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: (54 articles)

Relecture philo : Barbara

Barbara, un film de Christian Petzold

1980, Allemagne de l'Est. Barbara est exp?di?e dans un h?pital en bord de mer pour y exercer sa fonction de m?decin. Mut?e ? l’est du pays apr?s une p?riode d’emprisonnement, elle subit les ?preuves traumatisantes et r?p?t?es de la fouille au corps et du saccage de son appartement par la police, et se trouve en butte ? la suspicion permanente des locaux.
Ces circonstances d?moralisantes plongent Barbara dans un profond ?tat de ressentiment (au sens nietzsch?en du terme dans la G?n?alogie de la morale). Son animosit? ne se traduit pas toutefois ici par une quelconque envie de vengeance, mais plut?t par un herm?tisme complet tant ? son entourage qu’? son nouveau lieu de vie. L’?tanch?it? int?grale de Barbara ? cet environnement va de pair avec son unique projet, la fuite vers l’ouest, qu’elle doit mettre en œuvre tr?s prochainement gr?ce ? son amant, qui lui r?side d’ores et d?j? "de l’autre c?t?". Dans ces conditions Andr?, le m?decin-chef de l’h?pital a bien du mal ? attirer l’attention de celle qui le fascine. Ses tentatives d’approche renouvel?es se heurtent inexorablement ? l’impassibilit? de Barbara.

C’est ? travers sa relation avec Stella, une jeune patiente condamn?e aux travaux forc?s, que s’intensifie l’implication de Barbara au sein de l’h?pital. Ce sont les premi?res ?claircies qui d?chirent le voile de son opacit? ?motionnelle, et ce rel?chement de son isolement aura pour cons?quence de l’ancrer progressivement dans cet environnement. Cette br?che une fois ouverte d?bloque les conduits affectifs de Barbara. En m?me temps qu’elle, nous d?couvrons mieux qui est Andr?. Quand Barbara lui demande s’il est pr?t ? aider un salaud (en faisant r?f?rence au chef de police qui la harc?le) il r?pond calmement qu'il le fera si le "salaud" est malade.
Andr? est un acteur de la vie ?thique (Sittlichkeit) h?g?lienne, dans laquelle le Bien est une valeur supr?me que chacun se doit de r?aliser. L’homme de cette vie ?thique est conscient d’un au-del? du soi, comme Antigone qui proclamait que personne ne savait d’o? venaient les lois. Il est une illustration de la vertu h?g?lienne, d?termin?e par la nature et r?fl?chie dans le caract?re individuel. La gen?se de la vertu, l’?ducation (la Paideia aristot?licienne), l’entra?nement aux bonnes habitudes ne sont pas pris en charge par la loi, ici repr?sent?e par le chef de la police. Contre ce d?faut de mœurs, Andr? repr?sente un soul?vement silencieux, celui de l’?thique. Pour lui la morale est une clause permanente comme l’affirme Bergson (Les Deux sources de la morale et de la religion).

La projection d’une figure comme celle d’Andr? dans un environnement r?pressif plonge Barbara dans un ?tat de flottement. Elle qui s’?tait donn? pour consigne de s’isoler, n’a plus la m?me foi en ses certitudes. Nous assistons dans Barbara au tissage des liens de la confiance, qui remettent en cause les perspectives toutes trac?es du personnage principal.

[Barbara de Christian Petzold. 2012. Dur?e : 1 h 45. Sortie : le 2 mai 2012. Distribution : Pyramide distribution]

