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The Birth of a nation : la liberté ou la mort

The Birth of a nation

Il existe de rares exemples de films qui, tout en racontant des histoires totalement différentes, portent le même titre… Dans le cas de The Birth of a nation (2016), la coïncidence avec Birth of a nation (1915) n’a rien de fortuit : le film de  Nate Parker, tourné exactement cent ans après son prédécesseur, est à la fois le négatif et l’antidote au brûlot raciste de D.W. Griffith (qui, entre autres conséquences, aurait entraîné la renaissance meurtrière du Ku Klux Klan).

La "nation" dont Parker raconte la naissance est celle du peuple afro-américain, dont Nat Turner, meneur d’une révolte d’esclaves, est présenté comme un des premiers prophètes. Le film s’inscrit dans une lignée d’œuvres récentes comblant le retard pris par le cinéma dans la représentation de l’histoire afro-américaine : Le Majordome, 12 years a slave, Selma, tous réalisés par des cinéastes noirs et touchant un très large public. Il s'en démarque toutefois par son refus des facilités parfois consenties pour ne pas s’aliéner le public le plus large. Meneur d’une révolte qui connut son lot d’atrocités, dépeint par le roman de William Styron (The confessions of Nat Turner, 1967) comme un violeur de femme blanche, Nat Turner n’est pas précisément une figure consensuelle. En outre, The Birth of a nation ne sacrifie pas au casting de stars blanches (12 years a slave), censées rendre plus acceptable l'histoire noire au public blanc. Il n’y a pas de héros ou d’anti-héros blanc dans The Birth of a nation, mais beaucoup de nuances de gris : le film dépeint un aréopage de maîtres plus ou moins éclairés ou cruels, mais tous partie prenante du système économique, social et politique qu’était l’esclavage.
Le film refuse également les facilités de l’épopée, même s’il en reprend les codes cinématographiques. Nat Turner ne sera pas le Spartacus du peuple noir, faisant trembler Rome sur ses bases. La révolte sera matée en moins de 48 heures par les milices blanches et l’armée dépêchée en renfort. C’est d’ailleurs dans cette anticipation tragique que le film tire ses effets les plus bouleversants : une des plus belles scènes du film est celle où les esclaves, après une nuit de violence, savourent leur première matinée de liberté, dont on comprend vite qu’elle sera également la dernière…
Mais comment pouvait-il en être autrement ? Comment ces pauvres hères, abrutis de privations et de mauvais traitements, auraient pu menacer le pouvoir esclavagiste ? Comme l’explique très bien l'historien Pap Ndiaye, si les esclaves dépassaient largement en nombre la population blanche, la structure du peuplement et l’organisation du Sud rendaient très improbable la réussite d’un soulèvement, par ailleurs redouté et anticipé par les maîtres. C’est pour éteindre les étincelles de désobéissance qui jaillissaient chez ses compagnons d’infortune que Nat Turner, à qui on avait appris à lire et donné une éducation religieuse, fut élevé au rang de prédicateur, trimballé par son maître (qui en fit un commerce lucratif) de plantation en plantation pour prêcher à ses ouailles l’obéissance et la résignation. Le film pointe ainsi avec acuité le rôle ambivalent de la religion, que Marx définira quelques années plus tard comme "le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu." : d’un côté, elle fut un puissant facteur de conservation sociale, instrumentalisée par le système esclavagiste ; de l’autre, elle fut le ferment d’une prise de conscience, le caractère subversif des Évangiles ayant inspiré à Turner sa révolte (pour en savoir plus, voir cet article universitaire sur les liens entre protestantisme et esclavage)…

Tout l’intérêt du film est de ne pas faire de Nat Turner un héros anachronique débarquant du XXIème siècle pour redresser les torts historiques, mais de tenter de le restituer dans son temps et ses limites mentales, prophète illuminé qui lut dans le ciel (une éclipse de soleil) le signe qu’il attendait pour déclencher la révolte. Turner fut un héros partiel et partial. Mais il n’en est pas moins une des pierres d’un long chemin vers l’émancipation, auquel les dernières séquences du film le relient, des premiers bataillons noirs de la guerre de Sécession, jusqu’aux crimes policiers qui perdurent… Écrit, tourné et sorti dans l’Amérique d’Obama (qui fut aussi, rappelons-le, celle du mouvement Black Lives Matter), le film nous arrive à quelques jours de l’investiture de Donald Trump, héraut de l’Amérique blanche et suprémaciste : autant dire que c'est un nouveau chapitre, plein d'incertitudes, qui s'ouvre dans l'histoire des Noirs américains.

