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Ilan Nguyen : "Ce que veut Katabuchi, c'est décrire la réalité d'une époque"

Dans un recoin de ce monde

Fruit de huit années de travail acharné de la part de son réalisateur, Sunao Katabuchi, Dans un recoin de ce monde est une œuvre d’art autant qu’une somme historique. Ilan Nguyen*, spécialiste de l’animation japonaise, nous parle de la réception du film au Japon et de son importance pour l’histoire du pays.

Zérodeconduite : Qui est Sunao Katabuchi, le réalisateur de Dans un recoin de ce monde ?

Ilan Nguyen : Katabuchi peut être décrit comme un héritier de l’école Ghibli. Il a fait ses débuts auprès de Miyazaki et Takahata, qui ont fortement influencé son travail. Mais il a pris ses distances avec Ghibli à la fin des années 80. Il devait réaliser Kiki la petite sorcière [sorti en 1989, ndlr], mais Miyazaki a repris la réalisation du projet. Katabuchi a été rétrogradé au rang de réalisateur adjoint. Une fois le film terminé, il a donc décidé de partir, présageant que ses perspectives d’évolution au sein de Ghibli seraient limitées.

Comment décririez-vous son travail ?

Katabuchi est un cinéaste qui recherche très peu la flamboyance. Pour lui, l’intérêt de l’animation est de représenter la vie ordinaire des gens, de dépeindre des moments tellement anodins qu’ils échappent habituellement à notre perception. Le détour par l’animation lui permet de redonner un éclat à ces instants quotidiens. Cette absence d’exubérance explique d’ailleurs que Katabuchi ait connu des projets maudits. Il a par exemple réalisé, en 1996, la série d’animation Lassie, chien fidèle, réduite en cours de production à seulement 26 épisodes, alors qu’elle devait en durer 52 !

Dans un recoin de ce monde est-il également un projet maudit ?

Non, le film connaît un succès inattendu au Japon, succès qui doit beaucoup au bouche-à-oreille. Depuis sa sortie en salles, près de 2 millions de spectateurs sont allés le voir ! Le film touche un large public, y compris des personnes âgées. 

Pourquoi parlez-vous d’un succès "inattendu" ?

C’est une heureuse surprise, car il est de plus en rare que des films fassent ainsi confiance à l’intelligence du spectateur. Le Japon produit près de 600 films par an, mais avec très peu d’aides publiques. Les films doivent donc absolument rencontrer le succès en salles, ce qui incite beaucoup de réalisateurs et surtout de producteurs à se tourner vers des recettes toutes prêtes. Par exemple, un bon nombre de films en prises de vue réelles sont des adaptations de romans ou de bandes-dessinées à succès.Le même phénomène est à l’œuvre en animation. Lors d’une conférence qu’il a donné à Tôkyô en 2015, Katabuchi expliquait que le cinéma d’animation est parvenu, au Japon, à une limite en termes de production. Les projets de films sortant du cadre censé permettre de rencontrer le succès sont confrontés à des difficultés toujours plus grandes pour se monter. Prenez par exemple les films de Mamoru Hosoda (Les Enfants loups, Le Garçon et la Bête), ou ceux de Makoto Shinkai (Your Name). Ce sont des films conçus avant tout pour toucher un très large public, calibrés selon un modèle éprouvé voire passablement éculé. Beaucoup de spectateurs japonais vont au cinéma d’abord pour être émus aux larmes. Ces films font donc tout pour manipuler les émotions du public afin de le faire pleurer – fût-ce au prix de certaines invraisemblances scénaristiques.

Il est donc de plus en plus difficile de produire des films d’animation exigeants ?

