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: (31 articles)

The Artist : pastiche et mélange

The Artist

Les formes cinématographiques d’hier peuvent-elles encore parler au spectateur d’aujourd’hui ? Avec The Artist, Michel Hazanavicius poursuit dans la voie du pastiche, brillamment inaugurée par les deux OSS.
Mais en troquant les nanars sixties d'André Hunebelle pour les chefs d'œuvre du muet (The Artist est tissé de citations aux films de Murnau, Lubistch, Chaplin), il ne se contente pas de l?gitimer (on imagine mal OSS foulant les marches du palais cannois), en le radicalisant, son art du pastiche : il passe également d'une affection narquoise pour des œuvres mineures et historiquement très marquées ? une admiration un rien tétanisante pour des films qui constituent le Graal de la cinéphilie. A leur manière ludique et souvent potache, les deux OSS avaient des choses à nous dire sur notre histoire (voir également notre séance pédagogique) et notre présent. The Artist semble au contraire tourner hermétiquement en rond dans son hommage au carré au cinéma hollywoodien : non content de reprendre avec un soin presque fétichiste les oripeaux du muet (le générique, les intertitres, le format 1:33), il bâtit un scénario-palimpseste, croisement entre Chantons sous la pluie (pour le passage du muet au parlant) et Une étoile est née (pour le chassé-croisé entre l'étoile montante et la star vieillissante).

Le parallèle avec la comédie musicale de Stanley Donen et Gene Kelly (à voir ce mois-ci sur Cinélycée.fr) éclaire d'ailleurs le curieux paradoxe temporel au cœur de The Artist : Chantons sous la pluie racontait le passage du muet au parlant du point de vue du parlant, fixant dans une scène célèbre l'archétype de l'actrice (ou de l'acteur, le cas le plus célèbre étant John Gilbert) disqualifiée à cause de sa voix de fausset (et littéralement "doublée" par une nouvelle venue).
Au contraire, Michel Hazanavicius raconte le passage du muet au parlant du point de vue du muet, se condamnant à une sorte de surplace historique et narratif : après une très réussie séquence de cauchemar "sonorié?", le film revient à son silence, retardant l'inéluctable (entendre la voix des comédiens) jusqu'à la dernière séquence. Une des conséquences de ce surplace est que la fable perd de sa lisibilité (on ne comprend finalement pas bien si c'est Valentin qui refuse le parlant —et pourquoi—, ou si c'est le parlant qui refuse Valentin) et le personnage de sa cohérence (le bellâtre à la Douglas Fairbanks, se transformant en "artist", en créateur maudit à la Griffith).

On ne remettra en cause ni la virtuosité ni la sincérité de The Artist, qui compte quelques idées magnifiques (la pantomime de Peppy avec la veste) et de superbes numéros d'acteur (Jean Dujardin n'ayant pas volé son prix d'interprétation). Mais passée la surprise initiale ou le plaisir référentiel du cinéphile (voir cet article qui recense la plupart des références du film), le film de Michel Hazanavicius peine à provoquer plus qu'une adhésion polie, ne parvenant jamais à dépasser son statut d'"à la manière de".
Il reste à répondre à la question de l'intérêt pédagogique du film : par la surface médiatique de la sortie, par la présence en haut de l'affiche de Jean-BricedeNice-Dujardin, The Artist peut-il éveiller les élèves à la forme cinématographique qui leur est sans doute la plus étrangère a priori ? Peut-il leur donner envie de découvrir les chefs d'œuvre de Von Stroheim, King Vidor ou Victor Sjostrom ?

[The Artist de Michel Hazanavicius. 2011. Durée : 100 mn. Distribution : Warner Bros France. Sortie le 12 octobre 2011]

Posté dans Dans les salles par zama le 15.10.15 à 18:34 - 2 commentaires

Adama : le site pédagogique

Adama, le site pédagogique

Entre l’Afrique et de l'Europe, le conte et l’Histoire, de l’enfance et de l’âge adulte : Adama, le premier long-métrage de Simon Rouby, se situe à la croisée des chemins. Le film, très remarqué lors dernier Festival d'Annecy, s’inspire de l’histoire vraie des tirailleurs sénégalais pour raconter la quête initiatique d’un jeune africain de douze ans, parti chercher son grand frère dans les tranchées de Verdun. Adama ne sait pas ce que sont la France ou l’Allemagne, ni qu’un sanglant conflit les oppose ; il n’a jamais quitté son village, ni même vu un homme blanc (un "nassara" comme on les appelle dans son village) en vrai. Au cours de cette extraordinaire aventure, il découvre les horreurs de la guerre, mais fait aussi l’expérience de la fraternité.