[The Birth of a Nation de Nate Parker. 2016. Durée : 120 mn. Distribution : Twentieth Century Fox. Sortie le 11 janvier 2017]

Pour aller plus loin :
Entretien avec l'historien Pap Ndiaye
Dossier pédagogique (Anglais, Lycée)

Posté dans Dans les salles par zama le 11.01.17 à 10:11 - Réagir

Entre les frontières : entretien avec Clément Poutot

Entre les frontières d'Avi Mobrabi relate le déroulement d’un atelier théâtre mené avec les migrants, dont les principes s’inspirent largement des méthodes du "théâtre forum" et du "théâtre de l’opprimé" mises au point et par le metteur en scène brésilien Augusto Boal. Pour en savoir plus, nous avons interrogé le sociologue Clément Poutot, qui a étudié les manifestations du théâtre de l’opprimé dans différentes aires culturelles. 

Quelle définition peut-on donner du « théâtre de l’opprimé » ?

Les praticiens de la première génération, celle des années 1970, ont tendance à répondre que le théâtre de l’opprimé est une forme de théâtre visant à transformer le monde. Je pense pour ma part qu’il s’agit d’utiliser l’esthétique théâtrale comme un déclencheur, dans le but de produire une réflexion, un changement, ou une révolution.

Quand le théâtre de l’opprimé est-il né ?

Le théâtre de l’opprimé a été créé dans les années 1970 par Augusto Boal, un écrivain, dramaturge et metteur en scène brésilien. C’est le résultat d’un long processus, qui est étroitement lié à l’histoire des dictatures latino-américaines de l’époque. Après le coup d’État de 1964, la dictature brésilienne commence à interdire certaines pièces trop critiques. Un groupe d’artistes brésiliens, dont fait partie Boal, réfléchit donc à des nouvelles formes théâtrales qui lui permettrait de continuer à critiquer le régime sans tomber sous le coup de la censure. Leur réflexion a mené tout d’abord à la création du théâtre-journal, qui consiste à mettre en scène des articles de journaux de façon à produire un discours critique. Mais Boal est ensuite obligé de s’exiler en Argentine, où il invente le « théâtre invisible » : des comédiens jouent une pièce dans un espace public, sans que les personnes autour ne soient au courant, dans le but de provoquer des réactions. Une rencontre décisive va aussi influer sur son travail théâtral, celle de Paolo Freire, l’inventeur de la pédagogie des opprimés. Boal décide de faire la même chose avec le théâtre. Il met donc en place des ateliers de théâtre pour les paysans péruviens ne parlant pas espagnol. Cette méthode permet à la fois de travailler sur la langue, et de discuter des problèmes concrets des paysans : il s’agit de les écouter plutôt que de venir à eux avec des propositions toutes faites. Boal développe en même temps ce qu’il appelle la « dramaturgie simultanée ». L’idée, c’est qu’au cours d’une représentation, un « joker » (un médiateur) demande au public ce que le protagoniste devrait faire pour mieux résister à l’oppression dont il est victime. Les acteurs rejouent ensuite les scènes en fonction des indications du public. C’est cette dramaturgie simultanée qui va permettre d’aboutir au « théâtre forum », qui est aujourd’hui la forme la plus courante du théâtre de l’opprimé. L’histoire raconte qu’un jour une spectatrice critiquait la façon dont une actrice jouait ses propositions ; Boal lui a proposé de monter sur scène et d’interpréter elle-même ses propositions. Ainsi serait né le théâtre-forum, dans lequel les acteurs jouent une première fois la pièce, afin de permettre au public de découvrir l’histoire, avant de la rejouer en indiquant aux spectateurs qu’ils peuvent à tout moment prendre la place d’un des protagonistes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Peu de temps après, Boal est à nouveau obligé de partir en exil, d’abord au Portugal, puis en France. Il passe une dizaine d’années à Paris, où il développe des nouvelles techniques théâtrales, partant du constat que les oppressions subies dans une démocratie sont différentes de celles qui existent en dictature, plus introspectives. L’atelier montré dans le film d’Avi Mograbi met en oeuvre des techniques héritées de l’expérience latino-américaine de Boal, et d’autres inspirées de ses réflexions européennes. Enfin, quand le climat s’apaise au Brésil, Boal rentre dans son pays. En 1992, il est élu conseiller municipal à Rio. Il créé alors le théâtre législatif, qui se déroule comme un théâtre forum, mais dont le but est de débattre de certains sujets, de prendre une décision à la fin du processus, et ensuite de faire remonter les propositions qui auront émergé dans les cercles du pouvoir.

Le théâtre de l’opprimé est donc une expérience éminemment politique ?