Cela demande un certain courage. Comme il n’y a quasiment pas d’aides publiques, la qualité d’un film découle directement de l’investissement personnel très fort de l’ensemble des équipes artistiques : des gens qui travaillent trop souvent pour la moitié du salaire minimum légal, et ne comptent par leurs heures. Mais ce dévouement des artistes pèse de moins en moins dans la balance, car la profession est désormais contrôlée par des personnes qui recherchent avant tout la rentabilité. La beauté du geste et la dévotion aux projets suffisent de moins en moins à les sauver.Certains réalisateurs historiques, dont Katabuchi, se retrouvent donc sur la sellette. D’autant que Katabuchi met environ huit ans à mener un projet de film à son terme. Il se lance à chaque fois dans un travail de documentation sans équivalent. C’est ce qui fait la force de son cinéma, mais cela rend aussi ses projets plus difficiles à produire.

C’est ce qui explique le recours au financement participatif ?

Pour des projets aussi ambitieux que Dans un recoin de ce monde, il faut trouver des nouveaux modes de production. Mais le financement participatif n’était pas prévu au départ par les producteurs du film. Ce n’est que fin 2014 (soit deux ans avant la sortie du film) qu’ils ont envisagé d’y avoir recours. Katabuchi ayant un public fidèle, pourquoi ne pas demander à ce public d’investir ?Et en effet, la campagne de financement participatif a été un succès. Les producteurs voulaient rassembler 20 millions de yens [environ 150 000€], somme qui a été atteinte en seulement 8 jours, puis largement dépassée !

Vous dites que Katabuchi met environ huit ans à préparer ses films. Pourquoi un tel travail en amont ?

Katabuchi, à l’image de Takahata, est avant tout un penseur, un intellectuel. Il considère que faire le tour d’un sujet – par exemple la vie des habitants de Kure pendant la Seconde Guerre mondiale – est presque une fin en soi. Ce qu’il veut avant tout, c’est que ses films décrivent la réalité d’une époque. Mais avec un degré de précision maniaque qui dépasse l’imagination ! Dans un recoin de ce monde restitue par exemple le quartier d’Hiroshima rasé par la bombe, sans que rien n’ait été inventé. Pas une seule façade n’est le fruit de l’imagination de Katabuchi. Il a consulté des archives, des plans, interrogé des habitants… Ce qui rend son travail extrêmement précieux : reconstituer ainsi Hiroshima est un enjeu historique majeur pour le Japon.

Le film est parfois très cru dans sa représentation du bombardement atomique et de ses conséquences. Mais ne pensez-vous pas que les spectateurs sont tellement habitués aux images de guerre (au cinéma comme à la télévision) que l’animation n’est finalement pas assez violente pour faire prendre conscience de l’horreur de l’arme atomique ?

Je pense que la violence qui nous inonde quotidiennement est d’une autre nature que les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Camus l’écrivait d’ailleurs le 8 août 1945 : « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». La bombe atomique, par essence, défie l’imagination. Penser la bombe revient à interroger jusqu’à l’extrême notre conception du Mal, et nécessite donc un effort de conscience que relativement peu de gens sont prêts à faire.Dans la société japonaise même, la bombe atomique reste un impensé. Juste après les bombardements, les victimes ont fait l’objet de discriminations, car presque personne ne voulait partager leur fardeau. La présence des forces américaines au Japon après la guerre a également contribué à renforcer, pour un temps, le silence sur ces événements. Même aujourd’hui, ce n’est pas quelque chose sur lequel la société se penche volontiers. D’où l’importance que le cinéma s’empare de cette violence impensable.

L’héroïne de Dans un recoin de ce monde, Suzu, réagit très violemment à l’annonce de la fin de la guerre. Cela peut surprendre le spectateur français, habitué à des héros qui luttaient contre l’Allemagne nazie ou le régime de Vichy.