Posté par Zéro de conduite le 14.06.12 à 11:33 - 1 commentaire

Paradis : Amour d'Ulrich Seidl

Paradis : amour

Dans Import Export Ulrich Seidl explorait les relations Est-Ouest, en croisant les trajectoires d’une jeune ukrainienne ?migr?e en Autriche pour y exercer les m?tiers les plus ingrats, et de deux allemands de l’Ouest sillonnant les anciens pays communistes comme deux colons en goguette. Le r?alisateur autrichien inscrit son nouveau film (et troisi?me long-m?trage de fiction), Paradis : Amour (Paradies : Liebe), sur une autre trajectoire : celle qui relie cette fois le Nord et le Sud, l’Europe opulente et l’Afrique avide de d?veloppement.
A travers le personnage de Teresa, sexag?naire autrichienne allant passer seule ses vacances dans un resort kenyan, le film s’attaque au sujet du tourisme sexuel dans sa version f?minine, un sujet d?j? abord? par le fran?ais Laurent Cantet dans Vers le sud. Si ses compatriotes assument leur statut de sugar mammas, tenant un discours au racisme d?complex?, Teresa cherche, elle, ? combler une mis?re plus affective que sexuelle. Elle croit trouver une forme d'attachement (sinon d’amour) en la personne d’un jeune africain qui a l’air plus sinc?re que les autres. Mais la fondamentale dissym?trie entre les unes (blanches, vieilles, riches) et les autres (noirs, jeunes, pauvres) rend illusoire toute relation ?galitaire : l’?quilibre parfait qui s’?tablit entre eux est celui du march?. La loi de l’offre et de la demande permet d’apparier le d?nuement ?conomique et la mis?re sexuelle, de marier les corps ?clatants de jeunesse aux portefeuilles bien garnis.

Fid?le ? son esth?tique (longs plans s?quences, plans larges minutieusement compos?s), Ulrich Seidl nous fait boire le calice jusqu’? la lie. L’?prouvante sc?ne de l’anniversaire de Teresa (? laquelle ses amies ont "offert" un jeune noir, qu’elles entreprennent de consommer ensemble dans la chambre d'h?tel), v?ritable acm? du film, est le pendant de la sc?ne de l’humiliation de la prostitu?e dans le bordel ukrainien d’Import Export. Les films de Seidl sont tr?s loin de faire l'unanimit?, et Paradis : Amour ne fera pas exception ? la r?gle. Mais la radicalit? cin?matographique du r?alisateur, son ent?tement ? aller jusqu’au bout des sc?nes et au-del? (on peut le rapprocher en cela du Kechiche de Venus Noire), ? ne jamais se voiler les yeux devant la laideur, qu'elle soit physique et morale, permettent de faire jaillir l’humanit? des situations les plus sordides. Seidl ne juge pas ses personnages, et son cin?ma interdit au spectateur de le faire. Devant ces images de corps blancs et noirs, c’est la phrase du po?te latin T?rence qui vient spontan?ment ? l’esprit : "Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est ?tranger (Homo sum ; humani nihil a me alienum puto)."

Paradis : Amour d'Ulrich Seidl, Autriche, 122 mn
S?lection Officielle

Posté dans Festival de Cannes par zama le 19.05.12 à 18:43 - Réagir

De l'autre c?t? et Import Export : trafics

Lors du dernier festival on avait constat? ? travers deux productions (Fast food nation et Babel) que les Etats-Unis s’int?ressaient ? leur fronti?re m?ridionale. Cette ann?e, m?me si le lieu est pr?sent chez les fr?res Coen (mais plut?t comme un des param?tres de leur brillante d?monstration que comme enjeu politique), c’est plut?t l’Europe qui regarde vers ses marges ou ses "marches" : dans Import Export, Ulrich Seidl suit en parall?le les itin?raires d’une infirmi?re ukrainienne qui ?migre ? Vienne, et celui d’un jeune ch?meur autrichien qui fait le trajet inverse. De l’autre c?t? (Auf den Anderen Seite) croise les destins d’une jeune activiste turque, oblig?e de fuir en Allemagne, et d’un universitaire allemand.
Il n’y a pas que leur proximit? g?ographique et linguistique qui rapprochent ces deux films. Chass? crois? de personnages (un homme, une femme, un "europ?en", une "?trang?re") qui ne se croiseront jamais, De l’autre c?t? et Import/Export (les deux films pourraient ?changer leur titre) sont obs?d?s par les ?changes et circulations entre l’int?rieur et l’ext?rieur de l’Union : marchandises, corps, sentiments… C’est Olga qui va prodiguer son affection aux vieillards autrichiens tandis que ses copines ukrainiennes rest?es au pays vendent leurs charmes par webcam interpos?e (dans une sc?ne qui elle n’a rien de charmant) ; ce sont les cercueils d’une prostitu?e turque et d’une ?tudiante allemande qui se croisent sur le tarmac de l’a?roport d’Istanbul, suivis par les corps bien vivants et souffrants de leurs proches.
Aux interrogations identitaires (d?j? explor?es dans Head-On, le pr?c?dent Fatih Akin) et ? la construction narrative (sur le mode des rencontres manqu?es) du s?duisant De l’autre c?t?, on avouera avoir pr?f?r? la radicalit? de Import Export, radicalit? qui aura indispos? nombre de festivaliers (lors de l’unique projection d’hier dans le Grand Th??tre Lumi?re, la salle se vidait ? flot continu). Tel est le paradoxe de Cannes, que le film d’Ulrich Seidl souligne avec une violence in?dite : au royaume de l’artifice et du superficiel, c’est dans les salles obscures qu’il faut aller pour se coltiner au r?el. Eprouvant voyage en compagnie des damn?s de la terre, Import Export passe en revue les endroits les plus sordides de l’Est de l’Europe. A la mani?re de son h?ro?ne qui lave les draps des grabataires de l’Ouest, on peut dire que ce film n’h?site pas ? mettre les mains dans la merde.
Mais alors que tant de longs-m?trages sont si prompts ? nous d?signer qui sont les bons et (surtout) qui sont les m?chants en ce bas-monde (Mang Shan, La question humaine, Un cœur invaincu), Ulrich Seidl se garde bien de condamner un seul de ses personnages. Ses plans fixes superbement compos?s, la dur?e qu’il accorde aux sc?nes, son humour pince sans rire constituent une des propositions cin?matographiques les plus fortes et les plus coh?rentes de ce Festival. Et l’humanit? qui ?mane de ses deux personnages (des "non professionnels" comme chez Bruno Dumont, qui retourneront sans doute ? leur anonymat et ? leur gal?re apr?s cette parenth?se cin?matographique) n’est pas pr?s de se laisser oublier.