Oui, il n’y a pas de doutes à avoir là-dessus, le théâtre de l’opprimé se veut politique, il est appliqué à la transformation du monde. D’ailleurs, un des sujets les plus traités dans le monde par les compagnies de théâtre de l’opprimé est la question des oppressions sexistes (violences conjugales, inégalités salariales, etc.). Viennent ensuite les discriminations racistes, et les oppressions de classe, celles qui se nouent autour ou dans le monde du travail. Ces trois thématiques, que l’on peut retrouver mêlées dans une seule pièce, sont des objets politiques. Quel est selon vous l’objectif de l’atelier proposé par le metteur en scène Chen Alon dans le film ? Je pense que l’objectif de cet atelier est d’aider les réfugiés à trouver une cohérence dans leur histoire, pour qu’ensuite ils se sentent capables de la raconter à d’autre, et qu’ils s’emparent de cet outil qu’est le théâtre pour faire avancer leur cause, celle des réfugiés en Israël. Cet atelier permet donc aux participants de gagner en capacité d’agir (le fameux « empowerment »). Là où le film est très juste, c’est qu’il ne cherche pas à faire croire que c’est facile. À certains moments, il y a plus d’encadrants que de participants. Il s’agit d’une réalité à laquelle on est souvent confronté quand on travaille avec des personnes en situation d’urgence extrême, comme ces réfugiés : leurs problèmes sont tellement nombreux que le théâtre est loin d’être une priorité.

Et justement, comment parvient-on à convaincre ces personnes qu’elles ont quelque chose à y gagner ?

Le plus important est d’être présent sur la durée, de montrer patte blanche, pour que les gens comprennent que l’on n’est pas là pour « faire du tourisme ». Il y a dans le film un moment de bascule, lorsque Chen Alon pose la question : « Si on invitait ici des Israéliens, pour leur raconter l’histoire des gens qui deviennent des réfugiés, comment joueriez- vous cette histoire au théâtre ? » Je pense que c’est le moment où il parvient à convaincre les participants qu’ils ont quelque chose à y gagner.

Qu’est-ce que le théâtre apporte de plus que, par exemple, un espace de discussion ?

Le théâtre de l’opprimé cherche à déclencher la parole de ceux qui sont victimes d’une (ou de plusieurs) oppression(s). Le recours au théâtre permet de ressentir l’oppression dans son corps de manière à ce que l’on puisse ensuite l’exprimer. Dans le film, on voit bien que les jeux théâtraux proposés par Chen Alon permettent d’ouvrir la discussion. Je pense notamment à une scène où les participants doivent s’attraper les uns les autres : une fois que tout le monde est capturé, Mograbi demande aux réfugiés si l’un d’entre eux a déjà vécu ce genre de situation.

Chen Alon demande à un moment aux participants d’inverser les rôles : les demandeurs d’asile jouent des Israéliens et vice versa. Est-ce une pratique courante dans les ateliers de théâtre de l’opprimé ?

En atelier, inverser les rôles permet de mieux comprendre les personnages, en préparation de la pièce. Par exemple, quand vous êtes un opprimé, prendre la place d’un oppresseur vous permet de mieux comprendre qui vous avez en face de vous, de mieux comprendre la logique des oppresseurs. Il y a aussi un aspect cathartique : entrer dans la peau d’un oppresseur permet de rire de l’oppression, de se détendre pendant quelques minutes. Mais il y a des limites à cela, dans un sens comme dans l’autre. Si par exemple moi, qui suis un homme, je joue le rôle d’une femme victime d’une agression sexiste, dans la rue par exemple, cela peut me donner une idée de l’oppression, mais je n’ai pas l’habitus ni le contexte qui me permettraient de véritablement comprendre l’oppression.

Cela signifie-t-il que seules les personnes qui subissent des oppressions peuvent participer à des ateliers de théâtre de l’opprimé ?

Il faut bien distinguer le moment des ateliers et le moment de la représentation. En atelier, où on travaille des propositions, seuls les opprimés et leurs soutiens sont présents ; en représentation, où l’on est plus dans une logique de confrontation, il peut y avoir des oppresseurs dans la salle. Je pense par exemple aux représentations auxquelles j’ai assisté au Bengale occidental, en Inde. Les pièces portaient sur le système des dots, et il y avait dans l’assemblée des pères et des grands-pères qui participent à la perpétuation de ce système patriarcal. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le rôle du théâtre de l’opprimé n’est pas de faire en sorte que les oppresseurs deviennent gentils. On sait que cela ne se passe pas comme ça, ce serait trop facile ! Le but, c’est de permettre aux opprimés de trouver des moyens d’action, de s’émanciper. D’où l’idée de leur réserver l’accès aux ateliers. Vous parlez de votre expérience en Inde.

Est-ce que la façon de pratiquer le théâtre de l’opprimé diffère selon les pays ?

