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Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferré (2)

Photo : Le Seigneur des Anneaux, le retour du roi

Lire la première partie de l'entretien : Le Hobbit : entretien avec Vincent Ferré (1)

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Zérodeconduite.net : Le Livre de Poche a lancé une importante campagne de promotion du Hobbit de Tolkien en direction des enseignants. Qu’est ce que d'après vous un professeur de collège peut "tirer" de ce roman dans un cadre pédagogique ?

Vincent Ferré : Dans le cadre des programmes du collège, trois angles paraissent intéressants : l’écriture du conte, le roman d’aventure, et le rapport au moyen âge. La structure du Hobbit peut vraiment être étudiée selon le schéma actantiel du conte, mais avec un écart croissant par rapport à la norme : en même temps qu’il mettait par écrit Le Hobbit, Tolkien réfléchissait aux contes de fées, à leur histoire et à leurs codes. Je conseille vivement aux enseignants du secondaire de lire le petit essai Du Conte de Fées, paru dans Faërie et autres textes (chez Bourgois et en Pocket). Tolkien y explique que les contes de fées ne sont pas réservés aux enfants, et qu’il faut que les "conteurs" prennent les enfants au sérieux, sans les prendre de haut. Tolkien utilise une très belle image, celle du vêtement : quand on donne un vêtement à un enfant, il faut le choisir un peu plus grand, pour que l’enfant grandisse en étant à l‘aise.  Tel est le rôle du conte de fées pour Tolkien : il doit aider l’enfant à grandir, lui donner à réfléchir… 
C‘est aussi un texte idéal pour ouvrir une fenêtre sur la littérature médiévale : aussi bien au collège d'ailleurs qu‘avec des étudiants à l'université. On retrouve quelques thématiques et scènes très "arthuriennes" (alors que ce ne sont pas les références directes les plus importantes pour Tolkien) : le rôle du roi, la figure du magicien à travers Gandalf… On peut aussi creuser du côté des légendes celtiques et surtout nordiques (à partir de passages de Beowulf). On peut enfin élargir à d’autres référents comme le Roman de Renard pour le côté réaliste et humoristique, pourquoi pas les fabliaux parce que Le Hobbit est un peu une comédie sociale, etc... Toutefois, il est utile que les enseignants consultent la nouvelle traduction du Hobbit parue chez Bourgois, pour éclairer certains passages de la traduction du Livre de Poche. Beaucoup d’extraits ont été mis en ligne avec l’accord de l’éditeur – y compris des extraits audio lu par Dominique Pinon ou, très récemment, Guillaume Galienne. Signalons également la version "annotée" (et illustrée) du Hobbit, chez Christian Bourgois, qui est plutôt destinée aux adultes, avec des renvois au Seigneur des Anneaux, des extraits de lettres, des mises en perspective avec d’autres textes contemporains ou des sources possibles.

Zérodeconduite.net : Et vos conseils par rapport aux films ?

Vincent Ferré :  Mon sentiment est que le film à conseiller aux enseignants du secondaire n’est pas Le Hobbit, mais plutôt le premier volet de l’adaptation du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson,  La Communauté de l’Anneau, sorti en 2001. Ce premier volet nous plonge assez longuement dans le monde des Hobbits et présente l’univers de la Terre du Milieu. On rencontre Gandalf, les Hobbits, avant le départ vers l’aventure. Avec Le Hobbit, on a l’impression que Peter Jackson refait sa Communauté de l’Anneau onze ans après, en faisant revenir des personnages de ses films qui n’apparaissent pas dans le livre de Tolkien : il y a des raccords avec Elijah Wood pour Frodo, Cate Blanchett pour Galadriel, Chistopher Lee pour Saruman... qui n’ont rien à faire dans l’histoire mais que Jackson réintègre, comme pour donner des gages à ceux qui ont aimé sa trilogie précédente. Il fait une prequel, sa Menace Fantôme en quelque sorte.
Son ambition est très claire, elle concerne le spectaculaire : comme il l’a expliqué, les jeunes "consomment" désormais des films sur tablettes, et il s’agissait de faire un film qui soit plus grand que des tablettes ! Le problème est que pour parvenir à ses fins, Jackson a fait trois films ; et au lieu d’adapter Le Hobbit, il explore l’univers qu’il a lui-même créé en trois dimensions pour Le Seigneur des Anneaux, avec Alan Lee et John Howe, univers qui est très convaincant.

