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Crimson Peak : fantômes hitchcockiens

Crimson Peak

Infatigable arpenteur du fantastique mondialisé, de l'Amérique des comics (Blade, Hellboy) au Japon des kaïjus (Pacific Rim), en passant par le gothique hispanique (Le Labyrinthe de Pan), le mexicain Guillermo del Toro avec son nouveau film un hommage aux classiques anglo-saxons du genre, dans un film saturé de références littéraires et cinématographiques. Crimson Peak (le "pic écarlate", toponyme sinistre qu'éclairera la deuxième partie du film) met en scène une jeune héritière américaine (interprétée par Mia Wasikowska) qui ambitionne de devenir auteure, mais qui voit surtout des fantômes, aux prises avec un couple de frère et soeur, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) et Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), aristocrates anglais qui cherchent à redorer le blason de leur gloire passée, en finançant le moyen d'extraire l'argile de leur domaine aux allures de lande dévastée.

À la manière d'Henry James (dont le Tour d'écrou peut également évoquer le film) ou Edith Wharton, le réalisateur confronte le nouveau monde en train d'émerger, patrie de self-made men où affleure l'émancipation féminine, à la décadence agonisante de la vieille Europe, auréolée d'un raffinement désuet, confrontation qui ne manque pas d'exercer une séduction réciproque entre les deux espaces rivaux. D'un côté, poignée de main bourrue, fortune acquise à la force du poignet, jeune fille pétulante, confort et modernité, de l'autre, piano, valse, cérémonie du thé et robinetterie vieillotte comme autant de simulacres qui authentifient une noblesse native aux yeux de riches américains fascinés par ce dont ils sont dépourvus depuis leur indépendance. Les deux espaces posés, le réalisateur noue une intrigue sentimentale fort romanesque à la Jane Austen entre Cushing et Lord, deux êtres que tout oppose (elle déteste le principe même de l'aristocratie, il est désarçonné par cette jeune fille émancipée), mais qui se reconnaissent, derrière le vernis social, une profondeur commune, une douleur qui ne dit pas son nom : le deuil.

La jeune héritère se retrouve mariée et part s'installer dans le manoir gothique de son époux, où d'effrayantes visions de spectres l'assaillent, elle seule, la conduisant à mener l'enquête. Halloween oblige, ce conte gothique ménage de beaux instants de frayeur, mais les fantômes du film ne sont que les cailloux blancs que l'héroïne suit pour retrouver son chemin. Les vrais fantômes qui hantent le spectateur sont ceux du réalisateur, qui nous offre une résurrection des belles heures de la Hammer, du Shining de Kubrick, mais par-dessus tout du maître du suspens Alfred Hitchcock, à travers échos et visions : l'époux inquiétant de Soupçons, la tasse de thé et le sauvetage de l'héroïne des Enchaînés, jusqu'au manoir de Manderley et la hantise de ne pas avoir été la seule épouse dans Rebecca… Guillermo del Toro joue avec subtilité de toutes ces références et renoue en beauté avec l'univers gothique de la fin du XIXème siècle à travers des décors spectaculaires où la poésie l'emporte sur le vraisemblable, comme lorsque les feuilles mortes tombent du toit défoncé du manoir…

[Crimson Peak de Guillermo del Toro. 2015. Durée : 119 mn. Distribution : Universal Pictures. Sortie le 14 octobre 2015]

Posté dans Dans les salles par comtessa le 20.10.15 à 17:49 - Réagir

Le Majordome : Ode à l'américaine

Le Majordome

Le président Barack Obama dit avoir pleuré lors de la projection en avant-première du Majordome. Ce n’est pas très surprenant, tant Lee Daniels a su réunir, dans son dernier long métrage, tous les ingrédients pour composer une belle ode américaine sur la difficile mais nécessaire marche vers l’égalité civique des Noirs américains, qui avec son casting de haute volée (Forest Whitaker, Terrence Howard, Robin Williams, John Cusack, la présentatrice Oprah Winfrey…), arrivera en conquérant à la prochaine cérémonie des Oscars.