Pendant sa période française, Boal a fait un énorme travail pour essaimer le théâtre de l’opprimé à travers le monde. Aujourd’hui, on trouve des compagnies qui le pratiquent dans au moins 60 pays. Et il prend en effet des formes différentes : au Brésil, les représentations sont accompagnées de chants, de danses ; en Inde, le théâtre est métissé avec les arts traditionnels populaires. Je pense aussi que les buts sont différents selon les pays. En Israël par exemple, le groupe Combattant for Peace, auquel appartient Chen Alon, se sert du théâtre dans le but de trouver des issues au conflit israélo-palestinien. Pour eux, faire la paix est une nécessité (non pas au niveau géopolitique bien sûr, mais au niveau local : faire en sorte que des voisins puissent vivre ensemble). À l’inverse, quand on pratique le théâtre de l’opprimé dans des entreprises françaises, on va plutôt essayer de faire advenir un conflit, souvent latent, pour que les choses puissent ensuite changer.

Et comment le théâtre de l’opprimé fait-il la part des choses entre les dimensions politique et esthétique ?

Les deux sont liés dans la pensée de Boal : l’esthétique théâtrale permet de toucher plus fortement les affects des spectateurs, et ainsi de susciter plus de réactions (donc d’être plus efficace). Mais là aussi, cela dépend du contexte culturel : en Inde, utilité et esthétique ne peuvent pas être dissociées, alors qu’en France les compagnies ont eu tendance à oublier un peu l’esthétique, même si aujourd’hui elles y reviennent. Avi Mograbi explique que, selon lui, le théâtre de l’opprimé peut créer un pont entre les Hommes pour qu’ils échangent et se comprennent.

Vous y croyez ?

J’ai pour ma part découvert le théâtre de l’opprimé quand je travaillais avec des enfants handicapés en classe ULIS (unités localisées pour l’inclusion scolaire). Pendant trois jours, des élèves handicapés et des élèves valides ont participé à un atelier de théâtre de l’opprimé. Et en seulement trois jours, les relations entre eux se sont beaucoup apaisées, car on a mis en lumière des conflits jusque-là invisibles. Les élèves handicapés, qui pour la première fois étaient écoutés par les autres, ont pu parler des discriminations dont ils étaient victimes. Et après l’atelier, tous les élèves valides qui y avaient participé jouaient le rôle de médiateurs entre les enfants handicapés et les enfants valides en cas de conflit ou de moqueries. Évidemment, j’ai aussi beaucoup d’exemples où le théâtre de l’opprimé n’a pas produit d’amélioration ! Mais je pense que, résultat visible ou pas, cette forme de théâtre permet aux opprimés de montrer qu’ils ne sont pas ce que les gens pensent qu’ils sont. C’est également le propos du film d’Avi Mograbi, et l’objet de la tournée que les participants de l’atelier monté par Chen Alon ont entamé en Israël.

Clément Poutot est sociologue, attaché d’enseignement et de recherche à l’université de Caen-Normandie et chercheur associé au projet Autoritas de l’Université Paris Sciences et Lettres .  Ses travaux portent sur le théâtre de l’opprimé, et notamment sur le Jana Sanskriti, une forme de théâtre pratiquée en Inde. Parmi ses publications : « De la pratique artistique à l’efficacité symbolique : le Jana Sanskriti », Relire Durkheim et Mauss. Émotions : religions, arts, politiques, Presses Universitaires de Nancy, 2014 ; « Jouer la norme pour la changer par la pratique théâtrale », Revue Malice [en ligne], 2016.

Propos recueillis par Philippine Le Bret 

Entre les frontières de Avi Mograbi. Au cinéma le 11 janvier
Le site pédagogique du film

 

Posté dans Entretiens par zama le 10.01.17 à 11:21 - Réagir

Primaire : à l'école de la vie

Primaire

Quand elle parle de Primaire, sa réalisatrice explique que le point de départ du film a été l’émotion qu’elle a ressentie quand son fils a quitté son école, en fin de CM2. « Moi je pleurais parce que c’était la fin de l’enfance, lui était excité par la vie qui s’ouvrait devant lui ! J’ai réalisé à quel point l’école marque nos vies d’enfants et de parents ». Quitter l’enfance, c’est peut-être là le cœur du quatrième film d’Hélène Angel. L’un des personnages principaux du film, Sacha, se voit en effet retirer l’un des droits fondamentaux de l’enfance, le droit à l’insouciance. Abandonné par sa mère, qui se contente de lui donner un peu d’argent chaque semaine, le garçon doit apprendre à se débrouiller seul. C’en est fini pour lui des récréations joyeuses et du plaisir d’apprendre, désormais Sacha bascule dans un univers où l’isolement se conjugue à la violence. « Tu pues », lui murmurent-ils à plusieurs reprises, alors que Sacha, qui vit seul, n’a plus d’habits propres à mettre. Le film frappe par sa justesse à mettre en scène une situation de harcèlement, s’appuyant sur le jeu des jeunes acteurs, en particulier Ghillas Bendjoudi qui, dans le rôle de Sacha, parvient à plusieurs reprises à dégager une violence crédible et émouvante.

