blog :::
Rengaine : la ballade des quarante tueurs

Le premier film de Rachid Djaïdani a créé, à raison, l’événement à Cannes, lors de sa projection dans la sélection parallèle de la Quinzaine des Réalisateurs. Film coup de poing que son réalisateur aura mis neuf ans à tourner, monter, produire, ressasser, retourner, remonter, élaguer, en autodidacte, Rengaine tient à la fois de la poésie pour son côté "piéton de Paris", du western pour ses gros plans, du Dogme pour la caméra à l’épaule, et de la boxe pour ses dialogues en uppercut qui terrassent le spectateur, après l’avoir fait s’esclaffer.
Sabrina et Dorcy s’aiment, ils veulent se marier. Mais Sabrina est issue d’une famille musulmane d’origine maghrébine qui compte quarante frères, tandis que Dorcy, apprenti comédien, est… noir et chrétien. Prévenu par un mystérieux coup de téléphone du projet de sa sœur, Slimane, le frère aîné de Sabrina, rameute la fratrie au fil de ses déambulations parisiennes, dans le but de mettre un terme à cette relation, fût-ce par des moyens expéditifs. L’histoire d’amour contrariée évoque évidemment Roméo et Juliette mais aussi toutes les comédies de Molière où les projets matrimoniaux des jeunes gens sont contrecarrés par une autorité parentale dénaturée. Ici le paterfamilias s’incarne dans le personnage du grand frère Slimane (Slimane Dazi, impressionnant) mais aussi, de l’autre côté, dans celui de la mère de Dorcy. Chacun reste campé sur des positions, révélant une mentalité archaïque dont on trouvera par exemple l'analyse dans La Domination masculine de Pierre Bourdieu.
C’est à travers cette représentation de l’opposition aux amours métissées, que Rachid Djaïdani brocarde le repli identitaire mais aussi l’hypocrisie d’une partie de la société française issue de l’immigration. De ces éclats d’images et de paroles subsiste un constat : cette France-là est fracturée, cassée, il n’y a aucune solidarité qui vaille, même dans la petite délinquance des vendeurs de shit. Au-delà de la critique des religions, le message est clair : l’ignorance, le manque d’ouverture d’esprit, le refus de l’Autre, ces conduites instinctives de survie du clan, forment le terreau de la violence. Le film a des allures de fable avec ses naïvetés : la lisibilité du schéma actantiel, l’hyperbole (les quarante frères qui évoque les quarante voleurs d’Ali Baba… ou encore les Forty guns de Samuel Fuller), l’ironie tragique (Slimane éprouve un amour fou pour une jeune artiste… juive), le deus ex machina (l’apparition du quarantième frère, Rachid, mis au ban du clan en raison de son homosexualité). Mais derrière ces allures de conte, c’est un film qui laisse pantois par son réalisme et l’audace avec laquelle il va fouiller dans les fractures identitaires, sans aucun respect pour le politiquement correct.
Voilà un film qu’on aimerait voir projeter à l’Elysée (comme c’est la mode) et surtout dans tous les lycées, voire collèges de France : par la mise en scène de l’accouchement intérieur de Rachid, par la tendresse avec laquelle il regarde ses personnages (y compris les plus repoussants), par son humour qui fait œuvre de pédagogie (au sens du classique "castigat ridendo mores"), Rengaine est une magnifique réponse à l’intolérance.
[Rengaine de Rachid Djaïdani. 2012. Durée : 75 mn. Distribution : Haut et court. Sortie le 14 novembre 2012]
Posté dans Dans les salles par comtessa le 14.11.12 à 14:56 - Réagir
Argo : le déclin de l'empire américain

« John Wayne est sous terre depuis six mois, et voilà ce qui reste de l’Amérique ! ». La formule résonne dans le nouveau long-métrage de Ben Affleck comme un leitmotiv sarcastique. La chute du Shah d’Iran, la prise des otages de l’ambassade américaine de Téhéran, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS… en 1979, la coupe de l’humiliation est pleine et sera bue jusqu’à la lie par une Amérique dépitée par son incapacité à faire face dans un monde qui lui échappe. Plus que les sanglants épisodes de la révolution islamiste en Iran, qui jalonnent sporadiquement les deux heures d’Argo, c’est bien la façon dont les Etats-Unis ont choisi de regarder leur passé qui intéressera les élèves de Terminales L et ES (« Les Etats-Unis et le monde depuis les 14 points du Président Wilson (1918) »).