L’histoire attendrira : la vie peu banale d’Eugen Allen, un noir sorti des champs de coton de Géorgie par la violence pour pénétrer, à pas de velours, dans une Maison Blanche en manque de majordome, est habilement romancée pour gagner ses galons d’itinéraire hors du commun. Bien rôdé par des décennies de cinéma hollywoodien populaire, son itinéraire gravit, une à une, toutes les étapes du self made man américain, depuis sa malheureuse enfance de noir brimé par l’Amérique de la ségrégation jusqu’à son heureuse reconnaissance de patriote par l’Amérique revigorée de Reagan.

La mise en scène séduira : les violons, les plans séquences langoureux, les images d’archives en noir et blanc… Lee Daniels sait faire ce qu’il faut quand il faut. Des larmes au bon moment, quelques remarques sarcastiques appropriées, des sourires voire même des rires en temps venu. L’académisme hollywoodien a eu raison du réalisateur provocateur et volontiers outrancier de Precious ou de Paperboy. La thématique réunira. Lee Daniels manœuvre son long métrage pour lui éviter de tomber dans tous les écueils susceptibles d’attiser la polémique. Sans jamais les effleurer, Le Majordome navigue ainsi à vue entre les œuvres de contrition collective (Miss Daisy et son chauffeur ou La Couleur des sentiments), la hargne vengeresse de Spike Lee (Do the right thing, Malcom X, Bamboozled) ou bien encore l’audace créative de Quentin Tarantino (Django Unchained). Il s’agit de mêler petite et grande histoires pour réunir tous les Américains sur le chemin de la communion mémorielle. À ce titre, Le Majordome se situe aux antipodes de tout révolution historiographique. On va dans la salle de projection comme on ouvre un bel illustré sur les moments puissants et fédérateurs du XXe siècle américain. Place à une chronologie hagiographique des principales étapes de la marche vers l’égalité civique, portée par de grands présidents, républicains comme démocrates, conservateurs comme visionnaires : même Ronald Reagan paraîtra sympathique. Adieu l’impasse chaotique de la guerre du Vietnam, adieu les présidences ternes et controversées de Ford et de Carter. Dans ce beau livre aux images embuées, l’extrémisme n’a pas sa place. C’est dans une même condamnation morale que sont ainsi rejetés l’extrémisme du Ku Klu Klux et celui de Malcom X ou des Black Panthers. Il s’agit surtout de célébrer l’utilité d’une révolte courageuse mais mesurée (incarnée par le fils ainé du majordome) ou bien encore les mérites d’une acceptation respectueuse mais indignée (sur la fin) de l’ordre WASP (campée cette fois-ci par le personnage du majordome lui-même).

Fils contre père. Cri de colère de la jeunesse contre silence consensuel de l’ancienne génération. Cette dialectique rythme tout le film pour mieux l’ancrer dans l’Amérique du XXIe siècle. Alors qu’il faisait reposer sur les larges épaules de Precious toutes les plaies frappant la communauté afro-américaine (illettrisme, chômage, pauvreté, violence, inceste…), il choisit encore de résumer en deux allégories qui s’affrontent les voies envisagées par les noirs américains pour accéder à l’égalité. Version paternelle, la soumission corsetée par une solide conviction selon laquelle ascension sociale rime avec respect de l’ordre. Version filiale, la révolte muselée par un sage bon sens qui impose de baisser les armes lorsque la loi est mise en pratique. Si les deux attitudes se rejoignent pacifiquement en fin de film, elles ne laisseront pas indifférent des Américains qui ont emprunté, lors des deux derniers mandats présidentiels, un chemin similaire.Du Yes, we can, audacieux et prometteur, au Yes, we should, assagi et empêtré, il n’y a sans doute qu’un film qui pouvait bien tirer quelques larmes à Obama.