L’autre héroïne du film, c’est la « maîtresse » de Sacha, Florence (Sara Forestier), qui va découvrir la situation du petit garçon et se mettre en tête de le sauver, s’engageant corps et âme dans une relation de plus en plus ambiguë. Le cas de Sacha est le pivot d’un questionnement moral fort sur le rôle de l’enseignant, mis en position de sentinelle des dysfonctionnements familiaux et sociaux (on retrouve la problématique du Ça commence aujourd’hui de Bertrand Tavernier). En cela, Primaire n’est pas dénué d’une portée politique (comme le dit Hélène Angel, l’école est un décor clos qui raconte le monde) : le film aborde également, en filigrane, des questions comme le salaire des professeurs, l'engagement syndical, ou encore la précarité des assistants de vie scolaire. La réussite du film est ainsi de parvenir à traiter ces différentes questions sans renoncer pour autant à la légèreté propre à l’enfance. Le choix de la réalisatrice de tourner avec deux caméras, l’une fixe, l’autre sur rails, lui permet de conserver la spontanéité des enfants et la confusion des salles de classe. L’esthétique du film s’inscrit elle aussi dans un univers enfantin, par son décor d’école format réduit bien sûr, mais également par le choix de couleurs vives présentes dans tous les plans.

On regrettera cependant que Primaire ne parvienne pas tout à fait à trouver sa voix, entre enfants et adultes, entre burlesque et drame social. Certes, la confusion des genres s’intègre assez bien à l’aspect foisonnant du film, qui colle à l’atmosphère des écoles primaires. Mais elle donne parfois lieu à des fausses notes, comme celle que constitue le monologue final de Sara Forestier, dans lequel Florence explique aux enfants son rapport à l’école et, plus largement (trop largement), sa compréhension de la vie. Pour Hélène Angel, l’idée était probablement de montrer l’évolution de son personnage, son accès « à une plus grande conscience de la vie ». Mais ce monologue est doublement maladroit : à la fois trop et mal écrit (abusant de grandes phrases plates comme « le monde est beau, mais il n’est pas juste »), il sort le personnage de Florence de la fiction pour en faire, de manière trop évidente, le porte-parole des intentions de la réalisatrice. Il résume la fragilité de Primaire, film sur les enfants mais pour les adultes, qui ne sait jamais vraiment sur quel pied danser.

Philippine le Bret

[Primaire de Hélène Angel. 2017. Durée : 105 mn. Distribution : Studio Canal. Au cinéma le 4 janvier 2017]

Posté dans Dans les salles par zama le 09.01.17 à 17:36 - Réagir

The Birth of a Nation : entretien avec Pap Ndiaye

Le premier long-métrage de Nate Parker retrace la révolte menée par Nat Turner, esclave et pasteur, à l’été 1831. Cette rébellion sanglante, dont l’importance pour le mouvement abolitionniste reste peu connue hors des États-Unis, est une date marquante, mais aux significations ambiguës, dans l’histoire afro-américaine. Pap Ndiaye, professeur d’histoire à Sciences Po et spécialiste de l’histoire des États-Unis, nous aide à replacer le film dans son contexte historique et politique.

La révolte menée par Nat Turner a lieu à l’été 1831. Quel portrait peut-on faire du Sud des États-Unis à ce moment-là ?
À ce moment-là, l’esclavage atteint une sorte d’apogée. En effet, dans les années 1810-1820, il s’est étendu dans les États du Sud-Ouest des États-Unis, notamment en Alabama, au Mississippi et au Texas. Dans le même temps, l’esclavage connaît aussi des restrictions. Depuis 1808, la traite transatlantique est illégale. Les esclavagistes mettent donc en place une traite intérieure, depuis les vieux états esclavagistes (notamment la Virginie, où se trouvait Nat Turner), vers les nouvelles régions.

Le mouvement abolitionniste est-il déjà influent ?
C’est en effet une époque d’essor pour le mouvement abolitionniste, dans le nord des États-Unis, notamment à Boston et Philadelphie. Cet essor se fait en lien avec celui du mouvement britannique, qui est très actif à l’époque et qui réussira à imposer l’abolition de l’esclavage en 1833.
Aux États-Unis, l’abolitionnisme prend deux formes principales. D’un côté, les publications militantes se multiplient, et notamment des récits d’esclaves réfugiés au Nord. Ces récits visent à sensibiliser l’opinion, en dépeignant l’esclavage dans toute sa cruauté. D’un autre côté, les militants abolitionnistes s’organisent pour faciliter la fuite des esclaves du Sud vers le Nord. Le chemin de fer clandestin, un réseau de routes, de maisons amies et de militants abolitionnistes, aident les fugitifs à atteindre leur destination. On estime que, dans les années 1830-1840, environ un millier d’esclaves réussissaient à s’enfuir chaque année. D’ailleurs ce phénomène inquiète beaucoup les esclavagistes, qui font voter en 1850 le Fugitive Slave Act. Cette loi autorise les chasseurs d’esclaves à se rendre dans les États du nord pour kidnapper des évadés.

