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R?ves d'or : Entretien avec Jean-Michel Lafleur

Jean-Michel Lafleur est chercheur au Centre d’?tudes de l’Ethnicit? et des Migrations (CEDEM) de l’Universit? de Li?ge. Il s’int?resse ? la dimension transnationale des migrations contemporaines, et plus particuli?rement aux questions de participation et repr?sentation politique des migrants dans leurs pays d’accueil et d’origine. Ses travaux traitent ? la fois ? des cas europ?ens (Italie, Belgique) et latino-am?ricains (Mexique, Bolivie). Il a publi? une s?rie d’articles dans les revues International Migration et la Revue Europ?enne des Migrations Internationales. Ses publications incluent deux monographies sur le transnationalisme intitul?s Transnational Politics and the State. The External Voting Rights of Diasporas (Routledge, 2013) et Le transnationalisme politique. Pouvoir des communaut?s immigr?es dans leurs pays d’accueil et pays d’origine (Academia-Bruylant, 2005). Il a accept? de r?pondre aux questions de Z?rodeconduite.net autour du th?me du film R?ves d’or (La jaula de oro) de Diego Quemada-Diez.?

Z?rodeconduite.net : Quelle est l’ampleur du ph?nom?ne des migrations de l’Am?rique centrale vers l’Am?rique du Nord ?

Jean-Michel Lafleur : Selon les donn?es les plus r?centes (2011-2012), trois millions de citoyens originaires d’Am?rique centrale r?sident aux ?tats-Unis. Certains vivent l?galement sur le sol am?ricain mais la plupart d’entre eux sont des clandestins. Ils sont environ 100 000 ? arriver chaque ann?e en provenance et par ordre d’importance, du Salvador, du Guatemala et du Honduras. Ce sont les trois principaux pays concern?s en Am?rique centrale. Parmi ces 100 000 migrants seuls 45 000 environ ont un titre de s?jour valable. Ils b?n?ficient d’un statut type carte verte am?ricaine, permis de travail ou permis de visiteur. Pr?s de 1000 personnes par an re?oivent un statut de r?fugi? politique. La cause principale de cette ?migration est la violence dans l’?tat d’origine. Malgr? le fait que ce soit un motif d’?migration forc?e consid?rable, il n’est pas reconnu comme tel par les ?tats-Unis au vu du nombre peu ?lev? d’individus qui obtiennent le statut de r?fugi?s.??

Existe-t-il un profil type des migrants ?

J-M. L. : Les statistiques officielles ne concernent que les populations entr?es l?galement, ce qui exclue toute une r?alit? de l’immigration clandestine. Nous savons que c’est traditionnellement une migration jeune. Les jeunes migrants partent travailler aux ?tats-Unis dans les secteurs de la construction, de l’agriculture ou de la restauration, ? des postes difficiles. Tous les m?tiers p?nibles rejet?s par les am?ricains natifs sont occup?s par les immigr?s. Il y a ?galement une immigration f?minine qui se retrouve dans les services de soin ? la personne. Les nounous latino-am?ricaines qui s’occupent des enfants, des malades ou des services domestiques sont nombreuses. Ces migrantes sont souvent victimes de viols et d’agressions tout au long de leur long p?riple vers le Nord, ? l’image de ce qui arrive au personnage de Sara dans le film de Diego Quemada-Diez.???

Cette migration concerne les hommes comme les femmes et de tout ?ge ?

J-M. L. : Cela varie mais il faut tout de m?me une bonne condition physique pour effectuer le voyage : traverser la moiti? du continent, prendre des risques, courir pour fuir la police mexicaine et am?ricaine… On peut supposer que la population touch?e par cette ?migration est la plus jeune et la plus d?sesp?r?e car elle est dispos?e ? prendre le plus de risque pour traverser les fronti?res. C'est celle qui subit de plein fouet les effets des crises ?conomiques et de la violence dans les soci?t?s d’origine, qui n’a connu que la violence et que la crise. La situation s’est en effet fortement d?grad?e dans les trois principaux pays d’origine des migrants. Au Salvador, l’?migration vers les ?tats-Unis est deux cent fois plus ?lev?e que ce qu’elle ?tait en 1960, sur un rythme annuel. On parle d’explosion. La d?gradation du contexte de d?part pousse ces jeunes ? partir.??

