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Les Figures de l'ombre : le site pédagogique

Les Figures de l'ombre

Elles étaient femmes, et noires, dans l'Amérique sexiste et ségrégationniste des années 60. Elles n'en ont pas moins pris part de manière décisive, au programme spatial américain, qui devait envoyer le premier américain dans l'espace, (les Soviétiques les ayant précédé avec Youri Gagarine), et, une décennie plus tard le premier homme sur la Lune. Avec ses allures de feel-good movie, rythmé par les chansons de Pharrell Williams, Les Figures de l'ombre pourrait passer pour une aimable fantaisie hollywoodienne : l'histoire de Katherine Johnson, Mary Vaughan et Dorothy Jackson, qui travaillèrent respectivement à la NASA comme mathématicienne, programmeuse et ingénieure, n'en est pas moins rigoureusement véridique, exhumée des archives de la NASA par l'auteure américaine Margot Lee Shetterly (dont le livre vient d'être traduit en français).
À l'image de son titre américain, dont la traduction française n'a pas pu retranscrire toute la polysémie ("Hidden figures" ce sont à la fois les "chiffres cachés", ces décimales que calculaient les mathématiciennes, et ces personnages restés dans l'ombre de l'Histoire), le film de Theodore Melfi est d'une grande richesse historique : histoire géopolitique avec le déplacement de la Guerre Froide sur le terrain spatial, histoire sociale et culturelle avec la longue marche des minorités et des femmes vers l'émancipation, histoire des sciences et techniques avec les débuts de la conquête spatiale et ceux de l'informatique (le film se situe au point de bascule entre calcul humain et calcul informatique, quand le mot "computer" a cessé de désigner des humains pour s'appliquer à des machines)…
C'est à ce titre que Zérodeconduite et Réseau Canopé soutiennent le film de Theodore Melfi, et lui ont consacré un site pédagogique en ligne. Accessible dès le cycle 4 du Collège (mais le film est tout à fait adapté aussi à un public de lycéens), Les Figures de l'ombre constitue donc un beau support pédagogique pour les enseignants : il permettra à la fois d’enrichir la culture historique et scientifique des élèves, de promouvoir des valeurs fondamentales (la rigueur scientifique, le goût de l’effort, la tolérance et la solidarité), et, last but not least, de démonter quelques préjugés déjà solidement ancrés dans les jeunes esprits (« les maths ça ne sert à rien », « les sciences ça n’est pas pour les filles », etc)...

Les Figures de l'ombre de Theodore Melfi, au cinéma le 8 mars
Le site pédagogique

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 28.02.17 à 12:09 - Réagir

Chez nous : entretien avec le sociologue Sylvain Crépon

Chez nous

Rares sont les films français qui ont osé s’inscrire aussi directement dans le débat politique national. Peut-être fallait-il être belge pour le faire, tout comme il faut peut-être être taïwanais pour parler avec acuité du patriotisme américain. C’est en tout cas le projet de Lucas Belvaux, qui choisit, en pleine campagne présidentielle, de s’intéresser aux dessous du Front National. Si les noms ont été changés (le FN est devenu le Bloc Patriotique, Marine Le Pen s’appelle ici Agnès Dorgelle), tout est très directement reconnaissable – le FN lui-même s’y est d’ailleurs reconnu, dénonçant, après n’avoir vu que la bande-annonce, un « film de propagande anti-FN ».
Engagé, le film de Belvaux l’est assurément. À travers l’histoire de Pauline Duhez, infirmière à domicile devenue tête de liste du Bloc Patriotique aux élections municipales, Chez nous entend révéler la face cachée du FN. Le film procède d’un dévoilement par étapes, et se distingue ainsi par la finesse de son écriture : il parvient, in fine, à balayer tout ce qu’est le FN – l’espoir qu’il représente dans ces villes touchées par la désindustrialisation, la volonté de s’implanter localement pour conquérir le pouvoir au niveau national, le passé trouble du parti et ses liens avec des mouvements néo-nazis, les financements opaques (il est question de valises d’argent récupérées au Luxembourg), etc.
Tout n’est pour autant pas si subtil, et l’on regrettera en particulier l’interprétation de Catherine Jacob, très peu crédible dans le rôle d’Agnès Dorgelle. Comme si elle avait peur d’être trop monstrueuse, la comédienne débite son texte sans jamais l’habiter. On peut douter également que le film atteigne son objectif de peser sur l’élection présidentielle. Le réalisateur veut en effet que « les électeurs comprennent ce qu’ils cautionnent exactement en votant FN », mais son film risque de ne prêcher que les convaincus.
Pour décrypter le film, nous avons fait appel au sociologue Sylvain Crépon*, qui travaille depuis plus de quinze ans sur le Front national, ses militants et ses électeurs.