L’héroïne de Katabuchi n’est pas un personnage politisé. Elle n’est pas dans une posture déterminée envers la guerre. Mais pendant les longs mois de bombardements, elle accepte les nombreux sacrifices qu’on lui demande. Et sa vie est profondément bouleversée par la guerre. Le 15 août, quand elle entend à la radio le message de l’empereur annonçant la défaite du Japon, la propagande commence tout juste à faire effet sur elle : elle est persuadée que plus ses sacrifices personnels seront importants, plus les chances que le Japon gagne la guerre en seront élevées. D’où la rage qui s’empare d’elle à ce moment-là : elle comprend qu’on lui a menti, et combien tous ses sacrifices ont été vains.
Par ailleurs, si l’on veut comparer avec la France, il faut souligner qu’il n’y a pas eu au Japon de mouvement de résistance pendant la guerre. Tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, auraient pu organiser une forme d’opposition interne ont été éliminés dès les années 1930, et ceux qui auraient pu vouloir mener une résistance depuis l’extérieur, à l’image de de Gaulle, n’avaient tout simplement nulle part où s’exiler. Les Japonais n’avaient donc que deux choix : adhérer aux thèses de leur gouvernement, ou se taire. Quand on raconte cette période du point de vue japonais, il n’est donc pas possible d’adopter une vision manichéenne. En France, il est bien plus facile de désigner des héros et des misérables.

La nourriture et les repas semblent très importants dans le film. Pourquoi ?

Comme je le disais, l’enjeu premier du cinéma de Katabuchi ne se réduit pas à la production d’un récit linéaire. La logique qui sous-tend sa démarche peut être comparée à celle de l’anthropologie culturelle, qui vise à décrire la vie ordinaire des gens d’une époque et d’un milieu donnés. Or, la nourriture constitue un aspect central de ce quotidien, et devient même un enjeu vital lorsque s’installe la pénurie alimentaire. Quand les rationnements ont touché le fond, quelques semaines avant les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, les Japonais ont été contraints de trouver des solutions pour survivre. Là aussi, Katabuchi n’a pas ménagé sa peine pour restituer cette réalité avec fidélité. Certaines plantes sauvages utilisées par Suzu dans ses préparations ne fleurissent que quelques jours par an : ces jours-là, Katabuchi et son équipe organisaient une cueillette pour apprendre à cuisiner ces plantes, et en découvrir ainsi le goût par eux-mêmes.

Dans un recoin de ce monde… est un film d’animation en 2D. Cette 2D est-elle une spécificité de l’animation japonaise ?

Oui, le Japon est sans doute le dernier grand pays producteur d’animation à rester attaché au dessin animé traditionnel. C’est une forme de représentation héritée en partie de l’histoire de l’art japonais : les rouleaux peints et les estampes procédaient d’une même sensibilité au mouvement. La bande dessinée japonaise influence, elle aussi, fortement ce cinéma.

Le film de Katabuchi est adapté aussi bien aux enfants qu’aux adultes, ce qui n’est pas toujours le cas des films d’animation français. Y a-t-il une différent de statut de l’animation au Japon et en France ?

En France, le dessin animé est historiquement associé au public enfantin. L’idée qu’à un moment dans le parcours menant de l’enfance à l’âge adulte, on finit par se détacher des récits en images, est restée dominante. Par conséquent, lorsque, dans les années 70, des revues telles que Métal hurlant ont voulu produire de la BD pour adultes, elles l’ont fait d’une manière assez radicale : chaque dessin ou presque visait explicitement à récuser tout regard enfantin. Au Japon, l’évolution a été plus graduelle. Dans la BD, il y a eu un effet d’escalier : au fur et à mesure que le lectorat gagnait en âge, les éditeurs inventaient des revues en phase avec les inclinations de ce nouveau public. C’est ainsi qu’à la fin des années 1960, on a créé des revues pour adultes. Mais sans pour autant que cela procède d’une volonté systématique d’antagonisme ou de négation du public enfantin. Une progression similaire peut être retracée dans l’évolution du cinéma d’animation japonais, et de son adresse au public.

Ilan Nguyen est chercheur, professeur associé à l’Université des Arts de Tokyo et traducteur. Il est spécialiste de l’animation japonaise.

