir musicien ; le jour de la Fête des morts, alors qu’il tente de s’inscrire de talents, il se retrouve propulsé dans le monde des morts, où il retrouve ses ancêtres. Coco prouve, s’il en était encore besoin, la puissance de l'alliance Disney-Pixar. Le premier fournit un récit d’aventure comportant juste ce qu’il faut de méchants, un amour sans limite pour le jeu (des corps squelettiques qui ne cessent de se déboîter et de se remboîter), des gags enfantins à répétition et une bande originale entraînante. Le deuxième apporte une profondeur quasi-métaphysique, cette capacité démiurgique à représenter notre inconscient (nos émotions dans Vice-Versa, notre rapport à la mort dans Coco). Et si cette fois le film est un peu moins stupéfiant – car parfois plus linéaire – que ne l’était Vice-Versa, le message est tout aussi puissant : ce n’est pas de ses morts/de ses émotions qu’il faut avoir peur, mais de les oublier.

Parce qu’il touchera autant les petits que les grands, Coco se prête parfaitement à une exploitation pédagogique. Les professeurs d’espagnol de Collège y trouveront une façon ludique d’expliquer aux élèves ce qu’est la Fête des morts, tradition fascinante pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler (et inscrite par l'UNESCO au patrimoine mondial de l'Humanité). Plusieurs scènes de Coco racontent de manière très didactique les modalités et les enjeux de cette fête familiale. De nombreuses thématiques abordées plus ou moins frontalement dans le film feront également le bonheur des professeurs et des élèves débutants : la famille, l’occasion de travailler en classe autour de l’arbre généalogique ; la cuisine, les spécialités culinaires mexicaines étant très présentes dans le film, ce qui pourrait être le point de départ d’un travail autour de recettes. Avec les plus grands, le film permettra de détailler l’histoire de la Fête des morts, et d’aborder la question du syncrétisme entre les croyances préhispaniques et la religion catholique. En cours d'éducation musicale, Coco sera une excellente introduction à l’analyse de la musique mexicaine (ses rythmes et ses paroles). Le film brasse en effet plusieurs styles musicaux propres au Mexique, des fameux mariachis à la célèbre Llorona (chanson connue de tous) en passant par les musiques traditionnelles de Veracruz.

Philippine Le Bret

Merci à Élodie Douvry, professeure d’espagnol, pour sa contribution à cet article

[Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina. 2017. Durée : 105 mn. Distribution : Walt Disney Motion Pictures France. Sortie le 29 novembre 2017]

Le dossier pédagogique du film

Posté dans Dans les salles par zama le 01.12.17 à 10:57 - Réagir

El Presidente (La Cordillera) : au sommet

La Cordillera

La séquence d’ouverture est magistrale : on entre par la porte de service pour finir dans l’épicentre du pouvoir, le cabinet du président argentin… Hernàn Blanco, tout frais élu sur son image d’homme ordinaire, s’apprête à s’envoler pour le sommet des pays d’Amérique du Sud, alors qu’un scandale impliquant son gendre menace d’éclater… Plongée tambour battant dans les arcanes du pouvoir suprême, mêlant les affaires domestiques aux grands enjeux géopolitiques (ici à l’échelle d’un continent), El presidente (La Cordillera) distille un parfum capiteux — et fort plaisant — de House of cards ou The West Wing latino-américain. Santiago Mitre tire brillamment partie du charisme de ses interprètes (à commencer par Ricardo Darin, superstar du cinéma argentin) et de décors impressionnants (le sommet se déroule dans un grand hôtel des montagnes andines, métaphore visuelle de l’Olympe où frayent les "grands de ce monde") pour faire naître le mystère. Qui est ce présidente Blanco récemment élu ? Un "président normal" manipulé par ses conseillers plus capés ou au contraire un ambitieux aux mains pas très propres ? Le film refuse toutefois de suivre les voies toutes tracées du thriller politique que laissaient deviner cette mise en place, pour traiter "l’affaire" qui menace sur un mode plus psychologique et quasi-fantastique