L’?volution g?n?rale est ? la hausse ?

J-M. L. : En 1990, pr?s d’un million de citoyens issus d’Am?rique centrale habitaient aux ?tats-Unis. Ce chiffre est de trois millions aujourd’hui. La population a tripl? en 20 ans.??

Y a t-il une seule route pour faire ce long p?riple d’Am?rique centrale vers l’Am?rique du Nord ?

J-M. L. : Le passage par l’?tat mexicain du Chiapas est privil?gi? car les contr?les des autorit?s mexicaines y sont peu fr?quents. De plus, les accidents du territoire sont tels que les migrants peuvent facilement passer inaper?us. Les for?ts rendent la travers?e plus discr?te. Les points d’entr?e pour gagner le territoire am?ricain sont un peu toujours les m?mes : Tijuana, Ciudad Juarez, Ciudad Victoria. Tout d?pend du mur, des passages et des tunnels qui existent encore. C’est difficile ? savoir parce que les arrestations entre le Mexique et les ?tats-Unis ont fortement diminu?.??

Pour quelle raison ?

J-M. L. : La r?duction des arrestations sur la fronti?re est une cons?quence du mur ainsi que du renforcement des contr?les. Les migrants d?veloppent des strat?gies habiles et prennent de plus en plus de risques et pour traverser. Les contr?les et les arrestations s’exercent davantage sur le territoire am?ricain. Les descentes dans les entreprises r?put?es pour embaucher du personnel sans papier sont r?guli?res. L’administration Obama a fait sa r?putation en devenant l’administration am?ricaine qui a expuls? le plus de clandestins depuis la Seconde Guerre mondiale. M?me Georges W. Bush n’avait pas ?t? si loin.?

Quelle est la politique des pays touch?s par ce flux migratoire ?

J-M. L. : Le Mexique est mal ? l’aise par rapport ? cette migration car il consid?re que migrer constitue un droit humain. Principal pays concern? par ces migrations, il reconna?t que les populations en d?tresse doivent pouvoir se d?placer. Pr?occup? par cette situation, le gouvernement mexicain ne souhaite pas mettre en place une militarisation de la fronti?re telle que le pays la subit de la part des ?tats-Unis. D’un autre c?t?, il est contraint de d?velopper des politiques publiques pour int?grer les migrants centram?ricains qui ne parviennent pas ? gagner le territoire am?ricain et restent au Mexique. Les autorit?s mexicaines doivent subvenir aux besoins de cette population tr?s pr?caire. La position mexicaine oscille entre reconna?tre le droit ? la migration et se prot?ger en d?fendant ses propres int?r?ts. Les ?tats-Unis exercent ?galement une pression importante sur le gouvernement mexicain pour qu’il ferme sa fronti?re sud.??

Que deviennent ces migrants coinc?s du c?t? de la fronti?re mexicaine ?? Repartent-ils dans leurs pays ?

J-M. L. : Une population demeure dans la zone frontali?re, un peu en transit. Les migrants attendent le bon moment, le bon passeur pour pouvoir remonter vers le nord mais parfois cela n’arrive pas. Il arrive aussi que le migrant soit bless?, que le voyage ait ?t? si ?prouvant qu’il n’a plus de force pour continuer la route avant plusieurs mois, plusieurs semaines. Le Mexique a longtemps ferm? les yeux face ? cette situation. La police ainsi que des bandes criminelles profitaient de la pr?carit? des migrants pour les d?pouiller. Depuis une dizaine d’ann?es, le pays a l?gif?r? et tente de mettre en place une politique d’immigration. Il n’avait jusqu’ici qu’une politique d’?migration. Mais c’est laborieux. Les centres d’aide aux migrants sont limit?s. M?me si d’un point de vue juridique des am?liorations sont notables, la situation humanitaire est encore tr?s pr?occupante.??

Le mur a donc simplement d?plac? le probl?me ?