De l’autre c?t? (Auf den anderen Seite)
de Fatih Akin, S?lection Officielle
Import Export d’Ulrich Seidl, S?lection Officielle (photo)

Posté par zama le 23.05.10 à 19:48 - 6 commentaires

Et puis les touristes : le site p?dagogique

La vie ne s'est pas arr?t?e ? Auschwitz : comme ailleurs chaque ann?e les printemps y renaissent et les ?t?s s'y ?panouissent, comme ailleurs chaque jour les gens y m?nent leur vie ordinaire, insoucieux du poids de l'histoire. Seuls la ronde des autocars climatis?s et l'afflux r?gulier des touristes ? casquette rappellent les br?lures de l'Histoire, en m?me temps qu'ils font marcher le commerce.
Sur les pas de Sven, jeune allemand venu effectuer son service civil ? Oswiecim-Auschwitz en Pologne, Et puis les touristes (remarqu? au dernier Festival de Cannes dans la section Un certain Regard et prim? au Festival du film d'Histoire de Pessac) de Robert Thalheim tresse une r?flexion d?licate sur les m?canismes de la m?moire et de l'oubli : tiraill? entre son amour naissant pour la jeune Ania et sa compassion pour Krzeminski, un survivant du camp dont il est charg? de s'occuper, Sven sera oblig? de mettre au clair son propre rapport ? l'Histoire.
Z?rodeconduite.net propose un nouveau site p?dagogique autour de Et puis les touristes : http://www.zerodeconduite.net/etpuislestouristes. Il propose notamment un dossier p?dagogique destin? aux enseignants d'allemand, ainsi que le suppl?ment V.O.Scope ?dit? par le magazine Vocable : 4 pages pour d?couvrir le film en version originale…

Et puis les touristes : au cin?ma le 14 mai
Le site officiel
Le site p?dagogique?

Le film est disponible dans la boutique DVD.

Posté dans L'agenda par Zéro de conduite le 03.05.10 à 16:30 - Réagir

Re-lecture : Le Ruban blanc

Le Ruban blanc

Le film de Michael Haneke, Palme d'or et Prix de l'Education Nationale, sort dans les salles fran?aises. Nous avions chroniqu? le film au moment du Festival :
Le Ruban blanc : le Village des damn?s
Le Ruban blanc : Palme d'Or… et Prix de l'Education Nationale
Pour compl?ter cette approche (voir aussi les dossiers p?dagogiques fran?ais et allemand). Voici une "re-lecture philosophique" du m?me film