On reste un peu sur sa faim de ce côté-là, mais ce choix a l’intérêt de déplacer toute la tension sur le sommet en lui-même et ses enjeux géostratégiques. Occupant une position-clé dans ce sommet qui doit accoucher d’une sorte d’OPEP sud-américaine, l’Argentine de Blanco va-t-elle adouber la puissance montante du géant brésilien ou favoriser les menées états-uniennes pour garder la main sur les destinées du continent ? Pas totalement abouti, El présidente constitue un matériau de choix pour traiter de l’objet d’étude "Lieux et formes du pouvoir" en classe d’espagnol au cycle terminal, en même temps qu'il fera réviser la géographie politique des pays du continent et de ses accents…

El Presidente (La Cordillera) de Santiago Mitre, 2017, Argentine, Durée : 114 minutes
Un certain Regard

Posté dans Festival de Cannes par zama le 26.05.17 à 15:18 - Réagir

La Familia : le fils

La Familia

Le premier mot du jeune Gustavo Rondon Cordova, présentant son film en ouverture de la projection à la Semaine de la Critique, a été pour son pays : il était heureux et fier de présenter, avec son premier film La Familia, une autre image du Venezuela que celle donnée par les actualités, d’une nation au bord de la guerre civile. L’état de déshérence et de tension d’un pays ruiné par l’effondrement des cours du pétrole, on le sent pourtant très fortement dans La Familia, drame néo-réaliste qui explore la relation entre un père et un fils cherchant à échapper à la violence des quartiers pauvres de Caracas.
Livré à lui même alors que son père tente désespérément de joindre les deux bouts, le jeune Pedro blesse mortellement un garçon de la favela qui voulait lui voler son portable. Pour protéger son fils de la vendetta, Andrés, son père, l’emmène avec lui dans une cavale incertaine… Ce point de départ est le moyen d’une plongée sous tension dans la mégalopole vénézuélienne, et du portrait in vivo d’une société en crise. Ici tout s’achète, se trafique, se négocie (le film multiplie obsessionnellement les scènes de transaction), et les nécessités de la survie comme la violence des inégalités semblent dissoudre toute solidarité. L’affermissement progressif et semé d'embûches du lien entre père et fils n’en est que plus émouvant, même si on aurait aimé que le film fasse preuve d’un peu moins de pudeur, celle-ci tournant parfois à la sécheresse…

La Familia de Gustavo Rondon Cordova, Vénézuela, 2017, Durée : 82 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par zama le 24.05.17 à 20:50 - Réagir

Los Perros : ce passé qui ne passe pas

Los Perros

Il y a quelque chose de pourri au Chili de Marcela Said. Avec son deuxième long-métrage, la réalisatrice continue d'explorer la mauvaise conscience de la grande bourgeoisie chilienne : après avoir abordé le rapport des riches blancs à la population indigène (les Indiens Mapuche) dans l'Éte des poissons volants (2013), la réalisatrice s'attaque cette fois au refoulé de la dictature, passage apparemment obligé pour nombre de jeunes cinéastes sud-américains.

C'est encore un personnage de femme qui est le vecteur de ce dévoilement : Marcela, qui non-contente d'être la fille d'une riche famille économiquement compromise avec la dictature, découvre que son professeur d'équitation est un ancien colonel des forces spéciales, encore sous le coup d'une enquête pour son rôle dans les crimes du régime Pinochet.
Mais si Manena (l’héroïne de L’Été des poissons volants) avait la séduction de son innocence et de son idéalisme, Mariana est un personnage beaucoup plus ingrat, femme-enfant percluse de névroses (son impossibilité à enfanter se posant comme métaphore d'un "passé qui ne passe pas" et l'empêche de se projeter dans l'avenir) et de contradictions. On peine à s’intéresser à sa fascination érotique pour le bourreau de la dictature (Alfredo Castro, l’acteur fétiche de Pablo Larrain), d’autant que la mise en scène toute en non-dits et sous-entendus n'aide pas à investir les enjeux historiques du film…

Los perros de Marcela Said, 2017, 94 mn
Semaine de la critique

Posté dans Festival de Cannes par zama le 20.05.17 à 17:29 - Réagir

Neruda : Mortelle randonnée

Neruda de Pablo Larrain

En 1946 au Chili, le poète Pablo Neruda, qui a adhéré au parti communiste sous l'influence de sa compagne (la peintre Delia del Carril), apporte un soutien décisif à la campagne électorale qui va mener le candidat Gonzalez Videla à la présidence. Deux ans plus tard, rien ne va plus entre les deux hommes, Neruda (Luis Gnecco) dénonçant la violence politique dirigée par le dictateur contre ses alliés d’hier. Afin de le mettre hors d’état de nuire, l'État lance un jeune inspecteur (Gael Garcia Bernal) à la poursuite du poète.