Posté dans Entretiens par zama le 08.09.17 à 12:50 - Réagir

Dans un Recoin de ce Monde : le site pédagogique

Dans un recoin de ce monde

Véritable phénomène de société au Japon (le film a rassemblé plus de deux millions de spectateurs sans bénéficier du soutien d’un grand studio comme Ghibli), Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi, a également su séduire hors de ses frontières puisqu’il a remporté le Prix du Jury au prestigieux Festival du cinéma d’animation d’Annecy. Au-delà de ses enjeux mémoriels pour la société japonaise (la représentation du traumatisme, jamais guéri, des bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki), Dans un Recoin de ce Monde est en effet une œuvre humaniste aux résonnances universelles. À travers le portrait sur plusieurs années de Suzu, jeune japonaise rêveuse et fantasque, Sunao Katabuchi fait le récit d’une « vie minuscule » percutée par l’Histoire, avec en point d’orgue le bombardement nucléaire de la ville d’Hiroshima le 6 août 1945 : une vie minuscule (à l’échelle des centaines de milliers de morts civils et militaires du conflit), mais non moins singulière et précieuse, avec ses joies, ses peines et ses moments de grâce, merveilleusement rendus par le dessin et les couleurs délicates de Katabuchi.

Ce film d’animation devrait toucher les élèves par sa poésie et son message d’espoir : suivre le personnage principal, Suzu, c’est suivre un parcours initiatique porteur d’une leçon humaniste toujours d’actualité, la menace du nucléaire (qu’il soit civil ou militaire) n’ayant hélas pas disparu. C'est pourquoi Zérodeconduite consacre au film un dossier pédagogique, qui propose d'étudier le film dans le cadre des programmes de Français du Collège : en quatrième avec « Individu et société : la confrontation des valeurs », mais surtout en classe de troisième avec l’axe « Dénoncer les travers de la société », en liaison évidemment avec l’enseignement d’Histoire.

Dans un Recoin de ce Monde de Sunao Katabuchi, 2017
Au cinéma à partir du 6 septembre
Le site pédagogique du film

Posté dans Dans les salles par zama le 05.09.17 à 17:50 - Réagir

Nothingwood : quand l'Afghanistan fait son cinéma

Nothingwood

« Bollywood, Hollywood, Nothingwood ! » La formule est de Salim Shaheen, cinéaste afghan aussi prolifique (111 films au compteur) que fauché, qui débarque cette année dans les salles françaises (après un passage remarqué à Cannes à La Quinzaine des réalisateurs) à la faveur d’un documentaire dont il est le héros. « Nothingwood » car le cinéma de Shaheen est celui du (presque) rien : quelques bouts de ficelles, une équipe qui ne dépasse jamais les cinq personnes, trois-quatre jours de tournage en moyenne. Mais c’est un cinéma du rien qui peut tout : produire à la chaîne des films de série Z dans un pays en guerre, et rassembler à chaque fois des centaines d’Afghans dans des salles de projection improvisées. Un cinéma du rien qui dit tout, aussi : le pays en guerre, les conservatismes sociaux, et même les traumatismes enfantins d’un réalisateur apparemment invincible.

Sonia Kronlund, qui a découvert Shaheen il y a une dizaine d’années, explique qu’il donne dans ses films un visage et une voix aux Afghans. Dans ses films, « les gens du peuple sont des héros. Les pauvres réussissent à vaincre les riches. Les faibles sortent vainqueurs. Les puissants sont punis. » Un cinéma de la catharsis donc, sous des allures de franche bouffonnerie – combats outranciers, intermèdes chantés, drames familiaux aux airs de commedia dell’arte. Shaheen crie dans chacun de ses films son amour pour le cinéma, de manière à ce point irrésistible que même les Talibans connaissent ses films par cœur, eux qui voient pourtant dans le cinéma un instrument du diable. 