Le réalisateur de Chez Nous, Lucas Belvaux, explique dans une interview à Télérama que son film est « une sorte d’état des lieux de ce qu’est ce parti [le FN, ndlr] aujourd’hui ». Êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?

Sylvain Crépon : Je suis un peu mal à l’aise avec l’idée de devoir poser un regard sociologique sur le film, car je pense que les ressorts de la sociologie et de la fiction sont extrêmement différents. Je comprends ce que Lucas Belvaux a voulu faire : il a construit une héroïne extrêmement naïve, pour faire d’elle un révélateur de toutes les facettes du FN – une sorte de Candide au Front National. Et je trouve cette entreprise très intéressante. Mais j’ai fait beaucoup d’enquêtes sur le terrain à Hénin-Beaumont [la ville dont est inspiré le film, ndlr], et ce qu’incarne le parti là-bas est un peu déformé par Chez Nous. La détresse sociale des gens qui votent Front National, les multiples affaires impliquant les autres partis, tout ça n’est pas très présent dans le film de Belvaux.

La réalité du Front National serait donc plus complexe que ce qu’en montre Chez nous ?

S.C. : Il y a une ambivalence extrêmement forte du Front National. L’adhésion au FN relève en partie de la xénophobie et du racisme, mais il y a aussi autre chose, et c’est cet autre chose qu’il me paraît intéressant de creuser.  Cependant, j’ai bien conscience que ma démarche sociologique est très différente de celle de Lucas Belvaux. En tant que sociologue, je suis tenu à une certaine neutralité. Je dois adopter une démarche scientifique, même si je n’ai aucun mal à dire à mes interlocuteurs frontistes que je ne partage pas les idées du Front National. Belvaux, lui, a un parti-pris engagé : il cherche à dénoncer le Front National et ses idées. Mais ce parti-pris s’accompagne d’un certain manque de recul. Je pense, par comparaison, au biopic qu’avait fait Oliver Stone sur George Bush [W. : L’improbable président, ndlr]. À l’époque du film, George Bush finissait son second mandat et ne pouvait plus se représenter. Cela a permis à Stone de creuser la part d’humanité du personnage. La situation est différente pour Chez Nous : le film sort en pleine campagne présidentielle, et son auteur entend peser sur le débat politique. Il est donc plus compliqué d’avoir du recul. D’autant qu’il est très difficile de montrer le côté humain d’un parti dont on veut révéler le côté inhumain, comme souhaite le faire Belvaux.

Les militants frontistes que vous avez rencontrés à Hénin-Beaumont ressemblent-ils à ceux du film ?

S.C. : À Hénin-Beaumont, le Front National incarne, en partie, l’idée d’une contre-société. La ville a subi de plein fouet la crise économique, les mines ont fermé, et les tentatives de réindustrialisation successives ont échoué. Mais quand on se rend dans une permanence FN sur place, on y trouve de la chaleur, on rencontre des gens qui ne sont pas des excités. Il y a beaucoup d’entraide et de solidarité entre les militants, choses qui étaient avant l’apanage du Parti communiste. Par ailleurs, les responsables locaux sont très proches des militants, et c’est là-dessus que le parti prospère. Steeve Briois, le maire FN d’Hénin-Beaumont, est quelqu’un du cru, qui aime profondément sa ville. Il a un côté très humain qui fait de lui l’emblème du succès local du FN.

Pourquoi Hénin-Beaumont a-t-elle été choisie par le FN comme son laboratoire politique ?