A la veille de la premi?re guerre mondiale, un petit village protestant du nord de l'Allemagne. Une autorit? traditionnelle, le baron, qui r?gne sur un peuple de paysans labourant ses terres, et fait office de garant de l'ordre social autant que d'employeur ; quelques notables, le pasteur qui r?gne sur les ?mes, le m?decin qui soigne les corps, et l'instituteur – dont on n'assiste jamais ? la classe (qui est, devenu vieux, le narrateur invisible de l'histoire). C'est l? tout le d?cor du Ruban blanc, le nouveau film de Michael Haneke, une parfaite illustration de ce que le sociologue Ferdinand T?nnies appelait, par opposition ? la Gesellschaft (soci?t?) individualiste et fond?e sur l'int?r?t bien compris de ses membres, une Gemeinschaft (communaut?), type de groupement caract?ris? par la primaut? du groupe sur l'individu et le caract?re quasi organique du lien social, soud? autour de valeurs traditionnelles et gouvern? par un hobereau (dernier reliquat d'un ordre f?odal ancestral o? les fonctions ?conomiques, sociales et politiques sont confondues dans la personne du seigneur). C’est cet ordre traditionnel, rythm? seulement par les saisons et le travail de la terre, qui va ?tre troubl? par d'?tranges actes de malveillance, dont le premier est le pi?ge tendu au cheval du m?decin, au cours de l'?t? 1913.
En toile de fond, on assiste ?galement ? quelques morceaux choisis de l'?ducation rigoureuse que le pasteur dispense ? ses enfants; coups de fouet en guise de punition pour ?tre rentr?s trop tard, ligotage nocturne du fils adolescent pour pr?venir toute atteinte ? la chastet?. Cette morale de la puret? – symbolis?e par le ruban blanc que les enfants doivent porter jusqu'? ce qu'ils se soient amend?s – a vocation ? inscrire sa loi dans les corps : on ne peut s'emp?cher de songer ? la critique classique de la morale kantienne par Schopenhauer?: la crainte de la torture et du ch?timent est l'envers du devoir, et le ressort de son int?riorisation.
De fait, tout est l? ; on devine peu ? peu, sans que jamais la v?rit? ?clate au grand jour, que les auteurs de ces agressions qui troublent la paix de la petite communaut? ne sont autres que les enfants du pasteur, men?s par sa fille a?n?e. Si le p?re incarne la loi sur le mode d'une instance ext?rieure et transcendante, maniant la r?tribution et le ch?timent, les enfants l'ont int?rioris?e au point de s'en faire les interpr?tes, et d'en rendre eux-m?mes, en un tribunal secret, les sentences. On peut renvoyer aux analyses d’Hannah Arendt sur ??l’imp?ratif cat?gorique dans le 3e Reich?? formul? par Hans Frank (gouverneur nazi de la Pologne)?: ??agissez de telle mani?re que le F?hrer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait??. Il n'y a rien l?, en apparence, de commun avec la morale kantienne ; rien, sinon ??l’id?e que l’homme doit faire plus qu’ob?ir ? la loi, qu’il doit aller au-del? des imp?ratifs de l’ob?issance et identifier sa propre volont? au principe de la loi, la source de toute loi???; en effet, continue Arendt, ??il existe une notion ?trange, fort r?pandue en Allemagne, selon laquelle "respecter la loi" signifie non seulement "ob?ir ? la loi" mais aussi? "agir comme si l’on ?tait le l?gislateur de la loi ? laquelle on ob?it". D’o? la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir?? (Eichmann ? Jerusalem, Paris, Gallimard, 1966).
Si, comme le dit Haneke, Le Ruban blanc est une m?ditation sur le danger essentiel qui consiste ? faire d’un principe un absolu, sans distance ni, surtout, m?diation, et non pas seulement sur les conditions de possibilit? du fascisme – ces enfants de 1914 seront adultes dans l’entre-deux-guerres -, il y a n?anmoins l? une tentative d’apporter un ?l?ment de r?ponse ? ce qui reste un d?fi pour l’entendement – ou pour la ??raison pratique?? -: comment comprendre, comme le dit encore Arendt, ??que la Solution D?finitive ait ?t? appliqu?e avec un tel souci de perfection?? ?

Notions : le Devoir, la Justice, l'Inconscient.?

[Le Ruban blanc de Michael Haneke. 2009. Dur?e : 2 h 24. Distribution : Les Films du Losange. Sortie le 21 octobre 2009]

Pour aller plus loin :
— Le site officiel du film
Dossier p?dagogique fran?ais (Pdf, Cin?doc)
Dossier p?dagogique allemand (Kino macht Schule)

D'autres films de Michael Haneke sur Z?rodeconduite.net
Funny Games USA

D'autres "Re-lectures philo" :
Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan
Valse avec Bachir d'Ari Folman
Soyez sympa, rembobinez de Michel Gondry

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Posté par Didier le 20.10.09 à 17:05 - 8 commentaires

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