Embarquer aux côtés d’une telle célébrité était forcément une aventure. Pour filmer Shaheen, Kronlund s’est embarquée de Kaboul à Bamiyan, sur des routes où le danger (enlèvement, attentat, mines) est constant. On est d’ailleurs ému de découvrir à l’écran les sublimes paysages afghans dans lesquels plus aucun touriste ne s’aventure. Là est aussi la puissance magique du cinéma : montrer ce que presque plus personne ne peut voir. Kronlund pourtant ne se met jamais en avant, et préfère laisser le beau rôle à Shaheen. Pour ménager la sensibilité du réalisateur, dont on comprend vite qu’il veut tout contrôler, elle joue de bon cœur la comédie de l’afghan valeureux et de l’occidentale peureuse. Sans non plus s’effacer : seul personnage féminin dans un monde sans femmes, Kronlund et son voile rose se détachent. Elle n’hésite d’ailleurs pas à mettre Shaheen face à ses contradictions, lui qui refuse que ses femmes et ses filles apparaissent dans le documentaire. Kronlund évite ainsi le safari orientalisant : au lieu de filmer Shaheen comme un exotique excentrique, elle ne le traite sans condescendance et le laisse se dévoiler dans toute sa complexité. Le portrait final de ce monstre du cinéma afghan est aussi drôle qu’émouvant, parfois irritant mais toujours généreux.

Philippine Le Bret

[Nothingwood de Sonia Kronlund. Durée : 85 mn. Distribution : Pyramide. Sortie le 14 juin 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 15.06.17 à 14:04 - Réagir

Nos Patriotes : entretien avec l'historienne Cécile Vast

Nos Patriotes

Cécile Vast est docteure en histoire, membre du conseil scientifique du Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon, et enseignante en collège. Parmi ses publications : L’identité de la Résistance. Être résistant, de l’Occupation à l’après-guerre, éditions Payot, 2010.
Pour elle,
Nos Patriotes est un long-métrage aussi romanesque que pertinent, qui démythifie la figure du résistant tout en saluant le sacrifice de ces hommes et femmes ordinaires.

Nos Patriotes commence juste après la débâcle de 1940, au tout début de la Seconde guerre mondiale. Les premiers réseaux de Résistance en France ont-ils vu le jour aussi tôt ?

Les premiers réseaux de Résistance ont, en effet, été créés au cours de l’année 1940, dans l’improvisation et le tâtonnement. Les premiers résistants sont des gens qui, à cause de la défaite, ont dû faire face à un certain nombre de demandes, se retrouvant ainsi dans une situation inédite : ils ont notamment dû aider des compatriotes à passer les frontières ou à se rendre en zone libre, et prendre en charge les prisonniers de guerre qui avaient réussi à s’évader. Un exemple connu est celui de Germaine Tillion, qui, à l’été 1940, héberge chez elle des prisonniers coloniaux évadés. De fil en aiguille, elle rentre en contact avec d’autres résistants, chargés, eux, de récupérer des renseignements ou d’obtenir des armes. Ensemble, ils forment une nébuleuse qui deviendra le Réseau du Musée de l’Homme.

Qu’est-ce qui a poussé ces « pionniers » de la Résistance à agir ?

Ces premiers résistants étaient des gens d’origines très diverses, ce qu’on voit bien dans le film. Leur point commun, qu’ils se trouvent en zone occupée ou en zone libre, était le refus de la défaite et de l’Occupation. Ils étaient donc motivés, avant tout, par leur patriotisme.

On a également l’impression, dans le film, qu’une part importante de la population locale soutient les résistants…

C’est en effet ce que l’historien Pierre Laborie appelle la « société du non-consentement ». Les populations environnantes avaient de nombreux gestes de solidarité envers les maquis. Pour eux, la Résistance représentait une certaine idée du futur. Leurs petits gestes étaient ainsi une manière de reconnaître la légitimité des actions des résistants.

À plusieurs reprises dans le film, le chef du réseau affirme qu’il faut s’organiser avant de passer à l’action, pour assurer la victoire totale contre l’occupant. Les résistants avaient-ils, dès le départ, l’objectif de libérer le territoire français ?

Pour tous les résistants, quelles que soient les modalités de leur action, le but ultime est en effet la libération du territoire français. Mais la débâcle de 1940 est un tel traumatisme que l’issue de la guerre apparaît très incertaine. Il y a donc de nombreux débats sur les formes à donner à la Résistance, et en particulier sur la nécessité de recourir à la violence, ce que le film montre avec beaucoup de justesse. Dès 1940, certains résistants veulent s’engager dans la lutte armée. Et à l’été 1941, des attentats sont organisés contre l’occupant allemand, à l’initiative de membres du Front national de lutte pour l’indépendance de la France, mouvement créé par le parti communiste. En représailles, les Nazis mettent en place la politique des otages : pour chaque Allemand tué, ils fusillent cinquante otages internés. C’est notamment la raison pour laquelle Guy Môquet, interné pour communisme, a été fusillé. Mais de manière générale, les actes isolés étaient assez rares.