L’insurrection menée par Nat Turner n’était pas la première du genre, mais elle est aujourd’hui la plus connue. Pourquoi ?
Il y a deux raisons principales à cela. Premièrement, l’extrême violence de la révolte menée par Nat Turner : environ 60 personnes sont tuées en seulement deux jours, y compris des femmes et des enfants. Deuxièmement, on en connaît plus sur la révolte de Turner (et sur Turner lui-même) que sur les autres révoltes, grâce aux Confessions de Nat Turner, récit plus ou moins fidèle d’un entretien entre Turner et Thomas Ruffin Gray [un avocat, ndlr] quelques jours avant l’exécution de Turner.

Et pourquoi ces révoltes d’esclaves ont-elles toutes échoué ? On aurait pu penser que la force du nombre jouerait en faveur des esclaves.
C’est vrai, les esclaves sont très nombreux à ce moment-là dans le Sud, parfois majoritaires. C’est le cas dans le comté de Southampton, où vivait Nat Turner. Mais cet avantage est annihilé car les esclaves sont dispersés dans des petites plantations, où ils vivent à proximité de leurs maîtres. Il est donc très compliqué de se rassembler, et les plans de révolte sont souvent éventés. Ce n’est pas comme à Saint Domingue ou en Jamaïque, où les plantations rassemblent des milliers d’esclaves, et où les maîtres, qui habitent en France ou au Royaume-Uni, ne sont que très peu présents. On peut aussi expliquer ces échecs par la mobilisation systématique et très rapide des forces de répression, en particulier des milices.

Comment expliquer la violence de la rébellion menée par Nat Turner ?
C’est un mélange de différentes choses. Il y a d’abord chez Turner et chez ses compagnons le sentiment d’une vengeance divine à accomplir – une forme d’exaltation religieuse. Ensuite, dans chaque maison où ils pénètrent, les insurgés trouvent de l’alcool. Ils boivent donc beaucoup. Enfin, on peut aussi parler d’une excitation de groupe, une colère immense qui trouve ici son exutoire.

Quelles ont été les conséquences directes de cette rébellion ?
La révolte de Turner a semé un vent de panique dans tout le Sud. Les propriétaires d’esclaves ont peur qu’une grande rébellion ne se produise. L’exemple de Saint Domingue, où une révolte réussie a abouti à l’indépendance d’Haïti en 1802, est présent dans toutes les têtes, celles des esclaves comme celles des maîtres.
La réponse des esclavagistes en est d’autant plus violente. Non seulement les insurgés sont tous condamnés à mort, mais environ 200 esclaves innocents sont exécutés, et leurs têtes fichées sur des piques. Le but est de terroriser la population esclave, de lui montrer que toute révolte est vaine. D’ailleurs, après Turner, il n’y a plus eu d’événement comparable, les esclaves savaient que ce genre de rébellion était voué à l’échec.
Par ailleurs, les relations entre les maîtres et les esclaves changent. Les maîtres, méfiants, serrent la vis dans leurs plantations. Pour ne citer qu’un exemple, les laissez-passer qui permettaient aux esclaves de circuler d’une plantation à l’autre pour aller voir leurs familles ne sont plus accordés.

Et est-ce qu’on connaît l’impact, à plus long-terme, de ce soulèvement sur le mouvement abolitionniste et sur la Guerre de Sécession ?
Disons que cette révolte a tendu les choses. La réaction très dure des esclavagistes a renforcé la détermination du camp abolitionniste. La révolte de Turner a donc, en un sens, préparé la création d’un parti politique abolitionniste, le parti républicain de Lincoln.

À travers les personnages de Benjamin et de Samuel Turner, les maîtres de Nat Turner, The Birth of a Nation nous présente de « bons » maîtres, qui offrent à leurs esclaves des conditions de vie décentes (sans pour autant leur rendre l’essentiel, à savoir leur liberté). Ces maîtres-là ont-ils vraiment existé ?
Oui, chez beaucoup de propriétaires d’esclaves du Sud il y avait, à l’époque, une forme de paternalisme. Ces maîtres étaient persuadés que l’esclavage était bon pour les esclaves, qu’il permettait de les amener à la civilisation. Ils se considéraient de plus comme de bons chrétiens. D’ailleurs, les esclavagistes encourageaient les fermiers à faire preuve de bienveillance, pour lutter contre les abolitionnistes qui dépeignaient, eux, les propriétaires d’esclaves comme des fous sanguinaires.