Zérodeconduite.net : Avez vous peur que les films ne remplacent les livres, qu'une sorte de sous-culture "Seigneur des anneaux" supplante l'œuvre de Tolkien ?

Vincent Ferré : Il faut différencier la situation en France (et en Europe plus largement) et la situation aux États-Unis. En France, les médias et le système scolaire mettent en avant les livres, ce qui est formidable ! Il faut continuer dans cette direction-là, en espérant que, comme en 2001-2003, les films amènent les lecteurs à découvrir les textes. Aujourd’hui le discours promotionnel qui proclame que le film est fidèle au livre de Tolkien est complètement battu en brèche, par les spectateurs et même les journalistes. Aux États-Unis la situation est toute autre : la puissance de frappe de l’industrie cinématographique associée à la révolution numérique (qui n’est pas problématique en soi, attention!) fait que le texte de Tolkien pourrait être supplanté. Le danger est qu‘un jour les "romans tirés du film" se vendent mieux que les œuvres originales de Tolkien ! On ne peut que se réjouir devant l’écho que rencontre Tolkien comme auteur dans les médias français, où l’on commence à se débarrasser de quelques clichés autour de sa vie et de son œuvre.
Mais il n’est pas inutile de distinguer ce rouleau-compresseur de l’industrie cinématographique, de la réappropriation de l‘univers tolkienien par les amateurs, qui est absolument louable et estimable. C’est aussi lié au plaisir que l’on a a déambuler dans un univers, et à la plasticité de celui-ci, qui peut être repris, transformé, déformé : les auteurs de fantasy ont parfois plagié Tolkien en reprenant son monde sous une forme simplifiée, les jeux de rôles se réclament de lui, nombre d‘illustrateurs s’en inspirent aussi, de même que les musiciens (de Led Zeppelin aux Beatles, en passant par le black metal, il y a des groupes entiers qui se réclament de Tolkien : voir l'article "Tolkien et la musique" dans le Dictionnaire Tolkien).  C'est également ce que fait aujourd'hui Peter Jackson avec Le Hobbit : déambuler dans sa propre version du monde de Tolkien.

Zérodeconduite.net : Qu'avez-vous pensé des avancées techniques accomplies avec le Hobbit ?

Vincent Ferré : J‘ai vu le dernier film (Le Hobbit) en 24 images / seconde et 3D et le recours à la 3D m’a laissé sceptique. On voit nettement les prothèses des acteurs, le côté parfois "toc" des décors, comme si l’évolution des techniques cinématographiques prenait en défaut le réalisateur par rapport à la réussite qu’offrait La Communauté de l’Anneau en matière de décors et d’effets spéciaux.Pour des enseignants, il pourrait être judicieux de prendre plutôt certains extraits de La Communauté de l’Anneau (le premier film de Jackson), pour montrer comment un réalisateur peut rendre crédible un univers merveilleux, et de mettre ces passages en relation avec ceux où Tolkien explicite son travail littéraire. Dans Du conte de fées, il explique travailler à partir du monde réel, prendre le jaune du soleil, le vert de l’herbe, le bleu du ciel, et les redistribuer... de façon à dérouter le lecteur et de lui permettre de regarder différemment le monde réel.  Sur le plan pédagogique, une piste peut être creusée autour du merveilleux comme détour pour voir le monde réel, et une autre autour de la subversion des normes du conte.

Zérodeconduite.net :  Est ce qu’on peut parler du dictionnaire ? C’est un travail colossal, il y a énormément d’articles, de contributeurs. 