S.C. : Hénin-Beaumont n’a pas été choisie par le parti, personne n’a dit : « cette ville sera le laboratoire politique du Front National ». Mais Briois est une soldat politique redoutable. Il laboure le terrain depuis trente ans, il connaît la ville rue par rue, il sait presque qui vote quoi dans chaque maison. Et il a eu cette idée politique géniale de convaincre Marine Le Pen de se présenter aux législatives à Hénin-Beaumont. Elle y a d’ailleurs beaucoup gagné. À l’époque, elle était très contestée à l’intérieur du parti, et elle avait besoin de soutiens sur lesquels elle pouvait compter. Elle a vite compris que Briois était un fidèle parmi les fidèles. De l’autre côté, les militants FN de Hénin-Beaumont sont très enthousiastes envers Marine Le Pen. Quand elle tracte dans la ville, les gens l’embrassent, ils prennent des photos avec elle. C’est une Madone ! Là est d’ailleurs une des autres limites du film : la présidente du parti est représentée de façon trop caricaturale. Elle est distante et manipulatrice. Quand on voit Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, on sent qu’elle est très à l’aise avec les gens, contente d’être là, et je pense qu’elle ne fait pas semblant.

On a beaucoup décrit la stratégie frontiste consistant à s’implanter localement pour conquérir le pouvoir au niveau national – ce que dépeint également le film de Lucas Belvaux. Est-ce une des caractéristiques du FN de Marine Le Pen ?

S.C. : Il y a en effet une différence stratégique majeure entre le père et la fille. Jean-Marie Le Pen ne voulait pas de réseaux d’élus locaux, il voyait cela comme une menace. Marine Le Pen a quant à elle compris que, pour conquérir le pouvoir, il faut pouvoir s’appuyer sur des gens implantés localement, connus de tous, qui diffusent les idées du parti. Elle a donc entrepris un gros effort pour se constituer des relais locaux. Mais il y a un retour de manivelle : pour mailler le territoire, le FN est obligé de recourir à des gens qui ne sont pas tous compétents. Le parti dit lui-même qu’il a un déficit de compétences.

Cette stratégie pourrait donc se retourner contre le FN ?

S.C. : Un quart des conseillers municipaux frontistes ont démissionné, c’est en effet un problème majeur. Certains l’ont fait car ils se sont rendus compte des idées propagées par le parti, mais tous n’ont pas des motivations aussi poussées. La gestion interne du parti, sa dimension très pyramidale, ou encore les ambitions déçues de certains candidats, qui espéraient obtenir plus du parti, sont autant de raisons qui expliquent ces démissions.  Quant au bilan politique de la gestion par le FN des villes qu’il a obtenues, il faudra s’y pencher dans trois ans. Dans certaines villes emblématiques, comme Hénin-Beaumont ou Fréjus, il sera difficile pour le FN de faire pire que les partis qui étaient au pouvoir avant lui. Mais si l’on prend l’exemple d’Hénin-Beaumont, cela n’empêche pas Steve Briois d’être très prudent. Il veut, à la fin de son mandat, une gestion correcte de la ville et des finances en meilleur état. Le FN ne veut pas reproduire les erreurs commises par Bruno Mégret à Vitrolles à la fin des années 1990. Au nom de la « préférence nationale » promue par le FN, Mégret avait instauré une prime de naissance de 5 000 francs réservées aux enfants dont un parent au moins était français ou européen. Cette mesure avait été retoquée par le tribunal administratif, faisait passer le FN pour une bande d’amateurs. C’est pour cela que, dans les villes qu’il a conquises en 2014, le FN se garde bien de mettre en place des mesures trop directement inspirées de son programme national. Cependant, l’attribution des subventions à certaines associations s’inscrit dans une logique de représailles, comme on l’a vu à Hénin-Beaumont, où Briois mène une vendetta personnelle contre la Ligue des droits de l’Homme.

Dans le film, le personnage interprété par Émilie Dequenne est totalement instrumentalisé par le parti. Tête de liste aux municipales, la jeune femme ne parle presque pas. Elle doit se contenter d’être là et de sourire. L’appareil du parti veut garder un contrôle très fort sur son programme ?