Il y a donc eu, au sein des mouvements de Résistance, une réflexion intense sur les bonnes actions à mener et le bon moment pour les bons ?

Oui car les résistants se retrouvent dans une situation où ils doivent inventer quelque chose de complètement nouveau, et en même temps de s’adapter aux risques que leurs actions leur font courir et font courir à ceux qui les aident. C’est tout l’enjeu des oppositions entre Baptiste, le chef du réseau dans le film, et Addi Bâ. Je trouve très intéressant que Nos Patriotes restitue cette réflexion car elle est souvent oubliée par le cinéma et la télévision. Les films et les téléfilms ne retiennent généralement que la Résistance des années 1943-1944. À ce moment-là, Résistance et lutte armée se confondent. Mais cette « maquisardisation » de la Résistance laisse de côté tout ce qui a été fait avant, qui est tout aussi important.

Ce qui frappe aussi dans Nos Patriotes c’est le discours de certains membres du réseau sur les Juifs. « Les Juifs, ce n’est pas notre problème », affirme ainsi l’un des personnages. Quel a été le rapport entre la Résistance et le sort des Juifs ?

C’est une question très importante, qui mérite que l’on ne fasse aucun anachronisme. En 1940, personne n’avait idée du sort qu’allaient connaître les Juifs d’Europe (la déportation et l’extermination). Le régime de Vichy met en place ses premières lois antisémites à l’automne 1940, dans le but d’exclure socialement les Juifs français et étrangers. Avec les communistes et les francs-maçons, les Juifs sont en effet considérés comme « l’anti-France », et tenus responsables de la défaite. Mais jusqu’aux premières grandes rafles, qui ont lieu à l’été 1942, le sort des Juifs n’est une priorité ni pour l’opinion publique ni pour la Résistance. La vie des Juifs ne paraît pas plus difficile que celle de l’ensemble des Français, de sorte que la priorité est donnée à la libération du territoire. Après 1942, les choses changent. On prend conscience du danger spécifique qui menace les Juifs. Se développent alors des réseaux de sauvetage, qui font parfois appel à des réseaux de Résistance pour des évasions ou des faux-papiers. Mais ces liens entre réseaux de sauvetage et réseaux de Résistance sont restés informels, ils n’ont jamais été revendiqués.

Quelles étaient les particularités des réseaux de Résistance dans les régions frontalières du Reich (les Vosges dans le film) ?

Les réseaux de Résistance dans ces régions étaient confrontés à deux enjeux spécifiques. La collecte d’informations, permise par un contact très fort entre l’occupant et l’occupé ; et le franchissement des frontières, pour permettre à certains de s’évader et à d’autres de transmettre des informations aux Alliés. Par ailleurs, ce sont des régions où la Libération a été très tardive. L’Alsace n’a été libérée qu’à l’hiver 1945. Jusqu’à la libération de ces territoires, des combats très violents ont opposé les forces nazies aux Alliés et aux maquisards. De nombreux massacres ont par ailleurs visé les populations, comme à Étobon en septembre 1944, où une quarantaine de personnes ont été assassinées par les Nazis en réponse aux actions des résistants.

Le film montre aussi ceux qui se sont cachés dans les maquis pour fuir le Service du Travail Obligatoire (STO). Ces gens-là se sont-ils pleinement engagés dans la Résistance ou ont-ils seulement vécu aux côtés des Résistants ?