Vincent Ferré :  Le dictionnaire est au départ une commande de CNRS éditions, dans l’idée de constituer un groupe de travail pour proposer un ouvrage un peu "polyphonique", car il n’y a pas de spécialiste de Tolkien en France, qui lui consacrerait tout son temps. J’ai donc contacté quelques universitaires comme Leo Carruthers qui est professeur de langue et littérature médiévales anglaises à la Sorbonne, et qui écrit beaucoup sur Tolkien, ou Isabelle Pantin, grande spécialiste de littérature française de la renaissance, professeure à l’Ecole Normale Supérieure, qui a écrit un essai remarquable sur Tolkien (Tolkien et ses légendes : une expérience en fiction). J’avais aussi envie de contacter des personnes qui s’intéressaient un peu à Tolkien au sein de l’Université, mais aussi des étudiants en master ou en thèse, et des gens hors université qui depuis quelques années ont mis en ligne des articles (ou des textes) très intéressants sur Tolkien.
Il faut en effet savoir qu’en France, celui-ci n’a pas fait l’objet d’études universitaires avant le tournant des années 2000. L’intérêt pour les films de Jackson, et donc la nouvelle popularité de Tolkien, coincidant avec l’explosion d’internet, en 1998, beaucoup de personnes ont fréquenté des forums de discussion qui, dans notre langue, sont d’une qualité exceptionnelle. En tant qu’enseignant et chercheur, je suis très heureux de cet esprit de partage autour d’un livre ; d’autant que l’oeuvre de Tolkien encore constitue une porte d’entrée vers la littérature médiévale, ou vers d’autres formes de littérature de l’imaginaire. 
Le dictionnaire Tolkien entend donner aux lecteurs des points de vue assez complémentaires et variés sur tous les aspects de l’oeuvre, qui ne se limite pas aux seuls Hobbit et Seigneur des Anneaux. Ces derniers sont en fait comme la partie émergée de l’iceberg : environ 10 000 pages de textes de Tolkien ont été publiées, à comparer au millier de pages du Seigneur des Anneaux et aux trois cents du Hobbit. Le Dictionnaire Tolkien propose des entrées sur tous les personnages, tous les textes (avec une petite bibliographie critique pour chaque entrée), des notices biographiques pour resituer l’homme dans son contexte, mais aussi des entrées notionnelles. Parmi celles que je préfère figurent celles sur le destin ou le libre arbitre, qui sont magnifiques. D‘autres évoquent certains clichés, comme la place des femmes dans l’oeuvre – et l’on apprend qu’il y eu des lectures féministes de Tolkien !  Il n’y a aucune question taboue à partir du moment où l’on accepte de ne pas simplifier et de ne pas rechercher le "folklorique" a priori – on le sait, certains médias s’imaginent encore que les lecteurs de Tolkien se déguisent en Elfes. Intellectuellement ce genre de projet de vulgarisation scientifique, au sens positif du terme, était inédit pour moi et a donné beaucoup de sens aux recherches plus pointues que je peux faire en bibliothèque, que je publie en mon nom ou en collaboration avec d’autres universitaires.

Le Hobbit, un voyage inattendu de Peter Jackson, 2012, durée : 2 h 45, actuellement au cinéma
Dictionnaire Tolkien, sous la direction de Vincent Ferré, 670 p., CNRS Éditions, 2012, 39,00 €

Posté dans Débats par Zéro de conduite le 25.12.12 à 14:13 - Réagir

Ernest et Célestine en salles

Ernest et Celestine, le film

Le nouveau petit bijou du studio Les Armateurs (les producteurs de Michel Ocelot et de son récent Kirikou) sort en salles.
Nous l'avions vu et apprécié lors du dernier Festival de Cannes : "Dès l’entame, on est saisi par l’originalité du ton et le soin apporté à la forme. Le scénario a développé l’histoire de la rencontre entre l’ours Ernest et la souris Célestine, gagnant une liberté bienvenue en se plaçant chronologiquement avant les albums de Gabrielle Vincent. Le film se structure sur une série d’oppositions entre grand et petit, dessus (la ville des ours, en tous points nos semblables) et dessous (le monde souterrain des souris, qui rappelle les Gaspards de Pierre Tchernia), mais aussi entre la norme et la marge : la rencontre entre l’ours marginal et la petite souris anticonformiste va bouleverser l’ordre trop bien réglé des choses. La facture frappe par la fluidité de l’animation, à la fois douce et nerveuse, et par le travail sur la matière sonore (les voix des comédiens mais aussi les bruitages)." (lire l'article en entier).

En plus d'une excellente sortie de fin d'année, Ernest et Célestine est un support pédagogique hautement recommandable, à proposer au Cycle 1 comme au Cycle 2 de l'école élémentaire, en variant les approches. Parmi les pistes pédagogiques possibles :
— En Education civique et morale : mener des débats autour des sentiments explorés dans le film  (jalousie, amour, abandon, estime de soi, accepter l’autre dans sa différence…) et des questions fondamentales soulevées dans le film (cf l’histoire)
— En Sciences : travail sur les dents (incisives) à mettre en relation avec la petite souris des contes
— Arts visuels : comment travailler de façon minimaliste pour exprimer une idée (exemple : comment exprimer « l’hiver » en un trait de crayon), qu'est-ce que la technique de l’aquarelle…
— En Musique : travail sur des chansons de Thomas Fersen
— Et bien sûr en Lecture la possibilité d'un travail en réseau autour des albums de Gabrielle Vincent…