S.C. : Il n’y a pas de débat interne ni de vote au Front National concernant le programme. La démocratie interne est inexistante, et c’est toujours la présidente qui tranche. Sur le terrain, les élus et les candidats n’ont aucune marge de manœuvre. Lors des formations, on leur explique qu’il faut toujours faire valider leurs déclarations par le parti. Mais c’est un mode de gestion parfaitement assumé. Marine Le Pen le dit : au FN, il y a un chef, que l’on doit respecter. Plus encore, l’autorité est considérée par le Front National comme une valeur dont les gens ont besoin.

Les modalités de recrutement des candidats frontistes ont-elles changé depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti ?

S.C. : Le pedigree des candidats a sensiblement changé, sauf pour quelques élus « historiques » comme Bruno Gollnisch. La commission d’investiture du parti vérifie attentivement le passé politique des candidats et leurs déclarations. Le FN veut aussi être perçu comme un parti sérieux, et cherche donc des candidats diplômés, capables de gérer des exécutifs. Alors que le parti s’est construit sur le rejet des élites, une partie des candidats sont des technocrates nouvellement arrivés qui prennent la place de militants plus anciens. Cela pose d’ailleurs des problèmes avec une partie des électeurs et des militants, qui veulent, eux, des candidats qui leur ressemblent. Ce problème est flagrant quand on regarde Florian Philippot. Il est numéro deux du parti, il jouit d’une exposition médiatique égale à celle de Marine Le Pen, mais il ne passe pas bien auprès de l’appareil. Les cadres du parti sont jaloux, car il est devenu numéro deux par le fait du prince, alors qu’il n’était pas encarté depuis très longtemps. Et il n’est pas très apprécié des militants. Certains m’ont dit que c’était un populiste qui ne savait pas parler au peuple. Il est imbattable sur un plateau télévisé, mais il a du mal à être à l’aise avec les gens sur le terrain.

Le film de Belvaux interroge également les liens entre le Front National et les mouvances identitaires radicales. Un des personnages, incarné par Guillaume Gouix, est un ancien militant du Front, qui en a été exclu du fait de son appartenance à la mouvance néo-nazie. Dans les faits, qu’en est-il des connexions entre le FN et ces mouvements radicaux ?

S.C. : Marine Le Pen est beaucoup plus prudente que son père sur cette question. Depuis son arrivée à la tête du parti, beaucoup de groupes radicaux ont été mis à l’écart. Les liens avec ces groupes sont moins entretenus. Le FN va par exemple éviter, de plus en plus, d’engager des skinheads pour faire son service d’ordre. Cependant, j’étais au défilé frontiste du 1er mai en 2015, et ces gens-là étaient bien présents. Des liens d’amitié persistent entre les militants FN et les membres des mouvances radicales, on les voit se saluer dans les défilés. Par ailleurs, certains militants de la mouvance identitaire rejoignent aujourd’hui le FN. En visite à Nice il y a quelques jours, Marine Le Pen s’est par exemple affichée aux côtés de Philippe Vardon, conseiller régional et leader identitaire. 

Le FN n’est donc pas totalement « dédiabolisé » ?

S.C. : Le côté sulfureux du FN fait partie de son attrait. Il y a, au cœur du FN, une contradiction fondamentale. Pour engranger des soutiens au-delà de ses électeurs traditionnels, le parti a besoin de se dédiaboliser. Mais aller trop loin dans cette dédiabolisation amènerait le parti à se banaliser, alors qu’il ne peut pas se passer de la radicalité, qui est sa principale ressource. Il joue donc sur cette double logique. D’un côté, Marine Le Pen dit que la France est devenue la « catin d’émirs bedonnants », elle reprend à son compte le registre outrancier de son père. Mais de l’autre côté, elle affirme aussi croire que l’islam est compatible avec la République.

Avec Chez nous, Lucas Belvaux entend faire barrage au FN. Il dit vouloir que les électeurs frontistes comprennent ce qu’ils cautionnent exactement. La fiction est-elle, selon vous, une arme efficace pour ceux qui veulent lutter contre le Front National ?