[Le Majordome de Lee Daniels. 2012. Durée : 2 h 10. Distribution : Metropolitan. Sortie le 11 septembre 2013]

> Le DVD du Majordome est désormais disponible dans la boutique Zérodeconduite.net, avec ses droits d'utilisation en classe et un dossier d'accompagnement pédagogique (Anglais)

Posté dans Dans les salles par Francis Larran le 12.09.15 à 16:16 - Réagir

Le Monde de Nathan : le site pédagogique

On estime que près de 650 000 enfants souffrent de "troubles du spectre autistique" (terminologie aujourd'hui préférée au simple terme d'"autisme") en France ; un chiffre qui recouvre une infinie variétés de situations, de personnalités et d'histoires… Le premier long-métrage de fiction de Morgan Matthews, très inspiré de son approche documentaire du sujet, s'efforce d'aborder l'autisme de manière sensible et nuancée, à travers le personnage de Nathan (interprété par Asa Butterfeld, le Hugo Cabret de Scorsese), adolescent souffrant de troubles autistiques qui ne parvient pas à s'insérer dans le système scolaire ni à rendre à sa mère l'amour qu'elle lui prodigue. C'est par son goût pour les maths, et grâce au soutien d'un professeur bienveillant, que Nathan va parvenir à surmonter ses troubles et à tisser des liens avec les autres, passant pour cela par Taipei, les Olympiades des mathématiques et l'amour d'une jeune chinoise.

Sans jamais sombrer dans le pathos ou le sensationnel, Morgan Matthews livre un beau portrait d'adolescent que la maladie a mis en marge et un "feel-good movie" qui évoque subtilement le vivre ensemble et l'appréhension de la différence. Distingué par le prix Écrans Juniors (décerné par un jury de collégiens) lors du dernier Festival de Cannes, Le Monde de Nathan est parfaitement adapté à un travail en classe. Zérodeconduite propose un dossier pédagogique autour du film, qui permettra de l'étudier au collège, en classe d'Anglais et d'Éducation civique.

Le Monde de Nathan de Morgan Matthews, au cinéma le 10 juin

Le site pédagogique (Anglais, Éducation civique, Collège

Posté dans Fiches et dossiers pédagogiques par Zéro de conduite le 03.06.15 à 13:16 - Réagir

Carol : l'anti-Adèle

À la veille des fêtes de Noël 1953, Carol (Cate Blanchet) grande bourgeoise de Manhattan en instance de divorce, rencontre dans un grand magasin new-yorkais, Therese (Rooney Mara), jeune préposée au rayon jouets. Le coup de foudre est immédiat, même si délicat et tout en non-dits, et les deux femmes décident de partir quinze jours vers l’ouest. C’est sans compter le mari de Carol qui ne supporte ni que sa femme le quitte ni qu’elle soit attirée par les femmes, et qui compte sur une enquête de moralité pour emporter la garde de leur petite fille. 

Esthétiquement, Carol se rattache aux canons popularisés par la série Mad Men : on y conduit de belles américaines, les tenues évoquent le "new-look" de Dior, on y fume beaucoup et partout… Mais le flamboyant Todd Haynes pousse la reconstitution jusqu’à transformer les deux personnages en avatars des stars de l’époque : Carol évoque ainsi la femme fatale, telle qu’interprétée par Lauren Bacall, vêtue d’atours aussi luxueux que visibles (manteaux de fourrure, bijoux énormes, parfum capiteux), tandis que Therese, avec sa frange, sa grâce juvénile, sa timidité si franche qu’elle n’est jamais niaise, se présente comme un sosie d’Audrey Hepburn.

Abdellatif Kechiche ayant secoué la Croisette il y a deux ans avec une autre passion lesbienne, on ne peut s’empêcher de voir dans le film de Todd Haynes une anti-Adèle. Tandis que dans la Palme d’or 2013, Kechiche montrait le poison des différences sociales sous le feu de la passion, le réalisateur américain n’exploite pas le fossé social qui sépare ses deux héroïnes (à l’exception d’une brève scène où Therese, sentant le poids des regards, se fait passer en une réplique pour la camériste de Carol). Carol, qui est de vingt ans l’aînée de Therese, se borne à jouer le rôle de mentor en l’encourageant à faire de la photographie, en lui offrant le matériel qu’elle ne peut se payer. Mais la différence des goûts et des couleurs, d’une classe à l’autre, d’un âge à l’autre, n’est pas évoquée, comme noyée dans la beauté des actrices. Le réalisateur veut-il nous dire que l’homosexualité, en tant que sexualité plus libre car marginale, transcende les classes ? Peut-être si l’on considère le moment où Therese, introduite au Time par l’un de ses amis, se fait voler un baiser, comme si l’ascension sociale promise par les hommes n’était qu’un guet-apens sexuel ; mais la scène où Therese repousse avec froideur une lesbienne qui l’avait abordée dans une party, infirme cette hypothèse.