[Ernest et Célestine de Benjamin Renner, Vincent Patar et Pascal Aubier. Durée : 1 h 19. Distribution : Studio Canal. Sortie le 12 décembre 2012]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 12.12.12 à 22:46 - 2 commentaires

Anna Karénine : un train nommé désir

Anna Karénine, un film de Joe Wright

L'adaptation du roman fleuve de Tolstoï (1877) par Joe Wright (réalisation) et Tom Stoppard (scénario) est une indéniable réussite. Baroque et flamboyant, ce film en costumes nous plonge dans les affres de la passion qui unit Anna Karénine (Keira Knightley), une jeune aristocrate mariée à un haut fonctionnaire (Jude Law), et le comte Vronsky (Aaron Johnson)  fringuant militaire de l'armée impériale, en évitant les lourdeurs de la reconstitution historique empesée.

La première partie du film est à cet égard un régal : le monde d'Anna est un théâtre, une scène où la passion exhibe ses artifices tout en se déclarant. Le film oscille constamment entre foisonnement et dépouillement : pour le dépouillement, la scène d'Anna quittant son fils sous une table recouverte d'un drap blanc où trône un train d'enfant réussit la gageure de réunir tous les éléments de la tragédie en un plan, mais aussi les plans dans les cintres du théâtre qui dévoilent les coulisses de l'âme et le trouble d'Anna. Pour le foisonnement, la scène de bal et la course de chevaux constituent autant de morceaux de bravoure qui ravissent le spectateur. L'irrigation du cinéma par le théâtre nous rappelle sans cesse la célèbre formule de Victor Hugo qui proclame la supériorité de l'art dramatique  : "Le théâtre n'est pas le pays du réel: il y a des arbres de carton, des palais de toile,un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or de clinquant, du fard sur la pêche, du rouge sur la joue, un soleil qui sort de dessus terre. C'est le pays du vrai. Il y a des coeurs humains sur la scène, des coeurs humains dans la coulisse, des coeurs humains dans la salle". Mais ce qu'il y a de plus réussi dans cette adaptation, c'est peut-être le traitement du thème du train, à la fois Choeur antique qui scande la tragédie d'Anna, et présence angoissante aux accents quasi lynchiens.

Plus d'un siècle après la parution du roman, Anna et Vronsky (modèles possibles d'Ariane et de Solal dans Belle du Seigneur) nous émeuvent toujours autant, et toujours plus que Kitty et Lévine pour qui pourtant penchait le coeur de Tolstoï, Tolstoï qui en disciple de Schopenhauer considérait l'amour comme une illusion destinée uniquement à cacher la nécessité de se reproduire.

[Anna Karénine de Joe Wright. 2012. Durée : 132 mn. Distribution : Universal Pictures France. Sortie le 5 décembre 2012]

Pour aller plus loin :
> Interview du réalisateur Joe Wright sur le blog de Thomas Sotinel (Le Monde)

Posté dans Dans les salles par comtessa le 11.12.12 à 23:12 - Réagir

Les Invisibles : chaque vie est un roman

Les Invisibles, un film de Sébastien Lifshitz

En cet automne 2012, il est évidemment difficile de ne pas lire le film de Sébastien Lifshitz au prisme, politique et militant, des récents débats sur le « mariage pour tous ». Lors de sa première présentation au dernier Festival de Cannes en mai dernier, c’est pourtant plutôt l’émotion profonde dégagée par ce beau film d’amour (« Amour », voilà un titre que le documentaire n’aurait pas usurpé si le film de Michael Haneke ne l’avait préempté) qui nous avait frappée.

Les Invisibles ce sont Yann, Pierre, Bernard,  Pierrot, Thérèse, Catherine, Elisabeth…, qui racontent leur vie devant l’objectif de Sébastien Lifshitz : une petite dizaine d’hommes et de femmes issus de milieux très différents (du chevrier au grand bourgeois), mais réunis par un même vécu, avoir vécu leur homosexualité dans un temps où elle était considérée comme une maladie psychiatrique. En mettant sur le devant de la scène ces figures doublement « invisibles » hier par leur sexualité, et d’aujourd’hui par leur âge, Sébastien Lifshitz accomplit une rupture : avec la représentation dominante du corps homosexuel (forcément jeune, beau, et turbulent) d’une part, avec un discours obligatoirement victimaire (homophobie, SIDA) de l’autre.