À partir de la fin de l’année 1942, les résistants doivent prendre en charge les réfractaires du STO. Ils se retrouvent donc responsable de jeunes qui ne savent même pas ce qu’est la Résistance ! Seule une minorité de ces réfractaires sont devenus des maquisards. Il a fallu les former militairement et leur inculquer les idéaux de la Résistance. D’où la nécessité de recruter des militaires, comme Addi Bâ, capables d’encadrer ces nouvelles recrues. Les autres réfractaires ont été accueillis dans des « maquis-refuges » puis cachés par des réseaux familiaux.

Y avait-il une division genrée des rôles au sein de la Résistance ? Certaines tâches pour les femmes, d’autres pour les hommes ?

Oui bien sûr. Les femmes jouaient, dans la Résistance, les rôles traditionnels des femmes dans la première moitié du 20e siècle : hébergement, aide, transmission (ce que fait la jeune bénévole interprétée par Louane Emera). Mais la Résistance a été, pour un certain nombre de femmes, l’opportunité de s’engager dans la Cité. Elles ont pu tenir une place politique qu’elles n’avaient pas jusqu’alors, étant considérées comme mineures. On le voit très bien dans le film avec les personnages de l’institutrice et de la jeune bénévole. Un certain nombre de femmes ont aussi été responsables de réseaux. L’importance des femmes dans la Résistance apparaît très clairement quand on s’intéresse à la répression et en particulier à la déportation. Sur les 90 000 personnes déportées depuis la France pour des faits de Résistance, 9 000 sont des femmes, soit 10%. On est très au-dessus des engagements politiques des femmes à l’époque.

Quelle était la relation des maquis et réseaux français avec Londres ? L’un des personnages du film déplore que Londres ne s’intéresse pas au sort des résistants français…

Il faudrait d’abord savoir de qui parlent les personnages quand ils évoquent Londres : le Général de Gaulle ? Les services secrets anglais ? C’est un peu flou, mais ce n’est pas grave car cela pourrait être les deux.Des maquisards français ont en effet été en contact avec les services secrets anglais, mais ces derniers se montraient très prudents. Ils ne livraient d’armes aux maquis français qu’au compte-goutte. Cela participait d’une stratégie très claire décidée par Churchill : il ne fallait armer les maquis français qu’au moment opportun, celui du Débarquement. Cette décision a suscité beaucoup de frustration et de rancune chez les résistants français. Mais elle n’était pas spécifique à la France : la stratégie était la même pour les maquis des autres pays occupés.Avec les services du Général de Gaulle, les relations étaient plus faciles. De Gaulle souhaitait avoir la main sur ces maquis, et a donc voulu qu’ils intègrent l’armée secrète, pendant militaire du Conseil National de la Résistance. Le général Delestraint s’est ainsi chargé d’unifier les services d’action des différents mouvements de résistance. En parallèle de cette armée secrète, il y avait également les Francs-tireurs et partisans, mouvement d’obédience communiste avec lequel elle a fusionné en 1944 pour former les Forces françaises de l’intérieur.

Le film présente des résistants qui ne sont pas exemplaires. Faut-il, selon vous, continuer à propager une image mythifiée de la Résistance, la plus répandue, ou est-ce important de montrer la complexité des hommes et des femmes qui s’y sont engagés ?

Pour les résistants et les anciens résistants, la part de légendaire est très importante. On le retrouve notamment dans les lettres de fusillés : l’idée d’un récit qui donne sens et qui transcende leurs actions, leur sacrifice et leur mort. Mais il est aussi important de montrer que ces résistants étaient des êtres humains comme les autres. Ils étaient, comme tout un chacun, ambivalents, ce qui n’enlève rien à l’exemplarité de leur engagement. Si l’on nie cette humanité, on risque d’en faire des héros désincarnés. Or, il me paraît important d’affirmer que des gens ordinaires peuvent, dans certaines circonstances, faire des choses extraordinaires.

Que sait-on aujourd’hui de l’engagement des tirailleurs sénégalais dans la Résistance ? A-t-on des chiffres ? Des indications sur la façon dont ils ont été perçus au sein des réseaux ?

Honnêtement, je pense qu’un travail historique sur le sujet reste à faire. On a pour l’heure beaucoup de recherches sur les massacres des tirailleurs sénégalais après la débâcle, mais peu de choses sur leur engagement dans la Résistance.