S.C. : Je crains que non. Les électeurs fidèles au FN n’iront pas voir le film. Et s’ils y vont, ils risquent de ne pas y reconnaître ce qu’ils vivent dans le parti. On entend des propos racistes quand on travaille sur le FN, mais, comme je le disais, il y a aussi un autre aspect qui fait venir les gens, et qui n’est pas montré dans le film. Mais je ne sais pas si cette dimension sociologique – les raisons pour lesquelles on rejoint le parti – aurait pu être intégrée à une fiction. Peut-être est-ce plus du ressort du documentaire.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

*Sylvain Crépon est maître de conférences en science politique à l’université de Tours, et chercheur rattaché au Laboratoire d’étude et de recherche sur l’action publique (LERAP). Il travaille sur le Front National depuis une quinzaine d’années, et a notamment entrepris de nombreuses enquêtes de terrain à Hénin-Beaumont. Parmi ses publications : Les Faux semblants du Front National. Sociologie d’un parti politique (ouvrage co-dirigé avec Alexandre Dézé et Nonna Mayer, Presses de Sciences Po, 2015) ; Enquête au cœur du nouveau Front National (Nouveau Monde Éditions, 2012).  

Posté dans Entretiens par zama le 22.02.17 à 10:22 - Réagir

Paula : le site pédagogique

Paula

Il aura fallu attendre 2016, avec une biographie écrite par Marie Darieussecq et une exposition au Musée d’art moderne de Paris, pour que le public français découvre enfin l'artiste peintre Paula Modersohn-Becker (1876-1907), célèbre outre-Rhin. Le film de Christian Schwochow (De l'autre côté du mur) devrait permettre de rattraper ce retard : le spectateur y découvrira en parallèle la vie romanesque de Paula Modersohn-Becker, son refus des conventions de l’époque, sa très forte volonté d’émancipation, et son travail, l’attachement qu’elle portait à représenter ce qu’elle ressentait plutôt que ce qu’elle voyait, la nouveauté de ses techniques picturales et son obsession pour la simplicité.

Parce qu’il fait le portrait d’une femme libre, Paula s’inscrit dans la continuité de la filmographie de Christian Schwochow. Ses deux précédents long-métrages, De l’autre côté du mur et L’Invisible, dépeignaient eux aussi des personnages féminins forts : une Allemande de l’Est réfugiée à l’Ouest, une actrice aux prises avec son premier grand rôle. Dans Paula, l’héroïne se fait peu à peu une place dans une société régie par les codes du patriarcat, bataillant pour pouvoir peindre et échapper à un destin tout tracé de femme au foyer. En cela, elle est une incarnation révélatrice de la condition artistique féminine, au même titre que Camille Claudel en France (que l’on croise d’ailleurs dans le  film), à laquelle elle fut souvent comparée, pour la force de caractère, le génie artistique, et le destin tragique.

Par son récit haut en couleurs de la vie de Paula Modersohn-Becker, et par son choix de l’actrice suisse Carla Juri, qui apporte à ce  film historique une grande modernité, le réalisateur a voulu affirmer un message de liberté face aux déterminismes de genre. C’est en cela que le film pourra être étudié en classe d’Allemand au Lycée, dans le cadre de l'objet d’étude « Lieux et formes de pouvoir ». Le film peut en effet constituer un point de départ pertinent pour se questionner sur la domination exercée par les hommes sur les femmes, et pour inciter les élèves,  filles et garçons, à remettre en cause les codes genrés dont ils sont imprégnés depuis l’enfance. Le  film permettra également d’illustrer une réflexion sur les courants artistiques d’avant-garde du début du 20e siècle, notamment l’expressionisme, et d’introduire les artistes qui ont porté ces révolutions artistiques, en lien avec l’Histoire des arts.

Zérodeconduite propose un dossier pédagogigue avec des activités pour étudier le film en classe d'allemand, complétées par un entretien avec l'historienne de l'art Maria Stavrinaki.

Paula de Christian Schwochow, au cinéma le 1er mars

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 22.02.17 à 09:56 - Réagir

Une journée dans la vie de Billy Lynn : sauver le soldat Billy

Debout dans les gradins d’un stade bondé, uniforme impeccable, bras au garde-à-vous, Billy Lynn pleure. Les caméras zooment sur son visage poupin, et tout le stade s’émeut des larmes de ce jeune héros, alors que résonne l’hymne américain. Mais derrière les apparences, une autre vérité se dessine. Contrairement aux spectateurs du stade, les spectateurs du film savent que Billy Lynn ne pleure pas par ferveur patriotique. Il pleure par amour, débordé par des sentiments que son cœur ne parvient pas à contenir.