J-M. L. : Les migrants d?veloppent d’autres moyens pour immigrer aux ?tats-Unis. Ils essaient par exemple d’obtenir des visas temporaires pour visiter un membre de leur famille et restent au del? du terme du visa. Ils deviennent sans-papiers sur le sol am?ricain. Au vu de l’?volution des statistiques, si la moiti? des migrants centram?ricains arrivent de fa?on l?gale, cela signifie que la migration clandestine continue. Le mur a ?merg? sous l’administration de Georges W. Bush, m?me si l’id?e de s?curiser la fronti?re est une vieille id?e. Des travaux avaient ?t? lanc?s sous son administration. Le pr?sident Obama a mis le hol?. Il ?tait pr?occup? par l’image que cela donnait des ?tats-Unis, terre d’immigration, et par le co?t de cette barri?re entre les deux pays dans le contexte budg?taire difficile ? son arriv?e au pouvoir en 2008. Il a fallu faire des coupes budg?taires et le mur en a fait les frais. Barack Obama n’?tait pas certain de l’efficacit? de ce mur ?tant donn? la multiplication de strat?gies alternatives d’immigration.??

La politique am?ricaine est plut?t ferme face ? ce ph?nom?ne migratoire ?

J-M. L. : Les autorit?s am?ricaines renforcent les lois migratoires sur leur territoire, ce qui est moins visible ? la fronti?re o? demeure un statu quo. Les arrestations et les expulsions sont massives. Les cas de familles divis?es dans lesquels la maman reste avec les enfants sur le sol am?ricain et le papa est expuls? sont nombreux. En 2012, il y a eu 400 000 expulsions. Les migrants l?gaux et ill?gaux subissent de plein fouet la politique de l’administration Obama faite de raids et de traques.??

O? s’?tablissent les clandestins aux ?tats-Unis ?

J.-M. L. : Les principaux ?tats de destination des migrations centram?ricaines sont le Texas, la Californie et la Floride. Les immigr?s s’?tablissent plut?t dans les centres urbains mais pas seulement car au niveau des emplois occup?s, le secteur agricole est tr?s pr?sent. Ce n’est pas juste une migration urbaine. C’est difficile ? mesurer. Les statistiques ne sont pas tr?s fiables. Les grands secteurs dans lesquels ces migrants sont employ?s sont : l’agriculture, le travail manuel difficile dans les usines, la restauration (vaisselle, entretien). Tous les m?tiers consid?r?s comme mal pay?s et d?gradants sont occup?s par la main d’œuvre immigr?e, comme en Europe.??

D’un c?t? les ?tats-Unis renvoient ces migrants chez eux, et de l’autre, ils ont besoin de cette main d’œuvre...

J-M. L. : C’est toute la contradiction de la situation. La r?forme migratoire qui s’annonce souhaite r?gler ce probl?me. Que ces emplois critiques pour l’?conomie am?ricaine trouvent preneur sans pour autant nourrir l’ill?galit? en permanence.

[…] Lire la suite de l'entretien sur le site p?dagogique du film

Propos recueillis par Magali Bourrel pour le site Z?rodeconduite.net

Posté dans Entretiens par Zéro de conduite le 26.11.13 à 22:11 - Réagir

R?ves d'or : Le site p?dagogique

Comme le pr?c?dent Sin nombre de Cary Fukunaga (2008), R?ves d'or retrace le parcours sem? d'emb?ches (contr?le aux fronti?res, racket des mafias ou de policiers corrompus) des migrants partant d'Am?rique centrale (Guatemala, Nicaragua, Honduras, sud du Mexique) pour gagner le lointain Eldorado nord-am?ricain… Mais le film de l'espagnol Diego Quemada-Diez le fait avec des accents de v?rit? et une puissance ?motionnelle in?dites, qui lui ont valu un prix d'interpr?tation collectif m?rit? au dernier Festival de Cannes (S?lection Un Certain Regard).