La grande beauté du film c’est d’abord le romanesque cette dizaine de trajectoires, l’épaisseur qu’il parvient à conférer à ses personnages. On emploie à dessein les mots de la fiction car c’est aussi de ce côté que lorgne Sébastien Lifshitz : l’inscription dans l’espace permise par le format large, la pictorialité des images, la musique, tout cela concourt à hisser ces vies modestes au rang de l’épopée… Mais le cinéma documentaire a un privilège que ne pourra jamais lui contester la fiction (qui s'échine à grimer ses acteurs pour les vieillir ou les rajeunir) : la possibilité de montrer le passage du temps, à travers la confrontation entre les images d’hier et celles d’aujourd’hui. Le projet du film est d’ailleurs né de là (comme l’explique ici le réalisateur), d’une collection de photos jaunies et de la volonté d’interroger ceux qui se mettaient ainsi en scène leur homosexualité de manière presque transparente, à une époque où la société ne le tolérait pas. Le montage est construit sur ces allers et retours entre les interviews et les archives (photos ou films super 8), entre les corps d’aujourd’hui (vieillis, fatigués mais apaisés), et ceux d’hier (jeunes et pleins de santé, mais accablés par le secret, la solitude, la honte), que relient le chœur entremêlé des témoignages composant un récit rétrospectif souvent bouleversant.

Les Invisibles est évidemment un beau document d’histoire sur l’évolution de la société française : comme le fait remarquer le réalisateur « les minorités sont des groupes extrêmement intéressants pour raconter les valeurs d’une époque. » (extrait du dossier de presse). La deuxième partie du film, consacrée aux années militantes (60 et 70), montre comment la lutte des homosexuels croise d’autres mouvements de libération comme celui des femmes, les nourrit et s’en nourrit… Le personnage le plus intéressant est à cet égard celui de Thérèse, mariée et mère de famille, qui à travers le militantisme féministe, et la pratique des avortements clandestins, va découvrir son homosexualité. Malgré cette dimension informative, c'est quand même l'émotion qui domine, ainsi quand cette même Thérèse raconte ce jour où « le mouvement de main » d’une amie a bouleversé son existence.

[Les Invisibles de Sébastien Lifshitz. 2012. Durée : 115 mn. Distribution : Ad Vitam. Sortie le 28 novembre 2012]

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 30.11.12 à 14:59 - Réagir

Les Hauts de Hurlevent : interview de Joyce Goggin

Les Hauts de Hurlevent, un film de Andrea Arnold

C'est l'un des romans les plus célèbres de la littérature anglaise, un des plus adaptés aussi. Avec son Wuthering Heights, qui sort le 5 décembre sur les écrans français, l'anglaise Andrea Arnold (Red Road, Fish tank) rompt avec la tradition flamboyante des adaptations romantico-gothiques, dont la plus célèbre reste celle de William Wyler avec Laurence Olivier en Heathcliff. Elle filme la rudesse et la sensualité de cette vie rurale, elle se déleste des mots au profit du langage des corps, elle confie le rôle d'Heathcliff à un comédien noir…

Nous avons interrogé Joyce Goggin, professeur à l'université d'Amsterdam et spécialiste de l'adaptation filmique, de nous éclairer sur les choix d'Andrea Arnold.

Qu’est-ce qui vous frappe dans la version des Hauts de Hurlevent réalisée par Andrea Arnold ?

Joyce Goggin : La première chose qui frappe évidemment, c’est de voir incarner Heathcliff par un acteur noir. C’est un choix parfaitement juste et fidèle au roman, même s’il peut surprendre le spectateur d’aujourd’hui. Historiquement, il est évident qu’Heathcliff est un esclave, ou un enfant d’esclaves. Mr Earnshaw le trouve errant dans les rues de Liverpool, qui était le grand port négrier d’Angleterre, à une époque où la traite bat son plein (l’esclavage sera aboli en Angleterre en 1807, Les Hauts de Hurlevent est publié en 1847, mais le roman commence en 1761). Heathcliff parle une langue incompréhensible, il a la peau très foncée, il est décrit comme « dark almost as if it came from the devil ».

Pourquoi les adaptations ont-elles escamoté cet aspect ?