À lui seul, ce plan résume toute l’ambition formelle et politique du nouveau film d’Ang Lee. Échec commercial retentissant dans son pays – où l’on sait que nul n’est prophète – Un jour dans la vie de Billy Lynn suit, le temps d’une après-midi, les tribulations d’une unité rentrée d’Irak pour une tournée promotionnelle triomphale. L’unité Bravo, c’est son nom, compte en effet dans ses rangs le nouvel héros de la nation : le jeune Billy Lynn, tout juste 19 ans, qui n’a pas hésité à combattre l’ennemi à mains nues pour sauver son sergent, tombé entre les griffes de ces terroristes sans visage. Invités par un magnat texan à participer au spectacle de mi-temps d’un match de football, les hommes de l’unité Bravo sont reçus avec les honneurs.

Raconté au premier degré, le film aurait pu être l’œuvre du Clint Eastwood d’American Sniper, et aurait alors probablement glorifié cette exaltation du sentiment national par la guerre. Mais Ang Lee, qui avait déjà détourné de manière très réussie le genre du western (Le Secret de Brokeback Mountain), a l’intelligence de remettre en question ce grand spectacle patriotique. Par un recours quasi-systématique à des plans extrêmement serrés sur les visages de ses personnages, le réalisateur taïwanais sonde leur âme et propose à ses spectateurs de partager leur détresse. Il pose ainsi un regard extrêmement désabusé sur la fabrique de l’héroïsme, se hissant au niveau des plus grands films de guerre américains, notamment Apocalypse Now. Œuvre d’une subtilité rare, Une journée dans la vie de Billy Lynn réussit à être un film antimilitariste qui ne jette pas la pierre aux militaires. Les soldats de l’unité Bravo ne sont que des pauvres types, qui n’ont pas eu d’autre choix que de s’engager. Le héros, issu d’une famille pauvre et peu éduquée, a ainsi dû choisir entre la prison et l’armée. Le parallèle avec Apocalypse Now est frappant, puisque l’on retrouve dans les deux films l’idée que ces soldats sont les laissés-pour-compte de la société américaine. « Qu’y a-t-il d’autre que cela [la guerre] ? », se demande ainsi Billy Lynn. À ces jeunes sans avenir, la société ne propose d’autre alternative que de mourir en terre étrangère dans une guerre absurde, mise en scène par les civils.

Ainsi, si le film n’occulte pas la brutalité dont ces soldats font preuve sur le champ de bataille, il met volontairement l’accent sur la pureté de leurs sentiments. Tandis que ces jeunes se disent « Je t’aime » avant de partir au combat, tous les discours tenus par les civils sont marqués par le cynisme et l’hypocrisie : le propriétaire de l’équipe locale cherche à exploiter la vulnérabilité des soldats pour maximiser ses profits, les fans dans les gradins se complaisent dans leur patriotisme – ils « supportent les troupes » - mais sont incapables de la moindre empathie envers ces jeunes traumatisés. Ang Lee choisit de faire du stade de football un microcosme qui lui permet de représenter la société américaine dans son ensemble, et d’en proposer une vision peu reluisante. Tout dans Billy Lynn prête au désespoir : l’étalage des richesses dans ce stade gigantesque, la surabondance de nourriture, le sourire figé des pom-pom girls, la bêtise et la violence de certains supporters. Le spectateur ressent presque physiquement ce trop-plein, confronté qu’il est à une image sans cesse trop fournie, débordant de détails et de couleurs (le film a été tourné en très haute définition).