Est-ce à dire qu’il y a eu un « blanchiment » de la Résistance ? Addi Bâ par exemple n’a reçu la médaille de la Résistance qu’en 2003, soixante ans après sa mort…

Quand on parle de blanchiment de la Résistance, cela renvoie surtout au remplacement des armées d’Afrique du Nord qui ont participé à la Libération. Après qu’ils aient libéré certains territoires, les soldats coloniaux ont été déployés sur ces territoires. Mais le Général de Gaulle voulait recomposer une armée régulière, composée de soldats métropolitains et de résistants. Progressivement, les régiments coloniaux ont donc été remplacés par des soldats blancs, et renvoyés dans les colonies.

Nos Patriotes affiche son ambition de parler au grand-public, ne serait-ce que par le choix de certains acteurs (Louane Emera, Alexandra Lamy). Que pensez-vous de la façon dont le cinéma populaire s’empare de ces événements historiques ?

Le film de Gabriel Le Bomin est suffisamment subtil pour qu’il n’y ait pas de contradiction entre le recours à la fiction, qui nécessite une forme de romanesque, et la connaissance historique. Si ce n’est quelques anachronismes, Nos Patriotes raconte avec beaucoup de justesse la Résistance, et me paraît donc être un médium très intéressant pour aborder ce sujet en classe. Au même titre que, par exemple, Au revoir les enfants, que j’utilise très souvent avec mes élèves !   

Posté par zama le 14.06.17 à 09:30 - Réagir

Nos patriotes : le site pédagogique

Nos Patriotes

Qui connaît le rôle qu’ont joué les tirailleurs sénégalais, démobilisés après la défaite de quarante et entrés en clandestinité, dans la lutte contre l’occupant nazi ? Dans son film Nos Patriotes (au cinéma le 14 juin), Gabriel Le Bomin (l’auteur des Fragments d’Antonin, très beau premier film sur les séquelles des poilus) rend hommage à l’un d’eux, Addi Bâ, jeune franco-guinéen qui sera un membre-fondateur d'un des premiers réseaux de Résistance. Arrêté par les Allemand, il sera exécuté en 43 à Épinal. Mais il faudra attendre 2003 pour que lui soit enfin décernée, à titre posthume, la médaille de la Résistance. Film-hommage ne dédaignant pas le romanesque, Nos Patriotes n’en est pas moins une plongée historique rigoureuse dans les premiers temps de la Résistance, ses contradictions et ses vicissitudes.
Comme le fait remarquer l’historien Olivier Wieviorka, grand spécialiste de la période, "Nos Patriotes récuse tout manichéisme, en dévoilant la complexité des choix qui se posaient aux individus. Fallait-il, suivant les communistes, tuer des soldats allemands au risque de sanglantes représailles ? Exécuter des hommes qui, en fuyant la rude vie du maquis, risquaient de le trahir ? Attendre les ordres pour agir ou passer aussitôt à l’action ? La réponse à ces questions essentielles n’était en rien évidente, d’autant que les préjugés aveuglaient parfois les rebelles. Les résistants étaient des hommes, non des saints, que les a priori racistes, sexistes ou xénophobes n’épargnaient pas. Gabriel Le Bomin illustre, avec un souci aigu de la nuance, ces réalités contrastées, en proposant une lecture incarnée des grands enjeux que les combattants de l’ombre durent affonter en ces temps d’airain."

Zérodeconduite propose un dossier pédagogique d'accompagnement du film, proposant notamment un entretien avec la chercheuse Cécile Vast, et deux activités centrées sur l'Occupation et la Résistance, et destinées aux classes de Troisième. Le film s'inscrit en outre de manière très pertinente dans le cadre du thème 2018 du Concours National de la Résistance et de la Déportation : "S'engager pour libérer la France."

Nos Patriotes de Gabriel Le Bomin, Au cinéma le 14 juin

Le site pédagogique du film

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par zama le 09.06.17 à 17:19 - Réagir

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