Dans le film, la religion joue un rôle très important, autant pour les maîtres que pour les esclaves. Historiquement, quel a été l’impact de la religion chrétienne sur le système esclavagiste ?
Esclaves et maîtres avaient en effet la même religion : ils étaient majoritairement chrétiens. Mais leurs pratiques religieuses étaient très différentes. Le dimanche par exemple, il n’était pas rare que les esclaves assistent à deux messes : celle du jour, sous l’autorité de leur maître, et celle de la nuit, entre eux. Les esclaves privilégiaient d’ailleurs une forme de syncrétisme : les chants et les danses venus d’Afrique étaient un aspect important de leur pratique religieuse.
Le rapport à la religion était lui aussi différent. Les esclaves lisaient surtout l’Ancien Testament, qui est structuré autour de la sortie d’Égypte, c’est-à-dire autour du récit d’esclaves se libérant de leur joug. De plus, pour les esclaves, Dieu était considéré comme un ami, pas comme un maître. À l’inverse, les propriétaires d’esclaves insistaient sur la notion d’autorité divine, pour promouvoir l’ordre.

À travers le personnage de Nat Turner, le film met en relief le rôle des hommes dans la lutte contre l’esclavage. Quel rôle les femmes esclaves ont-elles joué dans cette lutte ?
Peu de femmes ont participé à des rébellions comme celle qu’a menée Nat Turner. Plutôt que ce genre d’opérations suicides, elles privilégiaient des actions discrètes : sabotage d’outils, perte de la récolte… Cette forme de résistance quotidienne constituait de fait l’essentiel de la lutte contre l’esclavage. Mais les femmes ont aussi eu leurs figures héroïques. Pour n’en citer qu’une, on pourrait parler d’Harriet Tubman, qui a participé à l’organisation du chemin de fer clandestin. Aujourd’hui encore, elle est célébrée comme une héroïne du mouvement abolitionniste, à tel point que son visage figurera bientôt sur les billets de 20 dollars.

Quelle est l’image de Nat Turner aux États-Unis ?
On peut dire qu’il est un héros de la radicalité noire : il a été célébré comme un héros par certains mouvements noirs, comme les Black Panthers. Son image est différente dans la culture populaire. Beaucoup d’Américains connaissent Nat Turner via le roman de William Styron, Les Confessions de Nat Turner [paru en 1967, ndlr], qui a eu un très grand succès mais a fait polémique. Le livre, librement inspiré des confessions de Nat Turner à Thomas Gray, dépeint Turner comme un illuminé meurtrier. C’est donc l’image qu’en ont tous ceux qui ont lu le livre de Styron.

On a vu, ces dernières années, beaucoup de films qui parlaient de l’esclavage aux États-Unis. Pourquoi ce regain d’intérêt pour le sujet ?
Je pense même qu’on peut parler d’un regain d’intérêt encore plus vaste, qui concerne l’ensemble de l’histoire noire-américaine. Depuis quelques années, de nombreux films se penchent en effet sur cette question : 12 Years a Slave, Django Unchained, Selma, Le Majordome, Loving, etc.
Je pense qu’il y a un lien à faire avec la présidence Obama. Le fait qu’un Noir accède à la Maison Blanche est, en soi, un événement historique. Le cinéma, tout comme la société, s’est donc posé la question de savoir comment le pays en est arrivé jusqu’à cette présidence historique. D’où le vif intérêt pour l’histoire des Noirs aux États-Unis. Le renouveau de l’activisme noir, en particulier avec le mouvement Black Lives Matter, a aussi influé sur les thématiques prisées par le cinéma.

Pourtant, la représentativité du cinéma américain semble encore faible. On se souvient notamment de la polémique « Oscars so white » en 2015.
Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais la majorité des long-métrages que je viens de citer sont réalisés par des cinéastes noirs. Et si on compare avec la France, l’écart est flagrant :  y a-t-il en France des films grand public sur l’esclavage ? Sur le monde antillais ? C’est très révélateur du conservatisme du cinéma français par rapport au cinéma américain.

Est-ce que ce mouvement dont vous parlez ne risque pas d’être mis à mal par la présidence de Donald Trump ?
En tant qu’historien, je me dois de rester prudent sur le futur ! Mais on peut formuler deux hypothèses. Le cinéma, et plus largement le monde culturel, peuvent décider d’entrer en résistance contre Trump, et donc de réaliser des films militants, des films qui parlent de choses que Trump méprise ou néglige. C’est l’hypothèse optimiste. À l’inverse, ce courant si vivace peut aussi être éteint par l’élection. Le fait qu’Obama quitte la Maison Blanche peut en effet mener à un manque d’inspiration politique des artistes et des producteurs. On est là dans un scénario plus pessimiste.