Adama nous invite à poser un regard neuf sur notre histoire, tout en proposant aussi un conte universel sur le passage à l’âge adulte. Zérodeconduite et Canopé proposent un site pédagogique autour du film, qui permettra de travailler du Cycle 3 au Lycée.

Adama de Simon Rouby, au cinéma le 21 octobre
Le site pédagogique du film (dossier Primaire, Collège / Histoire et Français) : http:www.zerodeconduite.net/adama

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 04.10.15 à 18:26 - Réagir

Les Mille et une nuits, volume 1 : conte de l'intranquillité

Après son magnifique Tabou (2012), c’est peu de dire que Les Mille et une nuits de Miguel Gomes étaient attendues avec impatience. Livrant non pas un mais trois films, constituant une somme de plus de six heures, le réalisateur portugais proclame avoir visé l’impossible : réaliser un conte merveilleux, un film magique et enchanté, tout en documentant la situation sociale et économique dramatique de son pays. Lors de la première à la Quinzaine des Réalisateurs, le cinéaste appelait toute l’équipe présente à le rejoindre sur scène, invitant les spectateurs, de manière farfelue mais finalement profonde, à méditer sur la composition baroque de cet aréopage : une quinzaine de producteurs, une actrice… et trois journalistes. Manière de présenter sa Schéhérazade portugaise, d’évoquer le périlleux montage financier du film, mais aussi et surtout d’introduire la méthode d’écriture de ces modernes Mille et une nuits. Les histoires que le film va nous conter sont directement inspirées de l’actualité du Portugal entre 2013 et 2014, recueillie à la source par les journalistes-scénaristes engagés par le réalisateur.

Le premier volume du triptyque, intitulé L’Inquiet (o inquieto) commence ainsi par entrelacer l'histoire de la faillite des chantiers navals de Viana et un reportage sur la lutte contre les guêpes asiatiques qui menacent les ruches portugaises. À travers la parole documentaire de ses témoins, Gomes, associant l’infiniment grand et l’infiniment petit, décrit un monde de combattants ou de héros déchus, de nobles Don Quichotte, ces Portugais confrontés à des puissances qui les dépassent (celles de la mondialisation). Ce début n’est qu’un prologue, la suite nous montrant un Gomes paralysé par sa responsabilité, avouant en voix-off que ce film impossible est "la pire idée qu’il ait jamais eue", fuyant son équipe dans une embardée burlesque. Retrouvé et condamné, le réalisateur entreprend de sauver sa tête en… racontant des histoires à son équipe, tel Schéhérazade à son roi, le film retrouvant alors les rails du conte promis. Comme chez Pasolini (dont l'intermède en costumes rappelle, en plus kitsch, les représentations de l’Antiquité), il s’agira dès lors de bâtir une mythologie moderne qui oppose à une sagesse ancienne la folie du monde contemporain. Un coq qui parle pour prendre sa défense face à un juge, une baleine qui en explosant donne la vie à une sirène, l'attirail merveilleux des contes coexiste avec un miraculeux spray au viagra et une litanie de SMS courtois.

La très belle idée de raconter les mille et une histoires du Portugal en crise souffre parfois de nébulosité et de longueurs, mais on retrouve la diversité des tons propre à un Boccace ou à une Marguerite de Navarre, qui mélangeaient registres élevé et populaire. On pense même à Rabelais qui pour justifier la présence du grotesque dans Gargantua rappelait à son lecteur que dans l’os dédaigné se nichait toujours "la substantifique moelle". Le film se révèle finalement extrêmement fidèle aux procédés du genre, notamment mises en abîmes et enchâssements des récits : le réalisateur délègue la parole à Schéhérazade, qui la délègue au narrateur du conte, qui la délègue au coq, qui la délègue à son tour aux personnages par le biais de SMS… Mais derrière les fables de Schéhérazade, qu’elles soient politico-grotesques ("Les marchands qui bandent"), lyrico-burlesques ("Le coq et le feu"), ou oniriques et pathétiques ("Le bain des magnifiques"), c’est le visage du Portugal que le film dessine ; un Portugal à la fois contemporain (la crise, l’austérité, la corruption des élites) et intemporel (la terre et l’océan, la saudade, l’intranquillité chantée par Pessoa).