Bien sûr, on est témoin de l’impitoyable désoccidentalisation du pays, des brutalités des gardiens de la révolution, ainsi que du cynisme de la propagande gouvernementale qui exploite même les enfants (pour calomnier le Grand Satan à la télévision). Bien entendu, Ben Affleck n’oublie jamais de rappeler combien les Etats-Unis ont pu faire œuvre de machiavélisme lorsqu’il a fallu remplacer le régime libéral iranien des années cinquante par celui de leur marionnette corrompu, le Shah. Evidemment, le réalisateur porte un regard sans concession sur l’incapacité déroutante de son pays à contrôler la situation au Moyen-Orient. Ce n’est pourtant pas dans ces brefs rappels des enjeux diplomatiques de l’année 1979 que réside, pour des élèves de Terminales, l’intérêt principal du film.
Le réalisme du long-métrage fait directement remonter le spectateur aux racines du mal américain. Les Etats-Unis de la fin des seventies ne sont que décrépitude. Un à un, Ben Affleck démonte les piliers de la puissance américaine pour dévoiler une charpente pourrie qui, à chaque coup de butoir de l’humiliation, menace de céder. Est-il question de la puissance militaire et diplomatique du géant de la Guerre froide ? Aussitôt sont rappelés son incapacité à protéger ses ambassades et les plans rocambolesques de la CIA pour sauver une poignée d’otages en les faisant passer pour une équipe de cinéma en repérage à Téhéran ! A peine la puissance politique est-elle évoquée que surgissent à l’écran les arcanes d’une administration américaine brouillonne et l’image pâlotte d’un président-girouette. Lorsque l'on pense au soft power américain, un long travelling sur les ruines rouillées des lettres « Hollywood » qui surplombent Los Angeles réactive rapidement le souvenir douloureux de la fin de l’âge d’or du cinéma américain. Pas plus que les autres, l’american way of life n’échappe au hachoir de la décadence : à l’écran, une longue valse fait se succéder les divorcés malheureux, les mauvais pères dépressifs, les stars cyniques, les producteurs désabusés…
Le déclin de l’Amérique n’a-t-il qu’un temps ? Non, car pour Ben Affleck, l’histoire est cyclique. A l’Amérique en loques des seventies répond, point par point, l’Amérique décrépite du début du XXIe siècle. L’intention est volontaire, la répétition historique impitoyable. Au fade Jimmy Carter répond encore aujourd’hui un président démocrate jugé, par l’Amérique conservatrice, trop faible sur la scène mondiale. A l’armée américaine critiquée dans les campus étudiants et ridiculisée par sa défaite au Vietnam succèdent aujourd’hui d’autres forces militaires conspuées pour avoir torturé en Irak et critiquées pour leur incapacité à maîtriser la situation au Moyen-Orient. La liste est-elle complète ? Peuvent encore s’y greffer les chocs pétroliers des années soixante-dix et la crise économique actuelle, le déclin des studios à rapprocher de la concurrence actuelle des séries télévisées… Le finale du film, empreint d’une cinglante ironie est de toute façon suffisamment clair : quand libération des otages rime avec soulagement à l’idée de reboire de l’alcool ou de gagner l’Irak de S. Hussein, il est évident que le monde dépeint par le réalisateur n’est pas au zénith de sa forme.
Dans ce monde américain en déclin, l’espoir de retrouver un peu de grandeur n’est cependant totalement écarté. C’est en effet avec talent que l’acteur-réalisateur renoue avec le brillant Nouvel Hollywood des décennies 1960 – 1970, dont l’influence est clairement assumée. Côté thématique, on retrouve, dans le scénario, les mêmes critiques acerbes adressées aux hommes de pouvoir. Côté esthétique, on aime à revoir les images granuleuses, la photographie délavée, le sens du découpage et les travellings et plans-séquences des longs métrages des années 1970s. S. Lumet, A. J. Pakula, R. Altman, J. Frankenheimer, S. Pollack, M. Cassavetes, M. Scorsese : on pourra inscrire Ben Affleck dans cette brillante filiation. Pris par le désabusement du film Argo, on pourra aussi remarquer qu'aussi fidèle soit-elle, l’imitation du Nouvel Hollywood tire, par essence, un trait sur la recette qui a assuré sa grandeur : la critique brutale de l’académisme.