Professeur des universités et directeur du centre d’histoire de Sciences Po, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis, particulièrement des minorités. Il travaille actuellement à une histoire mondiale des droits civiques au 20e siècle. Parmi ses publications : Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, et La Condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008.

The Birth of a Nation de Nate Parker. Au cinéma le 11 janvier
Le site pédagogique du film

 

Posté dans Entretiens par zama le 06.01.17 à 08:52 - Réagir

Neruda : Mortelle randonnée

Neruda de Pablo Larrain

En 1946 au Chili, le poète Pablo Neruda, qui a adhéré au parti communiste sous l'influence de sa compagne (la peintre Delia del Carril), apporte un soutien décisif à la campagne électorale qui va mener le candidat Gonzalez Videla à la présidence. Deux ans plus tard, rien ne va plus entre les deux hommes, Neruda (Luis Gnecco) dénonçant la violence politique dirigée par le dictateur contre ses alliés d’hier. Afin de le mettre hors d’état de nuire, l'État lance un jeune inspecteur (Gael Garcia Bernal) à la poursuite du poète.

C'est cette traque que le nouveau film de Pablo Larraín retrace, sur un mode onirique qui l’éloigne de ses précédentes œuvres (Tony Manero, Santiago 73 Post mortem, No) et le rapproche du fameux réalisme magique de la littérature sud-américaine de l'après-guerre. Soucieux d’échapper à la lourdeur sentencieuse du biopic, le réalisateur choisit en effet de perdre son spectateur dans les méandres hasardeux d'une narration en voix-off. Celle-ci ne ménage d’abord pas le poète (que l'on suit du Sénat en fêtes orgiaques dignes des plus belles heures du Surréalisme à Paris), ironisant sur son communisme mondain s'accommodant fort bien du confort bourgeois…  Mais la critique comique des communistes de pacotille, se trouve glacialement nuancée quand on comprend que cette voix n’est autre que celle de l'inspecteur Oscar Peluchonneau.  Fine moustache, verres fumés et veste en cuir cintrée : Gael Garcia Bernal arbore la parfaite panoplie des nervis du fascisme sud-américain, telle que le cinéma les a gravés dans la mémoire collective. Mais l'inspecteur se révèle aussi naïf et narcissique, prenant soudain des airs à la Clark Gable, comme si la traque qu'on lui avait confiée était un moyen de se mettre enfin sous le feu des projecteurs. La caméra de Pablo Larraín souligne ces effets, quand la voiture de police amorce un virage irréaliste, ou encore quand elle fait défiler les paysages à travers les fenêtres de la voiture, vieux trucage de film hollywoodien. La voix-off du salaud en service commandé se teinte de notes enfantines, celles d'un bâtard rêvant d'aventures cinégéniques et victorieuses. Mais Pablo Larraín ne se contente pas de brouiller cette piste. Il suit un autre fil, celui qui mène Neruda de planque en planque, abandonnant ses amis, ses compagnons, sa compagne Delia, pour échapper à Peluchonneau. Là encore rien n'est clair, car dans le jeu du chat et de la souris, la proie Neruda semble mener la danse, semant des indices pour mettre l'inspecteur sur sa trace, utilisant sa poésie et le Canto General pour asseoir sa figure d'opprimé rebelle. Le film montre donc le poète comme un grand metteur en scène, qui voit dans sa situation une manière ludique de se construire une image du grand homme harcelé par un pouvoir inique, finalement aussi enfantin que celui qui le pourchasse.

Ces deux parcours se suivent et s'entrecroisent dans les magnifiques paysages chiliens, jusqu'aux sommets enneigés de la Cordillère des Andes, sans que le spectateur sache bien à qui se fier, du poète ou de l'inspecteur. Dans un dernier mouvement, le film amorcera enfin une chute pirandellienne, où l'on se demande si ces deux personnages ne sont pas tout simplement en quête d'auteur. Par bien des aspects, et notamment la voix-off, Neruda éveille le souvenir de Mortelle Randonnée, le film de Claude Miller, où un détective (Michel Serrault) se mettait à poursuivre une jeune femme (Isabelle Adjani) qu'il fantasmait comme étant sa fille… De la même manière, à la fin de ce film poétique mais labyrinthique, le spectateur se demande s'il a vu un film rêvé par Peluchonneau, par Neruda… ou par Pablo Larraín.

Neruda de Pablo Larraín, Chili, 107 mn
Quinzaine des Réalisateurs

[MAJ du 4/01 2017] Retrouvez deux dossiers d'accompagnement pédagogique, un en français (avec notamment le point de vue d'Alain Sicard, spécialiste de Pablo Neruda, et un destiné aux classes d'Espagnol de lycée).

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 04.01.17 à 00:23 - Réagir

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