En comparant les pauvres mais inventives Mille et une nuits de Miguel Gomes avec le luxueux et spectaculaire Tale of Tales de Matteo Garrone, on perçoit l’opposition de deux méthodes : si Garrone fait le choix (parce qu’il en a les moyens) de la représentation du merveilleux pour nous détourner de notre monde (afin peut-être de mieux nous y ramener), Gomes procède lui au contraire à l’enchantement d’une réalité documentaire dans le but de la hisser jusqu'à l’intemporel.

Les Mille et une nuits, Volume 1, l’inquiet (As mil e uma noites - Volume 1, o inquieto) de de Miguel Gomes, 134 mn
Quinzaine des réalisateurs
Sortie prévue le 24 juin 2015

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 20.05.15 à 17:23 - Réagir

L'Étreinte du serpent : les odyssées du chaman perdu

Le superbe film colombien de Ciro Guerra, projeté à la Quinzaine des réalisateurs, narre à quarante ans d’écart les deux odyssées sur l’Amazonie de Karamakate, un chaman amazonien, à la recherche de son Graal, la yakruna, une mystérieuse plante capable de guérir et d’apprendre à rêver.

C’est tout d’abord un captivant film d’aventures qui met face à face Karamakate, jeune chaman qui vit seul dans la jungle amazonienne et un ethnologue allemand au début du siècle (le néerlandais Jan Bijvoet, déjà vu dans Borgman et Alabama Monroe). D’abord défiant, le jeune chaman refuse d’aider l’homme blanc, saisi d’une fièvre inguérissable, que lui amène Manduca, le fidèle Indien qui l’accompagne. Il acceptera de les guider en pirogue, le long de l’Amazone, pour retrouver sa tribu perdue détentrice de la Yakruna. Au détour d’un plan, le film nous projette alors dans un autre face à face qui met aux prises le même Karamakate, quarante ans plus tard, et un jeune botaniste américain, également à la recherche de cette miraculeuse Yakruna. Mais le vieux Karamakate ne sait alors plus qui il est. Il a oublié la symbolique de son savoir, il n’est plus qu’une coquille vide, un "chullachaqui"… Le film entrelace ainsi les deux odyssées, épousant le cours sinueux de l’Amazone et du mythique anaconda, répétant les mêmes étapes tantôt burlesques, tantôt cauchemardesques et tragiques, qui évoquent à la fois les films de Werner Herzog ou le Mission de Roland Joffé (avec une puissance d’évocation bien supérieure) autant que le roman Au cœur des ténèbres de Conrad. En effet, le film se focalise sur le personnage magnifique de Karamakate, ultime mémoire d’une nature que l’homme blanc a vidée de ses habitants, massacrés, torturés ou réduits en esclavage pour exploiter l’hévéa. Fier et distant,  le personnage inonde tous les plans d’une présence magnétique, grâce à l’incarnation saisissante des acteurs Antonio Bolivar et Nilbio Torres aux corps nus, vigoureux et beaux, qui l’incarnent à quarante ans de distance : ses silences valent toutes les armes, ses rires enchantent, ses paroles sont empreintes d’une mélancolie profonde et d’une poésie amère.

Mais El Abrazo de la serpiente est aussi un film poétique, dont le noir et blanc (à l’exception d’une brève "illumination" colorée) magnifie paradoxalement la "forêt d’émeraude" amazonienne. Ce procédé, en évoquant les photographies qui trônent dans tous les musées ethnographiques du monde, rapproche bien évidemment le film d’un documentaire (à la manière de Miguel Gomes dans Tabou). Mais comme Miguel Gomes, Ciro Guerra échappe à la reconstitution, mi-Tintin mi-Lévi-Strauss, d’un monde perdue, pour infuser une merveilleuse nostalgie pétrie d’une humanité à la fois déchue et sublime, où le rêve affleure à travers un jaguar énigmatique, comme le cauchemar sous les traits de serpents avalant des serpents. L’expérience est totale si l’on prête attention aux bruissements de la nature faisant écho à ceux des langues qui s’entremêlent, quand l’Eden se mue en Babel. La beauté des paysages, les personnages complexes et touchants, le périple aventureux, la quête symbolique et la conception d’un temps cyclique font de ce film un sommet poétique et humaniste, à l’image de ce volcan au pied duquel la seconde odyssée s’achève, comme un rappel de l’arbre gigantesque incendié au pied duquel s’achève la première.