[Argo de Ben Affleck. 2012. Durée : 119 mn. Distribution : Warner. Sortie le 7 novembre 2012]
Posté dans Dans les salles par zama le 08.11.12 à 16:10 - Réagir
Frankenweenie : Tim Burton ressucité

Vingt-huit ans séparent les deux versions de Frankenweenie, la courte (1984) et la longue (2012) : entre temps, l’animateur junior de la firme de Burbank, qui déprimait à dessiner les renards de Rox et Rouky (et auquel Disney accorda de tourner ce court-métrage), est devenu un auteur poids lourd du cinéma mondial, aussi bien en termes de box-office (les millions de spectateurs d’Alice au Pays des merveilles) que de reconnaissance institutionnelle (cf l’exposition itinérante hébergée l’année dernière à la Cinémathèque française).
On connaît la rançon artistique de ce succès : le génie iconoclaste a été digéré par l’industrie mainstream, et dilue sa singularité dans des œuvres de moins en moins palpitantes. On pouvait craindre qu’avec Frankenweenie Burton ne continue à délayer la même sauce, et à s’enfoncer dans son ornière autocaricaturale. C’est bien le contraire qui s'est produit, ce retour au sources s’avérant salvateur pour le réalisateur. Frankenweenie 2012 est un petit miracle d’équilibre entre humour et émotion, premier et second degré, joie enfantine (le plaisir du récit) et satisfactions adultes (le jeu des références cinéphiles). Le film n’apporte certes rien de nouveau, et pour cause, à l’univers de Burton : il joue sur les oppositions devenues familières entre le mort et le vif, le beau et le repoussant, la norme et la marge. Mais il le fait avec une joie et une sincérité qui semblaient avoir quitté son cinéma depuis longtemps. Tout ici fait mouche, tout ravit comme au premier jour : la beauté étrange des marionnettes, le charme de l’animation en stop-motion, le soin apporté à l’écriture des seconds rôles, l’humour potache (irrésistible tortue-zilla), les clins d'œil aux grands classiques du genre (le film de James Whale bien sûr, mais aussi, plus inattendus, les films de monstres japonais ou les Gremlins de Joe Dante)…
La métaphore est tentante, car le film nous l’offre sur un plateau : comme le jeune Victor Frankenstein fait revenir son chien Sparky d’entre les morts, Tim Burton ressucite son cinéma à la source première de son inspiration. Pour ceux qui n'auraient toujours pas compris, l’explication de texte est fournie par le vieux professeur de science (Martin Landau, avatar de la figure tutélaire de Vincent Price) : si sa seconde expérience (la résurrection d’un poisson rouge) n’a pas aussi bien réussi que la première (faire revenir Sparky à la vie), c’est que Victor n’y as pas mis autant de cœur. La morale pourrait paraître un peu béta, si elle ne reflétait aussi bien le plaisir distillé le film. On pardonnera d’autant moins à Tim Burton (ou au studio qui lui a imposé ?) l’inepte happy-end, seule fausse note de ce petit chef d’œuvre. En faisant revivre Sparky une deuxième fois, Tim Burton prend ses spectateurs (jeunes et moins jeunes) pour des idiots, et ruine la jolie morale qu'il esquissait (grandir, c'est laisser mourir)…
Cette relecture facétieuse du roman de Mary Shelley est en tout cas un support parfait pour une utilisation en classe, en Français (en 4ème : le récit au XIXème ou en 1ère L : les réécritures), ou en Anglais. Le film fait l'objet d'un accompagnement pédagogique sur le site filmeducation.org.
[Frankenweenie de Tim Burton. 2012. Durée : 87 mn. Distribution : Walt Disney Motion Pictures France. Sortie le 31 octobre 2012]
Posté dans Dans les salles par zama le 02.11.12 à 23:08 - Réagir
Into the abyss : à la limite de l'humain
Plonger dans l’abîme, Werner Herzog en a sans doute fait sa marque de cinéaste. Son œuvre de fiction porte autant l’intention d’explorer la psyché humaine dans sa violence et sa démesure qu’une volonté personnelle de jouer avec les limites (Aguirre ou Fitzcarraldo en témoignent par leurs conditions de tournage et leur propos filmique, également éprouvants). Mieux encore, son œuvre documentaire a littéralement exploré les abysses et les gouffres (l’océan antarctique dans Rencontres au bout du monde, la grotte Chauvet, la Soufrière de la Guadeloupe). Aussi, lorsqu’il met en exergue de son dernier documentaire, un extrait de Nietzsche portant sur l’abîme, ne fait-il en apparence que tendre un miroir à son désir de filmer : « Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même. Or, quant ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi » (Par-delà bien et mal). Est-ce là un avertissement que le cinéaste s’adresse avant d’aller, comme Truman Capote en son temps, à la rencontre de ceux que la société présente comme des monstres ?