C’est donc bien plutôt la passion qui est ici en jeu, passion mystérieuse alimentée par l’assurance sophistiquée de Carol et par la timidité compatissante de Therese. Car n’est-ce pas le statut de Carol qui fascine Therese ? N’est-ce pas la candeur virginale de Therese, qui ne résiste jamais à l’image des poupées qu’elle est chargée de vendre, qui séduit Carol ? Dès sa scène d’ouverture, le film joue d’ailleurs avec la symbolique genrée des jouets, aujourd’hui dans le collimateur des mouvements féministes : à Carol venue acheter une poupée pour sa fille, Therese conseille plutôt un train électrique. À la même époque, Simone de Beauvoir entreprend de démontrer dans Le Deuxième Sexe (paru en 1949) "qu’on ne naît pas femme, on le devient", en s’appuyant notamment sur une observation critique des jouets pour enfants. Le goût partagé des deux femmes pour ce train électrique signale tout autant l’attirance sexuelle qu’une aspiration partagée à la liberté de mener leur vie comme elles l'entendent. Mais le film ne se veut pas démonstratif comme si le réalisateur était lui-même fasciné par ses actrices et la nostalgie qu’elles évoquent en lui ; à ce titre la représentation de la sexualité est, elle aussi, élégante et idéalisée : rien de la fougue crue qui embrasait les deux actrices de Kechiche, ici une chevelure blonde se mêle à une chevelure brune comme une réminiscence de la fameuse scène de Mulholland Drive qui rendait hommage de manière fantasmatique à Hollywood.

Si le film est plastiquement superbe, on peut s’interroger sur le message qu’il porte : la série Mad Men a creusé plus avant dans la critique de l’Amérique puritaine et phallocrate des fifties ; le film de Kechiche a été plus loin dans l’autopsie contemporaine de la passion lesbienne… Peut-être s’agit-il pour Todd Haynes de conférer élégance et délicatesse à un sujet qui n’a été envisagé que sur le plan du naturalisme, et d’élever la représentation de cet amour lesbien au rang de "classique", dans tous les sens du terme.

Carol de Todd Haynes, 118 mn
Sélection officielle, en compétition

Posté dans Festival de Cannes par comtessa le 21.05.15 à 19:02 - Réagir

Selma : entretien avec l'historien Pap Ndiaye

Professeur des universités à l'Institut d'études politiques de Paris, Pap Ndiaye est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis où il a étudié et enseigné. Il s’intéresse également aux situations minoritaires en France (histoire et sociologie des populations noires). Parmi ses publications : La condition noire. Essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008, 436 p. Édition de poche en septembre 2009 (Gallimard, collection Folio) ; Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2009, 160 p. Il a visionné le film Selma d’Ava DuVernay et accepté de répondre aux questions de Zérodeconduite.net.

Pouvez-vous revenir sur le contexte historique et politique des marches qui se sont déroulées entre les villes de Selma et Montgomery dans l’État américain de l’Alabama en mars 1965 ?