L'odyss?e de ces quatre jeunes h?ros (Juan, Sara, Samuel et Chauk, l'indien Tzotzil ne parlant pas un mot d'espagnol), serre le cœur, sans jamais que Diego Quemada-Diez ait besoin de forcer sur le pathos. Gageons qu'elle saura toucher des adolescents fran?ais, au moment o? ces probl?matiques migratoires (cf les morts en M?diterran?e) sont sous les feux de l'actualit?. Z?rodeconduite.net consacre un site p?dagogique au film, avec un dossier p?dagogique r?dig? par un enseignant d'espagnol.

R?ves d'or de Diego Quemada Diez, au cin?ma le 4 d?cembre
Le site p?dagogique du film : www.zerodeconduite.net/revesdor

Posté dans Sur le web par Zéro de conduite le 20.11.13 à 17:42 - Réagir

Le M?decin de famille : le site p?dagogique

On l'a rappelé récemment à l'occasion du décès du criminel de guerre Erich Priebke en Italie : l'Amérique latine en général, et l'Argentine en particulier (où Priebke a passé quarante ans), ont été des hâvres de tranquillité pour les nazis en fuite… La réalisatrice argentine Lucía Puenzo, fille du grand Luis Puenzo et auteure de XYZ ou El niño Pez, s'est emparée de cette histoire dans son roman Wakolda, qu'elle adapte aujourd'hui au cinéma.
Le Médecin de famille (présenté en mai dernier au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard) entrelace une intrigue fictionnelle autour du séjour présumé du "médecin" nazi Joseph Mengele à Bariloche en Patagonie, et de sa relation trouble avec une famille d'Argentins ignorant tout (du moins au début) de son monstrueux passé. 

Zérodeconduite.net consacre un site pédagogique au film : on y retrouve un entretien avec Lucía Puenzo, et un dossier pédagogique destiné aux enseignants d'Espagnol. Celui-ci aborde les très riches thématiques du film au fil d'activités à proposer aux élèves avant et après le film : Bariloche y la Patagonia, Los nazis en Argentina, Joseph Mengele, el ángel de la muerte, Los carteles de la película, Historia y ficción, Una obsesión por la genética

Le Médecin de famille de Lucía Puenzo, au cinéma le 6 novembre
Le site pédagogique : www.zerodeconduite.net/lemedecindefamille

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels et un dossier pédagogique (Espagnol), sur la boutique DVD Zérodeconduite.

Posté dans Sur le web par Zéro de conduite le 22.10.13 à 19:15 - Réagir

Despu?s de Lucia : th??tre de la cruaut

Despues de Lucia

Después de Lucia est de ces films qui mettent au défi le jugement critique : parce que l’ambiguïté troublante du propos y est balancée par une indéniable maîtrise formelle, et que l’absence assumée de discours nous renvoie à nos interrrogations.

Le film déploie dans un premier temps l’histoire d’un deuil, le titre étant à prendre à la lettre.  Après le décès accidentel de Lucia, son mari Roberto et sa fille Alejandra, 15 ans, commencent une autre vie : déménagement, nouveau travail pour l’un, nouvelle école pour l’autre. La frêle jeune fille semble s’en tirer moins mal que le massif Roberto, muré dans une douleur indicible et aveugle à ce qui l’entoure. Alors que l’on commence à comprendre la situation (le film est avare en informations), la narration dévie de cette trajectoire balisée : partie en week-end dans la luxueuse villa d’un de ses nouveaux camarades, Alejandra tombe dans les bras d’un garçon. Celui-ci aura l’indélicatesse de filmer leurs ébats, et la perversité de faire circuler les images, point de départ du drame. Le groupe-classe, qui l’avait rapidement adoptée, va se retourner contre Alejandra, et se liguer afin de lui faire payer cet « écart »  S’ensuit pour Alejandra un long calvaire alimenté à la fois par l’imagination perverse des jeunes gens, par l’aveuglement des adultes (dont celui du père, hébété de douleur), et par l'absolue passivité d'Alejandra, qui jamais n'opposera de résistance à ses bourreaux, ni ne voudra en parler à un adulte (de peur de faire de la peine à son père, comme le suggère le film).
Después de Lucia ne nous épargnera aucune étape de ce chemin de croix. Systématiquement méprisée, humiliée, violentée, Alejandra finira prostrée sous les jets d’urine de ses petits camarades mâles, après qu’ils l’auront violée à tour de rôle. La mise en scène est certes suffisamment précise et distanciée (plans-séquences fixes discrètement chorégraphiés, jeu avec le hors-champ et les ellipses) pour rendre le « spectacle » à peu près supportable (âmes sensibles s’abstenir toutefois). Mais on peut voir dans cette maîtrise une perversion supplémentaire : par son impassibilité et son naturalisme la mise en scène fait mine de nous placer devant la réalité brute, alors que le calvaire d’Alejandra est pure fiction, entièrement imaginée et minutieusement agencée par le jeune cinéaste. A cet égard on pourra interroger le glaçant plan-séquence final, qui choisit de fermer la porte à toute idée de rédemption ou de justice, en orchestrant un dernier quiproquo tragique.