Joyce Goggin : Tout simplement parce qu’il semblait impensable de montrer une blanche amoureuse d’un noir, notamment dans un contexte hollywoodien ! Si vous regardez le film de William Wyler avec Laurence Olivier et Merle Oberon (Les Hauts de Hurlevent, 1939), sans doute la plus connue des adaptations du roman, c’est assez caricatural. Pour retranscrire le « teint sombre » de Heathcliff, rôle qu’il a confié à… Laurence Olivier, Wyler place systématiquement le personnage dans l’ombre, utilise des éclairages contrastés, en s’inspirant de l’esthétique du film noir. L’ironie est que le rôle de Catherine est tenu par une actrice métisse : Merle Oberon, dont la mère était indienne (elle venait de Calcutta), et qui a passé toute sa carrière à cacher ses origines. Alors qu’Heathcliff est toujours dans l’ombre, elle au contraire est systématiquement inondée de lumière, ce qui lui donne un teint d’une blancheur surnaturelle. On voit comment la dimension ethnique est totalement évacuée. 

Dans le film Hindley traite Heathcliff de « nigger »… 

Joyce Goggin : C’est évidemment un anachronisme, comme les « fuck » que prononcent parfois les personnages. Le mot n’apparaît pas dans le roman, Heathcliff est désigné comme « gypsy » (un bohémien) et autres périphrases. Andrea Arnold met les pieds dans le plat en quelque sorte : un lecteur inattentif ou non averti peut passer à côté de cette dimension-là, surtout s’il a en mémoire les précédents Heathcliff blancs. 

Le film d’Andrea Arnold modernise également la narration…

Joyce Goggin : Certains des choix d’Andrea Arnold sont dans la tradition cinématographique des adaptations des Hauts de Hurlevent : le film se concentre sur la relation entre Catherine et Heathcliff, il s’arrête à la mort de Catherine. Il élimine également le cadre narratif du roman, le récit enchâssé typique du roman romantique (c’est un voyageur qui couche à Wuthering Heights à qui la bonne Nellie raconte l’histoire). Mais la réalisatrice va plus loin. Elle se déleste d’une part de romanesque pour rendre justice à la sensualité du roman. Si elle élimine le cadre narratif, si elle se passe de voix-off, si elle étire ses plans, c’est pour mieux nous faire partager le tumulte des sensations et des sentiments qui agitent les personnages. Je pense à la très belle scène au cours de laquelle Heathcliff monte à cheval derrière Catherine. Il plonge la tête dans sa chevelure, il se laisse caresser par les mèches, il respire avec avidité son odeur : ce souvenir reviendra de manière obsédante dans la deuxième partie du film, comme si Heathcliff avait été à jamais marqué par ces sensations. Ce traitement de la sensation peut rappeler le travail de Terrence Malick dans ses derniers films, notamment Tree of life

Ces choix vous paraissent-ils pertinents ?

Joyce Goggin : Ils sont audacieux mais témoignent d’une fidélité profonde au roman, d’une volonté justement de restituer sa puissance et sa beauté. Il y a quelque chose d’un peu excessif, de surnaturel, d’invraisemblable diront certains, dans le roman d'Emily Brontë, notamment dans cet attachement incompréhensible qui lie Heathcliff et Catherine. Cette dimension semble parfois en contradiction avec les codes narratifs en vigueur à l’époque où écrit Emily Brontë. Par exemple, Heathcliff, qui ne parle pas un traître mot d’anglais au début de l’histoire, se révèle presque poète quelques chapitres plus tard, quand il se répand en imprécations contre Hindley ou Linton. Andrea Arnold se débarrasse de tout cela pour saisir de manière presque charnelle la relation entre Catherine et Heathcliff. La scène très sensuelle (qui n’est pas dans le roman, évidemment) où Catherine lèche les blessures d’Heathcliff (qui répond au crachat qu’elle lui envoie lors de leur première rencontre), est à cet égard une très belle trouvaille : cela retranscrit bien la relation d’empathie, de proximité, de consanguinité presque, qui lie Cathy à Heathcliff, malgré leurs différences.  

Joyce Goggin est professeure agrégée en littérature anglaise et américaine à l’université d’Amsterdam, où elle donne également des cours sur le cinéma et les nouveaux medias. Ses recherches actuelles portent sur les thèmes du risque, du hasard et de la finance, qu’elle étudie dans les champs de la littérature, du cinéma, de la peinture et des nouveaux médias.

Les Hauts de Hurlevent d'Andrea Arnold, sortie au cinéma le 5 décembre.

Posté dans Dans les salles par Zéro de conduite le 29.11.12 à 20:57 - Réagir