Depuis la fin du XIXe siècle, le sud des États-Unis se caractérise par l’institution de la ségrégation - surtout depuis les années 1880 - et par la privation du droit de vote. Bien qu’en théorie, selon la Constitution, les Afro-Américains disposaient du droit de vote depuis 1867, il est, dans certains États du sud, tributaire de la réussite à un test de type scolaire et d’une taxe que la plupart des Noirs n'avaient pas les moyens de payer. Des millions de citoyens américains sont donc écartés du scrutin électoral dans le sud du pays tandis qu’au nord, le premier membre afro-américain du Congrès est élu en 1928. De nombreux représentants noirs originaires des villes de New York, Detroit et Chicago seront ensuite élus dans les années 30, 40 et 50. Il convient de rappeler que la marche s’achève dans la ville de Montgomery où Rosa Parks avait été arrêtée par la police après avoir refusé de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus en décembre 1955. Un événement déclencheur qui encouragea un jeune pasteur noir inconnu, Martin Luther King Jr, à lancer une campagne de boycott contre la compagnie de bus. C’était le début d’une longue série de manifestations non-violentes. La loi signée le 2 juillet 1964 par Lyndon Baines Johnson interdisant la discrimination dans les bâtiments publics, l’administration et les emplois est une première victoire pour le Mouvement pour les droits civiques. Théoriquement, les lieux publics ne peuvent plus être séparés entre Blancs et gens de couleur, « whites » and « colored », comme c’était le cas dans le sud du pays à l’époque. Mais les Noirs du sud essaient en vain de s’inscrire sur les listes électorales. Ils exercent une pression sur le président démocrate Johnson jusqu’à ce qu’il signe, en août 1965 le Voting Rights Act qui permit à l’ensemble de la population noire américaine de voter.

Quels sont, en plus de la figure emblématique de Martin Luther King, les différentes personnes et associations qui constituent le Mouvement des droits civiques ?

L’église noire du sud des États-Unis a joué un grand rôle dans le Mouvement pour les droits civiques. Après le boycott des bus de Montgomery, King crée en 1957 la Southern Christian League Conference (SCLC) qui regroupe des pasteurs d’églises noires du sud des États-Unis. La SCLC jouit d’une haute autorité morale et s’appuie sur un dense réseau d’églises noires qui lui permet d’organiser des réunions et de disposer de ressources financières. King et la SCLC sont au centre du Mouvement pour les droits civiques. Leur approche modérée, basée sur la résistance non-violente, rend la négociation possible avec le pouvoir, John F. Kennedy d’abord, puis Lyndon B. Johnson après l’assassinat de JFK le 22 novembre 1963. Parallèlement à cela, des organisations plus radicales composées essentiellement de jeunes Noirs jugent King trop modéré et privilégient les rapports de force. Le Congress Of Racial Equality (CORE) fondé à 1942 à Chicago s’installe dans le sud à partir des années 50. Il n’apparaît pas dans le film mais ses membres organisent les Freedom Rides qui y sont évoquées. Afin de tester l'arrêt de la Cour suprême Boynton v. Virginia qui rendait illégale la ségrégation dans les transports, les militants noirs et blancs voyageaient ensemble dans des bus inter-états. Le premier Freedom Ride partit de Washington en 1961. Une autre organisation, plus radicale, se nommait le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Dans le film, King s’entretient avec deux jeunes membres de la SNCC, bien implantée dans l’Alabama.

Malcolm X fait une brève apparition dans le film…

Il se rend à Selma en janvier 1965, quelques semaines avant d’être assassiné, mais il y reste très peu de temps. Malcolm X est un homme du nord. Son QG est à Harlem et son audience se compose surtout de jeunes Noirs issus des ghettos du nord du pays. Il connaît peu le sud et on ne peut pas dire qu’il y joue un rôle important. Par contre, à partir de la fin 1966, il inspire ce qui deviendra le Black Power regroupant des militants du SNCC, du CORE, et de tous ces jeunes qui vont radicaliser leurs positions à l’instar de Stokely Carmichael, l’un des chefs du SNCC, puis du Black Panther Party. Ils se mobilisent contre les inégalités socio-économiques qui persistent à la fin des années 60 et contre les violences policières.

Comment réagissent les autres pays face à tous ces évènements ?

La Marche de Selma est suivie de près dans le monde entier. A l’ONU, les États-Unis sont attaqués sur cette question. En France, de nombreuses émissions, dont Cinq colonnes à la une, traitent de la Marche de Selma. L’URSS apostrophe les États-Unis en leur reprochant de donner des leçons de démocratie et de liberté dans le monde face au soi-disant communisme oppresseur alors qu’ils perpétuent des crimes raciaux sur leur propre sol et empêchent une partie de leur population de voter. De plus, au début des années 60, de nombreux pays d’Afrique acquièrent leur indépendance. C’est la période de la décolonisation, du tiers-mondisme. Les dirigeants américains craignent de renvoyer une image négative auprès des pays nouvellement indépendants comme l’Inde ou les pays africains. Cela explique en partie pourquoi le gouvernement américain bascule sur cette question, malgré les réticences de Johnson qui sont bien montrées dans le film.