Au-delà de la violence psychologique du film qui restreint son public (classes averties et très préparées), on pointera le risque d'un malentendu. A prendre Después de Lucia comme un témoignage sociologique sur les phénomènes de harcèlement (voir le dossier pédagogique du film), à le promouvoir comme un outil pour prévenir des comportements similaires, on tombe dans le piège même du film : prendre pour argent comptant un matériau qu’il faudrait au contraire interroger (en classe de Philosophie par exemple).

[Después de Lucia de Michel Franco. Durée : 1 h 43. Distribution : Bacfilms. Sortie le 3 octobre 2012] 

> Le DVD du film est disponible, avec ses droits institutionnels  sur la boutique DVD Zérodeconduite.   

> Sur le Café pédagogique : Le film mexicain Después de Lucia et le harcèlement à l'école

Posté dans Dans les salles par zama le 09.10.13 à 17:49 - 19 commentaires

La Danza de la realidad : retour aux origines

La Danza de la Realidad

Pr?sent? ? Cannes dans la s?lection de la Quinzaine des r?alisateurs, La Danza de la realidad offre un cinglant d?menti ? ceux qui pensaient qu’Alejandro Jodorowky, 23 ans apr?s le peu inspir? Le Voleur d’arc en ciel (1990), sa derni?re r?alisation en date, avait d?finitivement pris sa retraite du grand ?cran. Ce film marque en effet le retour au premier plan du r?alisateur franco-chilien qui, ? 84 ans, n’a rien perdu de la verve corrosive et de l’imagination d?brid?e qui, dans les affres psych?d?liques des ann?es 70, b?tirent sa l?gende de cin?aste culte underground, auteur de titres aussi hallucin?s qu’El Topo ou La Montagne sacr?e.

Ces deux titres phares de la filmographie de Jodorowsky, souvent rest?s incompris, offraient d?j? ce potentiel de d?lire visuel qui, sous la forme d’un trip m?taphysique baroque et souvent cruel, aspirait ? pousser le spectateur dans ses derniers retranchements jusqu’? lui faire vivre une exp?rience sensorielle proche de la transe cathartique, destin?e ? lui ouvrir les portes d’un nouveau rapport ? soi et? au monde. A la vue de ce brillant dernier opus - le moindre plan contient plus d’id?es visuelles et de mise en sc?ne que tout ce que l’on a pu voir ces derniers temps sur les ?crans -, on se demande comment on a pu se passer de l’elixir jodorowskien pendant tant d’ann?es, tant le cin?ma semble ?tre le support le mieux adapt? ? la po?tique et ? l’univers du r?alisateur, bien plus encore que la bande dessin?e dont il a marqu? l’histoire avec des œuvres telles que L’incal (1981-1989, en collaboration avec Moebius) ou bien encore La caste des M?tabarons (1992-2003) avec Juan Gimenez. Cette petite "bombe atomique mentale" – comme il l’a d?sign?e lui-m?me en toute modestie… – fait voler en ?clat bon nombre des verrous qui cadenassent notre imaginaire pour infliger, pour le meilleur, une saine et revigorante claque ? tous les conformismes et acad?mismes qui cors?tent la cr?ation cin?matographique. Arm? de sa psychomagie et d’une force de frappe visuelle intacte, Jodorowsky nous plonge dans son autobiographie fantasm?e : celle du jeune Alejandro qui grandit dans les ann?es 30 ? Tocopilla, une petite ville mini?re sur la c?te pacifique au nord du Chili, coinc? entre un p?re stalinophile qui ne souhaite qu’une chose, endurcir son fils, ?liminer en lui toute sensibilit? enfantine, po?tique ou spirituelle au seul profit du mat?rialisme et de la raison triomphante, et une m?re, certes plus sensible et ouverte ? l’imaginaire, mais qui ne voit en son fils que la r?incarnation de son propre p?re...