Dès l’amorce, l’intention du documentaire le précise. Herzog ne va pas à la rencontre de monstres, mais d’hommes qui, dans les circonstances malheureuses d’une jeunesse déclassée comme les États-Unis en produit à la pelle, ont commis un crime monstrueux : l’assassinat crapuleux (pour une voiture de luxe) de Sandra Totler, de son fils Adam et de son ami, Jeremy. Les meurtriers, Jason Burkett et Michael Perry, avaient 19 ans au moment des faits et connaissaient leurs victimes. Werner Herzog rencontre pour la première et dernière fois Michael huit jours avant son exécution. Dans un protocole de mise à distance respectueuse, rompant avec l’effacement neutre du documentariste, il lui déclare d’emblée : « Le destin vous a distribué un très mauvais jeu de cartes, ce qui ne vous exonère pas de vos crimes et ne signifie pas non plus nécessairement que je doive vous apprécier ». De fait, inconséquent, accusateur, Jason ressemble à un gamin sans conscience morale qui n’appelle pas la compassion. Compassion que le cinéaste réserve explicitement aux familles des victimes, voire au bourreau du couloir de la mort, qui raconte en larmes comment il a dû arrêter son métier, parce qu’il n’en pouvait plus de cette machine à tuer qu’est la justice criminelle au Texas.
C’est donc à cette indéfinissable frontière de l’humain et de l’inhumain que le reportage s’attache, acceptant la mise en scène imposée des coupables par la justice (Michael, Jason, le père de ce dernier apparaissent derrière les vitres et grilles de la prison), autant que les conditions de représentation de soi des victimes (souvent filmées avec des photos de leurs proches). La très grande force du documentaire est que, sans contester l’ordre social qui protège les victimes des coupables, sans étouffer non plus son refus de la peine de mort, il montre respectueusement que la frontière entre l’humain et le monstre passe en chacun. Ou que, sans empathie, on peut éprouver de la tristesse pour celui qui va lui-même subir un sort inhumain : le récit que fait Michael de sa préparation des derniers instants est accompagné d’un contre-champ objectif sur le couloir de la mort et le protocole final, lui-même repris par Fred Allen, ancien capitaine de l’équipe chargée d’attacher les condamnés. Si à aucun moment, Werner Herzog ne prétend rouvrir une enquête déjà close, mais non exempte de zone d’ombres, s’il ne propose en rien un plaidoyer militant contre la peine de mort, il restitue avec sensibilité et une réelle conscience politique les conditions de la fabrique du crime et de sa sanction dans le pays de la liberté et des droits civiques.
[Into the Abyss de Werner Herzog. 2012. Durée : 105 mn. Distribution : Why Not. Sortie le 24 octobre 2012]
Voir également :
> La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog (2011) :
> notre site pédagogique
> DVD disponible dans la boutique Zérodeconduite.net
Posté dans Dans les salles par David Larre le 25.10.12 à 16:35 - Réagir
Amour : la palme d'or en salles

Le film de Michael Haneke, sa deuxième palme d'or deux ans seulement après celle décernée au Ruban blanc, sort aujourd'hui dans les salles.
Nous avions chroniqué le film lors de sa présentation à Cannes :
"Amour raconte l’accompagnement en fin de vie d’Anne (Emmanuelle Riva) par Georges (Jean-Louis Trintignant), vieux couple aisé et cultivé qui a consacré sa vie à la musique. Le film les saisit dans la plénitude de leur troisième âge et dans l’évidence de leur complicité. Dès l’abord, il nous enchante par le raffinement des voix et le charme des dialogues. Mais en une scène magistrale, en jouant simplement sur le son off d’un robinet qui s’écoule, Haneke parvient à instiller la tension et à faire advenir le drame. Tout se jouera dans le vase clos grand appartement, et le film ne nous épargnera rien." (Lire la suite de l'article)
[Amour de Michael Haneke. 2012. Durée : 127 mn. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 24 octobre 2012]
Posté dans Dans les salles par comtessa le 24.10.12 à 09:23 - Réagir