La presse a joué un rôle important dans le combat pour les droits civiques.

Les mouvements pour les droits civiques et les stratégies de non-violence ont une condition essentielle : la présence des journalistes. Chaque citoyen américain possède un poste de télévision et il faut montrer la violence des partisans de la ségrégation afin de faire basculer l’opinion publique. Devant les caméras, la police ne peut pas agir en toute impunité. La question de la présence de la presse est bien posée dans le film. Martin Luther King fait allusion à Bull Connor, le shérif de la ville de Birmingham en 1963 : il est le chef d’une police qui violente les femmes, les personnes âgées, les manifestants pacifistes à terre. Ces images bouleversent l’Amérique et créent des élans militants. La présence de caméras et de journalistes dissuade la police d’avoir recours à des moyens extrêmes tels que ceux utilisés par la police sud-africaine à la même époque, qui tire à la mitraillette sur des manifestants pacifistes noirs à Sharpeville.

En parlant d’images, quelle est la place du monde afro-américain et de son histoire dans le cinéma américain ?

Le sujet des droits civiques est récent dans le cinéma américain, il n’a pas beaucoup de place à Hollywood. Dans son film Le Majordome sorti en 2013, Lee Daniels revisite, à travers le personnage du fils du majordome de la présidence, l’histoire des droits civiques aux États-Unis. C’est la première fois qu’un épisode aussi important que les Freedom Rides apparaissait à l’écran. La reconstitution par Ava DuVernay de la charge de la police sur les marcheurs pacifistes sur le pont Edmund Pettus de Selma, au-dessus de la rivière Alabama, est saisissante et n’avait jamais été montrée auparavant.
La question de l’esclavage n’a pas une place très importante non plus. Le film Twelve Years a Slave, réalisé par Steve McQueen et sorti au même moment que Le Majordome, a fait sensation parce qu’il montrait de façon crue la violence subie par les esclaves. Ce n’est pas ordinaire dans le cinéma américain, loin s’en faut. L’élection de Barack Obama a vraisemblablement favorisé l’installation et la légitimation d’un cinéma auparavant vu comme peu commercial, tout aussi bien que l’émergence d’acteurs « bankable », sur qui on peut miser financièrement. Un argument avancé par les producteurs d’Hollywood était en effet que ce type de sujets n’intéressait pas les Américains, ou du moins, pas au delà du monde noir américain. Le succès du film Le Majordome les a contredit. Des fictions dont le casting était presque entièrement noir pouvaient attirer du public. Même constat pour Twelve Years a Slave. Ce ne sont pas des films communautaires.

Quelle est la résonnance de ce film aujourd’hui ? Existe t-il encore des barrières aux droits civiques des noirs américains ?

La question de la ségrégation ne se pose plus sur le terrain de la loi, puisqu’elle est interdite depuis 1964 mais des discriminations, en particulier résidentielles, demeurent. Même si chacun est théoriquement libre d’aller s’installer où il veut aux États-Unis, il existe des quartiers à dominante blanche et des quartiers à dominante noire avec une forte dimension de classe. Les quartiers noirs sont restés noirs tout en s’appauvrissant car les classes moyenne et supérieure noires les ont quittés dans les années 70 pour s’établir dans des endroits plus agréables. Ce phénomène s’appelle « l’hyper-ghetto ». Sans parler des innombrables discriminations dans l’accès au marché du travail, l’avancement professionnel, l’éducation, la justice, les rapports avec la police. La mort de ce jeune afro-américain non armé abattu par un policier blanc dans la ville de Ferguson (Missouri) et les émeutes qui ont suivi montrent que la question des violences policières est loin d’être résolue. Le taux de chômage des Noirs est deux fois plus important que celui des Blancs. On pourrait multiplier ainsi tous les indicateurs sociaux pour montrer que ce n’est pas du tout la même chose d’être noir ou blanc aux États-Unis.