C'est cette traque que le nouveau film de Pablo Larraín retrace, sur un mode onirique qui l’éloigne de ses précédentes œuvres (Tony Manero, Santiago 73 Post mortem, No) et le rapproche du fameux réalisme magique de la littérature sud-américaine de l'après-guerre. Soucieux d’échapper à la lourdeur sentencieuse du biopic, le réalisateur choisit en effet de perdre son spectateur dans les méandres hasardeux d'une narration en voix-off. Celle-ci ne ménage d’abord pas le poète (que l'on suit du Sénat en fêtes orgiaques dignes des plus belles heures du Surréalisme à Paris), ironisant sur son communisme mondain s'accommodant fort bien du confort bourgeois…  Mais la critique comique des communistes de pacotille, se trouve glacialement nuancée quand on comprend que cette voix n’est autre que celle de l'inspecteur Oscar Peluchonneau.  Fine moustache, verres fumés et veste en cuir cintrée : Gael Garcia Bernal arbore la parfaite panoplie des nervis du fascisme sud-américain, telle que le cinéma les a gravés dans la mémoire collective. Mais l'inspecteur se révèle aussi naïf et narcissique, prenant soudain des airs à la Clark Gable, comme si la traque qu'on lui avait confiée était un moyen de se mettre enfin sous le feu des projecteurs. La caméra de Pablo Larraín souligne ces effets, quand la voiture de police amorce un virage irréaliste, ou encore quand elle fait défiler les paysages à travers les fenêtres de la voiture, vieux trucage de film hollywoodien. La voix-off du salaud en service commandé se teinte de notes enfantines, celles d'un bâtard rêvant d'aventures cinégéniques et victorieuses. Mais Pablo Larraín ne se contente pas de brouiller cette piste. Il suit un autre fil, celui qui mène Neruda de planque en planque, abandonnant ses amis, ses compagnons, sa compagne Delia, pour échapper à Peluchonneau. Là encore rien n'est clair, car dans le jeu du chat et de la souris, la proie Neruda semble mener la danse, semant des indices pour mettre l'inspecteur sur sa trace, utilisant sa poésie et le Canto General pour asseoir sa figure d'opprimé rebelle. Le film montre donc le poète comme un grand metteur en scène, qui voit dans sa situation une manière ludique de se construire une image du grand homme harcelé par un pouvoir inique, finalement aussi enfantin que celui qui le pourchasse.

Ces deux parcours se suivent et s'entrecroisent dans les magnifiques paysages chiliens, jusqu'aux sommets enneigés de la Cordillère des Andes, sans que le spectateur sache bien à qui se fier, du poète ou de l'inspecteur. Dans un dernier mouvement, le film amorcera enfin une chute pirandellienne, où l'on se demande si ces deux personnages ne sont pas tout simplement en quête d'auteur. Par bien des aspects, et notamment la voix-off, Neruda éveille le souvenir de Mortelle Randonnée, le film de Claude Miller, où un détective (Michel Serrault) se mettait à poursuivre une jeune femme (Isabelle Adjani) qu'il fantasmait comme étant sa fille… De la même manière, à la fin de ce film poétique mais labyrinthique, le spectateur se demande s'il a vu un film rêvé par Peluchonneau, par Neruda… ou par Pablo Larraín.

Neruda de Pablo Larraín, Chili, 107 mn
Quinzaine des Réalisateurs

[MAJ du 4/01 2017] Retrouvez deux dossiers d'accompagnement pédagogique, un en français (avec notamment le point de vue d'Alain Sicard, spécialiste de Pablo Neruda, et un destiné aux classes d'Espagnol de lycée).

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 04.01.17 à 00:23 - Réagir

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