La dualit? peu ?vidente de cette ?ducation donne lieu ? une fresque haute en couleurs o? se croisent –entre autres- une foule de pestif?r?s qui errent ? travers la montagne, un raz-de-mar?e qui d?clenche une pluie de sardines, des mutil?s alcooliques et chanteurs victimes des travaux de dynamitage dans les mines, une r?union de la cellule locale du parti communiste dans le bordel de la ville o? militants et transexuels, prol?taires tous unis contre le dictateur Iba?ez, chantent L’Internationale ? tue-t?te en agitant plumes et boas… Autant de tableaux surr?alistes qui? jalonnent un r?cit mettant en sc?ne avant tout le parcours initiatique du p?re d’Alejandro dans une qu?te de soi destin?e ? comprendre l’origine de la violence qui l’habite et qu’il transmet ? ses enfants. En se confrontant ? ce trauma des origines, Jodorowsky aspire ? exorciser cette pr?histoire familiale, ? mieux la comprendre et pour cela nous convoque ? une f?te dyonisiaque hautement adictive o? son art consomm? de la mise en sc?ne rel?gue au second plan toute vell?it? esth?tisante. Dans ce film, le r?alisateur qui a supprim? toute la machinerie et la technique qui entourent habituellement un tournage pour ne garder qu’une cam?ra fixe et un cam?raman avec sa steadycam, fait en sorte que la beaut? jaillisse du contenu, pas de la forme. On en redemande et on se prend ? r?ver que le r?alisateur, qui dit avoir des centaines de films dans la t?te, puissent les porter ? l’?cran afin de continuer ? faire danser la r?alit?.

La Danza de la realidad est un film qui ne manquera pas d’int?resser les hispanisants ? plus d’un titre : au-del? de ses qualit?s artistiques intrins?ques qui raviront le jeune public (La Danza est sans doute le film le plus abordable de Jodorowsky), le film refl?te bien les diff?rentes strates de peuplement intervenues dans le sud du continent latino-am?ricain au d?but du si?cle en narrant le destin de la famille d’Alejandro, des Juifs russes immigr?s au Chili, une micro-entit? blanche perdue au milieu de la population indienne de Tocopilla, ville du nord situ?e dans une partie du pays arrach?e ? la Bolivie au cours des conflits du XIX?me si?cle qui oppos?rent les deux pays. De ce point de vue, la double marginalit? de la famille Jodorowsky propose des pistes pour une approche bas?e sur l’apprentissage de l’alt?rit? et la confrontation ? l’autre au cœur de la? probl?matique latino-am?ricaine. Le film de Jodorowsky permet ?galement d’introduire les ?l?ves au courant du r?alisme magique - impuls? dans les ann?es 70 par des auteurs comme Garc?a M?rquez - dont on retrouve nombre d’?chos dans le film au travers de ses brusques glissements surr?alistes, ainsi qu’? l’histoire mouvement?e du Chili, ?galement ?voqu?e ? travers la dictature d’Iba?ez et les tentatives infructueuses du p?re d’Alejandro pour le renverser. En dernier lieu, ce film qui par bien des aspects emprunte beaucoup ? l’imagerie et la rh?torique du conte, sans en ?vacuer la traditionnelle cruaut?, touchera de fa?on plus universelle le jeune public par la dimension initiatique pleine d’humanit? et de sensibilit? qu’il distille.

[La Danza de la realidad d'Alejandro Jodorowsky, 2013. Dur?e : 2 h 10. Distribution : Path?. Sortie le 4 septembre 2012]

Posté dans Dans les salles par Henri Belin le 03.09.13 à 17:20 - Réagir

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