Et concernant le droit de vote ?

La situation n’est plus celle d’avant 1965, mais il y a beaucoup à dire sur l’exercice du droit de vote aux États-Unis. Le Parti républicain, tout puissant dans le sud des États-Unis, s’efforce par tous les moyens de restreindre l’exercice du droit de vote des groupes qui lui sont hostiles, en particulier les minorités. Il lui est impossible de les en empêcher mais il peut leur mettre des bâtons dans les roues en limitant par exemple le nombre de bureaux de vote dans les quartiers noirs ou hispaniques. Une personne qui devra attendre six heures debout avant de voter risque plus facilement de se décourager qu’une autre qui ne patientera qu’une heure... D’ailleurs le vrai scandale de l’élection du président républicain Georges Bush en 2000 n’était pas tant la question des trous sur les bulletins de vote que le fait qu’une partie de la population noire dans l’ouest de la Floride n’avait pas pu voter. Elle avait été renvoyée chez elle au prétexte qu’elle n’avait pas les bons papiers… La Cour suprême a d’ailleurs récemment levé les mesures qui avaient été mises en place après le vote de la loi en 1965 (Voting Rights Act) pour protéger le droit de vote des noirs dans le sud. Les juges considèrent que l’état d’exception qui était celui du sud quant aux droits civiques depuis 1965, n’a plus lieu d’être. Cette décision va encore favoriser les menées du Parti républicain pour limiter le droit de vote des minorités. Sachant qu’on perd assez facilement son droit de vote aux États-Unis, pour une condamnation pénale par exemple. Or le nombre d’afro-américains en prison ou en liberté conditionnelle, « on probation » comme on dit là-bas, est très élevé.

D’anciens ségrégationnistes siègent-ils au sein du Parti républicain ?

Tout à fait. Le début des années 60 est un moment historique puisqu’il correspond au basculement du sud du Parti démocrate vers le Parti républicain. Jusqu’en 1964-1965, les Blancs partisans de la ségrégation, les suprématistes du sud des États-Unis étaient membres du Parti démocrate. Le Parti était dans une situation intenable. Dans le sud des États-Unis, il était partisan de la discrimination alors que dans le nord il était du côté du monde ouvrier et en faveur de la justice sociale. D’ailleurs, dans les années 30, en dépit de toutes les mesures sociales qu’il avait prises, dont la création de la sécurité sociale, le président démocrate Franklin D. Roosevelt n’avait pas du tout touché à la ségrégation. Il avait besoin des élus démocrates du sud pour sa majorité au Congrès.

Vous avez évoqué les évènements survenus à Ferguson, pouvez-vous nous parler de la réaction du président Barack Obama suite à ces évènements ?

Il n’est toujours pas allé à Ferguson ! C’est tout à fait significatif de son éloignement stratégique du monde noir. Une distance qu’il avait théorisé dès 2004 en considérant que s’il voulait un jour être élu président, il fallait qu’il s’éloigne du monde noir pour ne pas être vu comme le candidat des Noirs ni que sa candidature ne soit perçue seulement comme une candidature de témoignage. Il s’est présenté d’emblée comme le président de tous les Américains. Il s’est distancié davantage du monde noir que certains de ses prédécesseurs tant il craignait d’être vu comme trop favorable aux Afro-Américains, d’où la tiédeur de sa réaction initiale à l’égard des évènements de Ferguson. Cela lui est reproché aujourd’hui. Son ministre de la justice Eric Holder, plus engagé sur cette question, s’est rendu sur place. Le monde noir américain n’a pas vu sa situation significativement améliorée depuis l’élection d’Obama. Reste à savoir, alors qu’il entame la deuxième partie de son deuxième mandat et n’a plus rien à perdre, s’il va faire un peu plus pour la justice qu’il n’a fait jusqu’à présent…

Propos recueillis par Magali Bourrel

 

Posté dans Entretiens par Magali Bourrel le 11.03.15 à 13:43 - Réagir

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