Ang Lee fait ainsi germer l’idée que, pour ces soldats paumés, la vie civile aux États-Unis est bien plus violente que la guerre en Irak. Cette idée culmine lorsqu’advient le spectacle de la mi-temps, véritable institution aux États-Unis (le show du Super Bowl a rassemblé quelques 111 millions de téléspectateurs américains le 5 février dernier). Le spectateur vit cette scène à travers les perceptions de Billy Lynn, et ressent ainsi – au moins partiellement – les effets du syndrome de stress post-traumatique. Les feux d’artifice, la musique, les chorégraphies finissent par ressembler à un champ de bataille, et cette rage avec laquelle le spectacle avance laisse les spectateurs aussi exsangues que les soldats de l’unité Bravo. La scène est si réussie qu’elle en est presque plus angoissante que les flashbacks des opérations en Irak, où la vie des héros est pourtant menacée.  Le film d’Ang Lee est donc une expérience sensorielle intense, de laquelle on ressort avec de très nombreuses questions.

Un jour dans la vie de Billy Lynn s’inscrira donc parfaitement dans l’objet d’études « Mythes et héros », au programme d’anglais des classes de Première et Terminale. Le film déconstruit en effet cette notion d’héroïsme, et montre qu’une nation se cherche des héros moins pour les célébrer que pour soulager sa mauvaise conscience. Autre intérêt pédagogique majeur du film, sa capacité à s’inscrire dans une analyse comparative avec d’autres œuvres : on a évoqué Apocalypse Now, mais on pourrait aussi envisager de le croiser avec Alamo, film de 1960 réalisé par John Wayne, qui reconstruit la bataille de Fort Alamo au Texas. Billy Lynn, qui se déroule également au Texas, évoque d’ailleurs cette bataille, et se permet au passage d’écorner le mythe. Le film d’Ang Lee pourra également être mis en perspective avec We Were Soldiers, caricature du film de guerre patriotique mettant en scène Mel Gibson, dont la bande-annonce est analysée dans le manuel Passwords. Trois séquences se prêtent par ailleurs avec beaucoup d’acuité à l’analyse. Elles racontent, chacune à leur manière, le fameux acte d’héroïsme de Billy Lynn. La première fois par le biais d’un extrait de journal télévisé, qui met donc l’accent sur le courage du jeune soldat ; la seconde à travers les mots de Billy Lynn, qui raconte cette scène lors d’une conférence de presse ; et la troisième grâce aux images d’Ang Lee, dans un flashback plutôt violent. Montrer ces trois séquences à des élèves permettrait ainsi de discuter avec eux de la fabrique de l’information, et de sa possible manipulation. À l’heure des « fakes news », cette question est d’une actualité brûlante.

[Une journée dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee. 2016. Durée : 112 mn. Distribution : Sony  Pictures Releasing. Sortie au cinéma le 1er février 2017]

Philippine Le Bret
Merci à Jean-Luc Breton, professeur d’anglais, pour sa contribution à cet article

Posté dans Dans les salles par zama le 16.02.17 à 11:18 - Réagir

Noces : le dossier pédagogique

Noces

Une "tragédie grecque" contemporaine… C'est ainsi que le cinéaste belge Stephan Streker définit lui-même son film Noces (qui sortira au cinéma le 22 février 2017). S’il s’inscrit dans le contexte réaliste de la Belgique d’aujourd’hui et s’inspire librement de cas réels, le film n’est pas à prendre comme une étude sociologique sur les mariages forcés ou la situation des jeunes filles issues de l’immigration. Il puise plutôt sa source au fleuve des mythes et des archétypes qui irriguent notre imaginaire depuis le monde grec. À l’image des grandes héroïnes tragiques comme Antigone (nommément convoquée dans le film), Zahira est soumise à un choix impossible. Les malédictions divines ont ici laissé place aux conflits de cultures mais la famille reste le cadre du tragique.
Remarquablement écrit, interprété et mis en scène, Noces offre le moyen de prolonger en classe de Seconde l’étude de la tragédie classique, en mettant en parallèle, à travers les époques, les formes dramatique et cinématographique. Le film trouvera également des résonances avec le programme de Français de Quatrième, qui invite à interroger la confrontation de valeurs entre individu et société, et le programme d'Enseignement Moral et Civique. Comment une jeune fille d’aujourd’hui qui vit dans un pays européen, parvient-elle à articuler ses choix personnels et les exigences familiales imprégnées par la tradition ?

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique pour étudier le film en classe, comportant une analyse du film et des activités pour le Français et l'EMC.

Noces de Stephan Streker, au cinéma le 22 février

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 09.02.17 à 16:27 - Réagir

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