On ne saura trop conseiller ce film à des lycéens, qui étudient la figure de l’Autre, notamment en cours de Littérature et Société, puisqu’il évoque aussi bien Voltaire (à travers la rencontre avec un malheureux Indien amputé et estropié) que Montaigne et Jean de Léry, mais surtout parce qu’il nous fait entrer par le biais des sensations dans un monde, dont nous, Occidentaux, nous éloignons à grand pas, celui d’une nature lyrique et magique.

El abrazo de la serpiente de Ciro Guerra, 125 mn
Quinzaine des Réalisateurs

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 17.05.15 à 12:08 - Réagir

Oedipe Roi (Pasolini-Sophocle) au programme des TL

Oedipe Roi Pasolini

L'un a vécu il y a vingt-cinq siècles, l'autre est mort il y a quarante ans : Sophocle et Pasolini sont à l'honneur du nouveau programme de littérature de la Terminale L, qui invite les lycéens de la série littéraire à plancher sur deux versions Œdipe Roi. Après les adaptations de roman (Zazie dans le métro, Les Liaisons dangereuses, Tous les matins du monde) le domaine "Littérature et langage de l'image" (qui doit selon les instructions officielles "conduire les élèves vers l'étude précise des liens et des échanges qu'entretiennent des formes d'expression artistiques différentes") invite donc à comparer une des plus célèbres tragédies antiques (~425 av. JC) et son actualisation dans le langage cinématographique (1967) par un des grands cinéastes du vingtième siècle.
Voici comment le B.O. présente les deux œuvres : "Avec Œdipe Roi, Sophocle ouvre une nouvelle ère du tragique, dont les conflits ne jouent plus seulement entre l'humain et des forces divines, mais aussi entre le sujet et sa propre conscience, faisant surgir ainsi l'individu au cœur de la Cité.  L'Œdipe Roi de Pasolini s'affiche comme une réécriture de la pièce de Sophocle. Emblématique du « cinéma de poésie » théorisé par le réalisateur, le film fait de la tragédie antique l'archétype d'un questionnement sur soi, qui met aussi en jeu l'énigme de l'identité créatrice. Doublement dépaysée dans le temps et dans l'espace, la pièce y est enchâssée dans une fable autobiographique qui la réinterprète à la lumière des thèses freudiennes sur le « complexe d'Œdipe ». (…) La transposition de la pièce de Sophocle dans un univers « primitif » et « barbare » traduit, chez Pasolini, une nostalgie du sacré, dont l'oubli ou la négation fonde le tragique moderne. L'épilogue du film, inspiré d'Œdipe à Colone, l'infléchit vers une réflexion sur le collectif, de nature politique, qui tout à la fois rappelle l'origine de la tragédie et appelle une réflexion sur le rôle de l'homme, et plus particulièrement de l'artiste, au sein de la Cité."
Voir le Bulletin Officiel n°16 du 16 avril 2015

Zérodeconduite propose aux établissements scolaires d'acquérir le DVD d'Oedipe Roi de Pasolini via sa boutique en ligne. Le DVD est accompagné de ses droits de diffusion en classe (et de prêt) ainsi que d'un dossier pédagogique téléchargeable (en cours de réalisation). Celui-ci est réservé aux établissements acquéreurs du DVD auprès de Zérodeconduite, mais des extraits seront publiés en libre accès sur le mini-site consacré au film.


DVD Oedipe Roi (M6 Video) + Droits de diffusion en classe + Dossier pédagogique exclusif : 49,90 €
Le site pédagogique zerodeconduite.net/oediperoi

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 27.04.15 à 16:56 - Réagir

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